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MEMOIRES
DE M.
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DE LA ROCHEFOUCAULD
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SEPTIEME VOLUME
MA CORRESPONDANCE AVEC MADAME LA COMTESSE
DU CAYLA
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PARIS Sp
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRE^-TClTEUli
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A I. \ LIBRAIRIE NOUVELLE
1862
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MÉMOIRES
DE M.
DE LA ROCHEFOUCAULD
niiC DE DOUDEAUVILLE
MADAME LA COMTESSE DU CAYLA 1
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF)
Eaux-Bonites (Basses-Pyrénées j .
« Je n'avais pas quitté Paris un seul instant, depuis
six ans, et, fatigué par une longue suite de travaux et
de tourments de tout genre, on me conseilla un voyage
dans les Pyrénées.
a Je partis de Paris dans une bonne voiture, avec mon
1 Ce Mémoire est l'histoire complète des relations politiques de M. de
la Rochefoucauld avec madame la comtesse du Cayla. Il revient sur tous
les détails, pour les résumer et les développer. C'est la meilleure et la
plus intéressante introduction possible à la correspondance qui va suivre.
[Note de l'Éditeur.)
m
iM
2 MES MÉMOIRES.
secrétaire inlime et mon valet de chambre : j'avais
pour me suivre un Arabe qui avait amené des chevaux
que nous avions fait venir d Egypte, et que plus tard
je fus forcé de renvoyer : aussi me prit-on plus d'une
fois pour l'ambassadeur turc ! Je mis vingt-trois heures
pour aller de Paris à Poitiers, où je couchai, et vingt
et une de Poitiers à Bordeaux. J'y restai quelques
heures à faire raccommoder ma voiture, nous poursui-
vîmes ensuite notre route; nous couchâmes encore
une fois à Roquefort.
« Il était sept heures du soir quand je quittai la ville
de Pau, si intéressante par ses souvenirs, et située de
la manière la plus ravissante. Le maître de poste avait
voulu m'empêcher de poursuivre, à cause des chemins,
mais la crainte de ne pas trouver une seule place à
Bonnes me fit continuer. Parlerai-je de ces délicieuses
vallées que bientôt le clair de lune le plus beau me
laissait seulement apercevoir? Plus lard, la nuit la
plus sombre permit à peine à nos postillons d'avancer;
et le bruit des torrents qui roulaient avec fracas,
venait tout à propos les détourner des précipices qui
bordent la route. Enfin nous arrivâmes à Bonnes à une
heure du matin.
« Le jour à peine naissant me fit bientôt apercevoir
le lieu le plus sauvage; je voulus prendre des livres
pour me distraire, mes gens les avaient, tous oubliés;
et je profitai de ce mécompte pour écrire le récit des
six années qui venaient de s'écouler. C'est à vous,
madame, qu'il était naturel que je le dédiasse; je sup-
pléerai plus tard à ce que j'aurai oublié, en ajoutant
plusieurs détails que je dois encore laisser inconnus,
et ceux qui auraient pu m'échapper : on verra à com-
SB3
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. $
bien d'inquiéluJes nous fûmes livrés, que de démar-
ches il fallut faire, combien de difficultés sans cesse
renaissantes il fallut vaincre! Il faudrait pouvoir
écrire l'histoire de chaque journée, souvent de chaque
heure du jour; une foule de notes, plusieurs lettres,
et des fails importants dont le temps me permettra de
me servir, jetteront une nouvelle clarté sur ce récit :
les lettres de Louis XVIII seront une boussole qui ne
peut permettre de s'égarer. C'est à vous, madame, qu'il
appartient de faire connaître ces quinze cents lettres
conservées avec soin, et qui forment à elles seules l'his-
toire la plus intéressante qui sera jamais. Voire mé-
moire à qui rien n'échappe, pourra suppléer à bien
des omissions; au reste, ces mémoires ne verrou I
probablement pas de longtemps la lumière; deux cir-
constances pourraient me décider à leur donner
quelque publicité : ce serait celle où je quitterais les
affaires par quelque cause imprévue; ou bien encore,
celle où l'injustice serait poussée à mon égard à un
tel degré, que je ne pourrais plus la supporter : chassons
pour le moment l'idée d'une possibilité aussi pénible
que peu probable.
« Depuis sept ans, madame, j'ai gardé le silence,
craignant pendant longtemps de compromettre le
succès de nos efforts; mais maintenant il est de mon
devoir de faire connaître des détails qui sont restés en
partie inconnus. Je le dois, pour vous, madame, et
pour moi; je le dois à mon pays et à Louis XVJ1I lui-
même, qui ne vivait que pour ses peuples, dont les
intentions furent toujours pures, mais qui avait une
méfiance fatale de lui-même, et qui, longtemps abusé,
fut plus à plaindre qu'à blâmer. Il vous est réservé,
• VI
t MES MÉMOIRES.
madame, de faire connaître ce génie sublime, ce juge-
ment profond, ce coup d'œil aussi fin que pénétrant,
et cet amour de ses sujets, principales qualités d'un roi
qui, au milieu des circonstances les plus difficiles, sut
relever la majesté du trône par sa fierté comme par son
caractère. Un pareil récit pourra étonner; mais le
langage de la vérité est facile à reconnaître, et per-
sonne, ne m'accusera de l'avoir altérée : d'ailleurs nous
parlons preuves en main, et un sentiment de respect
pour le roi qui n'est plus, comme pour le roi qui nous
Gouverne, peut seul nous empêcher d'en faire usage.
« Une marche qu'il était impossible d'expliquer
alors, a été l'objet de bien des conversations; c'était na-
turel : l'existence de la société tient à celle de ces prin-
cipes immuables qui la soutiennent, et la défendent
contre les empiétements de l'erreur. 11 était impossible
de se dissimuler les dangers d'une entreprise qui seule
pouvait sauver la monarchie; aussi, tout en recon-
naissant l'importance de ses résultats, jamais pareille
pensée ne me fût entrée dans l'esprit, sans les événe-
ments imprévus de votre vie privée; et quelle peine
encore rt'eut-on pas à vous y faire consentir! Il fallut
que les circonstances, en vous engageant insensible-
ment, ne permissent pas de douter de la mission qui
vous était réservée; une fois convaincue du bien que
vous pouviez faire, et de celui que vous aviez déjà fait,
vous n'hésitâtes plus... Vous vous montrâtes supé-
rieure à tout autre calcul, qu'à celui du roi et de
l'Étal; méritant ainsi la reconnaissance de vos con-
temporains, et l'admiration de la postérité. 11 en coû-
tait beaucoup à l'amitié la plus dévouée d'oser vous
pousser dans une barque aussi fragile, mais le salut
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. j
de tous dépendait de votre dévouement : il fallait
combattre une faction que le crime n'a jamais arrêtée ;
aussi plus d'une fois j'ai tremblé pour vos jours! J'a-
vais besoin, pour me rassurer, de me reposer sur cette
Providence que nous invoquions du fond de l'âme,
comme noire soutien et notre guide. J'ai vu vos souf-
frances, madame, et admiré votre énergie; j'ai connu
ce courage héroïque qui bravait le danger, en en me-
surant l'étendue; celte persévérance que rien n'a pu
vaincre, et cette sagesse qui parait à tout; cette tête
forte que rien n'a pu rebuter, et cet esprit inépuisable
en ressources. Si quelques personnes ont qualifié d'a-
bord d'intrigue l'effet du dévouement le plus absolu
comme le plus désintéressé; qu'elles jettent les yeux
sur le récit lîdèle de ces six années, et qu'elles jugent
après! Puissent un jour mes enfants, en le lisant, sen-
tir jusqu'où peut aller le dévouement et l'amour que
l'on doit à son roi, comme le désintéressement qu'on
se doit à soi-même.
« Louis XVIII a été calomnié : on va savoir de com-
bien de perfidies et d'intrigues il fut entouré ; alors on
regrettera de n'avoir pas assez apprécié ses vertus. Le
détail de ces six années, madame, quant à ce qui con-
cerne vos rapports particuliers avec le roi, vous regarde
principalement, et vous ne devez plus les laisser
ignorer : personne ne pourra mettre en doute ce qui
est écrit de la main du roi.... Je suis trop loin de la
perfection pour oser à peine en parler; mais je me
suis senti toute ma vie une foi qui m'a toujours sou-
tenu au milieu des plus grandes difficultés; je dois
dire aussi, que mon caractère ne reconnaît aucun obs-
tacle, et qu'il est plutôt encouragé que découragé par
■
£9
4
C MES MÉMOIRES.
ceux qui se présentent. Que de jours cependant et de
nuits je passai dans les plus cruelles angoisses! il
faudrait se reporter au moment même pour en bien
juger. Seul, sans appui, sans conseil, sans aide, il
fallait tenter presque l'impossible; et , si l'on eût échoue,
vous restiez sacrifiée, madame, à ce qu'on eût appelé
le rêve généreux d'une imagination en délire. Que de
temps Monsieur ne douta-t-il pas de la possibilité du
succès, après avoir été mis plus tard dans notre confi-
dence!
o Pourquoi dans ce récit faudra-t-il parler de quel-
ques individus autrement que nous ne l'eussions voulu?
L'histoire doit être impartiale : je dirai des faits, et la
postérité jugera. On s'étonnera peut-être de m'avoir
vu presque le séide d'un homme pour lequel j'avais
tout fait, et dont j'ai eu depuis tant à me plaindre;
mais il s'agissait de ma patrie, de la monarchie, de
mon roi, de l'héritier du trône; et ces sentiments
réunis animaient toutes mes pensées. J'eus d'abord
pour M. deVillèle une affection sincère, et ce ne fut
qu'après m'être vu forcé de le juger, que mon cœur
s'éloigna insensiblement de lui, sans que ma conduite
s'en ressentît, il me témoigna longtemps une grande
confiance, que plus tard les bontés de Louis XVIII
commencèrent à altérer : son intérieur, jaloux de l'as-
cendant visible que j'avais sur son esprit, faisait aussi
tout au monde pour diminuer mon influence.
« Je dois commencer par faire le tableau de la posi-
tion de la France à l'intérieur, et de sa situation vis-
à-vis de l'étranger; je parlerai aussi avec franchise et
simplicité de tout ce qui se passa dans mon âme; je
raconterai le plan dont quelques circonstances me
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 7
donnèrent la pensée; puis je dirai les moyens d'exé-
cution. Un coup d'oeil jeté sur mes notes précédentes
aidera aussi à connaître toute l'horreur de notre situa-
tion, le danger d'y persévérer avec l'impossibilité d'en
sortir par des voies ordinaires. Gouvion-Saint-Cyr avait
fait une nouvelle armée rien moins que rassurante
pour la monarchie : c'étaient tous les jours de nouvelles
conspirations: Béfort, Saumur, la Rochelle, l'Épingle
noire, les frères Foucher; avant, la fausse lamine et
les mouvements de Paris. Toutes les bases indispen-
sables au soutien des empires semblaient ébranlées,
et chacun s'en effrayait, en désespérant de la patrie :
on ne voyait aucun remède au mal; un sujet ne pou-
vant jamais manquer à l'obéissance qu'il doit à son
roi, ni se mettre en rébellion contre ceux qui tiennent
de lui l'autorité.
« Le roi était abusé sur les choses et sur les hommes
à un degré qu'on ne pourra jamais croire; et il eût
consommé malgré lui la ruine de la patrie, tout en
gémissant des dangers auxquels il la voyait exposée;
et en faisant de généreux efforts pour relarder nos
malheurs. Ceux qui s'étaient emparés de sa confiance
avaient pris soin de tout dénaturer à ses yeux : aucune
vérité n'était restée intacte; le dévouement était mé-
connu, la fidélité repoussée; et l'on s'était emparé de
toutes les avenues du trône avec un soin perfide.
Jamais peut-être intrigue aussi criminelle ne fut
ourdie avec plus d'habileté; tous les moyens avaient
été mis en usage pour aigrir le cœur du roi : on se
servait de ses souffrances même pour lui inspirer de
l'éloignement contre ses plus fidèles sujets; pas un
seul ne fut épargné; on mettait sous ses yeux des
M
m
F]
m
8 MES MÉMOIRES.
lettres atroces avec des signatures que je veux croire
supposées. M. Decazes, car il faut le nommer, trop
léger pour être aussi perfide, était le jouet d'une
faction qui veille toujours pour détruire, et sou-
riait à l'aspect de ses victimes, en se croyant certain
de triompher. Il était conduit et entraîné sans s'en
douter.
« M. Decazes avait tout mis en œuvre pour gagner
le cœur de son maître, dans un intérêt personnel,
et il avait employé la séduction la plus insidieuse
pour s'emparer de son esprit. Les royalistes les plus
dévoués, chassés de toutes les places, se contentèrent
de lever les mains au ciel en gémissant; d'autres
murmuraient hautement contre le roi, avec une ir-
révérence que l'excès même du mal ne pouvait excu-
ser; le peuple, inhabile politique, ne reconnaissant
plus le langage de ces serviteurs égarés par le dés-
espoir, oubliait ses propres devoirs; et il allait plus
loin que ceux qui retrouvaient, malgré tout, au fond
de leur âme le sentiment de leur fidélité. Les agents
de M. Decazes, ou plutôt ceux de la faction, répandus
sur toute la France, étaient parvenus à tout dénaturer :
ils avaient donné au bien le nom de crime, et au mal
celui de vertu; partout on récompensait la félonie et
on repoussait la fidélité.
« La famille royale elle-même, divisée, suivait
l'exemple de la France; on pouvait presque dire qu'il
y avait dans le royaume deux monarques, ou plutôt
deux gouvernements.
« Monsieur, entouré des serviteurs les plus dévoués,
ne l'était peut-être pas des amis les plus utiles : ils
sentaient la position, sans prendre les moyens d'en
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 3
sortir : on se servait à tout propos du nom de Monsieur;
on le faisait parler, agir, blâmer, ordonner; et comme,
au fond, le roi jouissait dans la masse des Français,
d'une popularité que la faction elle-même cherchait à
conserver aux dépens de l'héritier du trône, il en ré-
sultait que Monsieur, indignement outragé, calomnié,
perdait de plus en plus l'amour de la masse des Français,
et que la nation semblait se séparer de lui : le prince
était offert aux yeux des Français, et à ceux des étran-
gers comme le chef d'une conspiration contre le roi
et contre l'État. L'exagération de plusieurs personnes
qui l'entouraient était relevée avec perfidie, dans tous
les discours et dans tous les écrits, pour faire redouter
l'époque à laquelle il serait appelé à monter sur le
trône. Enfin, tous les germes de division étaient semés
avec une inconcevable activité : « Tâchons, disaient
ceux qui avaient le pouvoir, de faire achever sa vie et
son règne le plus tranquillement possible à celui qui
nous traite aussi bien, et à qui nous devons tout; quant
à Monsieur, jamais il ne régnera, notre pouvoir en
dépend : occupons-nous du successeur de Louis XMI1.»
Je tiens ces propos d'un témoin oculaire, initié dans
tous les secrets de la faction, sans en faire partie l .
Cette dernière se croyait certaine d'avoir disposé les
choses de manière à ne jamais laisser Monsieur monter
sur le trône; et elle ne s'occupait plus que du choix du
gouvernement.
s Le roi, irrité au dernier degré des sentiments et de
la conduite qu'on prêtait à Monsieur, s'exprimait sur
son compte de la manière la plus affligeante, secondant
I
1 M. le comte Reugnot.
10 M liS MÉMOIRES.
par là, sans le vouloir, les vœux des conspirateurs.
Monsieur n'était pas le seul membre de la famille
contre lequel on fût parvenu à aigrir son cœur royal.
Madame elle-même, qu'il avait si longtemps chérie,
était alors méconnue par lui; et la douleur qu'en
éprouvait ce malheureux prince, inspire de l'horreur
contre ceux qui étaient parvenus à tout dénaturer
à ses yeux : sous quelles atroces couleurs Madame
n'était-elle pas offerte à l'imagination des peuples!
Leur enlever tout respect pour cette tige sacrée sem-
blait à la faction une des conditions les plus néces-
saires à sa propre existence. M. le duc de Berry était
représenté au roi comme un prince turbulent et irres-
pectueux, qui bouleversait le royaume. Un seul mem-
bre de la famille royale 1 , indignement jugé par ceux
qui le louaient avec perfidie, fut épargné; la révolu-
tion espérait s'en servir pour le déshériter lui-même,
plus tard, de l'héritage de ses pères : c'était à l'ombre
de Louis XVIII que les ennemis de la monarchie vou-
laient essayer de relever l'édifice révolutionnaire;
c'était précédés d'un prince qu'ils voulaient marcher
«Ma victoire, afin d'ensevelir plus lard ce prirçce lui-
même sous les débris du trône de ses aïeux.
« Tandis qu'on ne parlait de Monsieur que comme
d'un prince incapable de régner, toutes les qualités
et toutes les vertus étaient données à son fils par ceux
qui le méconnaissaient assez pour supposer qu'un
. jour l'ambition pourrait l'emporter sur le sentiment
de ses devoirs. M. le duc d'Angoulême, effrayé avec
raison d'une exagération dangereuse, ne calcula pas
1 M. le duc d'Angoulême.
liËSU»! RKTUOSPECTIF.
11
assez peut-êlre que, si celte exagération a ses dan-
o-ers, la Révolution porte avec elle ses excès; et que
les dates de son histoire sont aussi celles de ses cri-
mes : il ne lui fallut que le temps de s'éclairer... Des
émissaires parcouraient la France en tous sens au nom
d'une révolution qui délie de tous les devoirs, et qui
flatte les passions qu'elle égare. Les journaux, enchaî-
nés par des agents coupables, achevaient de corrom-
pre l'esprit public; de l'argent et des places, dis-
tribués avec profusion à ceux qui étaient les plus
indignes de les recevoir, et ôtées aux plus fidèles ser-
viteurs, offraient à l'ambition un dangereux mobile,
et à la fidélité une épreuve. La France présentait à
l'étranger un nouveau sujet de terreur et de pitié :
calomniée par ceux qui eussent dû la défendre, elle
était entraînée par eux vers sa ruine; l'étranger, ja-
loux de notre gloire, souriait à l'étal dans lequel il
voyait cet empire, dont il redoutait encore la prospé-
rité, au lieu de la regarder comme la plus sûre garan-
tie de la paix européenne : leurs agents, séduits ou
trompés, ajoutaient à notre division pour mieux en
profiter. L'Europe, attentive à cette nouvelle révolu-
lion qui s'opérait en France, regardait ce malheureux
pays comme incapable de se gouverner lui-même; et
il le croyait destiné à servir d'exemple aux généra-
tions futures : après avoir été livré à tous les excès de
l'ambition, et avoir porté le fer et la flamme au sein
des nations voisines, il fallait, à leurs yeux, enchaî-
ner un peuple dont rien ne pouvait plus arrêter les
entraînements : « il fallait pourvoir à l'existence d'un
trône qu'une famille indignement calomniée ne pou-
vait plus occuper. » Les royalistes augmentaient le mal
S
fi
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I
1
m
12 MES MÉMOIRES.
par leurs plaintes, et leurs noms, portés sans cesse à
l'étranger, appelaient à leur secours ces mêmes étran-
gers
« A peu près à cette époque une aventure fort extraor-
dinaire, dont je parlerai un jour plus en détail, oc-
cupa tous les esprits.
« Un homme simple 1 , sans éducation, d'une vie par-
faitement régulière, estimé, honoré pour sa conduite
et pour ses sentiments par son curé comme par tous
ceux qui le connaissaient; cet homme, dis-je, étant
tranquillement à cultiver son cliamp, fut frappé tout à
coup par une vision et par l'apparition d'un ange; il
entendit très-distinctement une voix qui lui donnait
pour le roi une mission, et lui offrait en même temps
un moyen secret de forcer le roi de croire à sa vé-
racité.
«Il hésita d'abord, mais, ne pouvant plus douter, il
se mit en route. M. Decazes sut qu'un homme qui
disait avoir une mission céleste, demandait à voir le
roi, et fit tout ce qu'il put pour l'empêcher d'appro-
cher. Tout à coup l'homme disparut, sans que l'on
sût où il était. La duchesse de Luynes, ma grand'mère,
habite Esclimont, qui est à une lieue de Gallardon,
patrie du saint pèlerin, et à quatre lieues de Ram-
bouillet. Instruit de tout ce qui se passait, je me mis
en recherche, et je parvins enfin à découvrir que ce
pauvre homme avait été enfermé comme fou à Cha-
renton 2 . Je l'y trouvai parfaitement tranquille sur sa
situation personnelle : « Il m'a été assuré, me dit-il,
' Martin.
a Madame m'attendait chez la vicomtesse d'Agoust, afin de connaître
le résultat de mes démarches.
■
RÉSUME RETROSPECTIF. Il
<< que je n'avais qu'à obéir, et qu'il ne m'arriverait
« rien; aussi j'attends en repos le moment de voir le
« roi, j'ai à lui dire une chose que je ne puis dire qu'à
« lui. »
« Je crois aux miracles de l'Évangile, mais en géné-
ral j'ai on ne saurait moins de crédulité pour les
choses de tous les jours que l'on ne comprend pas,
souvent même qu'on ne sait pas, et que let elles étaient présentées de manière à
irriter Sa Majesté.
« Il fallait venir à bout d'ôter aux ennemis de la
chose publique ce moyen puissant de faire du mal;
et, grâce à M. Liautard, on y parvint en grande
partie.
«Le clergé, justement mécontent et inquiet, exha-
1 II ne m'a pas été possible de retrouver dans mes manuscrits les
lettres de M. l'abbé Liautard, qui auraient eu un grand inlénH en témoi-
gnant de nos efforts et de notre position .
I r
'/
20 »ES MÉMOIRES.
lait quelquefois ses plaintes trop librement, et on lui
en faisait un crime auprès du roi.
«M. Liaulard se livra tellement aux soins de la poli-
tique, que plus tard sa maison, à laquelle le roi avait
fini par donner le nom de collège Stanislas, s'en res-
sentit. La ville consentit enfin avec peine à en faire
l'acquisition, et M. Liautard, après avoir payé tout ce
qu'il devait, se retira tranquillement à Fontainebleau,
où il se fait aimer et respecter par le bien qu'il fait
dans ses fonctions de curé \
« Dieu veuille que les services éminents qu'il a ren-
dus à l'État et à la religion, en peuplant la France de
sujets royalistes et en fondant plusieurs, petits sémi-
naires à ses risques et périls, n'y restent pas trop long-
temps dans l'oubli !
« La politique extérieure était étroitement liée avec
les affaires de l'intérieur. Il était nécessaire de faire
parvenir des notes aux puissances étrangères, et parti-
culièrement à l'empereur Alexandre. Je me servis d'a-
bord d'un tiers; mais il ne répondait pas à ma pensée,
et je fus obligé de les écrire moi-même, en en gar-
dant la copie; nouveau surcroît de fatigue! M. de Vil-
lèle n'entendait rien alors à la politique étrangère; il
le sentait, et il s'en occupait peu; aussi Louis XVIII la
fit-il longtemps lui-même, dans son cabinet, avec ce
coup d'oeil si fin et cet esprit si profond et si juste,
qu'il apportait aux affaires toutes les fois qu'il voulait
s'en occuper. Le secret le plus absolu était indispen-
» M. l'abbé Liautard est mort en 1842. Ses Mémoires, qui confirment
tous ces détails, ont paru en 1844. 2 vol. in-8. Le collège Stanislas,
qu'il avait fondé, portait originairement le nom de collège de Notre-
Dame des Champs, du nom de la rue où il est encore situé.
(Note de l'Éditeur.)
21
RÉSUME RETROSPECTIF.
sable, et, pour mieux dissimuler nos démarches, je
prenais une altitude légère; souvent, accablé de fa-
tigue, j'allais caracoler aux Champs-Elysées, ayant
l'air dans le monde de ne songer qu'à mes plaisirs.
« Ma légion me servait de prétexte pour ne point
quitter Paris; et pendant longtemps personne ne de-
vina le fond des choses.
a J'entretenais avec soin vos craintes trop fondées sur
la situation de la France; et, quelque absorbée que
vous fussiez par les affaires de vos enfants, que vous
aviez été obligée de cacher, votre âme était trop géné-
reuse et votre dévouement trop grand, pour ne point
partager de pareilles alarmes. Une circonstance que je
ne me rappelle pas vint vous déterminer à demander
une nouvelle audience au roi; et je vis, cette fois, que
l'on pouvait concevoir plus que des espérances. « Si
« parler de vos malheurs, madame, vous dit le roi,
« pouvait être pour vous un adoucissement à vos cha-
« grins, je vous engagerais à venir me les raconter
« quelquefois. Votre position ne vous permet pas de
« faire votre cour, mais je serai charmé de vous reee-
« voir toutes les fois que vous voudrez. » Le roi insista
fortement pour vous faire revenir.
« Jamais vous n'eussiez formé le projet de gagner la
confiance du roi ; et il fallait que la chose arrivât in-
sensiblement, sans qu'à peine vous pussiez vous en
douter vous-même, madame. Cette confiance était né-
cessaire pour arriver à éclairer l'esprit du roi : il
fallait changer ses sentiments, ses pensées, et le faire
revenir de toutes les préventions qui lui avaient été
données : des visites plus fréquentes devenaient plus
indispensables; des conversations isolées ne pouvant
■
22 MES MÉMOIRES.
offrir que des résultats incertains. Je vous engageai
fortement à les rapprocher, me servant tantôt de l'in-
térêtde l'Etat, et le plus souvent de celui de vos enfants:
le roi vous recevait chaque fois avec plus de bonté,
vous engageant toujours à revenir promptement. Peu
à peu vos visites se renouvelèrent, et elles furent
fixées, avec le temps, au mercredi de chaque semaine.
Quand plus tard vos affaires furent heureusement
terminéts, le roi exigea que vous lui menassiez vos
enfants tous les mois, et il les recevait avec une bonté
toute paternelle. Ce prince, qui ne trouvait d'allé-
gement au poids de sa couronne que dans les soins de
l'amitié, voulut rendre vos visites plus fréquentes;
mais il ne put jamais vous y faire consentir. Le pre-
mier gentilhomme de la chambre, chez lequel vous
vous rendiez d'abord , vous conduisait chez le roi
par la salle des gardes; sans oser pénétrer votre se-
crète pensée, quelques serviteurs fidèles espéraient,
en vous connaissant, un heureux résultat de vos dé-
marches; et, sans trop s'expliquer, ils entraient dans
nos vues. C'est ainsi, par exemple, que la vicomtesse
d'Agoult vous témoigna toujours beaucoup d'amitié,,
le duc de la Châtre, le duc de Duras et plusieurs
autres, un dévouement absolu: loin de courir après la
faveur, vous ne cédiez qu'aux sollicitations les plus
pressantes; et en cela vous ressembliez peu à Fa foule
des courtisans. Le roi fut frappé de votre jugement
comme de votre esprit; il fut élonné de l'étendue de vos
connaissances aussi bien que gagné par l'affection et
par la reconnaissance que ses bontés pour vos enfants
vous inspiraient. Convaincu que vous puisiez l'énergie
que vous lui montriez quelquefois, purement dans
i
■
M
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF.
25
le dévouement que vous portiez à sa personne, le roi
sentit que M. Decazes n'était pas seul dans ce monde
digne de sa confiance; mais il s'établit entre son juge-
ment et son sentiment, une lutte qui dura longtemps :
il y revenait sans cesse, et il fallait toujours combattre
cette influence dangereuse. Ce n'eût pas été assez de
voir le roi une fois tous les huit jours; le roi aimait à
écrire, et déjà vous aviez répondu à plusieurs de ses
lettres : il était bien essentiel de ne pas repousser une
correspondance si nécessaire quoique fatigante: chaque
jour je réunissais les matériaux que je pouvais me
procurer; j'écoutais, je causais avec chacun; je recher-
chais les gens les plus sages et les plus éclairés; je
passais tous les malins une heure avec M. de Villèle,
quand il était à Paris; et je vous écrivais ensuite le ré-
sultat de mes réflexions et de mes recherches. Con-
naissant seule, madame, le terrain difficile sur lequel
vous marchiez, seule aussi vous pouviez entretenir
cette correspondance; le roi vous lit jurer de ne jamais
montrer ni les lettres que vous lui écriviez, ni celles
que vous receviez : ces lettres, revenant chaque jour,
finirent par prendre sur l'esprit du roi une influence
que ne vous auraient jamais donnée des conversations
trop peu fréquentes. C'est ainsi, madame, que vous par-
vîntes à entraîner peu à peu le roi dans la route nou-
velle vers laquelle nous désirions le conduire. Que de
détails intéressants vous aurez à raconter; mais aussi
combien de recherches, de travail et de fatigues il
fallait pour parler, dans cette correspondance, reli-
gion, morale, histoire, littérature et politique, avec
l'homme le plus instruit et le plus spirituel de son
royaume ! il fallait combattre les efforts d'une faction
??S
ni
£
2i MF.S MÉMOIRES.
aussi active que perfide, et qui commençait à s'ef-
frayer, en apercevant votre influence naissante et en
devinant vos projets. Nous comprîmes qu'il était in-
dispensable de metire Monsieui dans la confidence
d'une pareille entreprise; mais comment la lui faire
apprécier? Serait-il possible seulement de l'y faire
croire! lui tout révéler eût été trop pénible pour son
cœur. Jamais on n'aura une juste idée de toutes les
difficultés qu'il fallait surmonter. Une circonstance
simple, quelque extraordinaire qu'elle parut d'abord,
pensa faire à Monsieur une impression contraire à son
intérêt : effrayée, madame, de la responsabilité qui
pesait sur vous, vous crûtes une seule fois pouvoir
vous ouvrir, du moins en partie, et sous le plus grand
secret, à un ami de M. votre père, M. de Bourzac,
homme âgé et plein d'esprit, que vous aviez connu dès
votre enfance : vous lui lûtes, non pas une lettre du
roi, mais un écrit de sa main. Avec les intentions sans
doute les plus pures, il eut l'indiscrétion coupable
d'aller tout confier à M. de Vitrolles, en lui racontant
mot à mot ce qu'on lui avait lu. M. de Vitrolles n'eut
rien de plus pressé que d'aller tout raconter à Monsieur.
Son Altesse royale y mit un sang-froid imperturbable :
elle sentait trop l'importance de ces rapports pour les
compromettre par une indiscrétion; mais on peut
juger de l'impression que Monsieur ressentit au pre-
mier moment! il soutint que M. de Vitrolles avait eu
le papier entre les mains : je le niai positivement, et
ce ne fut que quelques années après que M. de Vi-
trolles me raconta lui-même les faits. M. de Bourzac
n'osa plus remettre les pieds chez vous, et il mourut
peu d'années après.
I /.
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 25
« Monsieur me traitait avec bonté, et même avec con-
fiance : il ne pouvait oublier mon dévouement, mes
persécutions, mes sacrifices et ma condamnation à
mort; mais, pour en venir à parler de semblables af-
faires, que d'obstacles il fallut vaincre ! mon âge même
en était un de plus. Monsieur, doué d'un esprit juste,
toutes les fois qu'il est livré à ses propres lumières,
n'avait pas assez de confiance en lui-même; et il en
résultait une influence assez grande exercée par ceux
qui l'entouraient, influence justifiée par une inébran-
lable fidélité. Son entourage, ne pouvant deviner ce
qu'il fallait bien cacher, ne voyait pas sans quelque
ombrage les relations fréquentes que j'étais obligé
d'avoir avec Son Altesse Royale; et il ne rendit pas
justice d'abord au sentiment le plus désintéressé qui
fut jamais peut-être : aussi je succombais parfois, de
tristesse et de fatigue, sous le poids des affaires sans
nombre que celte position bizarre faisait naître à
chaque pas.
« Il fallait panser deux cœurs ulcérés; et il était de
toute nécessité, dans l'intérêt de la monarchie, de
persuader, à la France comme à l'étranger, que ces
deux princes n'avaient qu'une même pensée, un seul
sentiment. C'est à vous, madame, qu'il est réservé de
faire connaître le point d'où nous sommes partis et
tout ce que nous avons eu à faire. Le duc de Fitz-James
avait reçu l'ordre de ne point paraître à la, cour;
l'entrée du château lui était interdite : cette interdic-
tion fut levée. Le roi n'adressait jamais un mot aux
aides de camp de Monsieur ni à son entourage. Celte
manière changea peu. à peu, grâce à vos soins, ma-
dame. Pas un seul détail ne fut négligé par vous ; et
%
I ■
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■
r/ ii
26 MES MÉMOIRES.
constamment vous versiez un baume salutaire sur des
plaies que l'on avait cherché à entretenir et à enve-
nimer par les soins les plus assidus et les plus per-
fides; il est de fait que, si ces choses eussent con-
tinué comme elles allaient alors jusqu'à la mort de
Louis XVIII, à celte époque les ennemis de la monar-
chie, maîtres de toutts les positions, eussent au moins
pu faire la lui à un prince que l'on était parvenu à
faire redouter généralement ; et son avènement au
trône, supposé qu'il eût pu avoir lieu sans contradic-
tion, eût paru un véritable malheur, au lieu d'èlreun
moment de joie unanime. Pourquoi ce bonheur,
hélas! s'est-il si promptement changé en trisle-se ! . . .
Je ne trouvais jamais dans le cœur de Monsieur lo
moindre fiel; mais ses pensées étaient alors (il faut le
dire) bien différentes de ce qu'elles devinrent plus
tard : tout dépendait de la réunion franche et sincère
des deux frères; il fallait, pour parvenir au cœur du
roi, montrer Monsieur plus modéré qu'il n'était alors.
Le même chemin eût éloigné Monsieur, déjà si effrayé
avec raison de sa position, et n'accordant alors qu'une
demi-confiance à ce qu'il croyait le rêve d'un cœur
généreux et dévoué. Quelquefois je lui remontrais avec
force que, sans le vouloir, il rendait nos efforts inu-
tiles, et j'eus à supporter plus d'une crise. Une fois
entre autres je trouvai Monsieur si loin de nos pensées,
que je sortis bouleversé de chez lui : le duc de Filz-
James, en me serrant la main, me demanda ce que
j'avais; il me fut impossible de lui répondre, mais il
lui fut facile de voir combien j'étais sensible à son
amitié!
« Rien ne pouvait me faire renoncer à mes projets;
c »7
RÉSUME RKTROSPECTIF.
mais j'aurais craint d'ébranler votre courage, madame,
en vous racontant toutes les difficultés que je rencon-
trais de mon côté; et je me bornais à vous peindre
Monsieur, pénétré de reconnaissance pour vos géné-
reux efforts. Certaine d'être connue, approuvée par
lui, vous preniez voire parti de tout, vous plaçant sans
cesse sur la brèche pour attaquer ou pour défendre.
Ce fut à peu près à cette époque que le hasard me fit
passer quelques jours a Esclimont avec une femme
qui eut pendant un temps un assez grand empire sur
l'esprit du roi, alors Monsieur. Jamais Louis XVIII
n'eut pour personne la confiance, l'estime et l'atta-
chement qu'il eut pour vous, madame; je le tiens de
sa bouche, et on en jugera par ses lettres. Je sus par
madame de Balby mille détails aussi utiles que
curieux; plus tard, en se rappelant celte circonstance,
elle voulut en faire contre moi un motif d'accusation
auprès du roi; et elle chercha lousles moyens de nous
déjouer. Faussement persuadée que vous aviez été un
obstacle au retour de la confiance de Louis XVIII, elle
vous voua une haine implacable. Le roi m'en parla
plus tard assez gaiement, en ajoutant : « Madame de
« Balby a été la seule cause de ma rupture; et quant à
« madame du Cayla, elle a rendu auprès de moi des
« services à bien du monde, et elle ne m'a jamais dit
« du mal de personne. »
« M. P , espérant se faire de madame de Balby
un moyen, t'avait flattée de l'espoir de retrouver son
ancienne faveur : une espèce de libelle, plutôt qu'une
lettre, fut écrit par elle au roi, qui, en vous le remet-
tant avec indignation, vous demanda la vengeance que
vous vouliez en tirer. Madame de Balby louchait une
■
I
ft
28 MES MÉMOIRES,
pension du roi, et elle en reçut plusieurs fois des
secours. « L'oublier, Sire » fut votre seule réponse.
« Dirai-je, madame, le bien que vous avez fait à
mille individus, qui vous en conservent une profonde
reconnaissance, et la proclament maintenant tant à
Paris que dans les provinces? Les aumônes versées
par vos mains, les dons énormes tirés de votre poche,
et tant de malheureux soulagés ou sauvés à vos prières?
Parlerai-je des services que vous avez rendus à la reli-
gion et à l'Église? C'est à vos sollicitations répétées, et
à votre persévérance qu'on a dû de voir l'église de
Sainte-Geneviève rendue au culte. L'archevêque de Pa-
ris et l'abbé Rauzan avaient échoué près de Sa Majesté;
les ministres craignaient le mécontentement des grands
hommes de la Révolution : « nettoyer les caveaux, leur
paraissait une bataille à livrer. » Le roi se décida,
il prit tout sur lui, et il s'applaudit souvent d'avoir
rendu ce monument, élevé par la piété de son frère,
à sa première et véritable destination. Des séminaires
furent rendus à voire prière, des établissements sou-
tenus, etc., etc. Dirai-je aussi avec quel courage vous
vous êtes opposée à cette ordonnance fulminante qui
allait de nouveau expulser du royaume les Pères de
la foi? Une longue conversation que-j'eus alors avec
leur supérieur de Paris, en me montrant à quel point
leur situation était critique, me prouva aussi com-
bien il leur était interdit de s'occuper de politique.
Enfin que de choses il faudrait dire pour raconter tout
le bien que vous avez fait, et tout le mal que vous avez
empêché ! Quand des sociétés antimonarchiques s'en-
tendent secrètement pour miner partout les bases de
la société, il devient nécessaire d'encourager celles qui
■
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF
29
tendent à conserver et à propager une morale reli-
gieuse, qui la protège et la défend...
«J'avais eu anciennement une ou deux conversations
avec M. Decazes, et le hasard m'avait fourni l'occasion
de lui prouver comme il était trompe par ses agents! Mes
opinions lui étaient connues; sa police l'instruisait de
mes démarches, et il connaissait mon lendre dévoue-
ment pour vous, madame; aussi, afin de me perdre
plus sûrement auprès du roi, il prenait tous les moyens
possibles pour me couvrir de ridicule; il inventait
mille fables, et il avait le soin de les faire circu-
ler; enfin, il n'y avait sorte de préventions qu'il ne
s'efforçât de mettre dans l'esprit de Sa Majesté. Il est
aisé de sentir à quel point il vous fut difficile de faire
revenir le roi de ses préventions : il connaissait tout
mon dévouement pour vous, madame; et sans doute
vous eussiez pu me tirer de la position pénible dans
laquelle je me trouvais, en faisant de votre côté quel-
ques concessions à M. Decazes; mais vous deviez être
inébranlable, et jamais l'intérêt personnel ne servit de
mobile à une seule de nos actions. Je vous conjurai
plus d'une fois du fond de mon âme de ne pas songer
à moi ; bien sûr, d'ailleurs, que votre amitié ne me
laisserait pas attaquer sans me défendre : les efforts du
roi pour obtenir de vous la moindre concession en
faveur de son favori se renouvelaient sans cesse:
c'était tous les jours de nouvelles discussions, de nou-
velles tentatives. « Pouvez-vous refuser, lui disait Sa Ma-
« jeslé, à un roi si plein de tendresse et de bonté pour
« vous, de recevoir celui qu'il honore de son affection :
« cédez au moins sur un seul point, et rencontrez-vous
« avec lui chez moi.» Rien ne put vous faire céder : le
I .
i
//s
30 MES MÉMOIRES.
salut de l'Etat en dépendait; mais, quelque soin que
nous missions à cacher nos démarches, M. Decazes s'ef-
frayait de plus en plus de cette nouvelle relation, dont
il sentait déjà l'influence; et il miUout en œuvre pour
l'entraver. Je craignais pour vous la rage d'une
faction dont vous combattiez les projets avec tant de
courage; et, quant aux précautions qui m'étaient per-
sonnelles, d'autres soins occupaient mon esprit.
« Député en 18 1 5 avec M. de Villèle, sa sagesse, son
sang-froid et son habileté pour les affaires m'ayanl
fait impression, je continuai à le voir pendant les
sessions : peu à peu nos relations étaient devenues plus
intimes; et, rassuré par sa discrétion, je lui confiai
plus tard une partie de nos projets. C'est, ainsi que
nous crûmes qu'il était nécessaire, pour amener le roi
à accorder sa confiance ;i M. de Villèle et à M. de Cor-
bière (dont le premier se croyait inséparable tout en
gémissant de ses défauts), qu'il fallait, dis-je, leur faire
accepter d'abord d'être minisires sans portefeuille.
Avec un talent remarquable, je m'effrayais de trouver
ehezM. de Villèle beaucoup d'hésitation; et je remar-
quais que son" coup d'oeil, si vif et si pénétrant vis-;i-
visdes affaires, était moins sûr vis-à-vis des hommes.
Il les connaissait peu, et il voulait toujours attendre
l'événement sans rien faire pour le rendre favorable:
mais j'anticipe, madame, et je dois, en revenant sur
mes pas, parler du coup affreux qui coûta la vie à un
prince digne d'être apprécié par les qualités de son
cœur et par celles de son esprit.
«Le 14 janvier 1820, à une heure du matin, le valet
de chambre de M. votre frère m'apprit, en me ré-
veillant, que M. le duc de Berry venait d être assassiné,
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 31
sans me donner aucun détail. Je crus d'abord à quelque
conspiration soudaine : on était sans cesse à la veille
d'en voir éclater, et l'on n'avait pas une autre pensée
que celle des dangers qui menaçaient la monarchie el
la famille royale. Je fis seller mes chevaux en toute
hâte, et je courus au château, puis à l'Opéra, où j'ap-
pris que le crime avait été commis. Il est impossible
de peindre un pareil spectacle, et ce que j'éprouvai en
entendant d'un côté les gémissements que la douleur
arrachait à ce malheureux prince, et en voyant sa ré-
signation, son courage, le désespoir de la famille
royale, les larmes de tous; d'un autre côté des con-
trastes aussi affligeants.
« Le roi avait voulu se rendre à l'Opéra, quelque
douloureux et difficile que fût pour lui un pareil de-
voir : la confusion régnait partout, et dans le premier
moment à peine quelques gardes veillaient à la sûreté
de la famille royale. Quand le duc de lJerry eût expiré,
on n'entendit partout que des cris de douleur. On ne
songea d'abord qu'au départ du roi, et chacun se re-
gardait, sachant à peine ce que l'on devait faire.
M. le duc de Berry, peu d'instants avant sa mort, avait
annoncé à sa famille les espérances, à peine nais-
santes, que lui donnait la grossesse de madame la
duchesse de Berry; l'on venait d'arracher à cette in-
fortunée princesse sa robe couverte de sang; un des
officiers du prince la descendit dans ses bras, Madamk
l'accompagnait; je traversai la haie des gardes du
corps, et, franchissant l'escalier en toute hâte, je fis
avancer une voilure; j'en ouvris la portière, et j'y pla-
çai maJame la duchesse de Berry, que me remirent
ceux qui la portaient; la duchesse de Reggio la sui-
■
mtk
52 MES MÉMOIRES.
vit avec la vicomtesse d'Agoust; Madame monta en-
suite, et, passant sous son bras, je sautai à bas de la
voiture, qui prit le chemin de l'Elysée-Bourbon sans
qu'un seul garde l'escortât. Craignant qu'un crime
de plus ne fût préparé, je m'élançai sur mon cheval,
et, après avoir rejoint la voiture, je l'accompagnai
jusqu'à l'Elysée. Madame descendit la première, vinl
ensuite madame de Gontaut, puis la duchesse de Reg-
gio. Madame la duchesse de Berry ne pouvait se sou-
tenir, je la reçus dans mes bras et la montai jusqu'au
premier; sa pelisse, tombée sur ma tète, me laissant
à peine apercevoir l'escalier. L'émotion que j'avais
éprouvée était si vive, que, quand je l'eus déposée sur
un fauteuil, je faillis moi-même perdre connaissance.
Monsieur arrivant bientôt avec M. le duc d'Angou-
lème, je me retirai.
« La mort de M. le duc de Berry fut, pour ceux qui
ignoraient le véritable état des choses, le seul motif
du départ de M. Decazes. Elle fut, en effet, un moyen
de plus dont la Providence se servit; mais jamais,
sans ces efforts, sans cesse renouvelés, le roi n'eût
consenti à se séparer d'un favori qui était parvenu à
lui fasciner les yeux à un point que l'on aura peine
à croire.
« Le danger que courait la monarchie devait tout
faire tenter pour la sauver; tous les esprits étaient en
effervescence; les espérances criminelles étaient éveil-
lées; et à chaque inslant on tremblait pour les jours
les plus précieux. Sans doute M. Decazes n'enfonça
pas le poignard; mais ce furent les doctrines qu'il
laissait professer impunément à la faction dont il était
l'espoir, qui armèrent le bras de l'assassin. Un boule-
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 55
versement général paraissait alors si fondé, qu'il sem-
blait suffire du sang d'un Bourbon pour l'assurer.
M. le duc deBerry pouvait être le père d'une famille
nombreuse; et ces furieux espéraient, en versant son
sang, éteindre la race de nos rois. Mais plus d'une fois
la France ne conserva qu'un seul rejeton de cette
branche glorieuse, et il faut espérer que cet enfant,
que chacun appela l'enfant du miracle, vivra pour son
bonheur et pour sa gloire.
«Je dois aussi parler d'un événement qui eût comblé
de bonheur tous les Français. On crut pendant six
mois que madame la Dauphine était grosse, et tous
les cœurs se livrèrent à l'espérance. Une boîte rem-
plie d'artifices fut placée dans un corridor qui donnait
au-dessus d'un escalier par lequel Madame passait
tous les jours à une certaine heure avec Monsieur.
Toutes les mesures étaient prises; le ciel les fit
échouer, et cette affaire fut soigneusement assoupie
aussitôt que connue. M. Decazes, au moment de
quitter les affaires et d'obéir aux ordres de son sou-
verain, lui déclara, au milieu de mille protestations
de tendresse, que le seul homme qu'il connût digne
de sa confiance était M. deBlacas; et de l'air le plus
patelin il le supplia de hâter son retour.
« On crut qu'une démarche de Monsieur avait dé-
cidé le départ du ministre favori. Longtemps avant
celte époque, un mémoire avait aussi été remis au
roi par Son Altesse Boyale; et vous savez, madame,
l'effet tout contraire qu'il avait produit; vous en
possédez les preuves écrites de la main même de
Louis XVIII . Il était donc malheureusement trop facile
de prévoiries suites d'une telle démarche de Monsieur.
I
■■
54 MES MÉMOIRES.
Sans aucune influence sur l'esprit du roi, il le pous-
sait plutôt dans le sens opposé à celui vers lequel il
eût voulu le conduire. Enfin M. Decazes tomba; M. de
Richelieu resta maître des affaires : pressé par la vo-
lonté positive du roi, il consentit à voir M. de Villèlè
entrer au conseil, sans portefeuille. Quant à M. de
Corbière, il s'en défendit longtemps, ne trouvant pas
ses idées en analogie avec la situation présente, et
craignant son caractère : il avait raison; mais M. de
Villèle s'en croyait inséparable, et il fallut lui céder
sur ce point.
« M. de Richelieu ayant placé sa confiance dans des
hommes qui en abusaient, ne l'accordait que faible-
ment à ceux qui, en l'aidant de leurs conseils, eussent
pu lui faire jouer un rôle aussi glorieux que durable :
la chute de M. Decazes avait étonné la faction sans la
décourager; et ceux qui fascinaient les yeux de M. de
Richelieu cherchaient à le rendre complice involon-
taire de leurs menées coupables; mais il est impossibl
de ne pas rendre justice à la pureté de ses intentions.
« Je voyais sans cesse M. de Villèle ; et souvent aussi
Monsieur, qui s'étonnait encore parfois de ce qu'il
ne pouvait pas toujours comprendre; mais tout cédait
au désir si vrai de voir Son Altesse Royale se frayer up
chemin facile pour monter sur un trône dont tant de
circonstances réunies avaient semblé quelque temps
devoir l'exclure. Peu à peu le roi s'éclaira sur ses vé-
ritables intérêts, et son cœur apprit à pardonner des
torts qu'il supposait. Il se trouvait séparé des in-
fluences qui avaient tout fait pour le tromper; mais il
était encore accablé par des lettres, qu'il fallait com-
battre chaque jour : il revenait peu à peu à des idées
r.KSUMË RETROSPECTIF.
35
plus vraies et à des impressions plus douces. Touche,
madame, de votre dévouement sans bornes, il com-
mençait à vous confier ses plus secrètes pensées, et à
vous consulter sur toutes ses actions; il prenait sou-
vent vos idées, et il se les rendait personnelles.
« Le bien se faisait, quoique lentement; mais nous
sentions qu'il fallait parvenir, pour l'assurer, à faire
avoir un portefeuille à M. de Villcle : grâce à vos ef-
forts, on touchait au moment d'y parvenir; la session
venait de finir, et le cœur du roi paraissait disposé à
recevoir de votre main ses nouveaux ministres. Je
pressais vivement M. de Villèle; j'essayais de faire
passer dans son âme l'énergie que je sentais dans la
mienne. Fatigué des entraves que M. de Richelieu lui
opposait, il. était à tous moments prêt à tout aban-
donner; et ses incertitudes redoublaient à mesure que
de nouvelles difficultés semblaient se présenter. Je
l'avais vu le même jour à 7 heures du matin ; je
l'avais revu à midi, et j'avais obtenu de lui une nou-
velle tentative; mais, rebuté par le peu de succès de
oette dernière conférence, il quitta Paris le soir même,
laissant peser sur ceux qui restaient, le fardeau des
affaires et la responsabilité de tant de tentatives inu-
tiles. Ce départ, qui renversait pour le moment nos
espérances, vint ajouter à toutes les difficultés de la
position; et nous nous effrayâmes de voir que M. de
Villèle manquait ainsi de résolution au moment où
le combat venait de s'engager. Nous restions seuls,
livrés à nos propres efforts : suffire à tout, et ne se
décourager de rien; redoubler de zèle, sauver la pa-
trie; assurer le salut de la monarchie et prendre tous
les moyens d'y parvenir, furent la conclusion d'une Ion-
56
MES MÉMOIUES.
oue conversation dans laquelle nous passâmes en revue
lous les nouveauxobstacles de celte position singulière,
a Le temps qui allait s'écouler jusqu'à la prochaine
session, en rendant aux ennemis de l'Etat toutes leurs
espérances, laissait beaucoup à redouter de leurs nou-
velles tentatives. On mit tout en œuvre pour altérer
la confiance du roi; tout fut tenté pour empêcher votre
nouvelle correspondance et pour s'en emparer; plus
d'une fois même nous eûmes la certitude que vos
lettres avaient été décachetées. M. Decazes, voyant
rarement le roi, continuait à lui écrire : les événe-
ments, les hommes et les choses étaient saris cesse re-
présentés par lui sous de fausses couleurs; et sou-
vent, après un travail qui durait un mois et plus, vous
étiez forcée de recommencer avec un nouveau courage.
Mes anciens amis, qui connaissaient mon dévouement,
méconnaissaient parfois une conduite, ou plutôt, un
langage que je ne pouvais leur expliquer; tout devait
être calculé de ma part jusqu'à un propos; et il ne
fallait pas que celui dont le roi connaissait l'attache-
ment pour vous, pût être accusé d'une exagération
qu'il était disposé à voir partout.
« Il fallait persuader au roi que les sottises de ses
ministres amèneraient infailliblement une crise re-
doutable pour le trône et pour ses sujets, et qui trou-
blerait son repos ; il fallait, en le rapprochant de
Monsieur, lui démontrer que la différence d'opinion
qu'il croyait remarquer entre lui et l'héritier du
trône, existait hien plus par rapport aux hommes,
que par rapport aux choses ; et il était nécessaire de le
rapprocher des hommes, pour l'amener ensuite aux
choses. 11 fallut, pour y parvenir, mettre en jeu cet
■
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 31
amour vraiment héroïque que Louis XVIII eut con-
stamment pour ses peuples, lui parler au nom de ses
devoirs, et donner des craintes à sa conscience de frère,
de chrétien, de Français et de roi. Vous lui racontiez
un jour que vous veniez de rencontrer sur le pont
Royal un superbe pain bénit, porté par la livrée du
roi, et donné par Sa Majesté. « Comment! reprit vive-
« ment le roi, qui semblait en douter; et il n'était pas
« insulté par tous les passants ! » Vous vous hâtâtes de
rassurer Sa Majesté; et vous eûtes avec elle à ce sujet
une longue explication qui ne vous prouva que trop
à quel point on cherchait à abuser le roi sur la situa-
lion de la France, et sur celle de l'esprit public.
«Je cite ce trait qui me revient à l'esprit; cent
autres du même genre prouvaient dans quelle situa-
tion on se trouvait, et à quel point on était parvenu à
l'embrouiller.
« Tonte la question était dans la Chambre cassée ou
gardée; le ministère le sentait si bien, qu'il voulait la
renvoyer à tout prix; j'en excepte M. de Richelieu.
«La session de 1824 devait être un moment déci-
sif: on annonça d'une manière positive que MM. de
Villèle et de Corbière, fatigués de la position fausse
dans laquelle ils s'étaient trouvés à Paris l'année d'a-
vant, étaient décidés à retarder indéfiniment leur
arrivée. Il fallait prendre un parti, et j'en pris un,
madame, qui vous effraya ; mais il n'y avait pas à hési-
ter. Convaincu qu'il était impossible d'obtenir du roi,
pour le moment, l'entrée au conseil pour d'autres mi-
nistres que MM. de Villèle et de Corbière, j'avais fait
quelques tentatives auprès du duc de Richelieu; mais
sa confiance aveugle dans l'ami le plus dévoué de
£
38 MES, MÉMOIRES.
M. Decazes les avait rendues inutiles : plus ou croyait
M. de Richelieu disposé à se rapprocher de quelques
royalisles, plus la révolution redoublait d'efforts pour
aigrir son cœur, et pour fasciner ses yeux. J'allai trou-
ver un homme dont le dévouement avait été trempé à
l'armée de Condé ; d'un esprit peu commun et d'un
talent remarquable à la tribune; mais dont la tête,
quelquefois exaltée, égarait parfois aussi les senti-
ments. Le sachant plein d'honneur, je me confiai à
sa loyauté, et je cherchai à émouvoir son âme, sans
me dissimuler tous les dangers d'un parti qui, pou-
vant nous tirer d'embarras, pouvait aussi tout perdre.
« Forcé de m'ouvrir avec lui sur plusieurs points,
je ne lui confiai toutefois que la moitié de ma pensée;
mais je dois dire que, effrayé de la position des choses,
il sentit la nécessité de faire entrer au conseil M. de
Villèle et l'inséparable de Corbière ; et il promit de tout
faire auprès de M. de Richelieu pour l'y déterminer,
et pour décider M. Roy à ne point quitter les finances.
Ce point était important. Il me remit, à ma prière, un
mot pour M. de Villèle, que je joignis à une lettre
pressante que je lui écrivis, en prenant les précautions
nécessaires afin de la faire arriver sûrement à Tou-
louse sans être décachetée.
« M. de Villèle me répondit « que nous pouvions
« compter sur lui, et qu'il arriverait promptement. » Le
combat devait être décisif : il fallait mettre toute la
sagesse possible à s'y bien préparer; et vous parûtes,
madame, dans ce moment difficile, supérieure à vous-
même. M. de Villèle arriva, et nous retrouvâmes chez
lui cette même incertitude qui offrait sans cesse de
nouveaux obstacles à vaincre : des pourparlers eurent
■I
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. »
lieu entre M. de Villèle et M. de Richelieu, sans qu'il
leur fût possible de s'entendre. Je pressai M. de Vil-
lève de voir plus souvent Monsieur, rien ne devant être
négligé pour arrivera un but si désirable : pi us tôt, il se
fût compromis auprès du roi par de fréquentes visites.
«J'avais prié mon père de voir M. Roy et de faire
tout au monde pour le décider à garder les finances.
Dans celte hypothèse, M. de Villèle, placé à l'intérieur,
y eût déployé un talent administratif qu'il est impos-
sible de ne pas reconnaître; je me rappelais avec sé-
curité les promesses de M. de Serre. Mais en un
instant tout changpa de face : M. Roy se montra iné-
branlable; M. de Serre oublia ce qu'il avait promis;
et tous les ministres déclarèrent qu'ils resteraient tous,
ou qu'ils partiraient tous à la fois. Ils ne croyaient pas
les royalistes assez forts pour se livrer à eux, et ils
espéraient encore rester les maîtres du terrain; d'ail-
leurs la faction sentait que donner un seul portefeuille
à un royaliste, c'était compromettre ses intérêts les
plus chers; et elle mit tout en œuvre pour persuader
' au ministère de ne point se séparer. Chacun s'effrayait
de la situation des choses, mais personne ne savait
comment y remédier. M. de Richelieu, dévoué a la
monarchie, pour laquelle il eût donné sa vie, semblait
décidé à s'opposer à tout ce qui pouvait la sauver :
l'armée de la faction paraissait formidable, tandis que
eelle de la monarchie se réduisait à peu de combat-
tants. M. de Villèle n'était pas désintéressé dans la
partie; mais il manquait de force lorsqu'il fallait
agir. Il attendait l'événement, et il ne se prêtait que
difficilement aux démarches qu'on lui demandai
cette hésitation nous désolait, et il fallait une volonté
11
■
40 MES MÉMOIRES.
plus qu'humaine pour ne pas se décourager. Je con-
jurais Monsieur de se joindre à nous, pour lui don-
ner le courage qui lui manquait : il fallait èlre aux
aguets de toute chose, et à peine restait-il dans les
vingt-quatre heures un moment de repos! A sept
heures du matin je courais chez M. de Villèle, j'y re-
tournais à onze heures, je le voyais à cinq, et à sept
j'allais savoir si une nouvelle irrésolution venait nous
offrir un nouveau danger : il n'y avait plus un mo-
ment à perdre, et jamais combat ne fut plus forte-
ment engagé. Jamais je n'oublierai, madame, l'état
où je vous vis vous-même à fa suite d'une lettre que
vous veniez d'écrire à ce monarque, dont vous vouliez
à tout prix éclairer la conscience et sauver la gloire.
Vous me prévîntes que tout était disposé; mais qu'une
démarche de M. de Villèle était indispensable pour
achever ce que vous aviez si courageusement préparé :
vous aviez fait comprendre au roi la nécessité d'un
rapprochement intime avec Monsieur dans une cir-
constance aussi importante, puisque, en prenant de
nouveaux hommes, on semblait adopter un nouveau
système : il fallait d'ailleurs s'assurer par là d'une
majorité.
«J'arrivai chez M. de Villèle, que je trouvai plus
irrésolu que jamais ; et ce fut après une scène vio-
lente que je le décidai à se rendre chez le roi. Nous
prîmes avant chacun une plume avec des petits mor-
ceaux de papier; et, assis au coin d'une table,
nous formâmes le ministère qui devait changer la face
de la France, comme la situation de l'Europe. Je con-
naissais les idées de Monsieur, et nous en avions causé
tropsouvent ensemble, pour ne pas être à peu près fixé
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 41
sur ce point ; je mis seulement pour condition de n'être
rien dans ce nouveau ministère. Je crus que mon
honneur m'en faisait un devoir, et je m'exagérai pour
le moment un désintéressement que je me reprochai
plus tard, parce qu'il m'enlevait les moyens d'èlre
plus utile; je vis d'ailleurs que j'avais trop compté
sur la reconnaissance de certains hommes. J'exigeai
de M. de Villèle de mettre mon père à une place (la
direction générale des postes) que seul il pouvait oc-
cuper, et dont dépendait le succès et surtout la durée
de tout ce qui allait se faire. Mais ce poste important
ne fut emporté que trois mois après, tant la faction le
défendit avec acharnement comme son dernier refuge.
Le roi convoqua son conseil; c'était là que devait se
faire le dernier effort du parti, et la défense fut pro-
portionnée au danger. Il crut un moment toucher à
un triomphe complet. Le roi, ébranlé de nouveau,
avait semblé céder aux nouvelles instances du conseil.
M. P écrivit en sortant : « Nous sommes sauvés,
« nous restons, et la Chambre des députés est cassée. »
Tel était, en effet, l'objet de la question ; et Louis XVIII
s'est longtemps reproché de s'être presque laissé for-
cer la main dans cette occasion... Nous sentîmes le
danger que courait la monarchie, et une lettre du roi
vint redoubler nos alarmes. Que fût devenue cette
malheureuse France, si, encore une fois, une Chambre
royaliste eût succombé sous les efforts d'une faction
antimonarchique?
« Une deuxième lettre du roi vous apprit à quel point
la situation était dangereuse; et ce fut seulement le
lendemain, au cinquième billet de la matinée, que le
roi, entraîné par votre éloquenc&^^ÇB^dit à vos rai-
g
Shm
t
I
H MES MÉMOIRES.
sons, et vous promit d'envoyer chercher Monsieur, et de
recevoir de lui le ministère que vous-même, madame,
vous veniez d'obtenir pour la France. M. de Villèle,
instruit par moi, n'hésita plus à se rendre chez Mon-
sieur, et puis chez le roi. Nous espérâmes que là se
terminerait pour nous un travail si pénible; et nous
avions mis tant de soin à dissimuler nos démarches,
que l'on fut quelque temps dans le public sans savoir
positivement quels avaient été les vrais mobiles de
cette heureuse révolution; ou du moins, on ne faisait
que s'en douter. M. de Richelieu n'en fut pas la dupe:
furieuxde quitter le ministère qu'il n'avait pas déliré,
mais qu'il avait voulu conserver, il entra chez M. Ra-
vez, président de la Chambre des députés, dans un étal
d'exaspération difficile à rendre, et, prenant son cha-
peau, il le jeta avec violence sur une chaise, et tomba
lui-même dans un fauteuil. « Mais qu'avez-vous? Mon-
« sieur le duc, lui dit M. Ravez; dénué de toute ambi-
« tion, il est impossible de vous comprendre. — Non,
«je ne regrette pas le pouvoir, lui dit M. de Richelieu,
« mais je ne puis prendre mon parti de la manière dont
« il m'estarraché ! Ce ne sont pas les affaires qui m'éloi-
« gnent; ce n'est pas le roi, ce n'est pas Monsieur; ce ne
« sont même pas les Chambres qui me chassent, en me
« refusant leur majorité ; une intrigue, oui, une pure
« intrigue dont j'ai été la dupe me meta la porte. »I1
ne pouvait donner un autre nom à ce qui venait de se
passer. Alors il raconta tout ce qu'il en savait.
« Ce n'était pas tout d'avoir fait parvenir ces nou-
veaux hommes au ministère, il fallait, les y maintenir,
car il nous fut bientôt prouvé qu'ils ne s'y maintien-
draient pas d'eux-mêmes. Il fallait les éclairer sur ce
i
a:>
RÉSUME RETROSPECTIF.
qu'ils devaient faire, et il devenait nécessaire de les
diriger sur le terrain inconnu qu'ils allaient parcou-
rir. Il fallait surtout parvenir à faire oublier au roi
qu'il avait pris ses ministres contre sa pensée ; et effa-
cer des regrets qui existèrent longtemps, et qui of-
fraient toujours un nouveau danger.
« Quelques personnes pensèrent que l'adresse de la
Chambre des députés, dont M. Del... avait été le
principal auteur, était la cause de la chule du minis-
tère Ces personnes connaissaient peu le fonds des
choses; cette adresse fut une difficulté de plus, bien
loin d'être un moyen ; elle révolta Louis XVIII à un tel
point, que la faction s'était servie avec succès de son
mécontentement pour l'engager à casser la Chambre.
Les royalistes m'en voulurent plus tard d'avoir com-
battu l'élection de M. Del..., dans le déparlement de
la Marne. On ignorait à quel point le souvenir de cette
adresse irritait le cœur du roi, tout ce qu'il avait fallu
pour l'adoucir, et à quel point il était important de
ne pas l'aigrir de nouveau. Il ne pouvait d'ailleurs y
avoir rien de personnel de ma part.
« On me reproeba aussi par la suite des affaires de
journaux qui firent un grand bruit, mais dont peut-
être je n'aurais pas dû encore parler, pour ne point
interrompre le cours des événements. Enfin, telle
était mon opinion : je regardais les journaux comme
une arme dangereuse , dont il était important de
s'emparer. Livrés presque tous à des calculs person-
nels et à des ambitions particulières, ils ne parlaient
pas le langage d'une saine doctrine, ni celui de la
vérité; ils excitaient les haines, ils fomentaient les
passions, et, loin d'éclairer, ils achevaient d'égarer
n
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I
m
fà
U MES MÉMOIRES.
les peuples; ils n'étaient point l'organe de telle ou
telle opinion, mais bien de tel ou tel intérêt. La confu-
sion était devenu telle parmi eux, qu'au milieu de
cette foule innombrable de feuilles périodiques il ne
s'en trouvait pas deux qui parlassent le même lan-
gage : les uns donnaient dans une exagération crimi-
nelle, en trempant leur plume dans une encre toute
révolutionnaire; les autres dans une exagération dont
le motif pouvait être louable, mais qui avait aussi ses
dangers. Aussi fallut-il s'occuper de l'acquisition des
feuilles royalistes, aussi bien que de celle de plusieurs
feuilles libérales. 11 était absurde de laisser deux oppo-
sitions; il n'était pas moins nécessaire de mettre de
l'union dans ces différeras écrits toujours ouverts à
la curiosité publique : c'est bien là véritablement s'é-
tablir sur le terrain de la Charte; mais aussi, plus le
roi avait abandonné de ses droits, plus il était néces-
saire de lui rendre tous les moyens d'influence et
d'autorité; tandis qu'on cherchait tous les moyens
d'égarer l'opinion publique, ne devait-il pas paraître
utile de chercher à l'éclairer? Des ministres d'ailleurs
ne peuvent se soutenir sans organes, et s'ils expliquaient
franchement leur système, et qu'ils missent un carac-
tère invariable à le suivre, ils rallieraient bien du
monde autour d'eux.
« Mais le ministère semblait oublier le soin de sa pro-
pre conservation, en négligeant mille détails impor-
tants dont il fallait s'occuper pour lui. La correspon-
dance de Louis XVIII le prouvera. Pour que cette
opération des journaux pût réussir, il fallait qu'elle fût
conduite avec le secret le plus absolu. Les procès-ver-
baux de tout ce qui s'est fait sont précieusement conser-
A
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. «
vés. Monsieur, comprenant toute l'importance de celte
opération, m'engagea fortement à l'entreprendre, et
son suffrage me dédommagea de quelques incrédu-
lités. Le Drapeau blanc rédigé par M. Martainville,
déposa les armes à ses pieds. Douze à quinze journaux
cédèrent à nos efforts, entre autres des feuilles libé-
rales d'une grande importance par leur langage acerbe
et souvent personnel. Je n'eus d'abord que mes fonds
pour suffire à tout; Monsieur nous donna cinquante
mille écuspour aider à l'entreprise; j'avais déboursé
de ma poche quatre cent mille francs; je m'étais en-
gagé pour autant, et j'effrayais ma propre famille par
un dévouement qui ne connaissait aucune limite. Le
ministère, loin de me prêter son appui, sembla jaloux
de voir une aussi grande influence dans la main d'un
seul homme, comme si l'usage qui devait en être fait
eût pu rester douteux ! J'étais loin, en m'emparant de
ces feuilles, de vouloir asservir l'opinion, et tenir par
la tous les sentiments dans l'esclavage; mais peut-on
regarder comme libres des feuilles livrées à des mains
mercenaires! C'était, au contraire, leur assurer une
noble indépendance et une sage liberté que de leur
donner, pour les diriger dans chaque opinion, des es-
prits aussi éclairés que vraiment indépendants. Ce
n'était pas au ministère, ce n'était pas à des intérêts
particuliers, que devaient appartenir ces feuilles ; c'était
aux bonnes doctrines, c'était à la monarchie; le roi
ne meurt jamais en France; c'était aussi à une opposi-
tion mesurée, car il en faut une.
« Rien n'est plus opposé à la liberté sage que la li-
cence, et il était impossible de ne pas être effrayé des
, dangers toujours croissants d'une licence qui allait
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26 MES MÉMOIRES.
distillant dans chaque famille un poison qui rend con-
tagieuses toutes les maladies de l'esprit et du cœur.
Je croyais aux difficultés d'établir la censure comme
aux inconvénients d'ôter toute liberté; et, certes, le
moyen le plus sûr d'atteindre un but utile eût été de
s'emparer insensiblement, et sans secousse, de tous les
organes de l'esprit public, quitte après à en faire le
partage, en laissant une ou deux feuilles entre les mains
d'une opposition consciencieuse ; opposition utile, et
même nécessaire, avec notre forme de gouvernement.
Si le ministère eût secondé mes efforts, au lieu de les
contrecarrer, il peut être regardé comme certain qu'on
eût obtenu un succès complet : nos registres en feront
foi, et l'avenir nous justifiera.
«J'ai su depuis de la manière la plus positive que,
tandis que M. de Villèle déclarait solennellement à la
« tribune qu'il n'était pour rien dans les affaires des
« journaux, et qu'il en rejetait toute la faute sur des
<c amis maladroits, » il avait été un des premiers à sentir
la nécessité d'avoir à soi un journal, et qu'il avait en-
voyé le nommé Lingay chez le maréchal de Lauriston,
alors ministre de la maison du roi, pour le prier posi-
tivement de sa part d'avoir à tout prix le Journal de
Paris, qu'il voulut alors faire rédiger dans son cabinet.
Peut-être M. de Villèle trouva-t-il plus commode de
laisser peser sur un autre la responsabilité; peut-être
fut-il piqué de voir que toutes ces feuilles étaient
passées en d'autres mains que celles des ministres, et
les siennes, et se trouvaient directement entre les
mains du roi. « Votre zèle est admirable, me dit-il
« un jour; vous avez rendu un service important en
« vous rendant maître d'une partie de la presse; mais
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 47
« maintenant il faudrait nous remettre les journaux.
« — Je sers mon pays, lui répondis-je, et le roi; mais
« je ne serai jamais l'agent de ministres qui peuvent
« changer demain. »
« Le mécontentement de M. de Villèle lut visible,
et c'est bien à tort qu'il pensa que je voulais me faire
delà presse une arme personnelle. Dans tous les cas,
il ne s'en expliqua pas franchement; et l'on peut dire
que véritablement, à l'exception des affaires pour les-
quelles il avait une aptitude particulière, sa politique
a été une suite de finesses et de bévues, surtout depuis
que l'autorité est restée entièrement entre ses mains.
« Cherchant autant que possible à m'enlourer de lu-
mières, je m'étais associé quelques hommes éclairés,
dont je n'oublierai jamais le zèle, l'affection et le dé-
vouement. Un conseil réglait l'ordre de la comptabi-
lité, comme la direction de l'esprit qui devait animer
ces feuilles; chaque nouvelle affaire était sérieuse-
ment examinée, avant d'être entreprise : vous par-
vîntes, madame, à faire sentir au roi l'importance de
ce service, et il ordonna enfin que mes frais me fussent
remboursés. Mais quel temps s'écoula avant d'y parve-
nir, et quel préjudice ce retard ne porla-t-il pas à
ma fortune! elle se ressentira même toujours des
pertes dont ce retard fut la cause et des sacrifices que
j'ai faits : au moment où j'écris, une somme consi-
dérable m'est encore due. A l'appui des motifs qui me
déterminèrent à tenter une aussi grande entreprise,
je dois ajouter que l'exagération de quelques feuilles
royalistes inspirait au roi une telle aigreur et un tel
mécontentement, qu'il y avait un danger réel à les
laisser subsister.
il
FM
48 MES MÉMOIRES.
« C'est ici le moment de donner quelques détails sur
le nouveau ministère, et surtout sur le caractère de
l'homme à qui l'on venait de faire jouer un si grand
rôle, presque malgré lui.
« M. de Villèle a un long nez; il est petit, mince,
assez laid, marqué de petite vérole; il vous regarde
rarement en face, à moins que ce ne soit par un
court intervalle, et avec de petits yeux perçants qui
cherchent à lire jusqu'au fond de votre âme, et vous
témoignent autant de méfiance que de curiosité. 11
n'a aucune habitude du monde, plutôt même de la
gaucherie. Habitant des bords de la Garonne, on lui
a souvent reproché son origine; il a plus de niison
que d'esprit; de la finesse, de la mesure; une grande
sagesse, une patience inaltérable; une grande per-
sévérance, avec assez de versatilité dans les idées : un
coup d'oeil pour les affaires, qui les lui fait aperce-
voir à l'instant sous leur véritable jour; les traitant
toutes avec une égale profondeur, et une fraîcheur
d'idées qu'il conserve au milieu du travail le plus
fatigant : il est un des orateurs qui parlent à la tri-
bune, non pas avec le plus d'éloquence, mais avec
le plus de moyens persuasifs : il prend dans le tête-
à-tête un ascendant dont on subit le joug malgré soi;
sentant vivement tout ce qui le touche personnel-
lement, il cherche à le dissimuler; visant à la bon-
homie, il n'en a que le coloris imparfait; il prétend
jouer cartes sur table; et chacun, en le quittant, croit
avoir été abusé : aussi perd-il tous ses amis; faisant
peu de cas des hommes, il ne leur accorde aucune con-
fiance, mais il néglige de les abattre sans chercher à
les gagner : trop occupé de l'affaire du moment, il no
A
m
RKSUSIÉ RÉTROSPECTIF. i'j
pense pas au lendemain, et il néglige mille détails im-
portants : il aime par-dessus tout à remettre. « Tout
« vient à point pour qui sait attendre. » 11 cite sans
cesse celte devise, qui, en effet, est la sienne; tandis
que les affaires n'ont véritablement qu'un moment
opportun. Hardi, presque téméraire lorsqu'on le force
à prendre un parti, il est en général incertain, atten-
dant toujours l'événement, sans vouloir jamais ni le pré-
voir ni chercher d'avance à le diriger; il en lire ensuite
avec habileté le parti le plus favorable. En un mot,
M. de Villèle, homme de finances sans pareil et habile
organisateur, a de grandes qualités avec de grands dé-
fauts : ambitieux, l'ambition seule ne l'eût pas conduit
aux affaires, le caractère lui manquaitpour y parvenir,
et s'il les quittait à présent, ce serait un homme fini,
n'ayant rien fondé; et le bien qu'on lui doit serait ef-
facé par le mal qu'il a laissé faire. Il veut être maître
absolu; ne confiant à personne sa pensée intime, à peine
à lui-même : méfiant, jaloux, soupçonneux, sacrifiant
sans remords et la reconnaissance et l'affection; crai-
gnant la supériorité, toutenprélendanlqu'il la cherche;
occupé avant tout de conserver son autorité : peu sen-
sible à l'amitié, vivant dans son intérieur, il y trouve
un délassement nécessaire; mal à son aise partout
ailleurs; n'avouant jamais qu'il s'est trompé; inépui-
sable en ressources pour prouver qu'il a raison, et se
le persuadant à lui-même; timide quand on lui tient
tête; peu de franchise dans le caractère; piqué au vif
de la réputation de finesse qu'on lui a donnée; profi-
tant souvent des conseils sans l'avouer jamais, et vous
donnant comme de lui, quelques jours après, la chose
que vous lui aviez dite quelques jours avant : sensible
1
m
vil.
50 MES MÉMOIRES.
à la critique, il voudrait paraître impassible; aimant
la flatterie, il est plus disposé à écouter ceux qui le
caressent, que ceux qui lui parlent avec franchise :
ayant sous plus d'un point fait lui-même sa propre
éducation : une ignorance de l'histoire qui est au delà
de tout : « On n'est pas plus ignorant, » disait souvent
Louis XVIII. Étonné quelquefois lui-même du rôle
qu'il joue, il lui a fallu du temps pour s'y habituer :
il profite des services et ne les reconnaît pas : soigneux
tant que vous lui êtes utile, ou plutôt, tant qu'il vous
craint : convaincu qu'il se suffit à lui-même, il compte
beaucoup sur son étoile, et il se repose avec une con-
fiance aveugle sur la nécessité où il croit tous les partis-
de se servir de lui : se croyant impossible à remplacer;
souple vis-à-vis l'autorité, il ne sait pas lui résister en
face, et il cède quelquefois lorsqu'il faudrait résister :
marchant rarement droit à son but, il prend des dé-
tours pour y parvenir; religieux, en politique du
moins, plutôt par calcul que par sentiment : aimant
à parler de lui, charmé qu'on s'en occupe : n'ayant
ni plan fixe, ni système assuré; montrant parfois
une prévoyance qui étonne, à côté d'une impré-
voyance qui afflige : pensant avec habileté, mais ne
pouvant jamais se décider à agir : tel est l'homme que
j'ai dû faire connaître, et que j'ai aimé sincèrement
pendant longtemps. Je l'aimais parce qu'il était le
drapeau des royalistes, et l'homme delà monarchie;
et l'on m'a cru son séide, alors que j'avais à m'en
plaindre. J'eus quelque peine à lui pardonner son
oubli; mais mon dévouement pour mon pays et pour
mon roi l'emportait sur tout autre sentiment. Je lui
pardonnai plus difficilement son ingratitude pour celle
^
A
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. M
qui lui avait mis l'autorité entre les mains : le premier
usage qu'il fit du pouvoir, fut de chercher à renverser
un crédit dont vous faisiez, madame, un si digne
emploi, sans songera quel point il lui était nécessaire
pour se maintenir dans sa nouvelle position. Quand il
vil à quel point la confiance du roi pour vous, madame,
était grande; alors, au contraire, il devint d'une
extrême souplesse, et il parla constamment de vous au
roi avec admiration. Connaissant ses qualités comme
ses défauts, il fallait profiter des uns et suppléer aux
autres : je fus peut-être, après vous, madame, un de
ceux qui lui imposèrent le plus par ma position; il
eut même quelque amitié pour moi tant que je ne
lui portai aucun ombrage. Aussi souffrait-il de moi
la contradiction, et m'écoulait-il avec attention quand
je lui parlais!
« Malgré l'avantage d'avoir un président du con-
seil, il parut diflicile dans le premier moment d'en
nommer un. M*, de Villèle n'avait pas assez d'énergie
pour prendre la présidence, et il ne marchait qu'en
tremblant : il eût paru désirable qu'il fût à l'intérieur;
mais, M. Roy ayant quitté les finances, ce poste deve-
nait trop important pour le donner au premier venu;
la place de M. de Corbière était aux sceaux, mais l'em-
barras de savoir qui l'on mettrait à l'intérieur décida
la question en sa faveur; d'ailleurs, à cette époque,
MM. de Villèle et de Corbière paraissaient vraiment in-
séparables. M. de Peyronnet s'était fait connaître avan-
tageusement à la Chambre des pairs lors du fameux
procès du maréchal Ney. Il avait montré du caractère
et développé un talent facile. Ces considérations déter-
minèrent en sa faveur. 11 fallait planter le drapeau
£
I
52 MES MÉMOIRES.
blanc au milieu de l'armée française; et, à ce titre,
l'homme qui parut le plus digne fut le maréchal
Victor. Le choix qu'il fit d'excellents officiers justifia
celui qu'on fit de lui. M. de Clermont-Tonnerre, quoi-
que assez peu connu, avait fait plusieurs fois parler
de lui d'une manière avantageuse dans les Chambres;
ses opinions étaient sages, on le croyait protégé par
M. le duc d'Àngoulême, et il fut mis à la marine. Il
fallait aux affaires étrangères un grand nom aussi
bien qu'une grande existence; un homme qui parta-
geât les opinions de ses collègues et parlât facilement
à la tribune; quelqu'un dont les relations politiques,
soit à Paris, soit dans les provinces et à l'étranger,
pussent ajouter à son existence ministérielle, et qui
satisfit de plus l'opinion royaliste: ces considérations
réunies firent pencher la balance en faveur de M. de
Montmorency. Louis XVIII avait des préventions si
fortes contre lui, qu'il fallut des soins de tous les jours
pour rendre possible de lui en parler comme ministre.
Vous y avez travaillé, madame, plus d'une année d'a-
vance.
ail était nécessaire de s'entendre avec plusieurs mi-
nistres, sans s'ouvrir entièrement à nul autre qu'à
M. de Villèle, qui en abusa plus tard. Aussi lesdifli-
cultés*qui vinrent entraver notre marche semblaient-
elles s'accroître de plus en plus !
c< Le ministère se trouva composé ainsi qu'il suit :
Finances MM - de Villèle.
Intérieur • de Corbière.
Sceaux. de Peyronnet
Marine de Clermont-Tonnerre.
Guerre duc (,e Bellune -
Affaires étrangères Mate» de Montmorency.
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 53
« Après avoir fait le portrait de IL de Villèle, tel
que je l'ai connu, je ne ferai qu'ébaucher celui de ses
collègues.
« M. de Corbière, à peu près de la taille de M. de
Villèle, et fait plus en force, est cependant moins ner-
veux : il a un grand front chauve, une petite mine
chaffouine, des yeux spirituels, beaucoup de physio-
nomie; bon homme au fond, bourru, sans égards,
sans manières, sans procédés ; mais capable d'affection,
et même de sensibilité. Connaissant peu ou point les
usages du monde, il en rit et ne se laisse arrêter par
aucune considération : fin, susceptible, méfiant, in-
struit, original, peu religieux, dit-on, ayant tout
l'entêtement d'un breton; n'aimant pas la charte, en
parlant même d'une manière inconvenante, et ayant
fait par son inconséquence comme par sa nonchalance
un tort réel au roi comme à la chose publique; détes-
tant les Cbambr'es qui le gênent et le fatiguent; ne
faisant rien, et ne voulant pas que les autres fassent à
sa place; soupçonneux et jaloux de son autorité; f\:hé
de voir M. de Villèle élevé au-dessus de lui; ayant
acquis d'abord assez de puissance sur l'esprit du roi
par son instruction comme par le ton plaisant avec
lequel il raconte : sa manière toute nouvelle d'en-
tendre Homère intéressait Louis XVIII. Son crédit
naissant inspirait à M. de Villèle une sorte de jalousie,
et il fallut s'occuper de l'arrêter, ce qui fut facile. Je
cite ces détails pour montrer à quel point l'amour-
propre de M. de Villèle était ménagé avec soin! pen-
dant plusieurs années rien ne pouvait se faire sans
vous, et M. de Villèle était forcé d'y avoir recours sans
cesse.
^
^
3
11
54 MEjS MÉMOIRES.
« MM. de Villèle et de Corbière, jaloux l'un de
l'autre, étaient quelquefois longtemps sans se voir par-
ticulièrement; mais aussi, dès que le danger paraissait
devoir les atteindre, ils se ralliaient aussitôt. M. de
Villèle gémissait de l'inaction dans laquelle restait son
collègue, comme aussi de ses sottises : la position entre
ces deux hommes était délicate; j'étais quelquefois le
confident des deux; et je jugeais par là combien les
relations politiques, franches et intimes, sont diffi-
ciles à établir. Jamais homme ne fut moins fait pour
être ministre à portefeuille que M. deCorhière. M. de
Villèle vante souvent sa supériorité au conseil, et je
suis convaincu qu'il le craindrait surtout le lendemain
du jour où il en serait sorti. Enfin, il est résulté de
tout cela le danger de l'avoir pour ministre, el la vo-
lonté constante de le conserver. Sensible aux compli-
ments, M. de Corbière est méfiant, alors qu'on lui
montre quelque supériorité; il se laisse guider, dit-on,
par un secrétaire qui lui est personnellement attaché,
le soigne, le flatte, mais dont, à tort ou à raisou, tout
le monde ne dit pas également du bien. M. de Corbière
est honnête homme, reconnaissant d'un service lors-
qu'il ne l'oublie pas, et capable de dévouement; il a
porté dans les affaires de l'État une économie sordide,
qui eût pu convenir tout au plus à son petit ménage
de Bretagne. Ses idées sont étroites; il fait aussi peu
de cas des hommes que des choses, et néglige égale-
ment les uns et les autres : indolent pour monter à la
tribune, il y parle avec esprit; mais il est resté dans
la discussion des Chambçes bien au-dessous de ce qu'il
y parut, quand il était dans l'opposition.
« M. de Peyronnet, homme d'esprit, de talent, de
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 55
•caractère, capable de résolution-, actif, léger dans 'sa
conduite (si l'on en croit de vieilles chroniques vraies
ou fausses, qui nuisent à sa considération); entouré de
personnes de sa famille qui lui donnent dans le monde
des ridicules en ne l'appelant que Sa Grandeur par ci,
Sa Grandeur par là, etc. Ayant appelé à lui des gens
capables et fortement organisé son ministère, il n'est
point aimé de ses subordonnés, qui lui reprochent trop
de hauteur.
« Le marquis de Clcrmont-Tonnerre, gros, petit,
honnête, religieux et loyal, possédant comme homme
privé toutes les qualités qu'on estime, mais convaincu
qu'il est le premier homme du monde : peu de carac-
tère, assez faiseur, brouillon, resté, en un mot, au
ministère bien au-dessous de ce que l'on croyait : d'une
grande ambition; occupé avant tout de sa propre con-
servation ; et, avec les meilleures intentions, influencé
constamment par des hommes que l'on croirait d'une
opinion opposée à la sienne.
« LeducdeFellune, franc, loyal, vrai militaire, d'une
capacité peu étendue, mais aimant son pays et servant
son roi avec une noble franchise; poussé par ceux qui
. l'entourent vers des idées peut-être exagérées, ce qui
pour l'armée avait moins d'inconvénient que partout
ailleurs; c'était d'ailleurs le seul homme qui put alors
satisfaire l'opinion royaliste et changer l'esprit de
l'armée.
a Le vicomte de Montmorency, homme franc, loyal,
religieux, doué de toutes les qualités qui font aimer
plutôt que de celles qui font un véritable homme
d'Étal : très-instruit, distingué dans ses manières, d'un
beau et noble caractère; d'une figure remarquable qui
I
58 MES MÉMOIRES.
prévient en sa faveur; quelques cheveux d'un beau
blond, se dessinant heureusement sur son grand front
chauve. M. de Montmorency entraîné par dés idées
généreuses, par la fougue de sa jeunesse et par les
liaisons que la Révolution lui avait données, commit
des fautes; mais son cœur était trop droit pour ne pas
les sentir; son repentir fut aussi sincère que l'avaient
été ses erreurs; il ne perdit pas une occasion de le
rendre public. Chevalier d'honneur de. Madame, tout
semblait se réunir pour le conduire à la place qu'il
allait occuper. M. de Montmorency, ambitieux avec
franchise, n'a pas toujours su se dépouiller de ce qui
lui était personnel pour s'élever à des considérations
générales; jaloux de son autorité, parlant avec une
extrême facilité, mais écoutant peu ceux qui lui ré-
pondent; sentant trop les avantages de' sa position vis-
à-vis M. de Villèle, il les lui fit aussi trop sentir, et ce
dernier ne put les lui pardonner. M. de Montmorency
prit en arrivant au conseil un air de supériorité qui
jeta les première germes de division en Ire lui et M. de
Villèle. Revenons aux affaires générales.
« Ce ministère, nommé en apparence sous l'influence
de Monsieur, ou plutôt, pris parmi les hommes de son
choix, était un point de contact aussi précieux que né-
cessaire entre le roi et l'héritier du trône; mais aussi
c'était un sujet de susceptibilité constante. L'adresse de
la Chambre des députés donnait au roi, vis-à-vis de
ceux qui ne savaient pas la vérité, l'air d'avoir cédé à
une force étrangère à sa volonté; il le sentait, et il en
souffrait. Jamais roi ne fut plus jaloux de son auto-
rité, il voulait avant toute chose paraître roi.
« C'était par des efforts inouis, madame, que vous
■I
RÉSUMÉ RETROSPECTIF.
57
étiez parvenue à lui faire accepter ces nouveaux mi-
nistres; mais ils étaient bien loin d'avoir sa confiance,
ils n'étaient pas selon son goût, et leur existence était
un problème que vous seule pouviez résoudre. M. De-
cazes était encore l'homme de sa pensée, celui de son
affection et de tous ses regrets. Aussi quel travail de
votre part, quel calcul, quelle adresse, quel courage,
quelle persévérance ne vous fallait-il pas tous les jours!
une seule distraction eût compromis les intérêts les
plus sacrés. C'était une lutte constante entre l'ange du
bien et le génie du mal; et cette pauvre monarchie,
poussée dans l'abîme par ceux qui avaient eu le pou-
voir et qui voulaient le reprendre, se trouvait retenue
par celle qui n'avait que son zèle pour la défendre; et
une influence qui, grâce au ciel, allait toujours crois-
sant. Une chose remarquable, c'est que, dans une posi-
tion si extraordinaire, vous trouvâtes le moyen, ma-
dame, de faire beaucoup de bien, et d'empêcher sans
cesse Je mal sans avoir blessé personne. Les obligés
vous bénirent, et les autres vous pardonnèrent les ser-
vices que vous rendîtes à l'État. Le ressort qui condui-
sait tout n'était plus un secret pour ceux qui avaient
quitté le ministère; aussi n'était-il aucun moyen qu'ils
ne missent en œuvre pour le briser. J'étais constam-
ment le but de leurs attaques, ils piquaient l'amour-
propre du roi de cent façons. Je ne comprendrai
jamais, madame, comment votre amitié parvint à dé-
truire plus lard de semblables impressions, tant elles
étaient fortes et invétérées !
« Tout s'obtenait à la cour par intrigue et à force
d'importunilé, le mérite y était compté pour bien peu.
Les places obtenues se revendaient ensuite; et j'ai connu
m
; ' £
■
S8 MES MÉMOIRES.
telle personne en sous-ordre qui s'était fait une petite
fortune, grâce à ce trafic dégoûtant. Elle servait d'in-
termédiaire entre les personnes qui demandaient et
celles qui obtenaient, On croyait que toutes les per-
sonnes qui approchaient le roi avaient le même moyen
de s'enrichir. Aussi, la course déconsidérait-elle tous
les jours davantagelle respect que l'on porteà la royauté
comme à tout ce qui l'entoure, est un des appuis du
trône. Des millions de propositions du même genre •
vous furent faites, madame, et l'horreur qu'elles vous
inspirèrent, apprit à ceux qui ne vous connaissaient
pas, à quel point vos sentiments étaient purs et désinté-
ressés ! Peu à peu ces abus disparurent, les choix de-
vinrent meilleurs ; une heureuse influence s'étendait
sur tout.
« On faisait des efforts inouis pour perdre dans l'es-
prit de Louis XVUi ses nouveaux ministres, et pour lui
inspirer une méfiance qu'il était si porté à avoir, mais
qui eût été un obstacle invincible à tout ce qu'ils pro-
posaient; aussi, tout en voyant leurs défauts, fallait-il
les dissimuler avec soin; seule, vous étiez leur égide.
Tous les matins, à sept heures, je voyais M. de Yillèle,
et, après avoir parlé fort au long de toutes les affaires,
je vous en rendais compte par écrit, ainsi que du résul-
tat de mes conversations avec les personnes dont les lu-
mières devaient inspirer le plus deconfiance. J'y joignais
mes réflexions, en livrant tout, madame, à la sagesse
de votre esprit. Honteux de vous devoir son élévation,
M. de Villèle voulut tenter de ne pas vous devoir sa
conservation; ses manœuvres auprès du roi eussent nui
à ses intérêts comme à ceux du trône; et plusieurs
épreuves lui ayant démontré l'inutilité comme le
■
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 59
danger de ses efforts, il dissimula le chagrin qu'il en
éprouvait, et il vous entoura de soins et d'égards. Le
roi vous disait tout, mais vous semblàtes ignorer tout
ce qui vous était personnel. Une manière de plaire au
roi était de venir souvent chez vous. La reconnaissance
eût dû l'y attirer, mais un' sentiment de ce genre n'était
pas dans son cœur. Enfin il sentit que c'était purement
dans son intérêt que je lui en parlais; il y vint, et dès
lors son crédit commença.
« Combien de fois le roi ne vous répétait- il pas?
« Vous êtes au-dessus, mon enfant, de tous les minis-
« 1res : tous peuvent changer; mais vous resterez mon
« amie jusqu'à la fin de ma vie. *> Ces mots aimables
vous effrayaient, en vous prouvant que les ministres
étaient moins solides que vous ne l'eussiez voulu; et
vous redoubliez d'efforts pour les défendre et les for-
tifier. Si. de Villèlc me témoignait alors une grande
confiance et beaucoup d'amitié; il m'appelait même
hautement de tous ses vœux aux affaires ; il avait alors
besoin de moi, et il me ménageait; je crois même
que je fus du bien petit nombre de ceux pour lesquels
il eut de l'attachement; mais son caractère ombrageux
et soupçonneux iinissait toujours par l'emporter.
Plus tard, quand il me vit traité avec bonté par
Louis XVIII, il n'eut plus qu'une pensée, celle de m'é-
•loigner de tout. L'ingratitude fait mal, et il n'est pas
toujours facile de mettre de côté tout sentiment per-
sonnel. Quand c'était vers vous, que se dirigeaient les
attaques de SI. de Villèle, madame, vous cherchiez à
calmer mes ressentiments; et quand c'était sur moi,
je vous demandais de le lui pardonner; mais ce peu
de franchise rendait notre conduite plus difficile en*
60 MES MÉMOIRES,
core. Pourquoi dois-je à la vérité de m'exprimer ainsi
sur celui auquel je suis resté fidèle malgré tout, et
surtout malgré lui! C'était quelquefois contre son
gré que les affaires se décidaient, ou du moins on lui
ordonnait ce qu'il n'eût pas osé faire, souvent ce qu'il
avait pensé.; parfois il fallait le sauver de ses propres
fautes, et plus d'une fois on dut regretter d'avoir cédé
à ses instances. Telle fut, par exemple, la création
de ces vingt-cinq pairs, consacrés uniquement à sa •
propre existence, et pris parmi ses amis, choisis parmi
les cadets (faute impardonnable dans une monarchie).
Vous eussiez pu l'empêcher. Je combattis cette idée de
toute ma force auprès de M. de Villèle, et même au-
près de Monsieur, qui ordonna de céder. La plupart
de ces nouveaux pairs ont tourné contre le ministre
qui avait cru les enchaîner à sa fortune ; il a brouillé
par là des familles qui le sont encore, et il a com-
promis les intérêts de l'État. Embarrassé alors de sa
propre existence, incertain, irrésolu, il ne se décidait
à rien. M. de Corbière demeurait dans une inaction
complète, et il demandait aux autres de l'imiler. Il
en résultait que M. Decazes n'était plus en place, mais
que ses créatures s'y trouvaient encore partout, et
qu'il conservait encore par elles une influence dange-
reuse. Les royalistes en murmurèrent, et ils avaient
raison; mais ils ignoraient les difficultés que l'on ren-
contrait chaque jour.
« Le ministère ne faisait rien pour la religion : nom-
bre d'évêchés n'étaient pas encore reconnus, ni les
évêques nommés ; le clergé se plaignait hautement ;
impossible de rien obtenir à ce sujet; et M. de Cor-
bière, que cette affaire regardait particulièrement, res-
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. (il
tait inactif, selon son habitude. Vous obtîntes, ma-
dame, des ordres formels du roi; et moi, je fis tant
auprès de M. de Villèle et auprès de Monsieur, qu'en-
fin M. de Villèle se décida à prendre cette affaire en
main ; et en un mois elle fut terminée avec Rome.
« M. de Villèle cherchait à diminuer la confiance que
Monsieur pouvait avoir en moi : elle le gênait. 11 fai-
sait de mon zèle un grand éloge, mais « il regrettait
a une vivacité qui avait un grand danger, » disait-il.
Cette tète venait de combiner avec vous, madame, des
choses assez importantes pour laisser quelque sécu-
rité.
« L'union du roi et de Monsieur était la première
pierre de l'édifice et le but de nos efforts constants.
L'appui de Monsieur donnait une grande force, en
assurant l'avenir; mais il eût nui auprès du roi, s'il
ne vous eût cru, madame, uniquement dévouée à sa
personne; et, certes, il avait raison d'ajouter foi à un
dévouement absolu.
« Combien de moyens il fallut mettre en usage avec
persévérance! que de choses n'inventions-nous pas
pour rapprocher le roi de Monsieur, et réciproque-
ment! Aussi, jamais un mot aimable ne tombait par
terre; et souvent il fallait l'inventer quand il n'avait
pas été dit. On se demandera comment votre crédit et
votre influence, madame, pouvaient se défendre contre
toutes les attaques? Il faut, pour en juger, savoir
quelle élait votre manière avec le roi : elle ne ressem-
blait en rien à celle des personnes auxquelles le roi
avait accordé précédemment sa confiance. Aussi ja-
mais il ne s'était attaché au même degré : il avait été
subjugué par ceux qu'il avait aimés; mais il portail
a
62 MES MÉMOIRES.
un joug pesant (je le tiens de lui-même), et il se re-
posait avec bonheur sur l'amitié si touchante que
vous lui aviez inspirée. Ceux qui avaient approché sa
personne avaient cru qu'il était dans leur intérêt de
dominer entièrement sa volonté : vous prîtes une tout
autre route. Vous méritâtes sa confiance par une
noble franchise et par l'attachement sincère qu'il vous
connut pour sa personne comme pour sa gloire : c'é-
tait à force de raisonner avec lui que vous parveniez
à le convaincre. Cet empire était sans doute plus pé-
nible à exercer; mais il était plus durable : vous dis-
cutiez chaque affaire à fond, et vous reveniez à la
charge jusqu'à ce que le roi se fût rendu. Le courage
avec lequel vous osiez lui dire la vérité, quelque sé-
vère qu'elle fût, l'étonnait d'abord ; il finit par le tou-
cher ; et quand il vit que votre affection était sincère,
et que vous n'aviez d'autre intérêt que le sien, de
sentiment que celui de sa propre gloire, de bonheur
que son repos, alors, madame, vous obtîntes une con-
fiance illimitée. Le roi n'eut rien fait sans vous con-
sulter; rien dit sans prendre votre avis ; et il s'expri-
mait hautement sur vous d'une manière aussi tou-
chante pour lui qu'honorable pour vous. « Madame du
« Cayla est mise au monde pour être l'amie d'un roi:
« discrète, désintéressée, c'est sa devise. » Voilà ce
qu'il disait à toutes les personnes de la cour: il aimait
à parler de vous, et il en recherchait toutes les occa-
sions. Connaissant mon inaltérable attachement pour
vous, il épancha plus d'une fois son cœur avec moi.
« Peu à peu le roi commençait à croire que Monsieur
lui était attaché : son cœur sembla s'ouvrir à un es-
poir tout nouveau. L'affection de Monsieur, et son
I :
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 65
approbation, était peut-être ce qui le flattait davan-
tage : il était nécessaire de rapprocher le roi des
hommes de Monsieur, et il ne l'était pas moins de
rapprocher Monsieur des idées du roi. 11 le fallait pour
le roi et pour l'héritier du trône; il le fallait pour la
France. On avait longtemps prêté à Monsieur une
façon de penser toute opposée ; et les factions avaient
indignement abusé de cette croyance : il était indis-
pensable d'unir tellement les deux frères, que les
deux règnes n'en fissent réellement qu'un, et que l'on
pût passer de l'un à l'autre sans la moindre se-
cousse : c'était là ce qu'il y avait de plus difficile, et
c'est ce qui est arrivé.
« Personne ne pouvait être mis dans le secret de dé-
marches aussi importantes ; aussi blàmait-on quelque-
fois ce qui était le résultat de combinaisons dont les
autres ne pouvaient pas juger la nécessité. Il fallait,
pour réussir, se mettre au-dessus de tous les juge-
ments; mais, pour ne pas être blâmé par la postérité,
qui ne juge que par le résultat, il fallait réussir : le
roi sembla se charger de notre justification.
« Après avoir amené aux affairesM. de Montmorency,
nous n'avions qu'un désir, celui de l'y conserver; et
moi, dans mon particulier, je n'avais d'autre pensée
que celle de maintenir une parfaite harmonie entre
M. de Villèle et lui. M. de Montmorency ignorait une
partie des détails de cette position difficile; et, s'il les
eût connus, les affaires auraient mieux marché. Qu'on
juge de mon élonnement, en voyant M. de Montmo-
rency, à peine parvenu au ministère, oublier la main
qui l'y avait conduit à travers tant de difficultés, i ar-
rivais chez lui le matin pour causer d'affaires que je
!■ I
WL
64
MES MEMOIRES.
connaissais avant lui; à peine s'il me répondait : je
pris alors pour de la méfiance ce qui n'était, comme
il me le dit plus tard, qu'une discrétion dont sa
conscience lui faisait un devoir mais qu'il regretta.
Je refusais généralement tous les diners de ministres,
afin de donner quelques heures à mon intérieur, et
de prendre un repos qui m'était indispensable. M. de
Montmorency me supplia d'assister, contre mon ordi-
naire, à l'inauguration de son ministère, afin de l'ai-
der à en faire les honneurs; et quand on se mit à
table, je m'aperçus que les places du bout étaient
prises par ses cousins, et je fus réduit à prendre mon
repas sur un petit guéridon qu'on plaça dans un coin
de la salle. Profondément blessé, je sus m'oublier
pour ne songer qu'au salut commun.
« Un des premiers actes du ministère fut la nomi-
nation d'un aide-major général de la garde nationale.
Depuis plus de six ans que j'en faisais partie, je m'en
étais beaucoup occupé, et j'avais gagné sa confiance ;
pas un des ministres ne me donna sa voix : j'en souris
de pitié pour l'humanité. Les affaires générales pri-
rent peu à peu une autre face; et la monarchie com-
mençait à respirer, bien qu'on laissât tous les jours
nombre d'affaires en arrière. Sans cesse je demandais
à M., de Villèle des institutions: «Si vous veniez à
mourir, lui disais-je, que resterait-il de vous? Impri-
mez donc à vos actes une stabilité que rien ne puisse
leur ôter. » Un gouvernement ne peut montrer trop
de sagesse et de modération; mais, pour qu'il soit
fort, il faut qu'il sache se faire respecter ; et, pour
éviter les grandes secousses, il faut qu'il marche tous
les jours. Tandis qu'on m'accusait dans le monde de
M
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. Go
modérer la marche de M. de Villèle, je faisais tout au
contraire pour la presser; et vous, madame, de votre
côté, vous agissiez avec le même sentiment.
«Un temps assez long s'écoula sans qu'il survînt
rien de remarquable; mais aussi sans que les mêmes
efforts pussent se ralentir un seul moment.
« Ce fut à peu près à cette époque que vous devîntes,
malgré vous, madame, propriétaire de la maison de
Saint-Ouen. Plusieurs personnes, qui savaient tout ce
que vous aviez refusé avec tant de courage, s'éton-
nèrent de vous avoir vu accepter Saint-Ouen : on igno-
rait le prix immense que Louis XVIII attachait à ce
lieu, où il avait signé celte première et fameuse dé-
claration.
«Le roi ne pouvait pardonner aux royalistes l'oubli
dans lequel ils l'avaient laissé; son âme s'indigna en
apprenant que la bande noire allait le dévaster : il en
fit faire l'acquisition sous le plus grand secret; et ce
fut moi qu'il en chargea. Il fit ensuite tous les plans
d'un pavillon, qu'il voulait peu à peu convertir en
une grande et belle habitation; mais vous parvîntes
encore, madame, à faire renoncer Sa Majesté à un
plan aussi vaste. Le roi, ne croyant pas pouvoir l'offrir
à sa propre famille, légua le soin de perpétuer ce
souvenir à l'amie sur laquelle il comptait le plus; et
au milieu de la première pierre il fil placer un écrit
qui atteste ses volontés et ses motifs. Il y fut aussi
déposé une note écrite sur du parchemin, dans une
petite boîte de plomb et faite à votre insu, madame;
vous signâtes seulement le certificat qui s'y trouve
joint.
« Vous refusâtes d'abord opiniâtrement ; mais le roi
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'/
66 MES MÉMOIRES.
s'irritait de tant de refus, et il fallait sans cesse le
contrarier sur des points bien plus importants, dont
le salut de l'État dépendait. Trois ans avant sa mort,
le roi vous dit un jour : « Mon enfant, il faut que je
« vous donne un portefeuille pour y serrer les lettres
« que vous voudrez conserver parmi celles que je vous
« écris.» Ce portefeuille était entouré de diamants d'un
Irès-grand prix; et c'était un nouveau moyen que tentait
le roi pour vous laisser une fortune : il lui fut impos-
sible de vous décider à l'accepter malgré ses plus vives
instances. Une autre fois, il voulut absolument vous-
donner pour vos étrennes une parure magnifique qu'il
avait fait monter exprès. « Sire, lui dites-vous, en le
« remerciant, je suis la seule personne de votre
« royaume, qui ne puisse rien accepter de Votre Ma-
« jesté. » Enfin c'était une lutte continuelle, et parfois
fort pénible. Le roi, fier de son affection pour vous,
madame, et heureux de votre dévouement absolu à sa
personne, avait résolu de vous faire tenir une maison
considérable, où viendraient tous les étrangers; et
dont il ferait, lui seul, tous les frais. Il le croyait utile
à sa politique; et il y tint fortement pendant plus d'un
an, mais sans vous convaincre. «Si vous pouviez vous
« laisser fléchir, vous disais-je, jamais je ne remettrais
« les piedscbez vous. » Cette menace était inutile. Vous
restiez chez vous tous les soirs, et il y venait beaucoup
de monde que la faveur seule n'y attirait pas (les
mêmes personnes y viennent encore aujourd'hui, à
bien peu d'exceptions près). On vous aimait, on vous
respectait et l'on vous savait gré des services sans
nombre que vous rendiez tant à l'État qu'aux parti-
culiers. Le roi vous disait à chaque nouveau refus :
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 07
h Au reste, mon enfant, c'est égal : toutes mes précau-
« tions sont prises; mes volontés sont écrites, et vous
« retrouverez après moi, tout ce que vous me refusez
« de mon vivant. » Sa Majesté revenait même avec af-
fectation sur ce chapitre. Cependant, après sa mort, on
ne trouva aucune disposition ; ou plutôt, elles ne furent
pas connues; car bien certainement elles ont existé.
«Il était de toute nécessité de trouver un sujet étran-
ger à la politique, qui pût l'occuper; et il me parut
impossible, je l'avoue, de persister dans votre refus
de Saint-Ouen : je vous engageai à accepter un don,
qui devînt plutôt une charge qu'un bienfait : d'ail-
leurs, le roi regardait celte affaire comme lui étant
tout à fait personnelle, et il y attachait un prix infini.
En vous le donnant, il vous dit : « Mon enfant, pensez
« que Saint-Denis n'est pas éloigné de Saint-Ouen: vous
«y prierez pour moi. » C'était tous les jours de nou-
velles persécutions, que son cœur généreux lui suggé-
rait pour vous foire accepter cent choses que vous
refusiez tous les jours. Jamais on ne comprendra à
quel point une pareille position était difficile ! un coup
de dés aussi heureux qu'imprévu vint fournir aux dé-
penses énormes que nous étions forcés de faire tous
les jours dans l'intérêt du roi comme dans celui de
l'Etat. A l'arrivée du dernier ministre et au moment
de la guerre d'Espagne, nous avions acheté des fonds
sur l'État; et cette opération, peut-être hasardeuse
mais nécessaire, avait réussi au delà de notre espoir.
« M. de Lapanouze s'était obligeamment chargé de
nos intérêts : « Venez vile, m'écrivait-il un jour, il faut
« que nous causions. — Ni pour vous, lui dis-je, ni
« pour notre ami commun, et encore moins pour moi,
G8 MES MÉMOIRES.
« je ne puis aller chez vous : si vous supposez que j'en
« sais davantage, c'est un motif de plus pour vous en
a dire moins : faites ce que vous voudrez et que le ciel
« vous inspire.— Des chevaliers français, me répondit-
« il aussitôt, tel esl le caractère, je vous reconnais et
« vous approuve; je ferai pour le mieux. »
« J'ai rapporté ce fait, pour bien vous prouver à quel
point, nous nous fussions reproché de faire usage des
choses que nous pouvions savoir; et depuis, par l'infi-
délité d'un agent de change, autant que par son im-
prudence, nous avons perdu tout ce que nous avions
gagné, ou à peu près.
« Louis XYIU voulut, madame, que vous donnassiez
une fêle à Sainl-Ouen, pour célébrer un anniversaire
de son séjour dans celle maison, où il avait signé la
déclaration. Elle vous coula 20,000 francs; et, mal-
gré ses ordres réitérés, vous en fîtes seule tous les
frais : il voulut que tous les ambassadeurs et toutes
les autorités fussent convoqués : vous obéîtes; mais le
lendemain, vous reprîtes votre même genre de vie,
sans qu'il pût parvenir à vous en faire changer. On
lira les preuves irrécusables d'un désintéressement
bien rare, dans le recueil des lettres de Louis XVU1
(recueil si précieux pour l'histoire); et l'on verra ce
que vous avez été pour lui, pour sa famille et pour la
postérité : on y verra aussi tout ce que Louis XVIII a
été pour vous.
« La position vis-à-vis de l'étranger était loin d être
ce qu'on devait désirer qu'elle fût, elles nouveaux mi-
nistres ne donnaient pas à la France l'attitude qui lui
convenait. M. de Villèle, sur qui, de fait, portail toute
la responsabilité, ne voulait s'occuper que de sa pro-
■
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 69
pre affaire. M. de Richelieu avait calomnié la France
qu'il ne connaissait pas, et les hommes qu'il connais-
sait encore moins. On lui doit une justice cependant,
c'est que la confiance que son caractère inspira, put
seule nous faire obtenir des conditions qui n'eussent
point été accordées sans lui ; aussi sur ce point essen-
tiel, lui eut-on une véritable obligation!
« M. de Villèle aurait dû adopter une marche franche
et positive; on le lui répétait sans cesse, et l'incerti-
tude dans laquelle il laissait les esprits, en indisposa
bientôt une partie; on ne connaissait pas la marche
qu'il voulait tenir; rien n'indiquait un système. Son
caractère, comme ses antécédents, inspiraient une
grande confiance à la masse des Français; mais les
royalistes, plusardenls, commencèrcntà concevoir des
craintes. L'ambition, le désir du pouvoir s'en mêlè-
rent; mais il faut convenir qu'on y prêta. Ces der-
niers se rallièrent plus spécialement à M. de Montmo-
rency qui en fut flatté, et qui, loin de rien faire pour
calmer les craintes de M. de Villèle, semblait se plaire
dans cette nouvelle position.
« On annonçait un congrès qui devait se tenir d'abord
à Vérone. Le choix de la personne qui devait y être en-
voyée était d'une grande importance, et M. de Mont-
morency attachait le plus grand prix à y aller. La per-
sonne qui partait pour le congrès (quelle que fût sa
• position) devait suivie les instructions qui lui seraient
données. M. de Montmorency, sans être opposé à
M. de Villèle, différait sur quelques points dans ses
idées, et surtout il s'en donnait l'air. Faisant plus de
frais que lui pour les étrangers, les étrangers aussi
l'entouraient avec toutes sortes d'assiduités; et, par
P
70 MES MÉMOIRES.
leurs compliments comme par leurs éloges, ils lui
inspiraient plus de sécurité. Depuis quelque temps la
Péninsule se trouvait embrasée; la révolution la dis-
putait à la légitimité, et desFrançais rebelles étaient
allés soutenir la révolte. M. de Villèle était peut-être
convaincu que celte guerre finirait par avoir lieu, et
il aurait bien voulu qu'on s'y préparât, tout en ne
la voulant pas; mais il hésitait, comme de coutume,
et ce fut vous, madame, qui, vous servant habilement
de l'influence de la Russie, décidâtes une guerre qui
devait donner une armée à la monarchie que les étran-
gers croyaient entièrement désarmée.
« M. de Villèle oubliait que le poids des affaires re-
posait entièrement sur lui, etil ne donnait aucun ordre.
Peut-être crut-il qu'un moyen de rendre cette guerre
plus populaire était de s'y opposer longtemps. Ce fut
au milieu de ce mécontentement réciproque, que
M. de Montmorency partit pour le congrès. Il y arriva
convaincu que les instructions qu'il avait reçues n'é-
taient pas bonnes; mais il voulut les suivre par con-
science, et il le tenta d'abord de bonne foi. On com-
prendra facilement les frais que firent pour lui les
étrangers. Sa loyauté, son caractère charmèrent les
souverains; et enivré par les frais extraordinaires qu'on
faisait pour lui, il reconnut plus facilement, je pense,
l'impossibilité de suivre les instructions qui lui avaient
été données, et il ne suivit plus que ses impulsions per-
sonnelles. M. de Villèle s'en aperçut avec un mécon-
tentement qu'il dissimula selon son habitude. M. de
Montmorency se montra, de son côté, mécontent de ses
relations; et il fut facile de prévoir les suites funestes
de cette disposition réciproque. Un moyen d'inspirer
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 71
â Ml de Villèle plus de décision, et de l'obliger à se
mêler davantage des affaires générales, était de le nom-
mer président du conseil. On ne savait jamais lequel
des ministres viendrait rendre compte au roi de cha-
que affaire, à chaque jour différent; chaque ministre,
en sortant de chez le roi, espérait devenir ministre in-
fluent; et chacun pensait à soi, dans ces conférences.
Il en résultait une confusion vraiment dangereuse et
qui ne permettait plus d'hésiter. M. de Villèle en sen-
tait la nécessité; mais il remettait de jour en jour, à
en parler au roi, comme on l'en conjurait; et ce fut
sans lui, mais non malgré lui, que vous décidâtes Sa
Majesté; mais, à force de traîner, le départ rie M. de
Montmorency pour Vérone était au moment d'avoir
lieu. M. de Villèle ne voulut pas lui en parler avant,
ce qui augmenta beaucoup le mécontentement qu'é-
prouva M. de Montmorency en l'apprenant. On se de-
mandera peut-être. pourquoi, madame, avec votre
influence sur l'esprit du roi, vous jugiez nécessaire
■que M. de Villèle vînt appuyer lui-même votre opinion
par une démarche personnelle. Il n'en fit pas cepen-
dant de directes dans celte occasion. Seulement, il dit
d'un ton doucereux à Sa Majesté, « qu'il n'osait pas
« venir souvent dans le cabinet du roi, etc., qu'il avait
« l'air d'empiéter sur ses collègues, etc. » L'explication
va prouver jusqu'à quel point nous avions agi pure-
ment clans l'intérêt de la monarchie et sans le moindre
calcul personnel. Avant de bien connaître M. de Vil-
lèle, nous espérâmes qu'il suffisait de le faire arriver
au conseil, libres après de ne plus nous mêler de rien.
C'était alors le seul vœu que vous formiez, Madame,
..et vous étiez parvenue à placer M. de Villèle dans une
m
72 MES MÉMOIRES.
situation telle vis-à-vis du roi, que nulle affaire ne
devait plus se décider qu'avec lui; comme aussi par
suite de la confiance illimitée que le roi vous accor-
dait, il n'eût pu rien obtenir contre votre sentiment,
le roi vous consultant sur toute chose. Plus tard, son
caractère plus connu, obligea de suppléera tout ce qui
lui manquait; et nous marchâmes toujours parfaite-
ment d'accord.
« Je reviens aux affaires générales :
« Voulant à tout prix éviter une brouille entre M. de
Montmorency et M. de Villèle, je proposai à ce der-
nier de quitter Paris, malgré tous les motifs qui de-
vaient m'y retenir, pour me rendre à Vérone auprès de
M. de Montmorency. .l'insislai; mais M. de Villèle s'y
opposa formellement, et ce fut avec autant de peine
que d'étonnement, que nous reconnûmes, dans celte
opposition, un sentiment de jalousie vraiment inex-
plicable. Les travaux du congrès s'achevaient; M. de
Montmorency, qui avait agi plutôt en président du
conseil qu'en ambassadeur, revint à Paris, décidé à
prouver qu'il avait eu raison; tandis que M. de Villèle
l'attendait, résolu à lui démontrer qu'il avait eu tort.
M. de Montmorency s'était entièrement éloigné de ses
instructions; il ne devait point parler de l'Espagne,
il devait voir venir, et se placer, en attendant, sur le
terrain des Amériques, vis-à vis de l'Angleterre. Arrivé
à Paris, il parvint à attirer de son côté tous les mem-
bres du conseil, qui conservaient au fond un senti-
ment d'animosité contre M. de Villèle. Les feuilles
publiques se déclarèrent pour M. de Montmorency. Un
journal qu'il avait contribué à créer, indisposa avec
justice M. de Villèle, en parlant sans cesse contre lui.
m
Y
RÉSUMÉ RKTROSl'KCTIF. Î5
« Les choses en étaient venues au point, entre M. de
Montmorency et M. de Villèlo, qu'il était impossible
de les rapprocher; et la guerre était trop ouvertement
déclarée pour qu'elle ne dût pas amener la chute de
l'un ou de l'autre. Un incident vint aggraver encore
le mécontentement de M. de Villèle. M. de Montmo-
rency, sans le consulter, avait fait passer secrètement
depuis son retour, des armes aux royalistes espagnols, et
Franchet, chef de la police générale, compromis dans
celte affaire, avait pensé en perdre sa place, sans qu'il
m'eût été possible de persuader M. de Yillèle de s'en
ouvrir franchement avec M. de Montmorency. On voit
le tiraillement qui existait dans le conseil parla fai-
blesse de celui qui eût dû en resserrer tous les liens,
en lui imprimant une seule et forte impulsion. La
question se réduisait à un fait : Était-il dans l'intérêt
de la France de faire tomber M. de Villèle, qui, à lui
seul, offrait l'idée du moins de tout un système, et
dont la chute devait alors entraîner de graves con-
séquences en rompant bien des digues? Devait-on
chercher à renverser un homme qui, sans doute, avait
des torts, de grands défauts même, et de graves in-
convénients; mais en même temps un homme d'affai-
res éminemment habile qu'il paraissait, pour le mo-
ment, impossible de remplacer; qui, d'ailleurs pouvait
s'éclairer, et que Louis XVIII commençait à connaître
assez pour le laisser ministre avec avantage? Le carac-
tère de M. de Villèle était trop à découvert, et votre
attachement, madame, pour M. de Montmorency était
trop sincère, pour pouvoir être suspect dans une pa-
reille question, si l'affection seule eût pu être consul-
tée. Aussi, chercher à perdre M. de Villèle, dans Fin-
i
fi MES MÉMOIRES.
térêt d'un sentiment personnel, eût été véritablement
ce qu'on eût dû appeler une intrigue. Le titre de duc
que vous fîtes accordera M. de Montmorency à son re-
tour de Vérone, avait dû lui prouver le désir qu'on
avait de lui être agréable. On devait agiter devant le
roi, au premier conseil, une question qui paraissait
peu importante en apparence, mais qui l'était beau-
coup par ses conséquences. Il s'agissait d'une espèce
de manifeste que M. de Montmorency voulait lancer
sur l'Espagne, et dont il était convenu avec les puis-
sances. L'Angleterre seule restait en dehors de cette
guerre. M. de Villèle poussa trop loin l'isolement de
la France avec le reste de l'Europe; mais on doit lui
savoir gré de n'avoir pas voulu lui laisser jouer, dans
cette occasion, un rôle secondaire.
« Au retour du congrès, l'empereur de Russie ayant
envoyé à M. de Montmorency le cordon de Saint-André,
il n'eût pas été de la dignité du roi de France de sup-
porter cette espèce d'insulte faite à son premier mi-
nistre; et, dans les vingt-quatre heures, le roi, qui
entendait si bien tout ce qui tient à sa dignité, ap-
prouva votre pensée et envoya le cordon bleu au pré-
sident du conseil.
« M. de Villèle connaissait le prix que le roi attachait
à la majorité, soit dans les Chambres, soit dans le
conseil, et, sachant que ses collègues se déclareraient
contre lui, il avait sa démission dans son portefeuille.
Il pressentait d'ailleurs les angoisses du roi, qui étaient
réelles : avant ce conseil, Sa Majesté croyait qu'elle
serait forcée de renvoyer M. de Villèle, et voulait lui
donner une marque particulière d'intérêt : elle avait
acheté pour sa femme un collier qu'elle donna plus
RÉSUME RÉTROSPECTIF. 75
lard à votre fille. Le roi ne croyait pas M. de Mont-
morency capable de tenir les rênes de l'État; mais
l'affaire de la majorité l'effrayait : vous le conjurâtes
de prêter toute son attention à ce qui se dirait à ce
conseil, et de ne s'en rapporter ensuite qu'à lui-même
pour prendre un parti décisif; et ce qui paraîtra bizarre
c'est que M. de Villèle resta, et que vous parvîntes à
décider le roi à la guerre : c'était un vrai tour de
force. M. de Montmorency prit la parole à l'ouverture
du conseil et développa tout un nouveau système, ce
qui rendit la division plus positive qu'elle ne l'avait
paru jusque-là : tous les ministres, les uns après les
autres, conclurent en sa faveur. M. de Villèle prit
alors la parole et, répondant avec esprit à tout ce qui
venait d'être dit, il se prononça seul pour un système
opposé; il ne montra pas à ce qu'il paraît assez de
caractère, car le roi vous répéta depuis plusieurs fois :
«Je crains d'avoir fait une sottise, Villèle n'a pas le
« nerf que je lui aurais supposé. » Le roi avait gardé
jusque-là un profond silence; prenant la parole, il
parla pendant une demi-heure avec un esprit, une
profondeur et une sagesse qui étonnèrent les ministres
eux-mêmes; il résuma toute la discussion, et se tour-
nant à la fin vers M. de Villèle, il ajouta : « Je me
« range du côté de mon président du conseil, » et il
donna aussitôt ordre d'emmener son fauteuil. On juge
de l'état de stupeur dans lequel resta le conseil; M. de
Montmorency donna le lendemain sa démission; il le
fit en homme d'honneur, avec la loyauté, la noblesse
et la dignité de son caractère. M. de Villèle commit
une grande faute en ne sentant pas que ses collègues ne
lui pardonneraient jamais le soufflet qu'ils venaiont de
Il fe
76 MES MÉMOIRES
recevoir, et qu'il se trouverait vis-à-vis d'eux dans une
position tellement fausse que tôt ou tard il serait forcé,
après avoir subi toutes les conséquences de l'hésitation,
de proposer le changement de plusieurs d'entre eux.
« Jamais circonstance plus favorable ne pouvait s'of-
frir à M. de Villèle pour faire dans le conseil ce qu'il
aurait voulu; il ne le fit pas, et une mésintelligence
presque constante s'ensuivit pendant plusieurs an-
nées; tout s'en ressentit. Le pouvoir manquait d'en-
semble, il était sans force, et la division des esprits
allait toujours croissant; M. de Villèle le sentait :
« C'est une république, disait-il, je suis gêné, entravé
« dans tous les sens. » Le départ de M. de Montmo-
rency fut un malheur réel dont la faiblesse et le peu
de franchise de M. de Villèle furent la principale cause.
Ce départ aggrava la situation et il fut aux yeux de
beaucoup de royalistes un motif de crainte; l'exagé-
ration royaliste vociféra, et les provinces témoignèrent
leurs regrets; Monsieur jugea les événements et il s'en
affligea.
« Le mécontentement de la famille de M. de Mont-
morency fut grand, et elle voulut me rendre res-
ponsable d'un événement que les circonstances seules
avaient amené; on comprendra combien je dus en
souffrir! Je dois rendre à madame de la Rochefou-
cauld une justice qu'il m'est bien doux de constater
ici : mise dans le secret de tout ce qui s'était passé
dans cette affaire, elle s'affligea seulement d'une
situation si pénible pour son cœur; M. de Montmo-
rency me pardonna en chrétien; mais il m'en voulut
en homme qui croit avoir à se plaindre du mari de sa
fille. Je me reprochai de ne lui avoir pas parlé dès le
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 77
premier abord avec plus de confiance; mais on a vu
les motifs qui nous avaient déterminés à garder le
silence; ils sont trop sacrés pour pouvoir être blâmés.
« Il s'agissait de savoir qui succéderait à M. de Mont-
morency; plusieurs personnes étaient sur les rangs.
Le séjour de M. de Chateaubriand à Vérone l'y plaçait
naturellement, soit que ce fût par l'effet du hasard
qu'il y fût allé, soit qu'il eût calculé d'avance les con-
séquences de ce voyage; mais dans ce dernier cas il y
aurait eu un manque de procédé vis-à-vis d'un ami,
et un manque de délicatesse que je me refuse à
croire. C'était trop qu'on pût le supposer pour qu'on
ne pensât pas généralement que M. de Chateaubriand
ne devait pas succéder à M. de Montmorency. De plus,
cet homme si remarquable par son esprit et par son
talent comme écrivain, n'a pas les qualités propres à
faire un ministre; mais on doit reprocher au minis-
tère, comme une grande faute, de l'avoir laissé dans
la situation où il se trouvait.
« M. de Chateaubriand, premier écrivain du siècle,
défenseur de la monarchie et persécuté pour elle dans
des temps si difficiles, aurait dû être mis dans une
position qui ne lui laissât rien à désirer; mais M. de
Corbière sembla, dès son arrivée au pouvoir, traiter
les gens de lettres et les artistes avec une insouciance
et presque avec un mépris qui, en les éloignant de sa
personne, les jetèrent tous dans l'opposition. De fortes
menées entouraient M. de Villèle pour décider son
choix en faveur de M. de Chateaubriand. Convaincu
que ces deux hommes ne marcheraient jamais en-
semble,, et craignant toutes les conséquences d'une
nouvelle rupture, je fis tout au monde pour l'empê-
78
MES MEMOIRES.
cher (et plus tard j'en parlai franchement à M. de
Chateaubriand lui-même). Accoutumé à tenir le pre-
mier rang en littérature, il ne pouvait se contenter
d'un second, même en politique. Monsieur fut du
même avis, mais il demanda que vous ne fissiez au-
cune démarche contraire auprès du roi, craignant
que cette opposition n'eût de plus graves inconvé-
nients; je lui promis de céder après avoir fait une
dernière tentative pour ébranler M. de Villèle. A
neuf heures du soir je me rendis chez lui, et nous
eûmes une discussion fort vive. Madame de Villèle, qui
arriva sur ces entrefaites, se rangea de mon côté, et
enfin à onze heures M. de Villèle se rendit.
« M. de Chateaubriand avait fait quelques difficultés
pour accepter le ministère quand M. de Villèle le lui
proposa, et il fut convenu qu'on profiterait de cette
indécision dans l'intérêt de tous. J'avais quitté M. de
Villèle à onze heures du soir et je retournai chez lui
le lendemain à sept heures et demie, craignant quel-
que nouvelle hésitation; M. de Chateaubriand m'avait
devancé, et, à sept heures, M. de Villèle reçut un mot
qui lui apprenait qu'il acceptait : il n'y avait plus
moyen de s'y refuser, et nous fîmes dès lors tous nos
efforts pour maintenir entre eux une harmonie si
nécessaire. Il fallut aussi décider le roi à consentir
au choix d'un homme contre lequel il avait de très-
fortes préventions, peut-êlre même quelque jalousie
de métier (s'il est permis de s'exprimer ainsi).
« Le roi, madame, dont la conliance en vous était
sans bornes, comprit ce que vous lui écrivîtes, et la
chose fut décidée. Sans doute il était bien pénible de
soutenir M. de Chateaubriand à la place que venait
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 79
d'occuper M. de Montmorency; mais l'intérêt du trône
l'exigeait. M. de Villèle prétendit qu'il n'avait pris ce
parti qu'en désespéré, afin de n'être point jeté, comme
M. Decazes, dans l'opposition, et pour donner un
appât au parti royaliste, déjà fort exaspéré : tel fut du
moins le motif plus ou moins fondé qu'il vous donna,
madame, dans votre salon.
« Je dois maintenant parler d'une femme aussi
distinguée par ses connaissances que par son esprit,
et surtout par l'élévation de ses sentiments. Jetée à
quatorze ans dans un monde qu'elle ignorait, entourée
de tous les succès, de toutes les illusions, douée d'une
figure charmante et d'une taille plus ravissante en-
core; flattée, adulée, adorée, entourée* de tous les
hommages et causant partout une sorte d'égarement, on
a peine à comprendre qu'elle ait pu conserver sa raison
au milieu de tant de prestige. Naturellement honne,
point offensive, indulgente pour toutes les opinions
comme pour tous les partis, elle avait partout des
amis, hors parmi ceux dont les excès l'eussent ré-
voltée; elle eut une immense fortune sans se laisser
éblouir par un éclat aussi séduisant; et elle la
perdit sans lui prodiguer de vains regrets ; son âme
était trop forte pour se laisser atteindre par des cir-
constances qui ne touchaient pas son existence mo-
rale; elle eut à ses pieds les princes et les rois de
l'époque, et aucun ne lui conserva un ressentiment
de rancune qu'elle eût pu quelquefois mériter. Un
prince étranger 1 lui voua un sentiment profond et lui
1 Le prince Auguste de Prusse, neveu du grand Brédéric, l'ait pri-
sonnier, le 6 octobre 18011, au combat de Saàlfeld, où son frère aîné, le
prince Louis, avait été tué.
T
NO MES MÉMOIRES,
offrit sa main en lui proposant défaire casser son-ma-
riage (ce qu'il croyait possible); mais, associée à
M. Récamier au moment de sa fortune, elle se fût re-
prochée de l'abandonner dans l'adversité; elle eut
beaucoup d'amis et n'en perdit jamais aucun; con-
servant à peine ce qui lui est nécessaire pour exister,
personne ne peut deviner des regrets qu'elle dédaigne;
retirée à l'Abbaye-au-Bois, dans un modeste réduit,
elle y reçoit ses amis, et elle y paraît mille fois plus
intéressante qu'au sein de toutes ses grandeurs passées.
Je connaissais madame Récamier depuis longtemps
et j'avais pour elle une affection sincère. M. de Cha-
teaubriand, frappé de ses qualités, allait aussi souvent
chez elle. Sans s'occuper habituellement de politique,
madame Récamier a un espritjusle, droit, ennemi de
toute exagération et désirant tout ce qui peut contri-
buer au bonheur comme au repos de son pays : je
parvins à lui faire apprécier le service qu'elle pouvait
rendre, et elle y mil toute la chaleur de son cœur; ce
fut par madame Récamier qu'un accord, du moins
apparent, se conserva près d'un an entre M. de Villèle
et M. de Chateaubriand. Cependant M. de Villèle se
repentit bientôt de son choix : M. de Chateaubriand
était malheureusement trop accessible aux cajoleries
de ses taux amis, véritables courtisans de fortune et
flatteurs à gage. On lui persuada que M. de Villèle le.
tenait dans une dépendance faite pour le révolter; il.
le crut trop facilement et il en fut choqué sans exa-
men. M. de Villèle, mécontent, le laissait sentir.
M. de Chateaubriand eût consenti volontiers à une
explication; le caractère de M. de Villèle s'y opposait;
et les choses étaient à chaque instant sur le point de se
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 81
brouiller. Sans jamais nous décourager, nous concer-
tions tout ensemble, tâchant de parer à chaque nouvel
incident. Je faisais donner par madame Récamier à
M. de Chateaubriand des avis] dont il lui était facile
de reconnaître l'utilité, même pour lui; mais l'État se
ressentait de toutes ces agitations. Des obstacles sails
cesse renaissants portaient parfois le découragement
dans nos âmes; les difficultés étaient d'autant plus
réelles qu'il était impossible d'obtenir de M. de Villèle
de parler au roi de M. Decazes, qui profitait de tout,
ainsi que son parti, et qui cherchait à faire sa cour à
Sa Majesté à tout prix; craignant de lui déplaire en
lui disant une vérité que le cœur de Louis XVIII re-
poussait, M. de Villèle sacrifiait par là l'intérêt même
du roi et celui de la France; ou plutôt il se reposait
sur vous seule, madame, de ces soins importants. Cç
fut à peu près à celte époque qu'une lettre deMoNsÎKi :•.
nous rendit le courage.
LETTRE DE MONSIEUR, A .M. LE VICOMTE LE LA KOCIIEFOUCAIL!)
« Vendredi 27> octobre 18'2."i.
« Je suis fâché de vous savoir souffrant, mon cher
Sosthènes; ménagez-vous et paressez pendant quelques
jours. J'ai deux commissions à vous donner pour ma-
dame du Cayla : la première de me féliciter du fond du
cœur comme elle, de la facilité avec laquelle le roi s'est
débarrassé de son incommodité, et du très-bon étal de
santé où il est aujourd'hui; la seconde est de lui dire
que c'est à nous à nous mettre en colère des injuslices
et des insolences de gens qui ne seraient que mé-
chants s'ils n'étaient encore plus sots et plus inconsé-
vii. o
i 1
82 MES MÉMOIRES.
quents; ajoutez-lui qu'elle doit se mettre au-dessus de
tout cela, et jouir sans crainte du noble emploi qu'elle
a fait des bontés et de la confiance de mon excellent
frère.
« Bonjour, mon cher Sosthènes.
« Signé : Charles-Philippe. »
/ m
I
« Revenons sur les événements :
« Le roi, en déclarant la guerre à l'Espagne, avait
donné à M. le duc d'Àngoulême le commandement de
son armée; mais, par suite de cet asservissement
bureaucratique auquel le ministère avait refusé de se
soustraire, et dont il subissait toutes les conséquences,
des lenteurs interminables avaient été mises aux pré-
paratifs de guerre. A l'arrivée des ministres j'avais
remis à chacun un travail complet sur son administra-
tion. M. le Dauphin était arrivé sur le bord de la Bi-
dassoa avec des troupes, sans doute, mais avec une
armée qui semblait manquer de tout ce qui lui était
nécessaire pour combattre, et même pour exister. « Si
« cette guerre devient nécessaire, avait dit le président
« du conseil, la France s'en chargera seule, et elle n'a
« pas besoin de l'assistance de l'Europe. » Sans doute,
cette protestation pouvait être noble, mais il fallait
l'accompagner de prévoyance.
« L'Europe, jalouse de la gloire que nous pouvions
acquérir, restait attentive sur les destinées de cette
guerre. De froids calculs eussent décidé Monseigneur à
s'arrêter sur la frontière; mais il eût compromis par
là l'honneur français; et, sans regarder en arrière,
M. le duc d'Angoulême traversa la Bidassoa au cri de
Vive le roi! les puissances avaient été convaincues
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. S. - »
jusque là que nous n'avions pas d'armée ou que, s'il
en existait une en France, elle était composée de sol-
dats infidèles ou tout au moins douteux, et il était im-
portant de les détromper. Le drapeau tricolore, planté
sur la rive opposée du fleuve, et foudroyé aussitôt
qu'aperçu par nos troupes, apprit que les Français
étaient encore redoutables, et que les lis n'avaient rien
ôté à leur force. Les armées françaises, pendant
longues années, n'avaient laissé sur leur passage que
des larmes et du sang; nulle discipline parmi les
troupes; le cri de la victoire avait été longtemps syno-
nyme de celui de ravage et de mort; il en fut tout au-
trement sous un Bourbon : le chef que Louis XVIII
venait de donner à ses armées voulut vaincre; mais il
voulut aussi se faire adorer des ennemis même que
la victoire mettait à ses pieds; jamais discipline pa-
reille ne fut maintenue; tout fut strictement payé,
et des régiments campaient au milieu des fermes
sans qu'un fruit ou une poule fussent dérobés aux
habitants. Il fallait empêcher que celte guerre ne de-
vînt nationale. Ferdinand, enferméà Madrid, emmené
ensuite à Séville, puis à Cadix, attendait avec anxiété
le sort des armées françaises; des protestations arra-
chées à sa situation malheureuse semblaient condam-
ner nos opérations; mais il était facile de deviner le
fonds de sa pensée. Il faut avouer cependant que le
caractère du roi d'Espagne et sa faiblesse aggravaient
beaucoup les difficultés. Rien ne put arrêter notre
marche; la victoire couronnait de tous côtés nos ef-
forts, et partout nos armées victorieuses assuraient le
triomphe de la légitimité. M. le Dauphin fit enfin son
entrée à Madrid, et il sembla un moment que cette
m/m
R à i
M
84
MES MÉMOIRES.
expédition si importante se bornerait à s'emparer de
Ia*capitale. Les difficultés de la position se firent alors
sentir dans toutes leurs rigueurs : le général qui
commandait devant Cadix, manquant des ressources
nécessaires pour faire le siège, avait espéré en finir
seul à son honneur; mais, trompé, dit-on, par quel-
ques négociations feintes, le prince généralissime,
l'armée, la capitale et toute l'Espagne restaient dans
une position excessivement dangereuse, et qui méritait
la plus sérieuse attention.
« Après en avoir causé fort au long, madame, j'allai
un jour, de très-bonne heure, chez M. de Villèle, qui
hésitait sur le parti qu'il devait prendre; et qui parut
frappé de celui que je lui proposai : Il s'agissait de
quitter Madrid et de marcher sur Cadix, à quelque
prix que ce fût : je me rendis chez Monsieur vers une
heure; et avec la chaleur dont je suis susceptible, je
cherchai à lui prouver qu'il étnit indispensable que
Monseigneur quittât Madrid pour se rendre devant
Cadix, malgré tous les obstacles. « Il y allait, dis-je,
« de la gloire de son fils et de celle de la France : le
« succès de l'expédition en dépendait : il fallait parlir
« et vaincre; un Bourbon se chargeait en héros d'une
« pareille mission. » Monsieur fut frappé de celte vé-
rité, et il en avait déjà médité la nécessité; mais il en
calculait le danger pour son fils. « Qu'en pense M. de
« Villèle? » me dit Son Altesse Royale! « Ce matin, ré-
c< pondis-je, j'en ai parlé fortement à M. de Villèle; et
« j'ose assurer Monsieur, qu'avant deux jours il vien-
« dra en faire la proposition comme venant de lui. »
Monsieur sourit; je ne me trompai pas: vous en parlâtes
de voire côté au roi, qui jugeant combien ce parti de-
. ■
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 85
venait nécessaire, donna l'ordre à M. le Dauphin de
quitter Madrid, et de se porter sur Cadix. Son Altesse
Royale n'avait rien de ce qui lui était nécessaire pour
en faire le siège, et il fallait à tout prix s'emparer de
cette place presque imprenable : avec un tel chef
l'intrépidité française pouvait suppléer à tout; aussi
un passage inattendu, tant il était difficile, tenté au
milieu de la nuit, plaça le drapeau blanc sur les
murs de Cadix : ce fut malgré ceux qui l'entouraient,
que monseigneur donna l'ordre du combat : Son Al-
tesse Royale y mit un caractère d'autant plus remar-
quable, qu'il régnait, dit-on, parmi ses conseillers une .
grande confusion; et il montra dans cette circonstance,
autant de sang-froid que de courage : nos généraux les
plus habitués à aller au feu, le regardèrent presque
avec envie. Je ne dirai qu'un mot d'une des choses
les plus inconcevables qui aient existé : le marché Ou-
vrard. 11 n'y a pas de contes et de suppositions aux-
quels cette triste affaire n'ait donné lieu : je ne suis
pas appelé, Dieu merci, à la juger; et je plains sin-
cèrement ceux que l'opinion a mis en avant. Il paraî-
trait prouvé que les approvisionnements n'avaienl pas
manqué, comme on l'avait assuré; et qu'Ouvrard était
parvenu à s'emparer de tout, et à faire croire qu'il
n'existait rien au monde; il faisait le métier d'un
fournisseur qui veut à tout prix s'enrichir : c'était
aux chefs de l'armée à connaître la vérité, et à faire à
monseigneur un rapport exact de la position : aussi,
cette affaire vraiment incompréhensible, ne sera-t-elle
jamais bien éclaircie. Le danger de la position fut,
dit-on, fort exagéré avec intention, et la nécessité d'a-
voir des vivres fil acheter à un prix énorme, ce qu'Où-
m MES MÉMOIRES.
vrard avait acquis à un taux fort inférieur. M. le duc
d'Angoulême agit en Bourbon, en prince, et en Fran-
çais, en n'hésitant pas un seul instant, entre l'honneur
et des sacrifices purement pécuniaires : il ne pouvait
descendre dans de semblables détails, et il dut s'en
rapporter à ceux qui étaient sous ses ordres. La mo-
narchie lui dut une armée; et la France, un des faits
des plus remarquables de notre histoire. C'est vrai-
ment alors que nous reprîmes, à l'étonnement de l'Eu-
rope, l'altitude qui nous convient. Je quille l'Espagne
pour rentrer dans Paris : l'agitation y élait grande;
on accusait M. de Villèle avec un acharnement sans
borne, de s'èlre opposé à la guerre, taudis que M. de
Montmorency qui l'avait conseillée, élait porté aux
nues; et, à tort ou à raison, on fit un reproche san-
glant au ministre delà guerre, d'avoir laissé l'armée
manquer de tout.
«Le maréchal soutenait que tout avait été disposé,
et il partit de Paris pour le prouver : il était arrivé
inopinément à l'armée : M. le duc d'Angoulême, qui
croyait avoir sujet de s'en plaindre, refusa de le voir;
mais ce qui est plus bizarre que tout, c'est qu'on par-
vint à persuader au maréchal qu'il avait été trompé
lui-même, et que les provisions n'avaient pas existé : il
s'en expliqua, dit-on, publiquement à l'armée. Au
départ du maréchal, le lieutenant général, vicomte
Digeon, aide de camp de Monsieur, avait été chargé du
portefeuille de la guerre.
«J'étais absent au moment où il accepta une position
aussi fausse : il fallait qu'il fût minisire de la guerre,
ou qu'il refusât cel intérim. L'indécision que montra
le ministère était désolante : une marche franche et
T^
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 87
assurée peut seule inspirer le respect et la confiance;
et la Moire que la France venait d'acquérir à l'étran-
ger, grâce au caractère, à la sagesse et au talent mili-
taire que monseigneur avait déployés dans cette
guerre ; cette gloire, dis-je, se flétrissait de jour en
jour, par le décousu qui régnait à l'intérieur. Que
fera-t-on? que deviendra-t-on ? qui a tort? qui a rai-
son?... Celui-ci sera-t-il ministre?... Celui-là gardera-
t-il le portefeuille?... voilà ce que chacun se deman-
dait; et il eût fallu se brouiller avec M. de Villèle, pour
qu'il en fût autrement : ce n'était que peu à peu qu'il
était possible de parvenir à donner une marche plus
fixe aux affaires. L'homme d'État ne doit jamais*rétro-
^rader; et il faut qu'il impose par l'aplomb de ses
démarches. M. de Bellune quitta l'Espagne, et vint
reprendre le portefeuille de la guerre, fortement ir-
rité contre le président du conseil, qui avait voulu le
lui enlever, et ne l'avait pas osé. 11 était facile de
juger l'union qui régnait dans le conseil, et à quel
point les affaires devaient s'en ressentir!
« Le roi se montrait mécontent, et il était essentiel de
ealmer ses craintes, tout en cherchant à donner plus
de force et plus d'ensemble à la marche générale des
affaires. Sa Majesté avait pris confiance en moi, et je
savais aussi beaucoup de choses par elle.
« Il était impossible que le duc de Bellune restât
longtemps ministre : Monseigneur était trop irrité
contre lui; et l'on devait ce changement au prince vic-
torieux, ou bien il fallait donner au duc de Bellune
tous les moyens de se justifier. Ce maréchal avait dit
au vieux d'Autichamp, le jour de la fête du "2 mai, à
Saint-Ouen, pour l'inauguration du portrait du roi, la
///i
1'
88
MES MÉMOIRES.
guerre d'Espagne n'étant pas encore décidée : « Tout
« est prêt pour la guerre. » Peut-être était-il lui-même
abusé; mais ce qui est certain, c'est que le choix des
officiers fut généralement excellent : M. de Villèle,
frappé de ces vérités, hésitait; et il en résultait une
irritation dans le conseil, dont le roi fut frappé vive-
ment.
a Après l'arrivée de Monseigneur, il fut décidé que
Monsieur ferait lui-même sentir au maréchal, la né-
cessité de donner sa démission : le duc de Bellune
était trop homme d'honneur pour hésiter un seul in-
stant : on eut l'idée de l'envoyer à Vienne; mais ce fut
impossible à cause de son titre. Le maréchal était diffi-
cile à remplacer pour l'armée, et l'on crut que le
baron de Damas, aide de camp de Monseigneur, serait
un choix qui ne pourrait lui déplaire : on pensa un
instant à mettre Monseigneur à la tête de l'armée et,
sous ses ordres, une espèce d'intendant; mais le roi
craignait qu'il ne se montrât trop exclusif, pour celle
qu'il venait de commander, et qu'il ne lui sacrifiât les
autres troupes du royaume. Le baron de Damas avait
quitté l'Espagne, mécontent; et il apprit sa nomina-
tion dans une de ses terres.
« Il a un caractère plus distingué que son esprit,
mais c'est un homme d'honneur, plein de noblesse,
d'une loyauté à toute épreuve, franchement religieux,
et incapable d'aucune intrigue.
« Les affaires du ministère de l'intérieur donnaient
à chacun de justes sujets de mécontentement : M. de
Corbière pouvait être précieux au conseil, je l'ignore
et j'en doute ; mais, dans tous les cas, il restait telle-
ment au-dessous de ses fonctions, que tout le monde
m
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 89
en gémissait. Les provinces faisaient un trisle écho
aux plaintes de Paris, el les autorités locales déplo-
raient partout l'absence de l'autorité supérieure et
l'incertitude dans laquelle on les laissait : on inter-
disait aux conseils généraux les choses les plus utiles
à leurs départements, et rien de bon n'était encouragé
par le ministère. C'est à regret que je parle ainsi
d'un homme loyal; mais, il faut en convenir, il n'a
jamais existé un plus détestable ministre.
« Tel était l'étal des affaires tant à l'intérieur qu'à
l'extérieur.
« Un homme, qui s'étonna lui-même de toutes ses
grandeurs, parvint aux affaires : M. Frayssinous, si
connu par ses Conférences, avait pour vous, madame,
l'estime et la vénération que votre caractère était fait
pour lui inspirer : me confiant dans sa sagesse et
dans ses lumières, je causais souvent avec lui des
affaires politiques. L'éducation publique était dans
une position effrayante, el l'état de la jeunesse inspi-
rait de vives alarmes pour l'avenir de la France. La
génération présente était corrompue, et elle qui aurait
dû faire l'espoir de la patrie, en devenait la terreur.
On doit à M. de Corbière la justice de dire qu'il fit de
bonnes choses pendant qu'il fut à la tête de l'Univer-
sité : il fallait réformer les maîtres, plutôt encore que
les élèves : la jeunesse n'a jamais torl; ce sont ceux
qui la dirigent, qui sont vraiment répréhensibles.
« Mettre un ecclésiastique à la tête de l'instruction
publique, était un acte d'une grande importance, et
nul n'était plus fait pour remplir ces nobles fonctions
que M. Frayssinous : son caractère d'ailleurs plaisait
au roi. M. de Villèle y consentit, et c'est ainsi que
I
v
'il
90
MES MEMOIRES.
M. Frayssinous fut choisi dans le temps sans obstacle
pour succéder à M. de Corbière, passé au ministère de
l'intérieur. Les affaires de la religion étaient aussi
dans l'état le plus affligeant : le clergé se plaignait
avec raison et, malgré tous les efforts, il était impos-
sible de rien arracher à l'intérieur. Je répétais sans
cesse à M. de Yillèle qu'il était bien maladroit de
mettre ainsi tout contre lui, de jeter le clergé dans
l'opposition, et de s'en faire un ennemi particu-
lier. On lui parlait de l'influence de la religion sur
les peuples et tous les moyens étaient mis en œuvre
pour le décider. On comprendra quelles mesures il
fallait mettre vis-à-vis de Louis XVIII pour ne pas
perdre M. de Villèle dans son esprit. Pressé enfin de
tout côté, poussé par le roi lui-même, sentant peut-
être aussi la nécessité de prendre un parti, il en
chercha les moyens. Je lui parlai d'un conseil ecclé-
siastique comme propre à éclairer sur les grandes
questions qui se présentent tous les jours. On ne
doit pas donner une influence politique au clergé, mais
on ne peut trop ajouter à son influence morale et re-
ligieuse; et,' plus on lui refuse ce à quoi il a des
droits, plus il devient exigeant : c'est dans l'esprit
humain d'en agir ainsi. Le roi eut la pensée de faire
un ministre des affaires ecclésiastiques auquel toutes
les affaires de la religion et de l'éducation seraient
remises; M. l'évêque d'Hermopolis était le seul homme
qu'on pût appeler à de semblables fonctions, et il faut
dire ici, à l'éloge de M. de Corbière, que, loin de se
refuser à un arrangement qui lui enlevait une partie
de ses attributions, il s'y prêta de la meilleure grâce
du monde; on trouva dans l'évêque d'Hermopolis, de-
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. «Il
venu minisire et siégeant au conseil, le même amour
du bien qui avait animé chaque instant de sa vie; mais
on n'y trouva pas toute la force qu'on aurait désiré
dans des affaires aussi importantes.
« Revenons à l'affaire d'Espagne :
« Monseigneur, après la prise de Cadix, revint à Pa-
ris, où son entrée fut un triomphe. Le général Guille-
minot, major-général de l'armée, resta pour com-
mander. C'est un homme qui a été jugé avec sévérité,
et il eût fallu être sur les lieux pour décider jusqu'à
quel point le jugement qu'on a porté sur lui est ou
n'est pas fondé. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est
qu'il se montra dans cette campagne inférieur à ce
qu'on l'avait cru, et que c'est à Monseigneur seul que
fut dû tout le succès de l'entreprise. Le roi comman-
dait, et Monseigneur ne savait qu'obéir. Il s'endor-
mait à Madrid, quand un ordre formel de Louis XVII)
le fit partir pour Cadix, et alors il n'y eut plus d'hé-
sitation dans son esprit; au reste, le général Guille-
minot n'avait pas été de son choix.
« L'affaire du duc de Bell une n'était pas la seule di-
vision qui existât dans le ministère, et il est nécessaire
de rappeler l'aigreur qui existait entre M. de Villèle et
M. de Chateaubriand, et qui allait toujours croissant;
ce dernier devint dans le conseil un chef, auquel se
réunirent toutes les oppositions qui cherchaient à cul-
buter le président du conseil; et, la veille du jour où
M. de Chateaubriand quitta le ministère, presque tout
le monde était d'avis qu'il ne pouvait y rester; le len-
ilemain, chacun lui revint, révolté avec raison des
procédés inexplicables dont on usa pour l'en faire
sortir. On lui savait généralement mauvais gré de se
92 MES MÉMOIRES.
prononcer si hautement contre l'homme qui l'avait
appelé aux affaires, et il était impossible qu'il restât
plus longtemps avec M. de Villèle. Le roi, qui avait
eu tant de peine à l'y admettre, fut enchanté de le
perdre; il lui reprochait de confier ce qui se passait
dans le conseil.
« M. de Villèle mettait dans sa conduite une incerti-
tude qui se remarquait toutes les fois que le roi ne tran-
chait pas lui-môme la question. M. de Corbière, en vrai
Breton, déclara le soir, que si M. de Chateaubriand
entrait le lendemain au conseil par une porte, il en
sortirait par l'autre; il y eut encore le matin quelque
hésitation de la part de M. de Villèle, quelques pour-
parlers entre lui et M. de Corbière; et ce ne fut que
vers onze heures, qu'une lettre, portée à M. de Cha-
teaubriand au moment où il arrivait au château, lui
apprit que le roi lui redemandait son portefeuille...
Un procédé aussi révoltant choqua ceux même qui
étaient d'avis de son départ. Ce n'était pas ainsi qu'on
devait éloigner un homme qui pouvait avoir des torts,
mais dont l'esprit, le dévouement, les qualités et l'exis-
tence parlaient si hautement en sa faveur. Ce fut une
grande faute que commit le ministère.
« Si M. de Chateaubriand ne se fût laissé emporter
trop loin par le désir de se venger, il aurait fait au
ministère une opposition redoutable; il descendit dans
une arène peu faite pour lui, et la monarchie se res-
sentit des coups qu'il portait aux ministres. Personne
ne doutait plus, madame, de la confiance illimitée que
le roi avait en vous; et, à l'exception de quelques esprits
jaloux, les services de tout genre que vous aviez rendus
à l'État, à la religion et à tant de particuliers, tou-
RÉSUMÉ RÉTKOSPECTIF. 95
chaient lous les cœurs. Tandis que votre correspon-
dance avec le roi occupait tous vos moments, j'écrivais
moi-même, soit à l'étranger, *soit à l'intérieur de la
France; et mes lettres, mes discours et mes notes
étaient tous remplis de la même pensée. Ramener tous
les cœurs à l'amour qu'ils devaient au roi, et éclairer
tous les esprits sur la véritable situation des choses,
faire rendre justice au système, à M. de Yillèle lui-
même, et parler partout de l'accord qui existait entre
le roi et l'héritier du trône (chose si imporlante pour
calmer bien des craintes, et pour préparer l'avenir);
telles étaient, mes occupations constantes. De toutes les
parties de la France, cliacun vous écrivait, soit pour
vous féliciter des services que vous rendiez, soit pour
vous en demander de personnels. Cette correspondance
était difficile, il ne fallait ni trop accorder à la con-
fiance qu'on vous témoignait, ni trop refuser; de telles
occupations vous fatiguaient, et il était impossible de
les confier à un secrétaire. Pendant près de dix-huit
mois, je faisais lous les jours le brouillon de quinze à
vingt lettres, en outre un travail vraiment excessif, et
je les donnais ensuite à copier à une main sûre. Ma
situation auprès du roi avait bien changé, grâce à
votre amitié, j'avais pensé longtemps qu'une des pre-
mières conditions nécessaires pour assurer un succès
d'où dépendait le sort de si grands intérêts, c'était de
me mel Ire absolument de côté. Cependant M. de Yillèle
parlait sans cesse de moi, il vous répétait souvent
alors qu'il désirait vivement me voir placé à côté de
lui dans les affaires; quelquefois vous pensiez aussi,
madame, qu'il eût été utile de voir à ses côtés un
homme qui, connaissant parfaitement son caractère,
■ °
94 MES MÉMOIRES.
eût plus de fermeté et plus d'activité que lui. Vous vous
décidâtes enfin à avoir avec lui une conversation, qui,
ne pouvant me laisser douter de votre amitié, prouva
combien votre dévouement à l'Etat était au-dessus de
tout. Vous voulûtes connaître son opinion et vous exi-
geâtes de lui la sincérité la plus absolue sur mon
compte, avant même de vous expliquer : « Il ne s'agit
« pasd'un ami, monsieur le comte, dites-vousàM. de
« Villèle, il s'agit du roi; et rien, dans ma conscience,
« ne peut passer avant son service. » La réponse de
M. de Villèle fut tellement positive que vous crûtes,
madame, qu'il me désirait franchement, en pensant
que je pouvais lui être utile. Quant à moi, je n'avais
rien à envier à personne. Aide de camp de Monsieur,
traité par lui avec confiance, étant parvenu à le rap-
procher du roi, ayant servi plus utilement mon pays
que si j'avais été en place, que pouvais-je désirer, et
quel rôle eût pu me tenter? Il vous avait fallu du temps
pour détruire les préventions qu'on avait tout fait,
pour mettre dans l'esprit du roi contre moi ; mais il
avait apprécié promptement les services que je rendais
à son frère comme à sa personne royale, en cherchant
à rapprocher Monsieur; et ce prince vous avait les
mêmes obligations par rapport au roi. Sa Majesté
pensa que je pouvais lui être utile auprès de M. de
Villèle, par mon activité comme par mon caractère, et
plusieurs fois des paroles encourageantes m'arrivèrent
par vous. Le roi avait aussi depuis longtemps consenti
à me recevoir une première fois, et ma conversation
avec Sa Majesté restera longtemps gravée dans ma
mémoire. J aurais dû en parler plus tôt, mais le récit
des événements m'a entraîné. Le roi me reçut avec
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 95
cette grâce et cette bonté qu'il possédait à un degré
inouï, quand il le voulait bien; mais je vis en même
temps que j'étais en présence d'un juge et de l'homme
le plus disposé à se servir de tout son esprit pour me
scruter jusqu'au fond du cœur. Je sentais trop l'im-
portance de cette conversation et ses conséquences
pour ne pas éprouver une émotion fort vive. Le roi
m'entretint d'abord de choses assez indifférentes, mais
bientôt il me parla de vous, madame, et de son affec-
tion si parfaitement justifiée; il m'en parla comme le
père le plus tendre, entrant dans mille détails, dont
aucun n'était insignifiant pour lui ; je ne le sentais que
trop, j'insistai beaucoup sur votre indépendance, sur
votre attachement profond pour le roi et sur votre
peu de disposition à ne vous laisser jamais dominer
par personne. Cette conversation paraissait plaire au
roi Me regardant tout à coup de l'œil le plus scru-
tateur, il me dit avec une physionomie qu'il voulait
rendre naturelle : « Vicomte de la Rochefoucauld,
« connaissez-vous M. Decazes, je l'ai aimé comme le
« fils le plus tendre, et je conserve pour lui l'affection
« la plus profonde, je veux connaître votre opinion
« sur son compte.» — Des yeux pénétrants se fixèrent
sur moi, l'importance de cette question me fit sentir
à quel point ma réponse était délicate! «Le roi m'or-
« donne-t-il de parler avec franchise? — Sans doute,
« je l'exige. — Eli bien, sire, je pense qu'il est impos-
« sible d'avoir un esprit plus séduisant, que n'est celui
« de M. Decazes, et difficile d'être plus dévoué à Votre
« Majesté qu'il ne l'a été; mais je pense en même
« temps que son esprit est plus léger que profond,
« uniquement occupé de plaire au roi, et surtout d'as-
9(i MES MÉMOIRES.
« surer un crédit qui satisfaisait son ambition. Regar-
« dant celte partie de sa vie comme la pîus importante
« pour son existence, il abandonna la conduite des
« affaires à des gens habiles, mais mal intentionnés,
« qui l'entraînèrent, peu à peu, sans qu'il s'en aper-
ce çût, plus loin qu'il ne voulait aller : agents de la
« révolution, ils en soignaient les intérêts; ennemis
a jurés de la monarchie, ils travaillaient constamment
« à sa ruine. M. Decazes ouvrit enfin les yeux, mais
« brouillé avec les royalistes, et s'étant attiré leur ani-
« mosité sans retour, il ne lui était plus possible de
« marcher avec eux : peut-être, sire, je le dirai avec
« franchise, quelques royalistes montrèrent-ils trop de
« sévérité envers M. Decazes, au commencement de son
« ministère; peut-être fut-il aigri par des procédés
« choquants; mais enfin, M. Decazes se vit dans cette
« situation terrible, pour un ambitieux, que, ne pou-
ce vant marcher avec les amis de la monarchie, il fut
« forcé, en se livrant à ses ennemis, de travailler à sa
ce ruine ou de renoncer au pouvoir; l'ambition l'a ém-
et porté, sire, et depuis ce jour M. Decazes est devenu
« à mes yeux un sujet ingrat et coupable. Il s'est
« montré indigne des bontés du roi, et il a fait à son
« pays un mal presque irréparable. » Le roi m'écoutait
avec un profond silence, il était hardi de lui parler
ainsi; mais il fallait d'autant plus soutenir auprès de
Sa Majesté ce que vous aviez pu dire, que M. de Villèle
évitait sans cesse, avec faiblesse, un sujet qui lui pa-
raissait trop délicat pour le traiter. « Vous le jugez
« parfaitement, reprit le roi, et je suis entièrement de
« votre avis; c'est un homme égaré, je le plains; j'en
« suis malheureux et je ne l'aime pas moins. « Le roi
RÉSUMÉ RETROSPECTIF. ÏI7
insista sur les qualités de son favori. Je cherchai peu
à les combattre, j'en avais dit assez. Il me parla de
madame de Balby, « celte femme, me dit-il, en veut
« à mort à madame du Cayla; elle se persuade que
« c'est elle qui l'a empêché de retrouver ma con-
« fiance : c'est d'une grande injustice, madame du
« Cayla m'a dit du bien de beaucoup de monde, et
« jamais de mal de personne. Madame de Balby est
« atroce pour elle, et il n'est rien qu'elle n'ait ima-
« giné pour lui nuire dans mon esprit... Ce sera
« toujours sans succès. Je compte sur l'affection de
« madame du Cayla pour le reste de mes jours, et la
« consolation de mes vùîux ans. C'est un ami comme
« il en faut un à un roi; tous les jours je l'apprécie
« davantage, et quant à madame de Balby, chacun
« sait ce qui me brouilla avec elle Certaine plaisan-
ce terie fort mauvaise, dans laquelle Archambau! jouait
« le principal rôle, me prouva que je devais mieux
« placer ma confiance.» Le roi me retourna sur tous
les points, je m'en tirai de mon mieux, et je sus par
vous quelques jours après que Sa Majesté avait été sa-
tisfaite de ma conversation. Vous me l'apprîtes avec
un plaisir qui me dédommagea de l'embarras que
j'avais éprouvé. Le roi l'avait attribué au respect, et
ce sentiment ne lui déplaisait jamais. Monsieur vous
rendait, madame, toute la justice qui vous était due;
il appréciait vos services et il voulait bien me savoir
gré des miens, lui apprenant tout ce que les bontés du
roi vous suscitait d'ennemis, quelquefois le décourage-
ment vous prenait, et Monsieur me chargeait souvent
de remonter votre courage en vous parlant de sa re-
connaissance. Je le voyais toutes les fois que j'avais à
MI. 7
: r\
■
m
98 MES MÉMOIRES.
lui parler, mais non pas sans exciter la jalousie de mes
camarades; je pourrais même dire, le mécontentement,
que vint encore augmenter un congé de quelques
mois que je me vis forcé de demander, sans pour cela
m'absenter de Paris un seul instant. Je ressentais dans
la tète des douleurs violentes; il m'était impossible de
prendre un moment de repos, et il fallait ajouter à
tous les embarras de la position une préoccupation
constante. Quelques tentatives, plus perfides les unes
que les autres, furent encore faites inutilement contre
vous, madame.
« Sans doute la route que vous teniez n'était pas or-
dinaire; et pour que les importants services que vous
rendiez fussent un jour généralement appréciés, il
fallait un succès complet. Des réflexions pénibles
étaient quelquefois sur le point d'ébranler mon cou-
rage, mais elles finissaient par lui servir d'aiguillon.
Jen'osnis confier à personne mes tristes pensées, et je
devais surtout vous les dissimuler à vous, madame,
qui aviez besoin de toute votre présence d'esprit;
quelquefois, effrayée de votre position, vous vous repo-
siez sur le témoignage de votre conscience et sur la
pureté de vos intentions; je m'effrayais quelquefois
moi-même du courage presque téméraire avec lequel
vous osiez parler au roi, combattre les erreurs de son
esprit, parfois affliger son cœur et vaincre enfin tant
de difficultés. Nos souffrances étaient mises en com-
mun comme notre affection; vous aviez toutes les
qualités nécessaires pour soutenir une position si
difficile; mais cette fierté, cette indépendance, et une
extrême vivacité m'offrirent aussi parfois à moi-même
de véritables obstacles, et me firent passer plus d'un
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 99
moment pénible; vous me pardonnerez cet aveu.
«Il avait fallu pour remplacer M. de Chateaubriand
un homme hors de toute intrigue dont la loyauté ne
laissât aucun doute, qui n'offrît à M. de Villèle aucun
sujet d'ombrage, ni pour le présent, ni pour l'avenir.
Le président du conseil devait avoir une influence di-
recte dans les affaires de l'extérieur, quoique le roi
s'en fût conservé exclusivement la direction. 11 fallait
que le nouveau ministre n'eût pas l'idée de la disputer
au président du conseil : le baron de Damas parut
être l'homme qui convenait le mieux dans la cir-
constance présente; et vous en parlâtes au roi. Le
marquis de Clcrmont-Tonnerre,' alors ministre de la
marine, fut mis à la guerre. Le comte de Chabrol,
bon administrateur, homme d'esprit et d'une sa-
gesse reconnue, estimé de tous les partis et aimé
particulièrement de Monsieur, fut nommé ministre
de la marine : nous le connaissions depuis long-
temps et vous aviez soutenu son frère, préfet de Pa-
ris, contre les intrigues suscitées contre lui. On ne
parla plus de division dans le ministère, et il y régna
une union qu'on n'y avait pas trouvée depuis long-
temps. Mais les murmures contre le ministre de l'inté-
rieur allaient toujours croissant, et ils éclataient de
tout côté : les préfets s'en plaignaient hautement; les
lettres demeuraient sans réponse, les affaires restaient
en arrière; et une administration qui peut faire tant
de bien, causait un mal réel. Le roi, sachant parfaite-
ment juger les hommes, connaissait les défauts de
M. de Villèle, en même temps qu'il appréciait ses
qualités : l'esprit de M. de Corbière lui plaisait dans
son cabinet; son originalité l'amusait au conseil, il
■
m
100 MES MÉMOIRES.
lui trouvait parfois du sens, mais sa nullité comme
ministre, lui faisait vouloir à sa place un homme plus
actif, et dont il connût le dévouement à sa personne
et les sentiments pour M. de Villèle. Il daignait alors
m'accorder quelque confiance. Après votre explication
si franche et si nette avec M. de Villèle, votre amitié
ne pouvait oublier celui qui sacrifiait tout au service
de l'État. M. de Villèle, malgré tout le mal que cau-
sait M. de Corbière, ne voulait pas prêter les mains à
sa sortie du ministère : compagnons en 1815, et alors
les deux drapeaux des royalistes, ils avaient suivi la
même route et la même fortune. M. de Villèle, sans
aimer M. de Corbière, et tout en connaissant ses dé-
fauts, se croyait lié à son sort.
« Le roi n'hésita passurle parti qu'il voulait prendre,
ni sur le choix qu'il ferait, pensant que ce serait aussi
celui de M. de Villèle. Les discours de ce dernier
avaient dû vous le faire croire; mais Sa Majesté ne
pouvait enlever à Monsieur un de ses aides de camp
sans lui en parler : je n'y aurais jamais consenti, et
vous n'en eussiez jamais eu la pensée, madame. Il fut
convenu que Lauriston irait parler de celte affaire à
Son Altesse Royale. Depuis quatre jours un moment
de contrariété m'avait empêché d'aller chez vous; et
vous m'aviez instruit par écrit de ce qui se passait.
J'évitais de rencontrer Monsieur, tant j'éprouvais de
répugnance à parler de moi : aussi l'on devine quelle
fut sa surprise! Monsieur n'aimant pas Lauriston, crut
que ce changement était purement la suite d'une in-
trigue particulière. Sa première question fut de de-
mander si c'était du consentement de M. de Villèle.
Sur la réponse négative.il blâma ce qu'il ne connais-
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 101
sait pas, et, sans demander quel était le remplaçant,
il ajoula : « Du reste, c'est au roi à ordonner. » Les
choses en restèrent là, et M. de Corbière garda son
portefeuille. Ma nomination paraissait tellement cer-
taine, que je venais d'acheter à mon neveu deux che-
vaux de carrosse de plus, que je revendis le lende-
main. Effrayé du poste que j'allais occuper, ma
première pensée avait été celle d'une organisation
très-forte; d'une impulsion donnée partout aux af-
faires; et j'avais jeté les yeux pour me seconder, sur
les hommes les plus capables. Ce contre-temps pour
un autre, n'en fut pas un pour moi, tant j'étais im-
passible pour tout ce qui m'était personnel! Le roi,
daignant m'apprécier plus que je ne le méritais, vou-
lut bien me nommer à vous, madame, parmi les
hommes auxquels il pensait pour gouverneur de M. le
duc de Bordeaux, « comme un de ceux qu'il estimait
« le plus. » Ce sont ses propres paroles. Je me sentais
trop au-dessous d'une semblable mission, pour ne pas
vous prier de chercher à en détourner sa pensée. J'a-
vais déjà mangé plus de deux cent mille francs au
service du roi depuis son retour: et trop lier pour
avoir rien reçu, je jouissais de voir que mes ennemis,
même les plus acharnés, me rendaient une entière
justice.
« Comment parler sans émotion du présent que me
fit le roi : ses précieuses et mémorables paroles, res-
teront à jamais gravées dans mon cœur... J'entrai un
jour dans son cabinet et je vis peinte sur sa figure
cette bonté qui laissait un instant oublier le respect
profond qu'il inspirait; respect qu'on aurait été forcé
de se rappeler à l'instant même, si on s'en était écarté.
102 MES MÉMOIRES.
« Vicomte do la Rochefoucauld, me dit-il, vous voyez
« devant vous un roi qui vous parle de sa reconnais-
« sance et, un frère de son bonheur : je sais tous les
<( services que vous avez rendus : ils sont grands, je ne
« les oublierai jamais. Je connais votre caractère, mais
« vous ne me refuserez pas un gage de ma satisfac-
« tion... Qu'il soit pour vous et pour les vôtres, une
« preuve sincère de la satisfaction que j'éprouve en vous
a l'offrant. J'ai fait faire une brandie d'olivier; j'espé-
<x rais vous la donner moi-même aujourd'hui; elle n'est
« pas achevée. Le duc de Doudeauville vous la remet-
« tra. » Il me parla, alors comme toujours, du bon-
heur que cette réunion franche avec Monsieur lui fai-
sait éprouver; et de l'avantage immense qu'elle devait
avoir dans les intérêts de son frère, dans les siens,
comme dans ceux de l'État. Jamais je ne lui vis un
mouvement de sensibilité plus vraie, qu'en me par-
lant de l'espérance de bien vivre avec Monsieur . Com-
bien ce cœur fraternel n'avait-il pas été ulcéré! et que
d'efforts il avait fallu pour le détromper, et le ra-
mener à des sentiments plus doux !
«Mon père avait donné à l'administration des postes
une activité qui étonnait; et le monde lui pardonnait
d'avoir accepté une place qu'il remplissait d'une ma-
nière si distinguée. Dans toutes les parties de la
France, on bénissait son nom comme sa sagesse : des
abus élaient réformés, des améliorations sensibles
étaient faites; et cette administration était donnée
pour modèle à toutes les autres. Peut-être seule-
ment le bien que fait mon père lient-il trop à sa per-
sonne, et n'est-il pas établi sur des bases assez
durables! C'est sa bonté seule qu'il faut en accuser, et
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 103
son ménagement pour des hommes qu'il faudrait
remplacer" Il avait fallu disputer la monarchie à la
révolution qui voulait l'engloutir. Sans doute la face
des affaires était changée, un avenir plus tranquille
s'offrait à la patrie; mais c'était un devoir d'assurer
cet avenir. Monsieur n'était pas jugé ce qu'il est réelle-
ment; et on ne connaissait pas une force qu'il sait
puiser dans sa conscience, quand son caractère se
refuse à la lui offrir. Plusieurs espéraient qu'un
changement de règne serait un changement de per-
sonnes. On croyait généralement que ceux qui le
voyaient habituellement, pouvaient prendre sur son
esprit plus ou moins d'influence; et il est facile de
deviner, quelles intrigues de tout genre se préparaient.
La santé du roi commençait à donner des craintes; et
l'on prévoyait déjà le terme d'une existence qui vous a
dû, madame, une grande partie des souvenirs qu'elle
a laissés. Ce règne, qui sera cité dans l'histoire comme
un des plus utiles, eût été jugé bien différemment, si
la confiance du roi fût restée dans les mains de ceux qui
en abusaient, 11 était d'une grande importance, que le
roi eût auprès de sa personne, dans ses derniers mo-
ments, pour ministre de sa maison, un homme doué
de l'estime générale, et il n'était pas moins nécessaire
que le nouveau roi trouvât au ministère de sa maison,
un homme qui eût sa confiance. Le duc de Doudeau-
ville parut remplir ces conditions, et vous en parlâtes
au roi. Louis XVIII donna la place de grand veneur au
maréchal de Lauriston : il l'aimait et il était bien aise
de lui laisser une existence qu'il sentait ébranlée : il
connaissait si bien les sentiments de Monsieur, par
rapport au maréchal, que plus d'une fois il m'avait
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lOj, .MKS MÉMOIRES.
prié de lui en parler en termes favorables. Le roi
donna à mon père le portefeuille de sa maison, et
comme il voulait que les choses se fissent en règle, il
avait fallu amener M. de Villèle à le lui proposer.
Croirait-on que la résistance fut très-vive, et que cet
obstacle parut d'abord invincible? M. de Villèle avait
reçu de moi, les marques du dévouement le plus ab-
solu; mais insensible à tout sentiment de gratitude, il
conçut d'autant plus de jalousie, qu'il voyait que
Louis XVIII commençait à prendre confiance en moi.
Peut-être trouvera-t-on qu'il y a quelque mérite à n'a-
voir jamais changé de conduite à son égard : l'intérêt
seul de la France était mon guide; mais il fallait de
toute nécessité en finir, et vous écrivîtes à M. de Vil-
lèle un mot si positif qu'à neuf heures du matin le
lendemain, il était à Saint-Ouen. Vous le fîtes entrer,
et, après une conversation fort longue et qui n'abou-
tissait à rien, vous lui dîtes enfin avec un air décidé
qui ne souffrait plus d'hésitation : « M. de Villèle, la
« paix ou la guerre : ce que je vous demande est dans
« l'intérêt du roi comme dans celui du pays (vous
« savez que nul autre sentiment ne peut avoir d'in-
« fluence sur moi); et si vous n'acceptez l'une je
« vous déclare l'autre. Aujourd'hui même, en allant
« chez le roi à onze heures et demie, votre premier mot
« sera de lui demander le duc de Doudeauville pour
« ministre de sa maison. — Vous le voulez, madame,
« eh bien , j'obéis.» Telleful sa réponse. Le lendemain,
le duc de Doudeauville fut nommé ministre de la mai-
son, et il n'y eut qu'un cri pour applaudir à ce choix
d'autant plus important que la maladie du roi faisait
des progrès. Elle avait commencé par une humeur acre
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 10r.
et violente, qui, fixée à l'un de ses pieds causait des
ravages effrayants et donnait de vives craintes.
« Le poste que laissait le duc de Doudeauville, était
d'une grande importance, et vous obtîntes du roi de
le confier à M. le comte d'imécourt dont le dévoue-
ment égalait la loyauté. Malheureusement pour lui,
il était mon ami, ce qui était un titre d'exclusion aux
yeux de M. de Villèle. Le roi vous avait donné sa pa-
role par écrit, et jamais il n'y manquait. Votre pre-
mier sentiment en arrivant chez Sa Majesté un mer-
credi fut de le remercier. « Je tenais positivement,
« vous dit le roi, à nommer un de vos amis, ce qui
« m'est plus commode pour ma correspondance: mais
« au lieu de d'imécourt, j'ai nommé le marquis de
« Vauchier, que Villèle m'a dit être aussi de vos amis
« et aller saucent chez vous. » Il est à remarquer
qu'il n'y avait pas mis alors les pieds une seule fois.
D'un seul mot, madame, vous pouviez renverser cette
nomination, et nuire à jamais à M. de Villèle dans
l'esprit du roi qui ne lui eût jamais pardonné.
« D'un autre côlé, M. de Vauchier était un parfait
honnête homme; et il vous a conservé depuis une pro-
fonde reconnaissance. Vous gardâtes le silence, le
monde avait cru que je succéderais à mon père : c'é-
tait aussi votre première pensée. J'avouerai franche-
ment qu'autant je prenais facilement mon parti de
n'être rien du tout; autant il m'eût coûté d'être
nommé simple directeur général.
« Je demande à ceux qui seraient tenté de me blâ-
mer, de songer à la position dans laquelle je me trou-
vais depuis plusieurs années. Le calcul, sans doute,
eût été mauvais comme ambition; mais mon ca-
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à
(Il
-106 MES MÉMOIRES.
raclèro a toujours été bien plus fier qu'ambitieux.
« Grâce à vous, madame, les préventions du roi
avaient disparu, ou du moins il était impossible d'en
apercevoir la trace. Il me croyait capable de rendre
service à la chose publique et il pensait que mon ca-
ractère avait des avantages qui compensaient les in-
convénients de M. de Villèle. Sa Majesté depuis quel-
que temps voulait me donner une position quelconque,
où il pût méjuger. Le roi me traitait avec infiniment
de bonté, bien qu'il ne pût pas nécessairement voir
sans quelque ombrage votre amitié pour moi; et mon
dévouement absolu pour vous. Son caractère et son
amitié le portaient cependant à être bon pour tous ceux
qui étaient bien pour vous. Le roi, en nommant mon
père ministre de sa maison, lui annonça qu'il me don-
nait toute la partie qui regarde les arts; et, d'accord
avec vous, madame, il chargea M. de Villèle de tout
arranger, voulant que je fusse entièrement indépen-
dant dans la partie qui m'était confiée, c'est-à-dire
ne rendant compte qu'à lui de mes actes. Un voyage
indispensable vous forçait de quitter Paris pour quel-
ques semaines; et vous partîtes, madame, convaincue
que tout était terminé. Je ne rappellerais point ici des
moments qui me furent si pénibles, s'il n'était néces-
saire d'en parler pour expliquer la lacune qui se
trouva entre le moment. où cette place me fut donnée;
et celui où je remplis réellement ces nouvelles fonc-
tions.
« Mon père, aimé, chéri, estimé par tous et sur-
tout par son fils, avait pouf moi une vive tendresse;
mais bien que toujours prêt à se sacrifier pour moi il
ne put jamais prendre son parti de cette division du
1
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 107
ministère qui lui était confié, ordonnée par le roi lui-
même. Il y vit une sorte de méfiance qui le blessa; et,
loin do s'y prêter avec grâce, il remettait de jour en
jour, et M. de Villèle lui demandait en vain l'état du
ministère; c'était lui que le roi avait chargé de tout
déterminer : peut-être aussi ce dernier espérait-il au
fond de l'àme, éviter l'exécution d'une mesure qui
devait me rapprocher encore plus du roi. Vivement
affligé du sentiment qu'éprouvait mon père au mo-
ment où le ministère venait d'être mis entre ses
mains, je déclarai que je ne voulais plus entendre
parler de rien. Je vous écrivis, madame, mon chagrin
bien plus que mes regrets. Votre amitié me manquait
pour m'aider à le supporter.
« Mon père avait ouvert son ministère; j'eus peut-
être tort mais je pris un prétexte pour n'y point pa-
raître. H vous en écrivit; son cœur est excellent; il
souffrait de mon mécontentement; son esprit seul lui
faisait illusion sur le véritable état des choses, et quel-
ques envieux les lui avaient fait envisager sous un faux
côté. Vous revîntes enfin, et mon père n'eut rien de
plus pressé que de vous aller raconter ce qui s'était
passé. Je me refusai d'abord à toute espèce d'arrange-
ment; mais, pressé à plusieurs reprises par vous, ma-
dame, je consentis à m'en rapporter à tout ce que vous
feriez; en peu d'instants tout fut arrangé, mais ma po-
sition ne fut plus, à beaucoup près, je le dis avec fran-
chise, ce qu'elle aurait dû êlre; au lieu de me donner,
comme cela avait été l'intention formelle du roi, tout
ce qui avait rapport aux beaux-arts, au lieu de fixer
mon traitement d'une manière convenable, on me con-
fia d'abord une division, celle des arts; rien ne fut
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108 ttES MÉMOIRES.
bien déterminé, et mon traitement fut celui de simple
secrétaire général, c'est-à-dire qu'il resta au-dessous
des directeurs qui étaient sous mes ordres. Il m'eût été
facile de vous prier, madame, de tout régler, vous me
le demandâtes même avec inslance; mais j'avais espéré
que mon père me saurait gré de lui laisser fixer lui-
même mon sort. Il me fallut du temps pour établir ma
position; chacun se demandait ce qu'elle était; je me
le demandais quelquefois moi-même. Cette division
comprenait les manufactures, les théâtres et les musées
royaux. Deux théâtres, celui des Français et celui de
Feydeau, étaient restés sous la surveillance immédiate,
le premier du duc de Duras, le second du duc d'Au-
mont. Tous les samedis je travaillais avec le roi; et je
sus par vous que mon travail ne lui déplaisait pas.
Il me gardait assez longtemps; et, après m'avoir parlé
des affaires et écouté les plus petits détails avec atten-
tion, il me parlait de vous, madame, et il m'était fa-
cile de juger que c'était la conversation qui lui plai-
sait davantage. Ma position était difficile, par rapport
à ce qu'elle était, ou plutôt à ce qu'elle n'était pas,
et aussi par l'envie qu'elle causait.
« Malgré tout, M. de Villèle, qui sait prévoir l'a-
venir, faisait assidûment sa cour à Monsieur. Il fallait,
dans les commencements, que je le pressasse pour y
aller (il craignait alors de se compromettre). «Vous
« me vantez beaucoup trop M. de Villèle, » me disait
alors souvent Monsieur. Il avait raison; les entourages
de Monsieur cherchaient à lui nuire dans son esprit,
et il fallait à cette époque un point d'union entre les
deux frères. La santé du roi s'affaiblissait tous les
jours, et elle commençait à donner de graves inquié-
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. I0'J
Uides; dans quelle anxiété une pareille crainle eût jeté
la France quelques années auparavant! On sentait ce
que l'on perdrait en perdant un tel roi. « C'est après
« ma mort qu'on me regrettera, » nous disait-il sou-
vent. Grâce à vous, madame, les événements ne don-
naient plus aucune inquiétude, et Monsieur devait
monter sur le trône sans la plus légère agitation.
« M. ïhévenot, chirurgien, placé par Dupuytren
auprès du roi, mais qui avait servi avec voire frère, et
que Sa Majesté affectionnait particulièrement, me don-
nail exactement des nouvelles du roi. Il m'annonça un
jour que d'un moment à l'autre il fallait s'attendre à
le voir terminer sa carrière; je sentis tout ce que cette
mort aurait de pénible pour vous, madame, et je vous
en entretenais quelquefois pour vous habituer à cette
pensée douloureuse, que votre cœur repoussait; plus
d'une fois je vis couler vos larmes; mais je dois à votre
caractère celte justice, que, toul entière à l'intérêt du
pays, vous n'hésitâtes jamais à vous en occuper.
Louis XVIII s'était souvent entendu répéter que l'héri-
tier du trône ne parviendrait après lui à la couronne
qu'à travers les plus grands troubles; sûrement ses
idées avaient changé, mais il lui restait toujours une
sorte de crainte sur l'effet que sa mort pouvait causer.
Jamais roi ne poussa plus loin les idées des devoirs
qu'impose la royauté, jamais prince ne fut plus dé-
voué à ses peuples. Ses souffrances, quelques cruelles
qu'elles fussent, n'interrompirent jamais une seule de
ses occupations, un seul travail avec les ministres, pas
même une réception. Il sentait trop bien à quel point
il y paraissait depuis quelque temps, à son désavan-
tage, pour qu'il ne lui fût pas excessivement pénible
f '
I
dl MES MÉMOIRES.
de s'y faire traîner; mais le calcul d'une légère baisse
dans les fonds, si on le croyait plus malade, lui faisait
prendre son parti sur tout. « Je ne me pardonnerais
« jamais, vous disait-il, madame, d'être la cause de
a la ruine du moindre individu. » Louis XVIII voulait
être roi aussi longtemps que ses forces morales pour-
raient le lui permettre; ses forces physiques étaient
entièrement, épuisées, et lame la plus forte pouvait
seule soutenir un corps aussi affaibli. Convaincu que
l'agonie du roi est aussi une sorte d'agonie pour les
États, il voulait la prolonger aussi peu que possible;
et il était décidé à mettre peu de temps entre le mo-
ment où il recevrait les sacrements et celui de sa fin.
C'est avec sang-froid qu'il en calculait les approches.
« Il croyait d'ailleurs qu'au moment où un prince de
« la terre va paraître devant le Roi des rois, il ne doit
« plus penser aux choses d'ici-bas, et que pour ainsi
« dire il doit déposer son sceptre pour avoir recours
« uniquement à la miséricorde divine. »
« Louis XVIII vous eut, madame, des obligations de
tout genre; il fut toujours religieux par devoir; mais
pendant les dernières années de sa vie, il le devint par
sentiment. Vous aviez guéri toutes les plaies de son
cœur ; et, sûr d'être chéri par ceux de qui il se croyait
abhorre, il ne songeait plus qu'à leur offrir son affec-
tion; et son esprit était devenu aussi calme que son
cœur.
«J'avais travaillé le samedi avec le roi, selon ma
coutume; j'avais été effrayé de son changement, et
pénétré de respect et d'admiration pour son courage.
Le roi s'assoupissait souvent, et il se réveillait avec
toute sa connaissance : il se croyait mal, tout en étant
111
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF.
loin de penser que sa fin fût aussi prochaine. Décidée,
madame, à donner à ce prince, qui vous avait marqué
tant d'affection, toutes les preuves du dévouement le
plus absolu, vous ne l'étiez pas moins à lui annoncer
vous-même, s'il devenait nécessaire, l'instant solennel
et terrible, du terme de la vie. Vous engageâtes d'abord
les personnes, dont c'était le devoir, à parler au roi,
et vous écrivîtes à l'évêque d'Hermopolis pour lui de-
mander s'il était temps d'éclairer Sa Majesté sur sa vé-
ritable situation : il vous répondit d'une manière tel-
lement négative, que vous vous reprochâtes presque
de le lui avoir proposé. Je vous vis le mercredi soir, et
vos larmes m'apprirent l'état dans lequel vous aviez
laissé le roi. Bientôt il ne 'fut plus possible de le ca-
cher; et les cours du château se remplirent d'un peuple
tout en larmes, qui venait, avec respect, demander des
nouvelles d'un père dans le séjour de la royauté. Une
profonde tristesse était peinte sur tous les visages, et
chacun, en se rencontrant, se demandait des nouvelles
du roi.
« Profondément ému et pénétré de reconnaissance
pour les bontés du roi, personne n'était plus disposé que
moi, madame, à sentir et à partager tout ce que vous
souffriez. Nous l'avions aimé pour lui, et nous nous ef-
frayâmes de le voir arriver aux portes de l'éternité sans
presque s'en douter. Je trouvai le grand aumônier chez
l'évêque d'Hermopolis; et ces deux prélats, accablés de
tristesse, ne savaientquel parti prendre! C'était un ven-
dredi, et je devais travailler avec le roile lendemain, sa-
medi ; je ne cachai pas à ces messieurs qu'il était extrê-
mement difficile de parler à Sa Majesté, et qu'il fallait
s'attendre très-probablement à être fort mal reçu : il
(T/.
°.
■
112 MES MÉMOIRES.
avait conservé ses facultés morales à un point difficile
à croire; et il voulait rester roi tant qu'il croirait de
son devoir de le demeurer; calculant froidement les
approches de la mort, et, se croyant certain de ne pas
se tromper, il fixait lui-même toutes les époques dans
sa tête, décidé plus que jamais à ne pas souffrir que
personne lui parlât de ce qui ne le regardait pas. Il
n'y avait qu'une seule personne qui pût ouvrir les yeux
du roi, et une seule qui en eût le courage : cetle per-
sonne, c'était vous, madame.
« Ces messieurs connaissaient vos dispositions gé-
néreuses : la difficulté était de vous faire parvenir
auprès du roi un jour qui ne fût pas le mercredi. Ja-
mais on.ne fut plus méthodique; toujours heureux de
vous voir, il craignait, dans ce moment surtout, de
déranger en rien vos habitudes, et de donner le moin-
dre éveil sur son état.
« Encouragé par ces dignes prélats, je leur promis
de faire tout au monde, le lendemain, pour obtenir
du roi de consentir à vous recevoir : ils me prirent la
main avec un sentiment qui me pénétra. J'allai pré-
venir Monsieub de ma résolution : il m'approuva en
me remerciant. Son Altesse Royale sentait toute la dif-
ficulté de cette démarche : personne de sa famille n'o-
sait se charger d'une mission que vous seule, madame,
pouviez remplir. J'arrivai chez le roi : Sa Majesté fut
un peu de temps à se réveiller; enfin, en levant péni-
blement la tête, elle me reconnut, et me dit bonjour
avec une bonté dont le souvenir ne s'effacera jamais.
C'était la dernière fois que je devais revoir ce grand
prince, et celte pensée me donna une émotion facile à
comprendre. J'étais aussi fortement préoccupé du de-
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF.
11.'
voir que j'avais à remplir : le roi, dans une situation
où il ne semblait plus exister que pour souffrir, eut
encore la présence d'esprit de me parler des ordres
qu'il m'avait donnés le samedi précédent. La conver-
sation était d'autant plus difficile qu'elle était souvent
interrompue par son sommeil. Enfin, je parlai de
vous, madame, ce qui rendit, quelques moments, à
ce prince une vie qui semblait toujours prête à lui
échapper; mais, quand je lui demandai pour vous la
permission de venir savoir de ses nouvelles, il ne me
répondit une première fois que par son silence. Je con-
naissais cette manière négative; j'y revins une seconde
et une troisième fois, en éprouvant toujours une forte
résistance : enfin, levant les yeux au ciel, je m'écriai
intérieurement: «Mon Dieu, puisque vous m'en avez
« donné la force, donnez-moi le succès. — Sire, lui
« dis-je alors avec chaleur, condamnerez-vous une
« personne, qui vous est si tendrement dévouée, à ne
« savoir de vos nouvelles que par un tiers? vous prive-
« rez-vous de ses soins? la priverez-vous de vous les
« offrir ? Votre Majesté n'a jamais fait que du bien à
«ses sujets; et, dans ce moment, elle causerait une
« peine profonde à une personne qui lui a donné des
« preuves d'un dévouement absolu : je sais combien
« madame du Cayla m'en saura gré, et je supplie
« Votre Majesté de ne pas me refuser. — Allez donc,
« mon enfant, me dit enfin le roi, mais allez vous-
« même à Saint-Ouen ; dites à madame du Cayla l'état
« dans lequel vous m'avez laissé, et prévenez-la sur-
« tout du progrès terrible qu'ont fait mes souffrances
« depuis qu'elle ne m'a vu, pour qu'elle ne soit pas
« trop cruellement surprise en me voyant. » Fatigué
m MES MÉMOIRES.
de ce dernier effort, le roi s'assoupit un instant. Crai-
gnant qu'il ne revînt sur cette permission donnée, je
lui demandai de me retirer et je courus à Saint-Ouen :
je sentais tout ce que cette nouvelle avait d'affreux
pour vous; mais il me semblait que cette mission se-
rait le cachet irrécusable du bien que vous aviez fait,
et de la position si noble dans laquelle le ciel lui-même
paraissait vous avoir placée auprès du roi.
« A peine pûtes-vous me dire quelques mots, et je
vous laissai bien vite, pour vous donner le temps de
vous recueillir, accablée de douleur, mais sans hésita-
tion : il n'y avait pas un moment à perdre. C'est à vous,
madame, qu'il sera donné de raconter ce qui se passa
dans cette dernière et solennelle entrevue. Le roi vous
ordonna d'écrire, sous sa dictée, toutes ses dispositions
pour vous. Personne mieux que lui n'avait connu et
respecté votre désintéressement, tout en le regrettant.
«Que deviendrez-vous après moi, vous disait-il sou-
« vent. La fortune donne des consolations à ceux qui
« n'en sont pas dignes, à plus forte raison à ceux qui
« la méritent si bien. » Malgré sa volonté formelle, la
plume vous tomba des mains; et vous lui déclarâtes
que c'était la seule preuve de dévouement qu'il vous
était impossible de lui donner. « Au reste, ajouta-l-il,
« tout comme vous le voudrez, mon enfant; mes vo-
ce lontés sont écrites, et je me repose avec confiance
« sur mon neveu pour leur exécution. » Bien des fois
il avait parlé dans le même sens : enfin, vous vous dé-
cidâtes à aborder la question qui faisait tout l'objet de
votre visite , le roi, en vous remerciant, avec sa sensi-
bilité et sa bonté ordinaires, vous dit adieu; il sentait
qu'il avait besoin de recueillir toutes ses forces; votre
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. lté
visite dura trois quarts d'heure : on juge quel cou-
rage il vous fallut! Vous vous jetâtes dans votre voi-
ture plus morte que vive, sans pouvoir aller chez
Madame, qui attendait le résultat avec anxiété; et deux
mots m'apprirent que vous aviez réussi. Je courus
en prévenir le ministre des affaires ecclésiastiques,
qui envoya chercher le grand aumônier : leur recon-
naissance fut aussi grande que leur satisfaction ; ils
sentaient de quelle importance il était, pour Louis XVIII
lui-même et pour ses peuples, que ce grand roi rem-
plît les devoirs de la religion ! Une philosophie sacri-
lège s'empressait d'annoncer que Louis XV1I1 mourrait
comme un esprit fort. Je promis à ces messieurs de
leur donner le lendemain matin de plus amples dé-
tails; et le soir j'appris par vous que le roi, croyant
sa fin plus éloignée qu'elle ne l'était réellement, et
encore occupé de ses devoirs de roi, voulait recevoir
le dimanche, tenir son conseil le mercredi, vous voir
une dernière fois, madame, et dire ensuite au monde,
à 1 amitié et aux pompes de la royauté un éternel
adieu.
« Il avait fixé le jeudi, dans sa pensée, pour ne
plus s'occuper que de ses devoirs de chrétien. Il y avait
des points sur lesquels il était extrêmement difficile de
le faire revenir; et il ne souffrait pas que personne se
mêlât de ce qui lui était personnel : tous les jours, ce-
pendant, les médecins devenaient plus alarmants; je vis
le lendemain les deux prélats, et l'évêque dTïermdpolis
prit son portefeuille comme pour aller travailler avec le
roi, m ,k bien réellement pour lui parler avec la noble
franchise qui le caractérise : sa visite fut sans succès ;
je l'attendais chez lui, et il y revint consterné. Je partis
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,16 MES MÉMOIRES,
pour Saint-Ouen, afin de conférer avec vous de cette
cruelle position, en leur promettant une prompte ré-
ponse. Vous pensâtes qu'il fallait que Thévenot descen-
dît chez le roi, et lui annonçât, au nom de la faculté,
le danger de sa position. Vous pensâtes aussi que le roi
y verrait une suite de votre préoccupation; et que, ha-
bitué à vous croire, il ne refuserait plus un pareil avis,
donné d'une manière aussi solennelle. Revenus chez
l'évêque d'Hermopolis, nous envoyâmes chercher Thé-
venot, et je cherchai à lui donner du courage; il nous
donna sa parole d'honneur de remplir la mission dont
on le chargeait, quelque difficile qu'elle fût, et il tint
parole le lendemain matin même.
« Le roi ne fut point étonné et ne témoigna plus
d'hésitation : il envoya chercher son confesseur, il as-
sembla toute sa famille pour lui dire un dernier adieu;
et, cessant d'être roi, eomme il l'avait dit, il ne s'oc-
cupa plus que de ses devoirs de chrétien : il les rem-
plit de manière à édifier tous ceux qui étaient présents,
et il sembla puiser dans la religion un nouveau cou-
rage. Louis XVIII cessa d'exister le 16 septembre \ 824.
Son souvenir passera à la postérité comme celui d'un
grand prince.
« vous que l'on appelle légèrement amis des rois,
que votre cœur est peu fait pour l'affection ! C'est pres-
que toujours la fortune que vous chérissez dans le
prince que vous servez ! Quelques favoris, comblés des
bontés du roi, nous affligèrent par leur indifférence;
mais jamais perte ne fut plus sentie; la douleur fut
générale et profonde : je citerai ce vieux et fidèle servi-
teur, dont les sanglots consolaient de quelques figures
indifférentes. Le roi était très-vif, il se fâchait souvent
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. HT
contre ceux qui le servaient; mais ses boutades avaient
si peu de durée, et sa bonté était constante! il égayait
tellement tous ceux qui l'entouraient par son esprit et
ses saillies, qu'ils le chérissaient tous à l'envi. Aussi
leur désespoir était-il profond !
« Il fallait préparer les funérailles de ce roi, auquel
je m'étais attaché par les preuves mêmes de dévoue-
ment que je lui avais données; une grande pompe était
nécessaire pour une cérémonie aussi solennelle; on
devait honorer dignement la mémoire d'un aussi grand
prince. Une chapelle ardente fut disposée dans la salle
du trône, et il y passa une foule immense dont le
respect et le silence attestaient la douleur. Tout le châ-
teau fut tendu en violet, suivant l'usage. Je Os aussi
disposer l'église de Saint-Denis, et jamais cérémonie
ne fut plus magnifique et plus digne du monarque, à
qui chacun voulait offrir une dernière marque
d'amour et de vénération. L'évêque d'Hermopolis fut
chargé de prononcer l'oraison funèbre de Louis XVIII,
et il s'en tira avec talent et infiniment de tact. M. Liau-
tard aussi lit imprimer à peu près dans le même temps
une oraison funèbre du roi, objet de tant de regrets,
et la première ne nuisit en rien à la seconde. 11 crut
devoir à la postérité comme à sa conscience de con-
stater des services dont il avait été souvent le témoin.
« Louis XVlll avait cessé d'exister, et Charles X était
monté sur son trône, sans secousse et sans qu'il se fût
manifesté la plus légère agitation. Peut-être serait-il
permis de placer ici quelques réflexions; mais j'aime
mieux les laisser faire à d'autres.
« Il était impossible de douter que l'on eût trouve
un testament après la mort de Louis WI1I, ou tout au
i
1)8 MES MÉMOIRES.
moins des volontés écrites de sa main. J'ai acquis la
certitude que des papiers avaient été trouvés dans son
tiroir et remis avec soin à son successeur, mais nous
devions garder le silence. Je regrettai qu'on ne pût y
voir un témoignage de plus de la confiance et de l'af-
fection du roi pour l'amie qui lui avait donné tant de
marques de dévouement; qui avait pour ainsi dire
inscrit l'époque de son règne dans l'histoire comme
une des plus glorieuses, et qui avait adouci les der-
nières années de sa vie, comme il le disait sans cesse.
On y aurait trouvé les marques non équivoques d'un
désintéressement que rien ne pouvait ébranler, et on
y eût vu tout ce que Louis XVIII vous donnait après sa
mort, madame, et tout ce que vous aviez refusé de son
vivant.
« Il devait vous laisser une somme considérable
pour l'enlrelien de Saint-Ouen, voulant que le pos-
sesseur de cette habitation pût y tenir à jamais un
rang honorable, avec le titre de duc. Sa Majesté voulut
bien plus, elle exigea impérieusement que vous accep-
tassiez, madame, son domaine privé comme un témoi-
gnage éclatant de la reconnaissance qu'il avouait hau-
tement vous devoir, et qu'il croyait aussi que l'État et
la famille royale vous avaient. Jamais il ne put y par-
venir, et toutes ses tentatives, toutes ses instances pour
vous forcer à accepter de sa main la plus brillante exis-
tence furent toujours sans effet. Aussi vous répéta-t-il
mainte et mainte fois qu'il était tranquille, parce que
toutes ses volontés étaient écrites, et qu'il en confiait
l'exécution à son neveu. Voilà pourtant celle que tant
de gens ont crue ricbe, parce qu'ils ne vous connais-
sent pas, madame, et qu'ils ne se seraient pas senti le
r JP
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 119
courage d'un refus. On peut dire avec vérité que ce
noble exemple que vous avez donné avec tant de per-
sévérance et de courage sera peu imité.
« Il vous donnait tout son cabinet tel qu'il était au
moment de sa mort; depuis plusieurs années il y faisait
placer les choses les plus précieuses, et même celte
statue de Henri IV qu'il lui était insupportable d'y voir
par la place qu'elle y occupait. Quand vous lui en de-
mandiez le motif : « On le connaîtra après ma mort, »
vous répondait-il d'un air qui voulait vous laisser de-
viner la vérité, a L'amitié a sauvé mes diamants, vous
« disait-il une autre fois, l'amitié les aura. » Malgré
toutes ses instances, il n'avait jamais pu vous les faire
accepter.
« Il avait une pierre verte assez précieuse, il vous la
mit dans les mains, et, comme vous la refusiez, il vous
la fit placer auprès de sa cheminée en vous disant :
« Plus tard, c'est égal. »
« Molière et deux Jacotols plus grands vous furent
de même donnés, sans que vous consentîtes à les
prendre, et le roi vous répondit encore : « Kh bien,
« mon enfant, un peu plus brd. » Et beaucoup
d'autres choses de ce genre. Je raconte ces faits pour
la vérité de l'histoire.
« L'intention du roi vous fut trop souvent exprimée,
madame, pour que vous pussiez en douter un seul
instant. Il pensait qu'après sa mort un cabinet serait
composé à Saint-Ouen de tout ce qui était dans le sien,
de sa table, etc., etc.
« D'après ce qu'il vous répétait sans cesse, il devait
aussi se trouver dans le même cabinet, qu'il vous
laissait après lui dans son entier, une somme de
120 MES MÉMOIRES.
1,200,000 fr. renfermée dans un tiroir, avec un
portrait de vous, madame, qu'il voulait qu'on vous
remît aussi après sa mort. Quand il vous ordonna d'é-
crire ses volontés, il vous dit, sur votre refus : « Au
« reste, tout est écrit, mais j'aurais voulu qu'il en
« existât un double. » Quinze cents lettres du roi prou-
veront tout ce que j'avance; et si j'en parle, c'est seule-
ment pour apprendre à ceux qui me liront, que le seul
mobile de toutes vos actions fut l'amour que vous
portiez à la monarchie.
« Ces volontés, écrites à une époque où les senti-
ments de Louis XVIII pour sa famille n'étaient pas ce
qu'ils furent depuis, grâce à vous, madame, et pou-
vaient renfermer quelques paroles pénibles pour les
siens.
« Il devait y parler de M. le Dauphin dans les termes
les plus affectueux, et l'on eût appris par là tout ce
que vous aviez été pour lui et pour la France.
« Le sentiment pénible qu'aurait pu éprouver la
famille royale vous consola bien vite de l'illustration
qu'un pareil témoignage pouvait jeter sur votre vie;
et, dans ce moment même où je fais tout au monde
pour vous décider à commencer vos mémoires, je n'ai
pu encpre obtenir que vous vous missiez à l'œuvre,
quoique vous vous croyiez obligée par devoir à les
écrire. Le témoignage de votre conscience vous suffit,
madame; bien d'autres viendront s'y joindre, et l'his-
toire en fera foi.
« Laissons, a dit M. l'abbé Liaulard dans son oraison
« funèbre de Louis XVIII, laissons au temps le soin
« de mettre à découvert les sources de notre salut; il
« saura bien déchirer le voile mystérieux derrière
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF.
121
« lequel s'est consommée la restauration de la France.
« Aussi bien y a-t-il rien de caché qui'ne doive être
« révélé tôt ou tard, et ce qui d'abord ne se confie
« qu'au petit nombre ne sera-t-il pas un jour mani-
« festé à l'univers?
« Un roi, dit Salomon, qui monte sur son Irônc
« pour rendre la justice, dissipe l'iniquité d'un seul
« de ses regards. Qu'arrivera-t-il, s'il est secondé par-
ce les conseils d'une amitié dévouée, courageuse, qui
« parle sans déguisement et sans fard? Quel trésor! et
« qu'y a-t-il de comparable à un bien si précieux?
« Arnica fideli nulla est œmparalio... Ainsi éclairé
« par un doux rayon de vérité, le puissant Assuérus
« révoque le fatal arrêt et comble d'honneurs la fidé-
« lilé humiliée. Quoi de plus consolant pour un bon
« roi! et dans le souvenir de tant de biens, quelle ré-
« compense pour ceux qui ont eu le bonheur d'y con-
te courir!
c( Mais lorsque la douleur fut à son comble et que
« la nature eut reconquis ses droits, les yeux les moins
« clairvoyants furent dessillés. Cette tête si ferme est
« obligée de fléchir, cette parole si nette et si distincte
« s'embarrasse et s'obscurcit; ces yeux, lout remplis
'< de l'habitude du commandement, peuvent à peine
« s'ouvrir à la lumière. Toutefois le roi existait encore
« avec son imposante majesté, non par un vain amour
« du pouvoir, mais par un profond sentiment de ses
« devoirs envers le pays. Entre sa maladie et sa mort
« il ne voulait que le plus court des interrègnes. Il
« s'npiniâtra donc à supporter le fardeau si pesant de
I
122 MES MÉMOIRES.
« la couronne, et à demeurer roi jusqu'au moment
« fatal où dès-voix qui lui étaient chères à tant de titres
« lui eurent annoncé qu'il avait assez fait pour son
« peuple, et que désormais il ne devait plus vivre que
« pour lui-même. »
« Je vais passer au règne de Charles X pour l'exami-
ner dès son début.
« Il n'y avait pas un moment à perdre pour disposer
le couronnement d'un prince arrivé au trône sans
obstacles, au milieu de toutes les bénédictions, de tous
les vœux, entouré de toutes les affections et de tous
ces hommages que le cœur seul peut offrir. Si l'on se
reporte à quelques années antérieures, quelle diffé-
rence n'y trouve-t-on pas, et pour Louis XVIII dont on
eût méconnu le souvenir, et pour Charles X si peu
connu alors et si loin du trône!
« C'était le premier sacre depuis la révolution d'un
prince légitime fait à Reims; il y avait déjà cinquante
ans que cette ville et l'Europe n'en avaient été les
témoins, et l'on ne pouvait y mettre trop de grandeur
et de magnificence, tout en y apportant la plus sévère
économie. Toutes les bouches retentissaient de la
beauté du sacre du roi d'Angleterre, et la France ne
devait avoir rien à envier à ses voisins. Je fus parfaite-
ment bien secondé par deux architectes habiles, chargés
de ces travaux, comme par un des administrateurs
placés sous mes ordres. Le résultat fut tel, que les
Anglais eux-mêmes convinrent que rien au monde ne
pouvait être plus beau, et que ceux qui avaient suivi
les événements de près s'étonnaient de voir tant de
grandeur et tant de calme après les troubles que, peu
d'années auparavant, les uns prévoyaient avec une sorte
y?
ItKSUMÉ RÉTROSPECTU'. 125
d'effroi, les autres avec une satisfaction criminelle. A
cette époque malheureuse, une révolution eût été toute
de sang, et le meurtre du malheureux duc de Berry
en avait été l'avant-coureur et comme le signal. Tout
cependant avait changé de face, le roi me témoigna sa
satisfaction de la manière la plus aimable; mais mon
nom ne parut sur la liste d'aucune faveur, et je vis
dans le même moment M. Deeazes duc, cordon bleu, et
moi dans l'oubli Il m'était facile de deviner la
main qui avait pris le soin de m'effaeer; Dieu me
préserve jamais d'accuser le cœur de mon roi, il me
traitait d'ailleurs alors avec infiniment de bonté; un
officier de la maison m'apporta un diamant monté en
épingle de la part, disait-il, du roi. Humilié d'un
pareil souvenir, je le refusai, en l'assurant que c'était
sûrement une méprise du premier gentilhomme, et
peu de jours après ce dernier m'envoya par les ordres
de Sa Majesté une boîte d'or avec son portrait entouré
de diamants; je regrettai les diamants, mais cette
marque de bonté me fut précieuse.
«M. de Villèlc, se laissant forcer la mainparquelques
préjugés anciens, avait décidé, ou plutôt, il avait laissé
décider qu'il n*y aurait su festin royal aucune députa-
tion de la Chambre des pairs ni de celle des députés.
C'était de sa part une concession coupable; c'était bien
réellement placer le roi en dehors de la nation. Cette
idée m'affligea par ses conséquences, et j'en parlai
très fortement. L'esprit du roi était trop juste pour
n'être pas frappé par de telles vérités; l'embarras était
de revenir sur un parti pris. Le roi donna ses ordres,
et M. de Yillèle fut bien aise que Sa Majesté lui forçât
la main sur une chose dont il sentait toute l'impor-
f
y
A
■■
121 MES MÉMOIRES,
lance; il avait craint de mettre contre lui certaines
personnes de la cour dont il ménageait l'influence. Ce
qui me fit supporter plus facilement l'oubli dans le-
quel on semblait laisser mes services, fut de voir que
les vôtres du moins, madame, ne furent pas oubliés.
« Le roi, à son avènement au trône, après avoir
acquis les preuves irrécusables d'un désintéressement
qu'on eut peine à croire, tant il fut grand, vous pria
d'accepter une pension viagère de cinquante mille
francs, et, par respect pour la mémoire de Louis XVIII,
il voulut assurer l'entretien de Saint-Ouen. Voulant
aussi reconnaître vos services et honorer en vous
l'amie de Louis XVIII , il vous donna vos entrées dans
la salle du trône. Quelle défense ne vous a-t-il pas
fallu faire auprès de Louis XVIII pour ne pas y entrer
plus tôt, avec le titre de duchesse, titre que le feu roi
voulait vous faire accepter à tout prix en l'attachant à
Saint-Ouen; et aussi pour ne pas recevoir, comme dot
du mariage de votre fille, le titre de grand écuyer
pour votre gendre ! Toute la famille royale avait connu
vos services; elle partageait la reconnaissance du roi.
Madame a l'âme trop généreuse pour ne pas apprécier
un pareil dévouement.
« Peu de mois après son avènement au trône, le roi
était venu au Musée pour y distribuer des croix à
l'occasion de l'exposition. Je l'avais reçu à l'entrée, en
lui adressant un court discours, suivant l'usage. Le
roi avait eu un grand succès dans celte visite, et il
avait gagné tous les cœurs par sa grâce et par sa bonté.
Il régnait une assez grande division parmi les artistes
lors de ma nomination ; il en était de même des gens
de lettres, et même des comédiens. Convaincu que tous
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 125
ces genres d'illustration contribuent plus que tout à la
gloire d'un règne, je ne m'étais occupé que de leurs
talents, espérant confondre toutes les opinions dans
un seul et même intérêt, et entourer le trône de
toutes ces distinctions qui font passer à la postérité
le nom du roi qui y est assis.
« Le roi avait paru satisfait de mes efforts.
« Cependant peu de mois suffirent pour voir s'éva-
nouir successivement tout le bien du dernier règne,
comme toutes les espérances que le nouveau avait fait
concevoir, et, par une fatalité inouïe, tout avait
semblé ebangé depuis la mort de Louis XVIII. C'était
pourtant les mêmes hommes, et jamais prince ne fut
plus occupé du bien de ses sujets que Charles X; ja-
mais roi ne fut plus digne de l'amour de ses peuples !
Mais Louis XVIII disait à son premier ministre a Yil-
« lèle, il faudra faire cela ; » Charles X lui dit avec un
abandon que n'avait pas le feu roi : « Villèle, que fe-
« rons-nous? » Tout est là, et M. de Villèle, admirable
quand il exécute et qu'il obéit, n'a rien de ce qui faut
pour mener seul un royaume. Il sent que les choses vont
mal, et il en rejette en grande partie, et bien injuste-
ment, toute la faute sur l'esprit et le caractère du roi.
« L'esprit que j'avais remarqué dans les déparle-
ments pendant le voyage que je fis m'avait alarmé.
J'étais étonné de trouver, d'un côté, une indépendance
effrayante; de l'autre, une absence totale de toute ac-
tion de la part du gouvernement. Les préfets savaient
à peine qu'il existât un ministère de l'intérieur, et ce
ministère, si important par ses relations comme par
ses attributions, n'exerçait aucune influence; il se
bornait à arrêler sans cesse, par des vues étroites, un
■
r
m
126 ' MES MÉMOMtES.
élan qui eût pu produire les plus heureux résultats.
Les intérêts généraux et particuliers, également en
souffrance, excitaient partout des murmures; les
peuples s'habituent facilement à ne plus obéir, et la
soumission la plus simple leur paraît plus tard un
joug injuste qu'on leur impose. Les autorités locales
s'érigent en pouvoir absolu, sans craindre une sur-
veillance qui les maintiendrait dans la ligne de leurs
devoirs. Il n'y a plus d'ensemble; les autorités locales
cessent de demander des instructions qu'on ne leur
donne pas, étoiles finissent par craindre des réponses
qui, même lorsqu'elles viennent, n'arrivant jamais
qu'après des mois entiers, sont presque toujours hors
de propos.
« Sans doute, grâce à quelques années de paix
et à l'activité française, l'industrie prenait un grand
accroissement; mais c'était aux dépens du pouvoir,
qui, au lieu d'encourager le commerce, l'agriculture
et tout ce qui est grand, utile; au lieu de se mettre
à la tête de tout, se laisse conduire par un torrent
qui l'entraîne. Le pays puise en lui-même une force
vitale qui augmente ses prétentions comme ses ri-
chesses; mais les peuples, au lieu de les recevoir
comme un bienfait du pouvoir, s'habituent à ne lui
savoir gré de rien, à lui tout disputer, et ils finissent
par perdre tout amour pour le prince, dont ils ne re-
connaissent plus la main bienfaisante. On sait tous les
efforts qui avaient été faits sous le feu roi pour remé-
dier à des inconvénients que le nouveau règne ne fit
que développer, et auxquels la sagesse et la volonté de
Louis XVIII eussent bien certainement remédié d'une
manière définitive.
r J2
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 127
« Je voyais, d'un côté, une centralisation avanta-.
<^euse, lorsqu'elle n'est pas poussée à l'excès; et, de
l'autre, une paresse impardonnable de la part des au-
torités, qui en fait ressortir tous les inconvénients.
L'esprit du militaire commençait à devenir moins
bon ; tout ce qui arrivait de l'autorité était tellement
marqué au coin du caprice, que d'avance on n'avait
qu'une pensée : celle de s'y soustraire. Dangereuse ha-
bitude, pour le militaire surtout, chez lequel l'obéis-
sance la plus absolue est le premier de tous les devoirs.
Là licence de la presse, poussée à son comble, portait
dans toutes les classes le ravage le plus effrayant. Rien
n'égalait ses excès; toute vérité lui paraissait un jeu,
tout principe une chimère, toute réputation justement
acquise un fantôme qu'elle avait à combattre. Cette li-
cence nuit à tout ce qui est juste; elle dénature tout
ce qui est bon; elle sème la division dans le sein des
familles; elle caresse la jeunesse pour la séduire,
l'âge mûr pour le tromper, la vieillesse pour l'entraî-
ner. A force de corruption, elle espère s'emparer de
l'avenir, et, si elle ne peut médire, elle calomnie sans
honte.
« En présence d'un mal aussi réel, le gouverne-
ment restait inaclif, sans songer que les générations
présentes, comme celles qui s'élèvent, lui reproche-
raient un jour sa faiblesse et sa coupable imprévoyance.
Plus le roi pensait ne devoir faire qu'un avec son gou-
vernement, et plus je m'affligeais de lui voir partager
une pareille responsabilité. M. de Villèle était peu
aimé, et l'on ne pouvait voir sans une profonde
douleur ce roi plein de grâce et de bonté (après
avoir été adoré quand il monta sur lé trône) perdre
■
s
■'
I
1
128 MES MÉMOIRES,
de jour en jour l'amour de ses peuples. Le mécon-
tentement était général, et l'incertitude régnait dans
tous les esprits; chacun voyait au gré de ses caprices
ou de ses intérêts. Le gouvernement se déconsidérait
tous les jours davantage, par l'absence de tout sys-
tème; le ministre, n'ayant aucun plan, semblait ne
pas savoir ni où il allait, ni où il entraînait la monar-
chie. Presque toujours entraîné lui-même, il ne con-
duisait à sa suite que quelques flatteurs qui veulent
des places, ou quelques ambitieux qui espèrent les
obtenir de la faiblesse même du pouvoir. Le danger
paraissait d'autant plus réel, qu'il devait devenir tous
les jours plus difficile de gouverner, et que le mal se
préparait avec une sorte de lenteur et de réflexion ; ce
n'était pas un de ces torrents qui entraînent et brisent
tout sur leur passage, mais une de ces sources malfai-
santes qui minent insensiblement le terrain sur lequel
on craint de marcher avec sécurité.
« L'esprit que j'avais remarqué dans les provinces se
faisait sentir bien plus encore dans la capitale, où
toutes les passions semblent réunies pour se dévorer.
Les personnes les plus graves, celles mêmes qui en-
touraient les ministres, s'effrayaient de la situation
dans laquelle le gouvernement s'obstinait à rester, et
de celle surtout dans laquelle il plaçait le pouvoir
royal. Au milieu de tous ces désordres, l'hypocrisie
était poussée à un point honteux, effrayant; et la piété
si franche de nos princes aurait dû la repousser. Le
vice se fait des pratiques religieuses un moyen de par-
venir, et l'ambition se cache sous le manteau de la
vertu.
«Avant la Restauration, il existait une association
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. | oy
d'autant plus sacrée, que son seul intérêt comme sa
seule récompense était sa fidélité : rester fidèle à son
Dieu comme à son roi, tel était le serment exigé. Il
s'était aussi formé une association purement chari-
table et religieuse, que l'on a appelée congrégation;
trop souvent elle se confond avec une association
toute politique que l'intérêt de ceux qui gouvernent
et qui vont y chercher un appui au moment des
Chambres, et aussi l'ambition de quelques hommes,
ont conservée avec soin. Le motif en fut d'abord par,
et cette dernière association parut la suite de la pre-
mière; mais bientôt l'ambition devint son pivot comme
son mobile. La religion parut un appui, et beaucoup
en prirent les dehors. Celte association devint impé-
rieuse, exigeante, et tout ce qui n'en faisait pas partie
fut réprouvé. Il ne suffisait plus de bien servir le
roi, d'en faire même plus, souvent, pour la religion
et la morale, et avec un sentiment de foi plus vrai que
ceux qui l'affichent : membre de l'association, vous
êtes soutenu, vertueux ou vicieux; hors de son sein,
vous êtes réprouvé, combattu, repoussé, quelque bien
que vous fassiez; et, incapable d'occuper aucune place,
il faut chercher à vous faire perdre même celle que
vous avez.
« Je suis trop indépendant, je l'avoue, pour porter
jamais un pareil joug, et je gémis au fond de mon
âme de tout ce qui résultera de fâcheux pour la reli-
gion, qu'on accuse si à tort, et pour mon pays, qui
en sera la victime. Les femmes sont associées comme
les hommes, et leur ardeur égale la vivacité de leur
esprit.
« Le sujet, chrétien meurt pour son Dieu comme
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150
MES MÉMOIliES.
pour son roi, mais il ne sera jamais hypocrite du
bien pas plus qu'il ne voudra l'être du mal; il ne choi-
sira jamais avec soin l'heure à laquelle tous les fidè-
les sont assemblés pour aller offrir ses prières à la Di-
vinité, qu'il a toujours invoquée avant de rien entre-
prendre.
« Personne plus que moi ne respecte les vérités de
la religion et le clergé, véritable intermédiaire entre
le ciel et la terre; mais je suis convaincu que c'est une
faute et un tort que l'on fait à lui et à la religion, de
vouloir l'amener sur le terrain de la politique. Telle
est ma façon de penser, telle est ma foi, et je mets la
charité au-dessus de bien des vertus. Cette pente vers
une religion toute de calcul pousse les peuples, qui
voient sans juger, vers une tendance tout irréligieuse,
et ils confondent bientôt la religion avec les hommes
qui en font abus. Yoilà le mal que je déplore, car
sans religion il n'est de sûreté, et même d'existence
possible ni pour les trônes ni pour les peuples; et,
confondant dans son délire l'hypocrisie avec la vertu,
le peuple calomnie ce qui est la vérité, tandis qu'il
devrait tout au plus poursuivre le mensonge. L'homme
d'honneur, mais faible, craint presque d'être ver-
tueux, ou du moins il s'éloigne des pratiques de la
religion, dans la crainle dépasser pour un hypocrite.
Voilà cependant les résultats d'un mal qui va toujours
croissant. Le remède est, comme dans toute chose,
dans la justice, et le caractère du prince; et avant tout
dans une grande connaissance des hommes. Il faut
cependant se garder de confondre ensemble tous ceux
qui font partie de cette association; il est parmi elle
les êtres les plus vertueux, dont les uns sont aveu-
w
KÉSUJ1É UETROSPECTll-'. 131
glés, et dont les autres déplorent les abus que je
viens de signaler.
« Mes relations avec M. de Villèle avaient été depuis
sept ans fort intimes; pendant cinq années environ
nous nous étions vus tous les jours au moins une fois,
et nous avions discuté ensemble les plus grands inté-
rêts. La franchise avec laquelle je lui parlais, diminua
peu à peu sa confiance. 11 redoute toujours ce qui
contrarie ses idées, et il craignait surtout que je m'ou-
vrisse à d'autres qu'à lui, connaissant mon dévoue-
ment pour le roi. Extérieurement, cependant, rien
n'était changé; mais je m'apercevais d'un travail au-
près du roi, dont peut-être Sa Majesté ne se doutait
pas elle-même. À mesure que k confiance du roi dans
M. de Villèle devenait plus absolue, et qu'il se croyait
plus sûr de dominer son esprit, il me ménageait
moins que sous le dernier règne; et quoique je le
visse encore assez habituellement, je le voyais moins
qu'autrefois. Revenu à Paris, je passai trois mois à
bien connaître la position, et je pris tous les moyens
que la raison pouvait conseiller, pour m'assurer que je
ne me trompais pas. Personne n'osait parler au roi,
dans la crainte de lui déplaire; on avait renoncé à cau-
ser avec le minisire, qui n'écoutait qui que ce fût, et
témoignait une mauvaise humeur visible à ceux qui
essayaient de lui laire des représentations ; je me déci-
dai enfin à avoir avec lui une conversation à fond sur
la situation des choses.
«M. de Villèle voulut faire croire que j'avais été in-
fluencé; mais mon caractère d'indépendance répond
suffisamment à une pareille supposition. Je n'avais
qu'un sentiment dans l'àme, c'était celui de servir
■Ml, ,
':*■
132 MES MÉMOIRES.
mon roi; tout me faisait un devoir d'avertir M. de
Villèle : soupçonneux, jaloux, peu confiant, il par-
donne rarement, et il sait atlendre le moment d'éloi-
gner plus aisément celui qu'il redoute; j'arrivai chez
Fui un vendredi; il lisait les journaux, qui lui disaient
plus de sottises encore qu'à l'ordinaire (chose à la-
quelle il était très-sensible sans l'avouer). Ses disposi-
tions durent s'en ressentir. Peut-être aurais-je mieux
fait de remettre ma conversation à un autre jour;
mais mon parti était pris, et je me sentis entraîné
comme malgré moi. « Eli bien! mon ami, lui dis-je
« après avoir échangé quelques paroles insignifiantes,
« je trouve que les choses s'aggravent de plus en plus,
« et que l'esprit s'égare d'une manière effrayante; le
a roi n'est plus aimé, le pouvoir n'est pas respecté, et
« il recule au lieu d'avancer, tandis que ceux qui tra-
« vaillent à le perdre, font tous les jours des progrès
« rapides. L'autorité n'est nulle part sur la défensive,
« et elle ne fait rien pour réprimer l'audace de ses
« ennemis; on reste sans lois proteclrices, sans insli-
« tutions pour fonder la monarchie, sans aristocratie
« pour la défendre; on ne sent nulle part la main du
« gouvernement, et l'absence de toute volonté jette de
« l'incertitude dans tous les esprits; la monarchie, en
a un mot, reste désarmée en présence de ceux qui
« l'attaquent de toutes parts; je vous parle comme un
« homme dont vous connaissez le dévouement pour
« vous et pour son roi; et à qui ses habitudes et ses
« relations donnent le droit de vous parler avec cette
« franchise, et lui en font un devoir. — Je ne vois
« rien de tout cela, dit M. de Villèle, et c'est votre
« imagination qui vous fait entrevoir tous ces fantô-
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 155
a mes . _ Certainement, lui répondis-jc, il y a ici
« un de nous deux qui trompe l'autre, et certaine-
« ment ce n'est pas moi. — Eh bien! c'est possi-
a ble, dit alors M. de Villèle avec un air et un ton que
« je ne lui avais jamais vus; le mal existe, mais ce sont
« ceux qui ont eu la faiblesse de conserver la moindre
« relation avec les ennemis de leur roi, avec ces misé-
« râbles journalistes, qui en sont l'unique cause. »
« Convaincu que si la licence de la presse por-
tait avec elle un horrible danger, il n'était pas moins
difficile d'y apporter un remède dans la situation ac-
tuelle, je croyais indispensable de conserver quel-
ques intelligences avec les feuilles royalistes, de ma-
nière à faire cesser cette opposition qui vient de tous
côtés frapper le gouvernement. Ce sont aujourd'hui
les deux oppositions réunies qui compliquent la po-
sition; il était important de réunir autour du trône,
dans des circonstances données, une force qui put im-
poser; c'était d'ailleurs plus par mes amis que par
moi-même que je m'étais ménagé ces ressources; et
j'y avais mis la mesure que ma position, soit vis-à-vis
du roi, soit vis-à-vis de M. de Villèle, pouvait exiger.
M. de Villèle aurait eu d'autant moins de droit à me
reprocher ces relations indirectes, que son existence
ministérielle y avait toujours été ménagée comme
une condition première. Cette phrase paraissait m'être
trop directement adressée pour qu'il me fût possible
de la passer sous silence : « Vous oubliez sans doute,
« monsieur de Villèle, à qui vous parlez, répondis-je;
« c'est à un homme d'honneur, qui est venu remplir
« un devoir sacré, mais qui ne souffrira jamais que
« personne lui parle autrement qu'il ne le doit : veuil-
■
I
■
■
134 MES MÉMOIRES.
« lez ou répéter votre phrase , ou la rétracter. —
« Ce n'est pas de vous que je veux parler, répondit
« M. de Villèle; je n'ai jamais dit de personnalités à
« personne, et je ne commencerai pas par vous. —
« Reprenons donc notre conversation, lui dis-je; vous
« avouez maintenant que le mal existe, eh bien ! quelle
« que soit sa cause, quel remède y apportez-vous? »
« Cette conversation durait depuis longtemps, et
après une heure de discussion M. de Villèle conclut en
disant qu'il ne pouvait ou ne voulait rien faire. Je res-
tai confondu. « Mais, monsieur de Villèle, lui dis-je,
« quelle est la position d'un ministre qui possède toute
« la confiance de son roi, entre les mains de qui les
« rênes du gouvernement sont remises; et qui, en
« avouant que le mal existe, déclare qu'il ne veut y
« apporter aucun remède? // ne lui reste, plus qu'un
« parti à prendre : c'est celui de se retirer; et certes,
« dans la position actuelle, ce serait nn malheur de
« plus. »
« M. de Villèle, hors de lui, ou voulant le paraître,
me dit avec précipitation : « Monsieur de la Roche-
« foucauld, c'est vous qui me conseillez une pareille
« lâcheté? — Ce mot sonne mal à mes oreilles, mon-
« sieur de Villèle, lui répondis-je; et je ne vous con-
« seillerai jamais ce que je ne ferais pas moi-même; je
« ne suis pas venu pour vous engager à donner votre
« démission ; mais bien pour vous conjurer de rendre
« au roi l'amour de ses peuples, à la monarchie sa
« splendeur, et au gouvernement sa force; je suis venu
« pour vous supplier de sorlir de votre inaction, et de
« ne point renverser un ouvrage édifié au milieu de
« tant de difficultés. — Au reste, monsieur de la Ro-
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 155
« chefoucauld, me dit M. de Villèle (en m'interrom-
« pant brusquement), nous ne pouvons plus nous en-
« tendre : vous ne pensez plus comme moi, je ne
« pense plus comme vous; tout est rompu entre nous.
« C'est vous qui l'avez dit, monsieur de Villèle;
« mais j'adjure la France pour décider entre vous et
« moi ; et afin de vous prouver que ma tète est plus
« calme encore que la vôtre, j'ajouterai que nos re-
« lations comme particuliers sont trop anciennes et
« qu'elles ont été trop intimes pour qu'à ce dernier
« litre vous ne me retrouviez pas dans toutes les circon-
« stances; je désire que cela ne soit pas nécessaire. » A
toutes les époques M. de Villèle s'était servi de ma pré-
tendue vivacité pour me nuire; j'aurais pu lui deman-
der quelques preuves à l'appui ; et il m'eût été facile de
le convaincre que ni mon pays ni lui n'étaient en droit
de me reprocher ma fermeté, ma prévoyance et ma
persévérance. Je me retirai, et plus tard j'écrivis un
mol à madame de Villèle 1 , qui, en lui témoignant
mon juste mécontentement, lui prouvait l'intention
où j'étais de rester conséquent à ce que je venais de
dire.
H
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«*SJ
a Madame,
« Dix fois depuis deux jours, madame la comtesse,
« j'ai pris la plume pour avoir l'honneur de vous
« écrire : je m'y décide enfin. Je ne vous parlerai pas
1 Madame de VilIMo était une personne pleine de sens et qui adorait
son mari. Ils avaient deux enfants : une Jille parfaitement aimable, ma-
riée depuis au comte de Neuville, aussi dévoué que distingué; et un fils
dénué do toute ambition, 1 omme d'esprit, de tact, de raison, cl de plus
fort capable.
150
MES MEMOIRES.
IL
« des rapports qui ont existé, depuis six ans surtout,
« entre M. de Villèle et moi; le monde est là, ma-
« dame, pour les juger; et moi, mon rôle est celui du
's. silence. Plus que tout autre vous avez été à même
« de juger, et de voir que les circonstances les plus
« difficiles et même les plus pénibles n'ébranlaient
« en rien mon dévouement. J'ai voulu, madame,
« remplir le devoir d'un ami, d'un Français, comme
« celui d'un sujet fidèle. J'ai cru que les affaires pu-
« bliques prenaient malheureusement une tournure
« assez grave pour que je dusse en parler d'une ma-
« nière sérieuse à M. de Villèle. La manière dont j'ai
« été reçu a eu, je l'avoue, tout lieu de m'étonner;
« mais je n'ajoute aucune réflexion, et ce n'est pas à
« vous, madame la comtesse, à qui je les adresserais.
« M. de Villèle m'a déclaré qu'il ne voyait pas comme
« moi, que je ne voyais pas comme lui, et que nous
a ne pouvions plus nous entendre, qu'ainsi, etc
« Oui, madame, nos relations politiques sont finies.
« Dieu veuille me donner tort, et ne pas justifier mes
« tristes pressentiments! j'y souscris du fond du cœur.
« La seule chose que j'aie voulu vous mander, madame
« la comtesse, c'est que, comme particulier, jamais
« rien ne me décidera à rompre avec une famille avec
« laquelle j'ai eu depuis tant d'années des relations
« si intimes. Veuillez agréer l'expression de mes sen-
« timenls les plus distingués, comme celle de mon
« sincère dévouement. »
« Elle ne répondit pas, et ce fut ce dernier procédé
qui rendit la brouille complète.
« M. de Villèle ne connaît pas les hommes, et il les
place tous à peu près dans la même catégorie; il
lîÉSCSl RÉTROSPECTIF. 157
traite mal celui qui lui dit la vérité; et un intrigant,
par des compliments, prend facilement sur son esprit
un empire passager. S'il avait fait jamais une exception
à cette opinion qu'il a de ses semblables, c'eût été en
ma faveur (il le dit lui-même encore) . Mais la jalousie
d'un côté, et de l'autre son entourage, détruisirent peu
à peu ses bonnes dispositions : il pensa que je devais lui
en vouloir de son ingratitude, et il ne put jamais se
la pardonner à lui-même.
«J'avais senti trop tard le parti que M. deVillèle tire-
rait d'une phrase qui arrivait simplement à la suite de
notre conversation, mais qui, prise isolément, pouvait
recevoir une tout autre interprétation. Depuis l'avé-
nement de Charles X, il m'avait été facile de recon-
naître le soin constant qu'avait pris M. de Villèle de
cherchera m'éloigner, ou à me nuire dans l'esprit du
roi; peut-être avait-il craint, en reconnaissant publi-
quement les services que j'avais pu rendre, de porter
quelque atteinte à sa gloire, et à un pouvoir qu'il ne
tenait pas de lui-même, mais qu'il voulait pour lui
seul ! Colonel depuis onze ans, fait ministre d'État par
Louis XVIII , et tenant de sa bouche qu'il venait de re-
mettre cette a [faire à mon ami pour la terminer, elle
ne l'était pas encore, malgré toutes les protestations
de ce dernier. Peut-être M. de Villèle crut-il le mo-
ment propice, espérant, en m'éloignant, fermer à
tout autre qu'à lui les avenues du trône; et, entière-
ment maître du terrain, y parler seul, en écartant le
langage de la fidélité la plus éprouvée, et celui de la
vérité. Du reste, il faisait là contre moi ce qu'il avait
essayé quelques instants contre vous, madame, auprès
de Louis XVIII. Il est vrai que, forcé presque aussitôt
II
1
138 MBS MÉMOIRES.
d'y renoncer, il ne parla plus de vous que pour pein-
dre sans cesse son admiration et son dévouement.
Pourquoi fut-il, hélas! plus heureux auprès de Char-
les X? M. de Villèle était entouré de flatteurs et de
quelques personnes de sa famille qui, jalouses de
l'influence qu'on m'avait vu prendre sur son esprit
pendant un temps, cherchèrent constamment à l'ai-
grir contre moi . Je lui étais sincèrement attaché. Aussi
me fut-il excessivement pénible de ne plus croire à son
affection.
« M. de Villèle avait l'esprit de l'organisation; et,
en fait de finances, il méritait d'être rangé à côté des
Sully, des Colbert et des Louvois. Il lui manquait le
caractère et les sentiments élevés qui constituent le
véritable homme d'État. Il voyait les choses en rac-
courci, et pas assez en grand. Son esprit était d'une
excessive justesse. Il pensait, mais il n'agissait que
quand il s'y voyait forcé. 11 était impossible d'être
meilleur père et plus excellent mari.
«Pendant notre conversation, M. de Villèle avait plu-
sieurs fois parlé assez haut; je lui avais répondu sur
le même ton, ;ét il est plus que probable que l'huis-
sier nous avait entendus. J'avais aussi, en entrant
chez M. de Villèle, une canne que j'oubliai en sortant;
L'huissier m'en fit apercevoir. « Au diable ma canne!
« lui répondis-je vivement (encore tout ému de ce qui
«venait de se passer), vous me la renverrez si vous
« le voulez. »
« Trois heures après cette conversation avecM.de Vil-
lèle, on savait déjà que nous avions eu une explication
fort vive, sans en connaître les détails. Je craignais, je
l'avoue, les interprétations qu'on pourrait lui donner,
139
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF.
et je ne doutai pas que M. de Villèle ne se mit promp-
tement en mesure contre moi. Je ne fus pas fâché non
plus que l'on vît que si j'avais montré un dévouement
absolu à M. de Villèle, tant qu'il faisait le bien de son
pays, j'avais eu le courage de lui dire la vérité, au
faite de la puissance, alors qu'il tolérait le mal, et au
risque de tout ce qui pouvait m'en arriver personnelle-
ment. Il m'avait fallu beaucoup de courage pour rester
constamment aussi lié avec lui; on avait quelquefois
attribué cette assiduité à une ambition personnelle,
bien loin de mon cœur. Si je l'avais eue, certes je
l'aurais autrement satisfaite, mais j'étais bien aise
qu'on en eût une preuve de plus.
« Persuadé que les choses n'en resteraient pas là de
la part de M. de Villèle, je confiai celle conversation
à quelques personnes, afin qu'il ne fût pas possible de
la dénaturer plus tard, si une fois elle devenait pu-
blique. Il était dix heures lorsque je quillai M. de Vil-
lèle, et à deux heures je devais travailler avec le roi.
Habitué à lui parler toujours avec une extrême con-
fiance, je n'hésitai pas à tout raconter à Sa Majesté,
n'ayant eu qu'un but : c'était de la servir; très-certai-
nement le roi n'en savait encore rien. Sa Majesté me
reprocha d'avoir agi avant de l'avoir consultée; mais
cette première entrevue ne dut me laisser aucune
crainte.
« L'ascendant que M. de Villèle avait obtenu sur le
roi était absolu ; il ne m'est pas bien prouvé que ce fut
d'entraînement, mais c'était au moins de calcul. Ce
qui me prouva l'adresse (pour ne pas dire plus) que
M. de Villèle avait mise dans cette affaire, c'est que,
quelques mois après, le roi me dit : « Monsieur de la
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I
El
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HO MES MÉMOIRES.
a Rochefoucauld, si je n'avais pas pensé que vous eus-
« siez eu tort, jamais je ne vous l'eusse donné, même
« contre M. de Villèle. — Sire, lui répondis-je, il
« me suffira donc de faire connaître au roi la vérité :
« un jour sa conscience sera éclairée. » J'ai su depuis
d'une manière positive (sa belle-sœur le confia à une
de ses amies) que M. de Villèle avait été trouver le
roi, et que, sans raconter les choses telles qu'elles
s'étaient passées, il avait dit à Sa Majesté : « Sire, je
« viens demander au roi si c'est par ses ordres que le
« vicomte de la Rochefoucauld est venu me demander
« ma démission; trop heureux de la lui offrir! » etc.
On voit combien ce moyen était perfide, et il est facile
de deviner la fin de la conversation. J'avais* travaillé
avec le roi un vendredi, j'y retournai le mardi d'après,
et il me fut facile de juger en entrant à quel point les
dispositions du roi étaient différentes. Jamais je n'avais
vu à Sa Majesté une figure plus courroucée; il ne
m'était pas difficile de deviner à qui je la devais! La
vivacité du roi alla au delà de ce qu'il est possible de
dire. Il se promenait dans sa chambre en me parlant;
et moi, debout contre le mur, muet, immobile, un
genou appuyé sur une chaise, la main sur mon porte-
feuille, je demeurais crtllé contre la muraille. Il me fut
impossible d'abord de supporter froidement la colère
et surtout les reproches si peu fondés du prince à l'af-
fection duquel je croyais avoir des droits si sacrés ;
mais bientôt la fierlé naturelle de mon caractère reprit
le dessus et il me devint possible de parler.
« Le roi parut un instant vouloir me raccommoder
avec M. de Villèle; je crus du moins que telle était l'in-
tention de Sa Majesté, en espérant y trouver un reste
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 141
d'affection; mais, dans mon opinion, ce raccommode-
ment ne pouvait se faire alors qu'aux dépens de son
service et de mon caractère. « Sire, répondis-je, je ne
« me suis pas brouillé avec M. de Villèle; c'est lui qui
« s'est brouillé avec moi, parce qu'il ne peut supporter
« le langage de la vérité. Je sais très-bien que je pou-
« vais parler au roi des affaires publiques, et des
a craintes fondées qu'inspire la marche suivie par son
« ministère, en continuant à faire des caresses à M. de
« Villèle; mais ce rôle eût été indigne d'un homme
« d'honneur. J'ai cru les circonstances devenues assez
« graves pour qu'il fût temps d'y remédier; j'ai vu
« avec regret que M. de Villèle, qui pouvait faire beau-
« coup de bien, ne faisait plus que du mal; et, comme
a Français, et comme sujet fidèle du roi, et comme
« ami de M. de Villèle, j'ai cru que je devais l'avertir
« du danger. Sire, je n'en veux point à l'homme; qu'il
« serve mon roi comme il mérite de l'être, qu'il fasse
« respecter son autorité, chérir son pouvoir, et je
« serai pour lui ce que j'ai toujours été. Il y a long-
ce temps que je connais les qualités et les défauts de
« M. de Villèle, et je lui rends aujourd'hui la même
« justice qu'autrefois. » Le sang-froid avec lequel je
parlais paraissait étonner le roi; mais les mots les plus
pénibles me furent adressés pour toute réponse, et à
la fin, poussé par une injustice qui me déchirait :
a Sire, lui dis-je, après avoir perdu votre confiance,
« je ne puis ni ne dois plus vous servir; je ne le dois
<•< ni pour vous ni pour moi, je mets à vos pieds ma
« démission de toutes mes places, et je quille pour
« jamais une cour où les sentiments les plus vrais sont
« ainsi méconnus. — M. de la Rochefoucauld, me dit
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V.
U2 MES MÉMOIRES.
« le roi, je dois vous dire que voire démission peut
« dans ce moment faire beaucoup de mal, et je ne la
« reçois pas. — Votre Majesté m'impose par ces paroles
« le plus grand de tous les sacrifices, dis-je après un
« moment de silence, mais rien n'est au-dessus de
« mon dévouement, et je me résigne. Un jour 1 Votre
« Majesté regrettera d'avoir jugé aussi sévèrement celui
« qui n'a jamais mesuré l'étendue de ses sacrifices, et
« elle verra clairement qui l'a trompée ! Dieu veuille
« qu'il soit encore temps de remédier au mal qui sera
« fait jusqu'alors! » Je me relirai en silence avec un
excès de douleur que comprendront ceux qui ont été
dévoués avec passion.
« Je gardai longtemps le plus absolu silence sur celte
conversation par affection pour mon roi. La douleur
que je ressentais m'irrita d'abord fortement contre
celui qui m'enlevait la confiance du prince, seul bien
que j'aie jamais désiré, et reçu de lui. On me fit sentir
que toute démarche personnelle à M. de Villèle lui
donnerait raison, et que la modération la plus absolue
pourrait seule un jour me faire rendre justice. Je me
dis d'ailleurs, en mettant à leur valeur les hommes et
les choses, que ni les uns ni les autres ne valaient, au
fait, la peine de causer des émotions aussi vives ; mais
j'éloignai toutes les relations politiques qui auraient
pu causer quelque ombrage au roi, afin qu'on ne pût
pas me reprocher la moindre démarche ni la moindre
liaison opposées à ses volontés. Je voulais le forcer à
reconnaître du moins la pureté de mes intentions.
J'avais osé dire la vérité à son minisire, et à lui-même
1 Ce joui- ne larda pas à arriver.
1
HKSUMÉ RÉ TItO S Ci; Ci II'. 145
sur la situation présente des affaires, o( j'avais tout
bravé pour l'éclairer jusqu'à la crainte de lui déplaire.
Non, jamais ni le roi ni personne ne pourront avoir
une jusle idée de ce que j'ai souffert pour son service,
et pour le salut de mon pays; il faut, pour l'apprécier,
se reporter à l'état où était la France il y a huit ans,
et à la désunion si effrayante et si menaçante de la fa-
mille royale. Vous seule, madame, avez pu connaître
mon dévouement et mes soins de tout genre. Quille à
ne jamais recouvrer les bontés du roi, el voulant avant
tout le servir, je pris encore des moyens pour faire
parvenir la vérité jusqu'à lui ; je lui écrivis assez sou-
vent, non certes pour me justifier, mais pour le servir.
Chacun gardait le silence. On lit un peu plus la cour
à M. de Villèle qu'on déchirait ensuite; image véritable
de la cour! Tout le monde sans exception me sut gré de
mon courage, el l'opinion publique m'offrit quelques
dédommagements. Plusieurs personnes qui s'élaient
éloignées parce que je n'avais pu m'expliquer avec
elles me tirent des avances auxquelles je fus sensible.
Une immensité de cartes furent mises à ma porte;
enfin, il semblait que chacun s'empressât de m'offrir
des consolations. Ma santé se ressentit bientôt de la
tranquillité de mon esprit, et le repos me la rendit.
J'allai d'abord assez rarement à la cour, la présence
du roi m'étant extrêmement pénible. On fil cent contes
sur ma conversation avec M. de Villèle; et ses amis,
ou plutôt ses flatteurs cherchèrent à la dénaturer en
lui donnant mille interprétations différentes, mais ce
fut en vain qu'ils le tentèrent... Je me bornai, quand
on m'en parla, à rétablir les faits, et l'on me crûl. Je
m'occupais uniquement de mon ministère, et j'eus la
,.,-.«<
£9
■i-hri
Ili MES MÉMOIRES.
satisfaction de voir couronner mes efforts des plus heu-
reux succès. Je préparai un long rapport pour rendre
compte un jour au roi de tous mes actes administratifs,
incertain du moment où je le remettrais.
« Depuis longtemps je m'occupais de travaux agri-
coles et d'entreprises importantes pour le pays; j'avais
accepté d'être membre de plusieurs sociétés savantes
ou agricoles, croyant qu'il était important que les
serviteurs du roi prissent tous les moyens de conserver
une influence nécessaire pour le servir; et qu'on ne la
laissât pas tout entière aux gens à argent. Vous aussi,
madame, avec une âme active et forte, ne vous occu-
pant plus de politique et vous reposant d'un passé si
agile, vous étiez devenue, en France, créatrice d'une
nouvelle branche d'industrie; au moyen de béliers
venus d'Abyssinie, vous aviez créé une nouvelle race
de moutons, et vous aviez obtenu de tels résultats, que
vous conceviez l'espoir fondé d'enlever à l'Angleterre
une branche de son commerce. La manufacture de la
Savonnerie avait été réunie à celle des Gobelins sur
ma proposition ; et le roi venait d'accorder le local oc-
cupé par la première à une nouvelle manufacture
de longues laines, établie en partie sous vos auspices;
vous aviez acquis promptement des connaissances
telles, que la Société vous pria de la présider, et qu'elle
vous eut de véritables obligations, tant pour son or-
ganisation que pour ses succès. c< Madame du Cayla
« était l'homme qu'il nous fallait, » me dit un joui-
un des administrateurs. 11 faisait allusion à votre ca-
ractère. V
« Au milieu de ces travaux et de ces tourments po-
litiques, qui ne m'avaient été aussi sensibles que parce
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 145
qu'ils avaient déchiré toutes les affections de mon
âme, une peine bien autrement cruelle vint porter un
coup fatal au bonheur de ma famille; cette perte par-
ticulière causa un deuil général, et elle devint une
perte publique dans les circonstances actuelles : ja-
mais plus de regrets n'accompagneront mortel dans
la tombe.
« M. de Montmorency avait été nommé gouverneur
de M. le duc de Bordeaux; aimé, estime, vénéré, il se
voyait entouré de tout ce qui peut remplir le cœur de
l'homme et combler son ambition. Le roi, longtemps
sévère par rapport à ses opinions, venait de lui rendre
toutes ses bontés; chacun enviait son sort, sans que
personne eût pensé à lui porter la moindre envie. L'A-
cadémie avait reçu dans son sein l'homme éminent
qui venait de se voir chargé d'une mission aussi sacrée
que celle de préparer notre avenir; tous les vœux,
toutes les espérances l'entouraient. La France se ré-
jouissait, et l'Europe avait applaudi au choix du roi;
dignités, honneurs, rien ne restait a désirer à M. de
Montmorency ; son âme, purifiée par bien des épreuves,
fut jugée digne d'une meilleure vie; et Dieu l'appela
à lui subitement, évitant ainsi à une âme aussi ai-
mante un sacrifice aussi terrible que celui qu'il faut
faire en se séparant de tous les objets de son affection.
Il cessa de vivre un vendredi saint, dans l'église de
Saint-Thomas d'Àquin, auprès de sa fille, alors en-
ceinte, et qui avait pour lui la plus vive tendresse.
« Depuis longtemps le sentiment pénible qui avait
existé momentanément entre mon beau-père et moi
avait entièrement disparu, et le courage de mes der-
nières démarches avait achevé de me rendre toute son
vu. 10
Hil
1>
146 MES MÉMOIRES,
affection. Cependant personne n'osa prendre mon
parti auprès du roi. M. de Yillèle était arrivé à son
but : le travail direct m'avait été retiré.
« Sa Majesté, qui depuis longtemps avait évité de
dire un seul mot de politique à M. de Montmorency,
avait semblé plus tard en chercher une ou deux fois
l'occasion. « Il faut bien de la résolution, sire, dit un
« jour M. de Montmorency au roi, pour dire la vérité
« aux princes; la certitude de leur déplaire me ferait
« peut-être manquer de courage; mais c'est un motif
« de plus pour estimer, et même pour envier ceux qui
« les aiment assez pour avoir ce courage. Ils ont beau-
ce coup de mérite à le faire, et ils remplissent un de-
ce voir dont on doit leur savoir gré. » Le roi ne répon-
dit rien.
ce Je causais souvent avec mon beau-père, et son
suffrage m'était devenu aussi sensible que sa tendresse
m'était chère. Aussi sa mort me causa-t-elle une dou-
leur profonde. Je m'en affligeais pour le royal enfant,
qui perdait un guide éclairé, comme pour tous les
miens, dont je partageais le chagrin. Madame de
Montmorency se trouvait frappée de la manière la
plus inattendue, et la plus cruelle dans l'objet du sen-
timent le plus vif; madame de la Rochefoucauld dans
celui de ses plus chères affections et d'une habitude
de tous les jours que l'amour le plus tendre lui ren-
dait nécessaire. La mort de Henri de Laval avait causé
un léger moment de refroidissement entre son père et
elle. Le chagrin de voir cette branche éteinte avait
porté M. de Montmorency à se rapprocher de sa femme,
dont les circonstances et sa tendresse pour sa fille l'a-
vaient éloigné depuis vingt ans, sans nuire en rien à
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 147
l'accord qui régnait entre eux; et une sorle d'embarras
l'avait empêché de s'en expliquer clairement avec sa
fille.
« L'apparence d'un peu moins de confiance avait
affligé quelques instants un cœur qui existait presque
tout entier dans l'affection qu'il portait à son père;
promptementleur tendresse réciproque avait surmonté
ce premier moment de froid; et M. de Montmenrency
semblait chercher à dédommager sa fille de cet in-
stant de tristesse par les soins les plus tendres. Aussi
ne pouvait-il lui être arraché d'une manière plus dou-
loureuse et plus cruelle! il ne passait jamais un jour
sans venir la voir.
« Je n'ai rien dit encore de celte mère infortunée,
qui semblait n'avoir connu le bonheur de la maternité,
que pour en connaître aussi toutes les douleurs; à
soixante-quinze ans, son esprit avait conservé toute la
fraîcheur de la vie, et son cœur toute la chaleur du
plus jeune âge. Elle regrettait maintenant d'avoir
fourni une aussi longue carrière, à laquelle tout l'atta-
chait encore quelques mois auparavant; son désespoir
et les larmes qu'elle répandait étaient devenues si
cruelles, qu'elle ne pouvait s'empêcher d'envier celles
qu'elle eût fait verser à son fils en descendant avant
lui dans le tombeau. Il y avait là quelque chose contre
nature, que sa douleur ne pouvait supporter; et cha-
que jour ajouté à son existence lui parut un supplice
affreux.
« Nous l'entourions de tous nos soins; mais ces
soins mêmes lui faisaient sentir ceux qu'elle avait
perdus; et notre tendresse réveillait à chaque inslant
en elle le souvenir de ce fils qui lui avait été enlevé.
f M! 1,
448 MES MÉMOIRES.
« Vous pardonnerez, madame, cette digression de
famille; votre amitié a trop partagé notre douleur
pour m'en vouloir. D'ailleurs, M. de Montmorency
avait plus qu'un autre apprécié votre personne et vos
services; il savait tout ce que vous aviez été pour l'Etal
et personnellement pour lui; aussi avait-il pour vous,
madame, l'affection la plus vraie. Je sais aussi com-
bien vos regrets furent sincères; mais laissons cette-
douleur de famille, devenue générale, et revenons à
la politique.
« C'était un devoir pour moi de demander une au-
dience au roi dans cette circonstance malheureuse;
mais on devinera facilement tout ce que je dus éprou-
ver en me retrouvant en sa présence; tandis que mon
père lui demandait de me recevoir, je me hâtai de lui
•écrire « pour assurer Sa Majesté que je désirais rem-
« plir un devoir; mais qu'uniquement occupé de ma
« douleur, je n'avais rien au monde à lui demander;
a que je ne regrettais que sa confiance, et que tout le
« reste m'était trop indifférent pour le réclamer. »
« Le roi me reçut avec une extrême bonté, et il me
parut sincèrement affligé en sentant la perle qu'il fai-
sait; j'eus aussi l'honneur de faire ma cour à toute la
famille royale; la douleur de madame la Dauphine
était profonde, et je ne fus pas moins touché de ses
regrets que de ceux de M. le Dauphin. Madame la du-
chesse de Berry ne put me recevoir.
« Rien cependant ne fut fait pour la mémoire de
celui qui avait donné à la famille royale des gages
d'un dévouement si réel; et sa malheureuse mère fut
condamnée à recevoir d'un étranger une légère pen-
sion appliquée au gouvernement de Compiègne, que
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 149
son propre père avait acheté huit cent mille francs,
à l'époque où les charges se vendaient.
« La session s'acheva aussi péniblement qu'elle
avait commencé; le ministère, ne trouvant dans les
Chambres qu'une majorité de lassitude et de néces-
sité plutôt qu'une majorité de conviction, n'osa pas
présenter des lois devenues depuis longtemps indis-
pensables; plusieurs de celles qu'il apporta furent
morcelées, d'autres refusées.
«L'affaireOuvrard, renvoyée à la Chambre des pairs,
eut l'issue qu'on devait en attendre; des cœurs fran-
çais se révoltèrent de laisser traîner aussi longtemps
une affaire dans laquelle on aurait voulu vainement
compromettre un prince du sang, et la dignité natio-
nale. Faute de preuves suffisantes pour condamner,
on se hâta d'acquitter; M. le duc de Bellune avait
d'ailleurs signé les marchés : ainsi, dans aucun cas,
Monseigneur ne pouvait être responsable.
« L'opposition ne se sépara point dans cette cir-
constance, et un sentiment national rendit la décision
presque unanime.
« La situation de la France était loin de s'amélio-
rer; mais il était impossible d'éclairer personne, et
le courage manquait pour braver un mécontentement
dont on craignait les effets.
« M. le duc de Bordeaux venait de passer entre les
mains des hommes. Le duc de Rivière, l'homme le
plus loyal et le cœur le plus dévoué, un vrai cheva-
lier tel que l'histoire nous les représente dans ces
temps où l'honneur n'était pas un mot, et où la vertu
était un fait, a été choisi par le roi, comme le plus
digne de sa confiance, pour remplacer M. de Mont-
1
m
Pi
150 MES MÉMOIRES.
morency. Sentinelle fidèle et d'une bravoure éprouvée,
la France entière sait qu'il faudrait passer sur son
corps pour parvenir jusqu'au prince. Puisse ce nou-
veau et sage gouverneur inspirer à son jeune élève
l'amour de la vérité, et l'horreur de la flatterie; puisse-
t-il surtout lui apprendre à connaître les hommes, et
à chercher ceux qui sont dignes de sa confiance, et qui
le serviront pour lui, et non pour un intérêt per- .
sonnel .
« L'abbé Tarin, évêque de Strasbourg, a été nommé
précepteur; puisse aussi cet homme éclairé, en lui
inspirant l'amour du travail, lui donner une religion
vraie, et aussi forte que sage!
« Quelques affaires, madame, vous appelèrent en.
Angleterre; il s'agissait pour vous d'une réclamation
assez considérable, pour une somme qui serait restée
due pendant longtemps à M. votre père, à qui son dé-
vouement à la cause royale avait faibli, dans le temps,
coûter la vie; M. le prince de Beauveau devait vous
servir d'interprète, et vous me proposâtes de vous ac-
compagner. J'acceptai, enchanté de la proposition,
bien aise d'ailleurs de connaître un pays si nouveau
pour moi : je parlerai plus tard des réflexions qu'il
m'inspira, et des remarques que j'y fis. On nous y re-
çut avec un empressement et une obligeance dont nous
fûmes touchés vivement; il me fut facile de juger,
madame, que les services que vous aviez rendus, et
que la place que vous aviez occupé dans l'estime et le
cœur de Louis XVIII étaient au moins aussi connus à
l'étranger que dans l'intérieur de la France; nous y
avions des amis, et nous y fîmes de nombreuses con-
naissances; tous les [jours c'était une nouvelle partie,
5£
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 151
un nouveau dîner ou une nouvelle fête. Profondé-
ment touchés des soins de la société, nous y voya-
geâmes aussi en observateurs qui veulent profiter du
peu de temps qu'ils ont, pour voir beaucoup et pour
bien voir.
« Le roi quittait Londres le jour de noire arrivée;
mais, à notre retour en France, il nous fit exprimer
tous ses regrets de ne pas nous y avoir vus ; et pendant
son séjour à Paris M. Canning fit pour vous, madame,
et pour moi, plus de frais qu'il n'en fait habituelle-
ment. Lady Harcourt écrivit à Paris au marquis d'IIar-
court, son neveu, pour me dire, de la part du roi
d'Angleterre, « que s'il avait su que c'était moi qui
« avais passé la mer, il m'aurait certainement reçu. »
« J'avais pris le prétexte de mon départ pour Lon-
dres, pour demander une audience au roi, qui me fut
aussitôt accordée .
« M. Bertin s'était fait annoncer un jour chez moi,
à mon grand étonnement, sans que je comprisse en
rien le motif de sa visite. Après une conversation fort
longue, et qui le surprit peut-être par ma franchise,
il me remit pleins pouvoirs et une lettre, écrite de sa
main, où il promettait de servir franchement le mi-
nistère, si l'on y faisait le moindre changement avan-
tageux pour la monarchie, et si l'on traitait M. de Cha-
teaubriand d'une manière digne de son talent; a la
« confiance que votre caractère inspire, me dit M. Ber-
ce tin, a pu seule me décider à cette démarche. »
« Je dis au roi ce qui venait de m'arriver, et je
parlai du présent, sans revenir sur le passé; le roi en
parut reconnaissant; il me reçut avec bonté comme
si rien n'avait existé, et il me répéta plusieurs fois :
■152
MES MEMOIRES.
I V
« Si je ne croyais pas que vous eussiez eu torl avec
« M. de Yillèle, je ne vous l'aurais jamais donné. » Je
crus que le moment n'était pas encore venu de me jus-
tifier, et je gardai le silence; mais tandis que M. de Vil-
lèle m'accusait et cherchait à me perdre, je disais aux
membres importants de l'opposition « qu'ils se trom-
« paient s'ils pensaient un seul instant que, bien que
« j'eusse à me plaindre plus que personne de ce mi-
« nistre, je consentirais jamais à m'en venger aux dé-
« pens de mon pays; et que le roi me paraissait lelle-
« ment engagé dans cette question, que le jour où il
« consentirait au renvoi de son ministre, il se trouve-
« rait aussitôt débordé de toutes parts; qu'il man-
« quait, il est vrai, à M. de Villèle, des qualités im-
« portantes à un ministre et à un homme d'État; que
« j'appelais de tous mes vœux la volonté du roi pour y
« suppléer, et que j'étais convaincu que le roi ordon-
« nerait tout ce qui était utile au bien de ses peuples.
« Je ne pus dissimuler qu'il y avait plusieurs ministres
« qui perdaient M. de Villèle lui-même, en comprc-
« mettant le sort de la monarchie; j'ajoutai que sur ce
« terrain seulement nous pouvions être d'accord. »
M.. Michaud me demanda aussi à me voir, et me tint
à peu près le même langage, avec un cœur cependant
plus personnellement dévoué au roi et à la monarchie.
Son esprit peut parfois s'égarer, mais ses sentiments
sont français, et ce n'est pas son intérêt personnel qui
le guide. 11 est impossible à un gouvernement de lutter
à la fois contre deux oppositions, et celte pensée m'a
toujours guidé. Je n'ai jamais cru que le salut d'un
pays tint à un seul homme, et que cet homme fût inhé-
rent à l'existence de la monarchie; mais j'avoue que,
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 153
malgré tout, j'aurais vivement regretté pour mon pays
le talent de M. de Villèle comme administrateur. C'est
au roi à suppléer aux qualités qui lui manquent
comme homme d'État, et lui seul le peut; il faut que
Sa Majesté lui ordonne tout ce qu'il est indispensable
de faire, tant sous le rapport des choses que sous celui
des hommes, ainsi que le faisait le feu roi.
« Longtemps avant les Chambres, M. de Villèle ne
pouvant nier les désastres effrayants causés par la li-
cence de la presse, promettait une loi pour la prochaine
session; pendant la session il se rejeta sur une ordon-
nance comme préférable; maintenant il annonce en-
core une loi pour la première session, et c'est ainsi
que, n'opposant aucune digue à cette lave brûlante
qui ravage et enflamme tous les lieux par où elle passe,
c'est ainsi, dis-je, que le mal sera sans remède alors
qu'on s'occupera d'y remédier. Faut-il que des mal-
heurs si récents encore soient effacés déjà de notre
mémoire, et que la révolution écrive de nouvelles
pages pour l'histoire! 11 faudrait que M. de Villèle,
sans avouer même qu'il s'est trompé sur plusieurs
points, prît enfin envers les hommes et envers les
choses un parti décisif; mais je le connais assez pour
affirmer qu'il ne le prendra que lorsqu'une autorité
supérieure l'y forcera. Ce ministre eut toujours le tort
de nier l'importance des journaux, ou plutôt de ne
jamais savoir se décider à rien à leur égard, et encore
moins d'y forcer M. de Corbière. Cependant il y a cer-
tains journalistes qu'il caresse, et, forcé de s'expliquer
dans notre dernière conversation, il rejeta sur les
journaux tout le mal qui se faisait; j'ai bien souvent
remarqué cette inconséquence dans son esprit, dans ses
y .1
*
■
154 MES MÉMOIRES.
discours, dans ses actions, affirmant souvent le lende-
main absolument tout le contraire de ce qu'il avait dit
la veille. M. de Villèle a eu constamment, par rapport
à lui-même, sur la liberté de la presse, une opinion
quit-bien souvent Ta empêché de s'opposer même à ses
excès. On le lui reprochait un jour dans l'intimité :
« Us me font plutôt du bien que du mal, répondit-il
« naïvement, par le mal qu'ils font à mes ennemis. »
« Un des reproches les plus fondés qu'on puisse
faire à M. de Villèle, c'est de songer avant tout à pro-
longer sa carrière ministérielle; il évite de s'éclairer,
et il n'écoute personne que les gens qui le flattent.
M. de Villèle, livré à lui seul, est plutôt un mal; il
possède au plus haut degré la science d'administra-
teur, et nullement l'art de gouverner. Aussi le feu roi
ne lui laissait-il que cette première partie pour le bien
de son royaume. Dirigé par le pouvoir royal, il peut
faire un grand bien. C'est une encyclopédie d'affaires
plus par nature que par étude, et bonne à consulter
sur toutes les questions. Mais un livre n'a pas d'ac-
tion : aussi faut-il la donner, même à ce qu'il conseille.
11 faut, à côté de lui, une main forte qui le soutienne;
il croit trop facilement le bien impossible; les obstacles
l'effrayent; il le cache habilement, et il ne s'occupe
de les vaincre que lorsque les circonstances l'y forcent;
il marche contre les oppositions avec une apparence
d'audace qui tient trop de l'imprévoyance, et il cherche
toujours à tourner la position, au lieu de s'en emparer
franchement.
c< Si demain Charles X se décidait à prendre en main
les rênes du gouvernement, et donnait à M. de Villèle
l'action qui lui manque, ce ministre, l'homme d'af-
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF.
155-
faires le plus habile de son temps, deviendrait encore
un ministre vraiment utile. Il est maître de ses im-
pressions, et il sait parfaitement dissimuler ses senti-
ments. Au fond de son âme, il a jugé trop tôt le pays
sans ressources contre les idées du jour; il se croit né-
cessaire avant tout, et il regarderait la famille royale
comme perdue s'il était mis de côté; mais il n'a
rien fondé. Il présente ses mesures comme ne pouvant
s'achever sans lui; il éloigne le mérite parce qu'il en
reçoit de l'ombrage, et il s'est entouré de nullités; il
rit lui-même de la composition de son ministère,
mais il pense tenir davantage ses collègues dans sa dé-
pendance par leur médiocrité même et par leur nul-
lité. M. de Villèle juge le roi et le Dauphin avec une
sévérité qui les étonnerait bien eux-mêmes, a Que
«voulez-vous, j'en tire ce que je puis; c'est encore
« beaucoup, » disait-il un jour à M. Laffilte, qui le
confia aussitôt en s'en étonnant. (C'était à propos
d'Haïti.)
« Il parlait souvent de même à Louis XVIII ; c'est
facile à prouver; et si aujourd'hui tous ses efforts ten-
dent à gagner la confiance de M. le Dauphin; c'est
purement dans l'intérêt de son pouvoir et de son am-
bition personnelle.
« Sans doute, tout a ses inconvénients dans ce
monde; mais il y a partout des avantages et des res-
sources. M. de Villèle vit au jour le jour; il se croit
incapable de dominer les circonstances, il les suit, et
sa capacité pour louvoyer est immense; il est inépui-
sable en ressources pour conserver le pouvoir; il attend
les événements et il ne les prépare jamais; il use les
ressorts du pouvoir sans s'en servir, et il n'a jamais su
156 MES MÉMOIRES,
employer les ressources des lois qui lui étaient accor-
dées, ce qui l'a obligé à en demander constamment de
nouvelles ; s'il ne rassure pas toujours le roi sur le
fond des choses, il le rassure avec soin sur lui-même,
en ne paraissant jamais ébranlé par aucune attaque.
« Le hasard me le fit rencontrer chez M. Rothschild,
qui m'avait pressé de dîner chez lui, en me demandant
s'il me déplairait de me rencontrer avec M. de Villèle.
— « Je ne demande jamais à celui qui m'invite quels
« sont ses convives, » lui répondis-je; à table, je
me trouvai seulement séparé de M. de Villèle par
Vous, madame; vous me proposâtes de nous raccom-
moder, et certainement vous l'eussiez fait; c'était aussi
l'idée de M. Rothschild, tout dévoué à ce ministre; il
me l'a dit depuis; mais y consentir purement, dans
mon propre intérêt, me paraissait une inconséquence
et une lâcheté. Personne ne parle à M. de Villèle avec
plus de franchise et. avec plus de liberté que vous,
madame; quand il craint, il ménage... Le roi me
traite extérieurement avec bonté; mon cœur souffre,
mais personne ne peut s'apercevoir d'aucun change-
ment dans mes manières.
« N'étant pas encore ministre d'Etat, après l'avoir
été véritablement quelques heures, je ne sais ce que
je suis; et ma position a été souvent d'autant plus
difficile, que tous mes efforts tendent, dans ma place,
à rallier la littérature et les arts au règne deCharlesX;
et qu'un titre réel impose toujours; Louis XVIII l'a-
vait bien senti; il voulait toujours mettre l'homme
dont il appréciait les services en position de le servir
encore mieux; et en perdant momentanément le tra-
vail avec le roi, j'ai réellement perdu le côté le plus
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 157
honorable de la place que Louis XYIII avait créée pour
moi. Pouvais-je croire qu'elle me serait ôlée par
Charles X monté sur le trône au milieu de toutes les
bénédictions qui lui étaient préparées? J'y tiens, ce-
pendant, malgré tout, par le bien que j'y ai fait, et
par celui que j'y puis faire encore; et ma force est dans
l'opinion, qui paraît me savoir gré de mes efforts. Je
suis assuré aussi de la justice qui me sera rendue tôt
ou tard; la conscience du roi me rassure; et je trouve
dans la mienne la force de surmonter la peine que j'é-
prouve. Je continue à servir le roi avec courage, et
ma place est un lien entre Sa Majesté et une partie
importante delà nation; d'ailleurs, c'est bien vérita-
blement l'homme qui fait la place: je crois avoir fait
mon devoir, et même bien au delà ; aussi je ne regrette
rien, que la confiance de mon roi.
« Voulant prouver qu'avec un peu de soin il était
possible de réunir ensemble les esprits de l'opinion la
plus opposée, en les faisant travailler tous au même
but, et à un but aussi raisonnable qu'utile, je propo-
sai au roi la nomination d'une commission composée
de l'élite de la littérature, et des hommes les plus dis-
tingués de toutes les opinions, pour poser les premiers
fondements d'une loi sur la propriété littéraire, chose
juste, importante, pour ne point laisser dans la mi-
sère le descendant d'un homme qui aurait honoré son
siècle. Cette affaire me regardait tout autant que le
minisire de l'intérieur, et cependant ce dernier fut
furieux de ce travail, qui dura environ trois mois; tout
se fit d'un commun accord, sans qu'un seul mot in-
convenant ait échappé à qui que ce fùl; et il sortit de
la commission un projet de loi qui semblait tout réu-
■
■158 MES MÉMOIRES.
nir, si le ministre eût voulu le porter aux Chambres,
après même l'avoir examiné de nouveau.
a Le public est juste, et il me sut gré de cette réu-
nion, qui produisit l'effet le plus heureux.
« Le nom des membres de la commission dit tout;
chacun fit des concessions et s'efforça d'oublier ses
idées personnelles pour ne songer qu'au bien géné-
ral. Tant il est vrai qu'il est toujours possible de pren-
dre les hommes, et que les seuls coupables sont ceux
qui n'en savent tirer aucun parti.
« Le 4 novembre 1827 se célébrera d'une manière
brillante pour ce règne. Le musée Charles X, com-
posé de neuf salles, peintes par les peintres les plus
habiles de l'école française et décorées avec infiniment
d'élégance, offrira aux étrangers un sujet d'admira-
tion et peut-être d'envie. Quatre salles du conseil
d'État, également peintes, y par les premiers talents,
viendront ajouter à l'éclat j,eté sur cette époque; deux
très-riches collections seront exposées avec goût dans
le musée Charles X; l'exposition, remise d'une année
pour me laisser la possibilité d'exéculer d'aussi grands
travaux sans dépasser mes budgets, montrera les pro-
grès que les arts font en France, et une extrême sévé-
rité dans le choix des objets exposés ne laissera plus
la médiocrité le disputer au talent. Un tableau repré-
sentant l'affaire du Trocadéro prouvera que le génie
d'un Bourbon ne le cède en rien à celui d'un con-
quérant, et que rien n'est impossible à l'intrépidité
française. La cérémonie expiatoire qui, enfin, a eu
lieu au milieu de la place Louis XV, après treize ans
de restauration, sera aussi représentée. Quatre che-
vaux de bronze de Venise ont été enlevés, au grand dés-
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 159
espoir de tous les Parisiens, de dessus l'arc de triom-
phe du Carrousel; quatre nouveaux chevaux y seront
placés avec un char qui portera la statue de la Restau-
ration, et deux statues conduisant les chevaux; ce der-
nier travail ne pourra être achevé que pour Taniver-
saire de l'entrée du roi à Paris; du moins je crains qu'il
ne soit pas terminé pour le 4 octohre de cette année.
« J'ai envoyé aussi à Venise, pour prendre, sur les
véritables chevaux, des moules qui ont parfaitement
réussi; mais le roi a voulu positivement que ce soit un
artiste français qui fit les nouveaux chevaux. Sa Ma-
jesté a voulu créer, et non pas imiter. Les côtés de
l'arc de triomphe seront couverts de bas-reliefs repré-
sentant les faits principaux de la guerre d'Espagne; et
c'est ainsi que les bienfaits d'une paix due tout entière
à Louis XVIII viendront s'allier à la gloire conquise
au milieu des camps par le neveu qui avait toute sa
confiance et toute son affection. Peut-être sera-t-il
permis de penser que, si chacun dans sa partie en
avait fait autant, la gloire du règne dû Charles X éga-
lerait les bénédictions qui devraient entourer son trône
et sa personne. Il ne faut pas se dissimuler que la
plupart des questions sont devenues des questions
d'hommes; et il faut de toute nécessité régénérer les
administrations par des hommes nouveaux, par des
esprits actifs et par des bras vigoureux; c'est à celui
qui gouverne à imposer à tous les actes du gouverne-
ment le cachet de la sagesse. Je puis du moins me
dire avec bonheur que tandis que l'on n'entend par-
tout que plaintes et murmures, le nom du roi est béni
sans restriction dans toutes les administrations pla-
cées dans mon ministère, et parmi les artistes de tout
160
MES MÉMOIRES.
■
genre, et aussi par une partie de la littérature soumise
à mon influence. Les débats politiques passent, et il
restera du moins du règne de Charles X cette page de
gloire, écrite en caractères ineffaçables. Les arts lui
élèveront un autel sur lequel les générations viendront
brûler un encens impérissable.
« La loi que l'on prépare aujourd'hui prouve que
l'on ne se trompait pas, en parlant à M. de Villèle de
la licence effrénée de la presse, comme une des choses
les plus fatales à la société comme au trône; mais on
a attendu que le mal fût porté à son comble pour y
remédier; voilà ce qui double les difficultés; encore
a-t-il fallu que le roi ordonnât.
« L'intervalle des Chambres laisse toujours jouir
d'un peu plus de tranquillité; et ce temps, précieux
pour des ministres, doit être employé à préparer des
lois sages et fortes, des institutions conservatrices,
des institutions régénératrices. C'est ainsi qu'on agit
en Angleterre, en s'assurant d'avance du consentement
des Chambres. C'était là encore un des conseils que je
donnais à M. de Villèle; et ce qu'il n'avait pas fait
alors, il l'a fait en partie depuis, parce que la volonté
du roi l'y a contraint, mais imparfaitement.
« Le ministère ne sait plus comment marcher entre
les deux oppositions; il ne suffit par d'avoir une ma-
jorité dans une seule Chambre; les refus, aujourd'hui,
s'adressent aux ministres, et non pas au gouverne-
ment du roi. Avant de demander une loi sur la presse,
il fallait en préparer différemment la nécessité, en
attaquant, pendant plusieurs mois successivement et
sans relâche, chaque article de tous les journaux qui
ont donné prise; cette masse de remarques, faites en
RÉSUMÉ RETROSPECTIF.
ICI
leur temps, aurait prouvé mieux que tous les discours
la nécessité d'une loi répressive, et l'insuffisance des
tribunaux, s'ils n'avaient pas fait leur devoir; mais,
en ne prévoyant rien et en marchant sans système,
on ne sait où l'on va; et ce qui fait le plus de mal,
en fait de gouvernement, ce sont les inconséquences;
il faut, comme M. Canning, marcher avec le torrent
et les idées nouvelles pour en retirer la force présente,
et cette marche a son danger (pour soi et surtout pour
l'État); ou bien se rendre assez fort pour tout dominer;
tout pouvoir est perdu du moment où l'on attend ce
qui arrivera pour prendre une décision; la marche
doit venir d'une direction prise, et non d'une direction
donnée; attendre l'événement, c'est se créer des résis-
tances, il faut agir avant qu'elles soient nées; quand
personne ne s'occupe de diriger l'esprit public, alors
il s'égare, et tous les écrivains de notre siècle s'em-
parent facilement de lecteurs qui, ne voyant aucun
système assuré, vivent bien plus encore au jour le jour
que les ministres. Je crois d'ailleurs que les idées de
M. Canning sont loin d'être aussi libérales qu'elles le
paraissent; mais c'est un moyen dont se sert son am-
bition.
a II n'y a pas un préfet qui ne se plaigne tout
haut du ministre de l'intérieur, et les subordonnés
en font autant. Les généraux souffrent de voir les sot-
tises de tout genre qui se font au ministère de la
guerre; il semble que l'on ait juré de renouveler le
ministère de Gouvion Saint-Cyr, en dénaturant l'esprit
de l'armée, en mécontentant l'officier comme le sol-
dat. On laisse les chambrées sans bois, et l'on relire
la moitié des indemnités de logement; les officiers su-
VII. 11
162
MES MÉMOIRES.
périeurs en parlent, et l'on donne aux soldats le droit
de se plaindre : partout enfin il y a mécontentement.
M. de Villèle est tout en demi-mesure; il a plus de pa-
tience que de volonté, plus de souplesse que de déci-
sion. C'est l'homme d'affaires le plus habile pour
l'affaire du jour, et celui qui sait le mieux prendre
son parti pour se tirer du danger présent; son carac-
tère, qui ne peut être dominé que par une force étran-
gère à lui, le porte à toujours remettre, et à rester
désarmé contre le péril du lendemain; plein d'une
confiance aveugle dans ses propres forces, oubliant
que le passé lui a été donné, et qu'il ne l'a pas con-
quis, il est convaincu qu'il trouvera toujours en lui
tous les moyens de résister au danger qui se présente.
Aussi ne se fie-t-il à personne qu'à lui-même; il est.
convaincu que la situation générale tient à la sienne;
il se croit unique, indispensable, et souvent il sacrifie
à sa propre conservation les intérêts généraux. Si je
parle ainsi de M. de Villèle, c'est bien moins dans
l'idée de lui nuire, que dans l'espoir que l'on pourrait
un jour, comme par le passe, se décider à suppléer
aux qualités importantes qui lui manquent.
« La Chambre des députés a été paralysée par les
amendements; et la conciliation offerte par la Cham-
bre des pairs sauve un refus fait au trône; mais elle
ne parera point au mal que cause le débordement des
idées du jour.
« Avec des amendements et point de pairs, le mi-
nistère parviendra à se traîner encore; mais, si le roi
ne prend enfin le parti d'imprimer à toute chose sa
volonté, en gouvernant lui-même, les intérêts de la
monarchie n'en seront que plus sûrement compromis;
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 1C5
et, plus tard, le ministère lui-même sera perdu sans
ressource. Quand la gangrène gagne le corps, on se
bâte d'extirper les membres qu'elle a atteints. M. de
Yillèle, au fond, veut la liberté de la presse, comme
un moyen de se populariser; il ne veut jamais diriger,
et H ne cherche qu'à être conciliateur. Ce n'est pas là
de la force. 11 ne vit que de transactions. Il crut évi-
demment un instant pouvoir rejeter sur le garde des
sceaux tout l'odieux de la loi, et il allait le sacrifier à
sa popularité. Un discours habile du ministre l'a re-
monté dans l'opinion, et M. de Villèlc a reculé. C'est
ainsi que, d'hésitation en hésitation, il ne décide rien,
et laisse toujours les événements le conduire. « 11 faut
« choisir entre la liberté de la presse et les jésuites, »
a dit M. de Metlernich, « car l'un est inconciliable
« avec l'autre. » M. de Villèle veut au fond, l'une
avec toutes ses conséquences, sans songer à en prévoir
aucune, et il repousse les autres, peut-être par indif-
férence. Bien qu'il s'appuie sur les congrégations, et
même qu'il les flatte, dès qu'il le croit utile à son pou-
voir, il prétend les combattre vis-à-vis le parti opposé :
c'est toujours l'homme à deux faces.
« Un danger réel pour nous, » disait-il un jour à
M. de Metlernich, o se trouve dans l'empiétement des
« prêtres; mais nous saurons bien y parer. » Et, dans
le même moment, il satisfaisait l'ambition de ceux
qui le flattaient.
«M. de Mettternich raconta ce fait en quittant M. de
Villèle, et il ajouta : « Il est curieux, quand la fac-
« tion révolutionnaire fait courir partout à la légiti-
« mité des dangers aussi réels, de voir un ministre
« ne s'armer que contre les empiétements du clergé;
I
%
■
11
m
164 MES MÉMOIRES.
« on verra bientôt les suites d'un pareil système. »
« Sans examiner en rien le plus ou moins de mérite
individuel, la nomination de M. de Clermont-Ton-
nerre et de M. de Latil a été une concession fatale
faite au parti que M. de Villèle a cru devoir flatter ce
jour-là; elle a effrayé bien injustement sur les idées
du roi, et sur l'exagération qu'on lui prête, tandis
qu'elle ramenait autour de M. de Villèle ceux qu'il
voulait rapprocher dans le moment, tout en flattant
ainsi le parti qu'il eût sacrifié au besoin. C'est ainsi
que, caressant tous les partis successivement, il ne
peut compter sur aucun ; c'est ainsi que, songeant
chaque jour à conserver vingt-quatre heures de plus
le pouvoir, il sacrifie souvent à cette pensée les inté-
rêts du roi et ceux de la monarchie, qui sont insépa-
rables.
« Une promotion de pairs ne serait utile en rien si
la prochaine Chambre des députés se trouvait en op-
position avec cette nouvelle créalion; ce serait se pré-
parer de nouveaux tiraillements. Une création de pairs,
pour fonder une aristocratie, est une bonne mesure ;
mais consacrée purement à l'intérêt d'un ministre et
même d'une loi, c'est une grande faute; on pourrait
ajouter : c'est un crime politique.
« Certains esprits, toujours prêts à s'alarmer, re-
gardent le mal comme étant sans remède ; mais tout
est possible à un roi qui veut fortement. Une volonté
ferme et de bonnes mesures arrêteraient bien vite le
mal et en couperaient les racines ; mais l'autorité a be-
soin d'être ressaisie et régénérée. La conscience de
Charles X est pour ses sujets la plus sûre caution de
leur bonheur; par elle il sera éclairé, il voudra, il
52
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 165
ordonnera le bien de ses peuples, et il ne mettra pas
en balance la gloire et les bénédictions qui l'attendent
dans les siècles à venir, avec le reproche attaché à la
mémoire de ces rois qui, par faiblesse, ont négligé les
plus chers intérêts de leurs peuples, et la sûreté des
Étals confiés à leurs soins. Et, tandis que l'Europe re-
tentit de l'éloge de plusieurs souverains et de leur in-
fatigable ardeur, nos Bourbons ne seront pas rangés
par l'histoire parmi ceux qui laissent le temps s'écou-
ler sans en mesurer l'importance. Au reste, c'est à
celui qui a travaillé souvent avec le roi de parler de
ses vertus, de son amour pour ses peuples, et de la vo-
lonté constante avec laquelle il se livre au travail,
n'en calculant jamais ni la fatigue ni l'ennui. Espé-
rons que la Providence regardera en pitié cette France
où tant de vœux sont adressés pour le monarque; et
qu'elle daignera suppléer elle-même à ce qui nous
manque.
« Qu'il me soit permis d'espérer aussi que mon roi,
après s'être éclairé, n'hésitera plus à me rendre la
justice que j'ose réclamer de son cœur et que je de-
mande à sa conscience. Après avoir supporté sans me
plaindre une disgrâce qui a dû me paraître plus pé-
nible qu'à tout autre, serait-il possible que Sa Majesté
m'eût choisi pour faire peser sur ma tète le seul acte
de rigueur qui soit sorti de sa volonté depuis son
avènement au trône; et voudrait-on me punir d'avoir
dit en face, et dans l'intimité, des vérités que tout
a justifiées depuis, sans avoir pour cela donné en
rien la main à aucune opposition, tandis que les
autres parlent bien plus haut et disent en arrière ce
qu'ils n'osent dire devant? Y aurait-il ainsi deux
160 MES MÉMOIRES.
poids et deux mesures, et l'hypocrisie serait-elle seule
encouragée sous le plus verlueux des rois? Sa Ma-
jesté demandait, il y a peu de temps, à un des officiers
de sa maison, ce qui s'était passé à la Chambre des
députés. Celui-ci répondit sans chercher à flatter :
« Bah! dit le roi, c'est singulier, on m'avait assuré le
« contraire. » Et il rentra dans ses appartements.
« Êtes-vous fou, dit-on alors hautement à l'officier r
« d'aller raconter au roi absolument l'opposé de ce
« que vous savez très-bien qu'on lui avait dit? — Je
« croyais, messieurs, qu'il fallait parler au roi suivant
« sa conscience, et ce serait à recommencer que je fe-
« rais de même. » Grande leçon pour un prince qui
aimerait assez la vérité pour récompenser celui qui
ne craindrait pas de la lui dire ! Heureux le pays qui
n'a d'autre vœu à former que celui d'être gouverné
par son roi !
11 y a aujourd'hui une tendance vers le protestan-
isme qui effraye tous les esprits sages. Les factions
travaillent avec un égal acharnement au changement
de dynastie, soit en faveur du prince d'Orange, soit
surtout en faveur de la branche d'Orléans; et les es-
prits les plus éclairés, comme les plus simples, de-
meurent convaincus que nous touchons à de grandes
catastrophes... Cette opinion, si généralement répan-
due, est déjà un précédent fâcheux ; en tout, on ne
peut se dissimuler que le mécontentement qui règne à
Paris a gagné les provinces, et qu'il y est plus grand
encore que dans la capitale. Un gouvernement ne peut
marcher entre plusieurs oppositions, je le répète, et il
faut à tout prix les réunir toutes en une seule. La
haine que l'on porte aux hommes du pouvoir a donné
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 167
aux différentes oppositions un ton d'aigreur qui est
encore une difficulté de plus, ou plutôt une véritable
impossibilité d'avancer. C'est une guerre à mort qui
s'est déclarée, où l'opposition doit finir par avoir
l'avantage, puisque, dans la situation actuelle, les
élections prochaines lui sont assurées d'avance. Cette
situation est loin pourtant d'être désespérée ; et des
ministres, qui auraient le courage d'honorer l'opposi-
tion, la forceraient bientôt à se respecter elle-même.
11 faudrait lui dire à la tribune : « Vous voulez l'ordre
« et la légitimité comme nous, je ne saurais en dou-
ce ter. Quel est celui parmi veus qui oserait s'élever
« contre de pareils intérêts? S'il en est un seul, qu'il
« se lève, et les bancs qui l'approchent resteront dé-
« sens. Vous craignez que le pouvoir n'empiète sur
« les libertés publiques : le rôle le plus noble de l'op-
« position est celui de les défendre ; le devoir des mi-
« nistres est de rassurer les peuples sur les prétendus
« empiétements qu'on lui prête. Tout est ainsi dans
« l'ordre; mais cessons, après le combat de la tri-
« bune , une hostilité si peu naturelle entre des
a hommes qui veulent tous le bien de leur pays. »
« Ce n'est pas tout de tenir un semblable langage, il
faudrait inviter à dîner, chez les ministres, les mem-
bres de l'opposition, en faire entrer au conseil d'Etat
plusieurs des plus honorables et des plus éclairés, afin
que l'opposition fût partout sagement représentée. Une
conduite semblable et toute nouvelle étonnerait en
même temps qu'elle rapprocherait du pouvoir; et elle
lèverait bientôt des difficultés qui paraissent aujour-
d'hui insurmontables ; mais, pour produire un effet sa-
lutaire, il faut avoir un caractère qui inspire une con-
168 MES MÉMOIRES.
fiance entière. Il faut annoncer hautement un système,
se tracer un plan et ne plus s'en écarter sous aucun
prétexte; il faut forcer tout ce qui lient au pouvoir à y
marcher, et obliger chacun à faire son devoir. Il ne faut
plus sacrifier les intérêts généraux à des intérêts par-
ticuliers, mais aborder franchement toutes les ques-
tions; bien savoir ce que l'on veut, et ne pas défaire le
lendemain ce qu'on a voulu la veille ; bien mûrir les lois
avant de les apporter, en consultant d'avance plusieurs
membres des deux Chambres. Il faut réfléchir avant
de vouloir, mais ne plus hésiter après avoir voulu; et
ne conserver dans les premières places, et même les
plus secondaires, que ceux qui se montrent dignes de
les occuper; n'écouler aucune autre considération que
celle de l'utilité publique; ne plus laisser les bureaux
maîtres des ministres; ne jamais hésiter, en un mot,
entre l'intérêt d'un homme et celui de l'État. 11 est
coupable de se servir du roi comme d'un plastron
derrière lequel les ministres trouvent plus commode
de cacher leurs fautes. C'est ainsi qu'on use la majesté
royale et qu'elle perd, vis-à-vis de ses peuples, l'in-
fluence, l'amour et le respect qui doivent toujours
l'entourer. Ce n'est pas un système partiel qui puisse
nous sauver; un seul acte du pouvoir jeté au hasard
serait un danger de plus. Il faut un système tout en-
tier qui embrasse toutes les branches de l'adminis-
tration; fortement conçu, il doit être plus fortement
exécuté.
« Quand on ne donnera plus à chacun le droit de se
plaindre; quand les esprits les plus éclairés ne seront
plus réduits à s'effrayer à juste raison; et lorsqu'on
n'entendra plus que les cris d'une faction dont les
RÉSUMÉ RETROSPECTIF. 169
gens sages de tous les partis se séparent également,
alors il sera facile de lui imposer. Quand on ne cher-
chera plus uniquement à corrompre pour entraîner à
sa suite les opinions ou plutôt les votes, on trouvera
des consciences cl des hommes dévoués qui s'offriront
à un pouvoir aussi sage que ferme; et il se présentera
des bras qui aujourd'hui semblent manquer de toutes
parts, parce que le pouvoir les craint au lieu de les
appeler. Sans doute un ministre ne doit pas, comme
M. de Richelieu, être toujours prêt à quitter sa place,
mais il doit toujours être disposé à la sacrifier à ses
devoirs; et n'y tenir qu'autant qu'il peut y faire le bien
de son pays. L'opinion se redresserait insensiblement
en prenant de semblables moyens ; les gens de cour ne
jouiraient plus de traitements énormes sans les dépen-
ser dans les intérêts de la monarchie, et ils devraient
avoir chacun une maison ouverte aux pairs comme
aux députés sans exception. C'est ainsi que peu à peu
l'opinion serait légitimement et sûrement influencée;
les notabilités sociales seraient satisfaites, et le pou-
voir n'aurait pas la maladresse de mettre contre lui
ceux qu'il lui serait si facile d'avoir.
« Alors le roi pourrait se montrer avec toute sécu-
rité tant à Paris que dans les provinces; et les bénédic-
tions qui semblent avoir fui loin de son trône, s'atta-
cheraient partout à ses pas.
« Un roi qui voudrait réformer sagement ses États,
et s'opposer aux abus de tout genre devrait commen-
cer par composer sa cour des gens les plus honorables.
C'est surtout par son entourage qu'il peut et qu'il doit
inspirer le respect. On juge généralement un prince
par ceux qui l'entourent, et la considération est un des
#
170. MES MÉMOIRES.
plus fermes soutiens de la royauté. Il ne doit accorder
son estime qu'à ceux qui la méritent; et elle doit être
une des premières conditions de son affection. 11 faut
couvrir l'hypocrisie de mépris; mais en se montrant
juste et reconnaissant, un prince doit soigneusement
encourager tout ce qui est bien, repousser tout ce qui
est vil, honorer et récompenser la franchise. Un roi
ne manque jamais de flatteurs, mais il est rare qu'il
rencontre un ami assez sincère, un sujet assez dévoué
pour ne lui rien taire, et oser même lui déplaire pour
le mieux servir. Le soin constant de tous ceux qui en-
tourent un prince est de le flatter, de le tromper et de
l'égarer. L'étude la plus nécessaire et la plus difficile
pour un roi est celle de la vérité : elle doit être l'oc-
cupation de sa vie : par elle seule il peut faire le bien
de ses sujets et régner avec justice; il doit surtout étu-
dier longtemps et avec soin l'homme qu'il croit digne
de sa confiance avant de la lui accorder; et plus con-
sulter encore les qualités de l'individu que son propre
penchant. Le Français aime son roi, et Charles X sait
avec une grâce infinie se faire aimer.
« Sans doute, il y aurait bien d'autres choses à écrire
pour expliquer ce qu'on doit entendre par un système
général; mais presque tout ce qui pourrait être dit ici,
l'a été dans le cours de mes correspondances particu-
lières.
« Il est impossible que le roi, dont l'esprit est par-
faitement juste, ne soit pas frappé de ce qu'il sait, de
ce qu'il voit, et de ce qu'il entend; mais il semble atten-
dre que le ministre, qui a toute sa confiance, lui pro-
pose le parti qu'il serait nécessaire de prendre; et ce
qui serait tout simple pour un autre, est un danger
RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. IT 1 ?
d'autant plus grand dans les circonstances actuelles,
que jamais M. de Villèle ne s'est décidé à prendre sur
quoi que ce soit un parti sans que Louis XVIII ne le
lui ait ordonné. C'est même uniquement par là que
peut s'expliquer la différence des deux règnes. M. de
Villèle se décide forcément quelquefois pour l'affaire
du jour, mais il ne veut jamais prévoir celle du len-
demain; et il concentre trop dans une lunette pure-
ment financière les choses, les événements et les
hommes.
« Puissent mes mémoires n'avoir plus à raconter de
nouveaux malheurs et de nouvelles catastrophes! puis-
sent-ils n'avoir plus à parler désormais que de la re-
connaissance et de l'amour des Français pour Charles X!
C'est le vœu d'un cœur dont les sentiments sont sin-
cères. Ces mémoires ne sont, au reste, qu'une simple
partie d'un ouvrage beaucoup plus considérable dont
j'ai tous les matériaux, et que je compte ne réunir que
plus tard. »
LETTRES
MADAME LA COMTESSE DU CAYLA
ANNÉE 1811
PREMIÈRE LETTRE
« Je crains bien que M. de la Rochefoucauld n'ait
oublié qu'il a bien voulu s'adresser à moi pour
une romance que désire mademoiselle de Seuil ; il
a fallu que mon temps soit bien pris pour n'avoir
pas trouvé celui de faire quelque chose qui pouvait
lui être agréable. La romance partira après-demain,
mais je n'ai pas voulu différer davantage le plaisir que
j'éprouve à le remercier de s'être adressé à moi. Je
pleure en fa mineur, le plus triste de tous les tons, et
je pleurerai dans tous les mineurs existants s'il ne me
pardonne pas d'avoir passé tant de jours sans répondre
à une lettre aussi aimable que celle que j'ai reçue. J'es-
père lui en faire bientôt toutes mes excuses, et pouvoir
174
MES MÉMOIRES.
W
renouveler à madame de la Rochefoucauld l'assurance
des tendres sentiments que je ressens pour elle.
II e LETTRE
« Mais je n'avais pas mérité toute cette maussaderie,
aussi j'en prends plus de plaisir que de peine. Il n'y a
que ce départ sans dire ouf! qui m'a contrariée. J'ar-
range donc que la seconde partie m'a fait payer la pre-
mière : c'est mal à vous; je préfère être à cent lieues
et la paix entre nous, plutôt que près comme hier au
soir; rien ne peut m'éloigner de vous que vous-même;
mais qu'avais-je donc fait? Je ne sais pourquoi j'avais
dans l'idée qu'hier vous alliez chez madame de Boigne
ou madame de Tourzel. Je ne savais pas si vous ne
comptiez nous faire qu'une courte visite. J'ai la triste
disposition de croire à ce que je redoute, que voulez-
vous? Me voilà fort en souffrance, puisque vous ne lisez
plus le fond de ma pensée. Dites-moi où vous avez
placé mes torts, car je ne le sais pas bien non plus. Me
serais-je trompée? dites-le; alors je me ferai des excuses
à moi-même, car il faut qu'une réparation soit faite.
« Je suis obligée de sortir ce matin, sans cela je vous
supplierais de venir me dire le temps qu'il fait pour
moi. »
III" LETTRE
« Vous voilà donc parti pour des siècles ! que la
vie se passe tristement, puisque l'on n'a même pas
l'esprit de jouir du temps présent, lorsqu'il apporte
ce qu'on désire. Je regrette maintenant tout le temps
que vous avez passé à Paris, voilà ma part perdue;
et puis du inonde à Montmirail, vous voilà attaché
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 175
et fixé pour une éternité. Décidément nous revenons
]e 16 de novembre pour longtemps; car nous ne
quittons Paris que fort tard, comme vous le savez, et je
ne crois pas pouvoir aller beaucoup à la campagne; je
vais me retrouver avec mes ennuyeuses affaires ; il fau-
dra un peu s'en occuper, car enfin, bien ou mal, il est
nécessaire de terminer quelque chose; je m'en désole
d'avance, car tout cela n'est pas la chose la plus simple
du monde.
« Il y a je ne sais combien de jours que celte lettre
est commencée; je n'ai pas été seule un instant, quoi-
que nous ayons fort peu de monde; mais l'on me suit
dans mon atelier; on veut de la musique; ensuite les
leçons de ma Valenline qui se multiplient chaque jour
davantage, plus une agréable correspondance d'affaires
depuis la rentrée des tribunaux; ainsi pas un moment
pour moi, comme vous voyez, ce qui me rend fort si-
lencieuse. Il est fort lard; mais je veux me dédomma-
ger de tant de temps passé sans vous écrire; j'en ai pris
une douce habitude, et il me manque quelque chose
lorsque je n'ai pas une lettre en chemin pour en espé-
rer une autre.
« J'ai reçu hier voire lettre Chateaubriand; il y a
plusieurs choses que je réfute; mais en général je suis
de votre avis, et je ne puis vous en donner une meil-
leure preuve que le refus constant que j'ai toujours
fait de le voir, donnant pour raison la crainte que
je ressentais de le trouver au-dessous de tout ce que
je le croyais; c'était une sorte de pressentiment, et
je redoute toujours ce qui peut rabaisser dans mon
esprit la personne, ou le talent, ou les choses dont
je jouis. Ce que vous dites de Racine pourrait bien
176 MES MÉMOIRES.
plus s'appliquer à Corneille : « Le crime (dites-vous)
«lui faisait horreur; il le peint sous des couleurs
« atroces.
« Quel effet vous fait donc Phèdre? Je suis bien
éloignée de votre avis. Racine ne me paraît pas sans
danger; mais l 'on ne peut rien dire dans le court espace
d'une lettre, je me débattrai quelque jour, j'espère,
avec vous sur ce chapitre; et il me paraît que nous dif-
férons assez pour que la discussion soit longue. Le Né-
cromancien a été lu en allemand par M. de Narbonne,
qui me disait avant-hier que le mérite de cet ouvrage
est d'être écrit d'une manière sublime, ce que nous
ne pouvons juger dans une traduction; l'auteur n'a
pas terminé parce qu'il ne savait comment le termi-
ner. On a pu croire que le héros était un prince de
Saxe-Weimar.
« Voilà ce que m'a dit M. de A***, qui, au reste, a
l'enveloppe la plus agréable; je ne puis parler que de
ce que je connais. On ne saurait se faire plus aimable,
plus spirituel et plus agréable aux autres, avec le sys-
tème de se contenter, et de jouir de ce que l'on voit;
on ne lui trouve rien à désirer; il connaît la langue de
chacun, et la parle mieux que vous-même. Je l'ai donc
vu plus raisonnable que maman et plus jeune que moi.
Je ne peux lui reprocher qu'une seule chose, c'est de
m'avoir fait des éloges excessifs de moi-même; il faut
qu'il m'ait cru encore plus d'amour-propre que je
n'en ai; malgré cela vous voyez que je n'ai pas un
mauvais esprit, puisque je fais venir ce torrent plutôt
de l'opinion qu'il a pu prendre de moi, que d'un
manque de franchise. Je veux me faire valoir à vos
yeux, en disant cela pour prouver ma modération; et
^
v\
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 477
je ne nierai pas que je place là mon amour-propre,
puisqu'il faut toujours qu'il se retrouve.
« Je suis ravie de savoir que vous viendrez à Paris cet
hiver. Vos voisins réclameront le privilège de la proxi-
mité, et vous le leur donnerez, n'est-ce pas? Que faites-
vous de vos nouveaux arrivés? Chassent-ils? Tuez-vous
bien? Dévastez-vous les bois et les plaines? Pendant
ce temps, le comte court après les procureurs, les
avoués, etc. , pour perdre et pour payer. Warwick l'aide
sûrement de toutes ses jambes; mais notre pauvre
comte aura bien delà peine à remonter sur sa bêle si la
justice de cette année ressemblée celle de l'année der-
nière. Il faudra bien dire que cela n'est pas juste, n'est-
ce pas? et mettre le comte en évidence sous les plus
charmantes couleurs. Malgré tout le bien que j'en
pense, je ne vous le donne pas pour frère d'armes.
« Ne me trouvez-vous pas d'un bavardage intaris-
sable? et encore à peine pourrez-vous lire tant c'est
griffonné; mais je ne vous en fais point d'excuses, il
est lard, mes lumières Unissent; mon esprit vous pa-
raîtra aussi absent, voibà ce que je crains le plus. Ainsi
je vais bien vite m'endormir pour ne pas vous relarder
davantage, car j'ai dans l'idée qu'au moment où vous
recevrez ma lettre, il y aura une partie de billard, ou
un sanglier, ou je ne sais pas quoi sur le tapis; et que
ma place sera petite. Je ne vous quitte jamais sans
faire le vœu de ne pas èlre oubliée. »
IV» LETTRE
« Vous êtes bien aimable de me demander si bien
de mes nouvelles, et je vous promets que je me soi-
gnerai bien. Vos lettres me font trop de plaisir pour
vu. 12
178 MES MÉMOIRES.
ne pas m'occuper de les lire longtemps. Je ne puis aller
à Paris, vous le savez bien; mes parents ont la bonté
de ne pas me laisser faire ma volonté, et me voilà donc
ici pour autant de temps qu'il leur plaira. Pourtant il
fait bien laid, et dans ce moment j'approuverais fort le
départ. Je pense que vous devez être à Paris encore
pour deux ou trois jours. Je voudrais que vous disposas-
siez d'une heure ou deux pour moi, afin d'avoir votre
coup d'œil pour des bêtes que mon frère me cherche,
je les veux avec une robe fort claire, beaux et bons,
toujours de bonne humeur, jambes de cerf, tout cela
sera très-facile. Comme je n'ai aucune confiance en
M. du G... pour ses connaissances chevaleresques, je
m'en suis remise à mon frère.
a Je ne savais pas de quoi vous vouliez me parler
avec ce Nécromancien; depuis nous l'avons fait de-
mander, et nous l'avons commencé et presque achevé
hier. Cependant nous ne sommes pas encore à Séra-
phina. Je vous avoue que ce livre ne se dévore pas. Il
y a sûrement une clef que nous n'avons pas : est-ce du
roi de Prusse ou bien du prince Louis de Prusse qu'il
est question'' Il y a sûrement des choses que nous ne
savons pas. Pour le but de l'ouvrage, je le cherche en-
core. Peut-être en savez-vous bien plus long que moi
sur tout cela. Ce que je crains d'apprendre, ce sont vos
projets de cet hiver, je redoute la campagne. Pour
moi, j'irai au dimanche de madame de la B***, un
peu au spectacle; voilà à peu près tout ce que je ferai,
comptant rester souvent le soir.
« Il me semble que tout est bien à la guerre; d'au-
tres, comme des goulus, craignent la faim. On pourra
leur répondre par les deux vers de Joas.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 179
« Je viens de relire Andromaque, et à l'heure qu'il
est j'en suis tout enchantée. Maman me disait qu'elle
voudrait être la femme de M. de Chateaubriand; et
moi, de ce matin, mon choix est fait, ce serait Racine;
il parle au cœur, l'autre élève l'âme, et ces deux poêles
immortalisent la langue française.
« Que faites-vous de madame de Vence? Comment
est-elle? Son esprit se moque de ses souffrances, il lutte
toujours avec avantage. Je voudrais qu'il vous retînt à
Paris. J'aime encore mieux les neuf lieues; je sens que
ce n'est pas un obstacle invincible pour moi. Lorsqu'il
y a davantage, cela fait tout de suite une double sépa-
ration, puisque je ne peux franchir la seconde; voilà
bien encore une suite de mon égoïsme, n'est-ce pas?
Bonsoir pour bonjour, si c'est le soir que celte lettre
vous arrive. Ne me laissez plus si longtemps sans un
petit souvenir; le mien est tout à vous. »
V e LETTRE
« Un événement qui aurait dû me coûter la vie, on
tout au moins m' estropier : vous êtes d'une discrétion
admirable, et d'un bien bon exemple; aucun détail,
rien. Alors il fallait encore plus de silence; pour moi,
je suis plus que mécontente, et j'ai besoin de vous re-
voir sur vos deux pieds, pour ne pas vous en vouloir
encore dans dix ans de me traiter comme une étran-
gère.
« Je sais gronder aussi lorsque je m'en mêle.
« Maman est mieux, sans être encore bien; les mé-
decins me rassurent, mais je la trouve bien faible en-
core; je vous dirai que, depuis dix jours que me voilà
ici, je n'ai pas fait une visite, je suis restée constam-
180 MES MÉMOIRES.
ment près d'elle; je ne sais si celte réclusion ne me
vaut rien; mais hier je me suis avisée, comme nou-
veauté, d'avoir une attaque de nerfs. J'espère que
Juillelte m'en aimera mieux; je devrais être aussi dis-
crète que vous et ne pas vous dire ce que vous pouvez
bien avoir deviné; mais vous voyez que je préfère vous
donner un bon exemple. Ainsi, vous saurez que tout
me fatigue; et que même d'écrire me contrarie, ce
qui me fait griffonner, comme vous voyez; mais je ne
prends plus la plume que pour vous. Voici mon or-
donnance de Bourdois, qui est venu me voir hier; je
l'ai cru fou : « Allez au bal, cela vous distraira; dan-
ce sez une contredanse; allez tous les soirs passer deux
a heures au spectacle; promenez-vous le matin; enfin,
« de la distraction. » Je lui ai répondu : « Jusqu'à ce
«. que mort s'ensuive, n'est-ce pas? » Est-il vrai que
M. votre père craint d'avoir le ver solitaire? C'est
M. d'Aubrive qui m'a dit cela. J'espère que cette nou-
velle sera comme celles qu'il débile toujours : fausse.
« Le mariage de mademoiselle de Montesquiou avec
le duc de Padoue est-il vrai? On dit celui du duc de
Danlzick avec la nièce de madame de Marbœuf, made-
moiselle de Fenouille.
« On m'a interrompue hier au soir; et ce matin je
suis obligée de fermer ma lettre parce qu'il est midi.
J'avais une petite histoire à vous conter; je crois que
je vais me la passer malgré l'heure : L'on prétend que
l'auditeur Damire s'est trouvé dans un passage étroit
avec le comte Regnaud d'Angely, que ce dernier a voulu
qu'il reculât, et s'est nommé pour l'y engager. L'au-
diteur a répondu qu'il ne le pouvait pas; le comte a
insisté; l'auditeur est resté inébranlable; et, pour
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 181
(oute réponse, a donné son adresse. Les chevaux du
comte ont donc fini par reculer. Il a été s'en plaindre
au préfet de police. Le jeune Damire a été mandé; il
a recommencé son même dire, et toujours conclu par
son adresse. Le mezzo-termine a été de mettre pour
vingt-quatre heures le cocher de l'auditeur en prison;
celui-ci lui a donné devant l'assemblée deux louis pour
y bien passer son temps.
« L'on prétend que l'histoire est exacte. Je ne la
garantis point. Adieu; dérangez le calendrier pour
arriver plus vite, nous mettrons tout sur le compte
des comètes. »
VI' LETTRE
« L'enveloppe de mes aiguilles est charmante, mais
eût-elle été de papier elle se serait conservée autant
qu'elles; si j'eusse été près de vous, j'aurais préféré
le papier; comme j'en suis bien loin, ce souvenir me
fait plaisir; et je l'ouvre souvent pour prolonger ma
pensée vers vous, car il ne rappelle rien; son mérite
ne va pas ou ne peut pas aller jusque-là.
a Dans ce moment, où je vous écris bien paisible-
ment, vous courez sûrement après quelque daim; le
temps vous favorise; et, à l'heure qu'il est, vous êtes
peut-être le premier arrivé, exterminant une pauvre
bête avec bien du plaisir. Il faut bien, en effet, passer
le temps, et vous le tuez à coups de fusil, ou bien avec
les jambes de vos chevaux. Je pense souvent combien
votre vie. a été dérangée, et à tout ce que vous auriez
été; il y a du mérite dans le repos; vous mettez tant
de vie dans tout ce que vous faites; si jamais il vous
p>
182 MES MEMOIRES.
arrive de ne faire que trois lieues à l'heure, je serai
bien inquiète.
« Vous augmentez bien mes regrets en me parlant
de Dampierre; j'aurais été si heureuse de pouvoir y
retrouver les instants que j'y ai passés; le maître de la
maison a tant d'obligeance, et puis j'aurais été char-
mée de passer quelques moments près de madame de
la Rochefoucauld; je la trouve si attachante, si bonne;
mais c'est aller sur vos brisées que d'en faire l'éloge,
n'est-ce pas? Elle ne pourra réunir ce qu'elle aime le
mieux comme l'année dernière; je m'en afflige pour
elle.
«Depuis quelques jours je n'ai pas de vos nouvelles,
pourquoi? Les miennes sont rares, elles ne sont pas
bonnes, je souffre un peu; moi seule je le sais, car
mon visage ne le dit pas, et c'est à qui de nous deux
sera le plus discret.
« Parlez-moi bien de toutes vos chasses, je croirai
presque y être; cela sera charitable, équitable et ai-
mable. Pensez à moi en courant les bois; je voudrais
en écarter toutes les branches; je remets mes intérêts
au cheval gris, car ils sont en bien mauvaises mains
lorsqu'ils sont entre les vôtres; il faut quelquefois
croire aux obstacles, entendez-vous? et surtout ne pas
les faire naître pour les vaincre.
« Une leçon de lecture me force à vous quitter; Va-
lentine aimerait bien mieux être oubliée, mais je ne
veux pas la consulter, dans la crainte de lui donner
raison.
« Je relis dans ce moment le Génie du chiistianisme,
et je suis dans l'enchantement. Il semble que M. de
Chateaubriand replace l'homme dans son état primi-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 183
lif; il élève l'âme et abaisse l'esprit : c'est une bonne
lecture. Adieu bien vite, car, si je ne m'arrache pas,
je vais recommencer une conversation.
« Je rouvre ma lettre, on vient de m'en remettre
une de vous; je ne l'ai que parcourue. Je regrette bien
Dampierre, vous n'en doutez pas. Mais ma robe est
bien noire. Je penserai à vous.
« Je ne comprends rien à l'histoire, c'est sûrement
ma faute.
a Maman me charge de proposer à M. de la Roche-
foucauld de venir ce soir prendre sa revanche; et à
M. de Chevreuse de venir encore jouer à la belle au
bois dormant, s'ils n'ont absolument rien de mieux à
faire; car il n'y a ni monde ni souper, et c'est une vé-
ritable proposition de carême. Je désire bien qu'ils ne
la refusent pas, et me tirer de mon ambassade avec
honneur. »
TU- LETTRE
« Pourquoi votre lettre m'a-t-elle fait répandre des
larmes? Dire ce que j'éprouvais en la lisant me serait
impossible. Comment deux jours peuvent-ils changer
entièrement tous ceux qui suivent? Pourquoi votre
intérêt m'enloure-t-il de bonheur! L'amitié a toujours
été une chimère ; elle augmente la somme des biens
et diminue celle des maux, en doublant les jouissan-
ces et en partageant les peines. Il est vrai aussi qu'elle
ajoute aux afflictions personnelles celles de la per-
sonne qui est chère; mais il y a autant de douceur
pour la personne qui cherche à consoler, que pour
celle qui reçoit les consolations. D'ailleurs l'amitié est
bonne à bien d'autres choses, n'est-ce pas?
184
.MES MÉMOIRES.
« Je ne pourrais dire combien de fois j'ai relu votre
lettre; elle me faisait du bien. Je me croyais près de
vous. Moi qui redoutais toujours de m'atlacher, je
n'éprouve aucune terreur. Combien de fois n'ai-je pas
été contrariée, fâchée même des protestations que je
recevais malgré moi d'attachement , dont je priais
qu'on se dispensât, sans avoir cherché à rien appro-
fondir ! Mais que tout est différent! Je me sens en-
traînée avec réflexion et bonheur ; je dirais à l'univers
entier ce que j'éprouve. Le bien marche avec vous.
Qui pourrait donc troubler ma sécurité? Je ne vous
sacrifierais qu'à Dieu.
« Hier on vous a nommé en m'examinant; ce re-
gard scrutateur m'a blessée, et j'ai eu une explication.
Qu'ai-je à cacher? Les regards que je redoute sont les
miens ; sans cesse je m'examine; et, si trop souvent je
suis mécontente de moi, je sais m'en punir.
« J'étais bien occupée de vous savoir rassuré sur la
santé de madame votre mère; j'ai su, par madame de
Tourelle, qu'elle était mieux. Je désire bien ap-
prendre par vous que ce mieux vous satisfait. Souvent
on souffre ici-bas pour lous ceux qu'on aime, ou bien
on souffre de leurs souffrances; mais la Providence
mêle toujours à nos peines des ressources dans notre
caractère, et dans notre position. La pensée qu'elles
sont bien courtes les adoucit. Nous les trouvons
longues si nous les regardons en elles-mêmes; mais,
en les comparant avec ce qui ne doit jamais finir,
l'espérance d'un bonheur parfait nous dédommage
amplement de celui qui, fût-il complet, serait bien
court, et ne pourrait remplir notre cœur. Je me perds
dans mes réflexions, et je crains que vous ne me trou-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 185
viez bien ennuyeuse; ce sera aimable de me le dire,
comme de ne pas me gronder de n'avoir pas encore
vu Bourdois. Au fait, je n'ai pas de quoi occuper une
visite de médecin; j'éprouve quelquefois un élance-
ment vif, mais il ne me laisse aucun souvenir de dou-
leur. On peut fort bien vivre comme cela ou ne pas
vivre; ce n'est pas là qu'est le malheur. Et, comme
l'on n'a pas dans ce monde du bonheur à n'en savoir
que faire, il est peut-être préférable de le quitter
jeune dans la pensée de ses amis. Voilà que je re-
tombe dans mes vieilles habitudes; je crains bien de
m'en trop corriger, je me trouve si changée. »
VIII- LETTRE
«J'ai reçu votre seconde lettre. Quelle charmante
description! Que j'aurais de plaisir à parcourir ces
lieux sauvages avec vous! L'ermite me paraît bien
heureux; il a l'assurance de la paix, et se trouve près
du port. Depuis votre départ, plusieurs personnes ont
la respiration un peu gênée... fat... Comptons par
siècles et fixons la fin, malgré que trois mois pa-
raissent quelquefois bien longs.
« Ce que j'envie de votre voyage, c'est surtout la
visite au vieux château. J'ai un fond d'amour gothique
qui s'incrusle de plus en plus; le temps, qui change
tout, ne peut altérer cette préférence. Il me fait le
même effet qu'il produit sur les vieux bâtiments, il
consolide.
« Maman ne pourrait rien comprendre à ce que
vous me demandez sans cesse; je me promène sans
elle, je cause, et il ne lui est jamais venu dans la
pensée de s'en contrarier. Vous me donnerez vos
•
18G MES MÉMOIRES.
ordres souverains une seconde fois sur ce que vous
oulez que je fasse.
« J'espère toujours que nous partirons le 1 er d'août,
et que les peintres auront terminé. Il y a de grands
projets de proverbes. Le comte Louis de Narbonne
sera un des acteurs ; MM. d'Astore, s'ils ne sont pas en
Espagne; le comte Palamède ; M. de Licci; mon oncle
Fr Puis-je dire vous? mes parents en seraient
bien heureux. Je suis chargée de vous le demander;
récusez-vous l'ambassadeur? Voici notre arrangement;
car, avant tout, je ne veux pas être trop personnelle,
en ne vous mettant pas au fait de choses qui pour-
raient vous déplaire. Madame de J... tiendra la mai-
son, c'est-à-dire sera au milieu de la table, et, comme
nous sommes alors deux colonies réunies, tous les
frais se partageront également. J'ai encore reçu une
lettre charmante, où elle me prie et exige que je pro-
pose à toutes les personnes que je vois habituellement
de venir cet été à Gombreux ; je vous avouerai que j'ai
fait fort peu de propositions. Je compte peindre beau-
coup, et j'attendrai, sans me donner de mouvement,
tous ceux que fera la maîtresse de la maison, qui veut
bien compter sur moi en qualité de décorateur et de
costumier. Elle sera comblée si vous venez un peu
courir les champs avec nous. Le comte Palamède est
arrivé hier; il a débarqué ici, brûlé, rôti par le soleil.
Celui de notre Nivernais n'est pas sans chaleur.
« J'ai reçu votre petit mot ce matin; vous êtes ai-
mable plus que je ne saurais le dire. J'aurais voulu
être encore plus grondée. Il faut donc vous quitter en-
core une fois et mettre vite ce barbouillage à la poste ;
il ne vous dira jamais assez; il ne pourra jamais vous
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 187
dire ce que j'éprouve; le bonheur d'être de quelque
chose dans votre intérêt est senti dans tous les instants.
Je pense à vous, et je crois presque vous voir.
«Je viens de relire votre seconde lettre; je vous
avoue que je suis fort jalouse de la personne à la-
quelle vous veniez d'écrire, et que vous croyez ne pas
avoir quittée; je crois l'avoir devinée.
« Et l'anglais, y pensez-vous? Je compte faire des
thèmes et bien travaillera la campagne, si mon temps
m'appartient un peu. J'ai reçu des nouvelles de M. de
Chevreuse; il me parle du petit vieux, si je ne le
trouve pas assez triste; de la ruine de la belle vallée.
Aurait-il la philosophie de votre ermite?
« On m'appelle, renvoyez-moi; car je crains que vous
ne trouviez ma visite bien longue. Je vais donc quitter
Monlmirail; ce ne sera pas sans vous avoir dit que
c'est avec raisonnement, penchant et volonté, que je
suis votre amie. »
■ Hf ii
IX' LETTRE
« Je profite encore d'une petite occasion plus vite que
la poste pour vous remercier de la bonne nouvelle que
vous m'avez donnée ce matin. J'en sautais de joie ; car
je sens vivement ce qui vous touche. Une demi-heure
après votre lettre, est arrivée notre princesse polonaise,
qui a apporté des lettres de madame la comtesse de
Laval, et j'ai entendu dire tout haut ce qui m'occu-
pait tout bas; car je ne savais pas s'il fallait le dire
tout de suite. Non ! non ! non ! Ne venez pas ici. Je ne
sais pas comment j'ai eu le courage d'écrire cela ;
mais enfin, si je n'ai pas celui de l'écrire deux fois, il
ne faut pas me mettre à l'épreuve, et, si je renonce au
188 _ MES MÉMOIRES.
bonheur de vous voir quelques heures, sachez-m'en
gré toujours. Mais, quelque peine que je doive en
éprouver, tout cède à la seule idée que quelqu'un qui
vous aime, puisse regretter un moment les instants
que vous auriez passés ici. Rien donc, pas même
quelques heures; de vos nouvelles, je vous en prie.
J'aurais mille choses à vous dire. Le Bénévent a écrit
à madame deJ... ce matin pour venir ici. Elle pense
que c'est plus pour le voisin que pour elle; elle refu-
sera. Grâces à rendre! Tout cela pour vous seul au
moins, j'y compte. Croyez-vous que Je voisin remonte
sur sa bête. Mille bonsoirs; je vous dirai, mais n'en
sachez jamais rien, que la princesse B..., votre voi-
sine de droite, a été exilée; et que l'on cherche à ar-
ranger cette affaire.
« Il faut vous quitter bien vite; à chaque fois j'en
suis bien contrariée.
« Surtout ne m'oubliez pas auprès de madame de la
Rochefoucauld. »
X" LETTRE
a J'envie ce billet; je voudrais tant vous voir une
heure. Vous m'avez bien affligée; je ne méritais pas
ce surcroît de peine. Maman est souffrante; j'envoie
un exprès chercher un médecin, et c'est près de son
lit que je vous écris ces mots. Ah ! si je vous ai fait de
la peine, dites-moi ce qu'il faut faire, ce qu'il faut
dire. Si vous éprouvez ce que je sens dans ce moment,
je vous plains bien; mais relisez cette lellre char-
mante, vous y trouverez un sens différent. Je croyais
me sacrifier toute seule; vous avez tant de raisons
d'être heureux, et tant d'objets qui vous attachent dans
LETTRES DE MADAME DU CA.YLA. 189
ce inonde! Vous me jugez mal, bien mal, et, pour la
seconde fois, vous me faites verser des larmes; mais
que celles-là sont différentes ! elles payent les pre-
mières.
« Pour ce reflet de feu, qui me fait maintenant une
ombre si noire, oubliez que je l'ai dit jusqu'au mo-
ment où je vous reverrai. 11 est vrai que, au commen-
cement du monde, je voyais M. votre père plus sou-
vent, et que je fus curieuse d'examiner l'objet dont il
s'était occupé, et qui devait être si bien sous tant de
rapports! Je vois que j'ai écrit tout de travers, et nous
nous entendons bien peu dans ce moment, ce qui
ajoute encore à ma peine. Il y a un quart d'heure que
j'ai votre lettre; je la déleste et ne puis m'en séparer.
Écrivez-moi vite. .Quelle journée je vais passer! et
maman est souffrante.
« Avez-vous expliqué à madame de la Rochefou-
cauld votre mécontentement? Pourquoi dire que je
vous fais de la peine? Ah! vous vous y .entendez; et,
comme Crébillon, ce n'est pas assez d'enfoncer le poi-
gnard, il faut le retourner.
« Ce que vous me dites pour mon frère est ai-
mable; il a besoin d'intérêt. Toujours nous avons été
séparés; il n'a pas connu la nature humaine sous son
plus bel aspect. Il faut du temps et de la douceur poul-
ie ramener. Ce qu'on recueille sous les tentes est dif-
ficile à extirper. Ne le jamais .faire expliquer et parler
de soi et des autres; des sentiments doux, et son cœur
bon et droit reprendra l'élan que le ciel nous a donné
dans sa magnificence. »
190
MES MÉMOIRES.
XI* LETTRE
« Je suis obligée, après la messe, d'aller chez mes-
dames de Lorge, Chazeron, Brancas, elc. J'étranglerai
tout le monde, afin d'être ici avant deux heures. Je
sais que vous dînez à deux heures et demie ; ce temps
sera bien court. J'avais bien espéré hier qu'il ne vien-
drait personne ou que le vent aurait emporté ceux
qui pensaient à nous. Ce petit billet, tout court qu'il
est, ne sera pas fermé sans vous dire que je m'en suis
bien voulu du billet, et que je ne le demanderai pas,
puisque je ne le mérite plus 5 mais que ce sera bien
aimable de me le donner. »
ANNÉE 1812
PREMIÈRE LETTRE
« Comme vous êtes aimable, qu'il y a de bonheur à
vous aimer, et combien le sentiment que j'éprouve est
doux, c'est une confiance que rien ne saurait ébranler.
Il y a tant de sensibilité dans tout ce que vous dites,
que je reconnais la même empreinte partout. Vous
parliez avant-hier de madame votre mère, je ne me
rappelle pas vos expressions sans avoir bien de l'émo-
tion; on voit que vous ne vous attachez pas légère-
ment, et d'ans les vérités que vous dites, on reconnaît
bien des choses qu'elle vous a données.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 191
« Oui, mon ami, je ne saurais mieux faire que de
me laisser aller à mon sentiment pour vous. Si tout le
monde pouvait lire au fond de mon cœur, on m'envie-
rait, car je n'ai pas une inquiétude; ce sentiment n'a
rien que je ne puisse avouer. Assurément ce billet que
j'écris prêterait à rire, et pourtant je ne suis que vraie;
j'espère que nous nous verrons à neuf heures. C'est le
moins.
« C'est le plus, je veux dire. »
II» LETTRE
« Peut-être avons-nous la même pensée dans ce
moment; elle sera pour moi celle de l'année, et de la
vie, si cette dernière est la plus longue; elle n'a rien
qui doive m'effrayer; ce n'est plus être seule que
d'avoir un intérêt bien tendre qui vous soutient dans
les mauvais jours; et l'amitié comme je la sens ne
peut finir.
« Aujourd'hui, mon ami, disons le mot, toujours
ensemble. Pensez à moi dans le courant de la journée,
au milieu de toutes les affections de votre cœur; et
croyons bien au bonheur d'un sentiment sans reproche.
« Je commence la journée comme je la finirai, en
pensant à vous. Celui qui voit tout, n'est pas assez de ce
monde pour vous dire : il est avant vous, et puis cela
vous mettrait en second; mais vous après ma prière;
celle que je vous fais est gravée au fond de mon âme.
Toujours! »
111= LETTRE
« Comme les soirées sont longues et les journées
tristes, je n'ai de distractions que celles que me don-
;jJ
192 MES MÉMOIRES.
lient mes ennuyeuses affaires; je m'en occupe; mais,
si le temps est pris, il reste un vide que rien ne peut
remplir. Aujourd'hui je voulais vous écrire bien en
détail, il m'a fallu courir, il est une heure du matin;
mais je ne voulais pas dormir sans vous parler, mon
ami, et vous dire le demi-quart de ce que j'ai dans le
cœur. Jamais votre absence ne m'a paru si longue, et
je suis loin d'être au bout.
a Elie de Périgord va arriver; ne le dites pas, ce se-
rait par moi que vous le sauriez. La garde s'est battue.
La générale YVallher a dissipé mes inquiétudes. Le
vice-roi a eu deux chevaux tués sous lui. On parle au-
jourd'hui du retour de l'empereur sans y croire, et en
même temps du départ de l'impératrice.
« J'attends de vos nouvelles avec impatience. Pen-
sez bien que les dix ans ne sont pas nécessaires; et
qu'ils sont devant nous au lieu de nous précéder, ce
qui est un bonheur de plus. Bonsoir, mon ami. Pour-
rez-vous lire ce griffonnage? il est tard et je suis fa-
tiguée. »
IV" LETTRE
« Je suis bien affligée du motif qui empêche votre
voyage; la santé de madame votre grand'mère m'oc-
cupe beaucoup, et je partage bien vivement tout ce
qui vous touche, vous le savez. Monsieur votre père
était un peu mieux, mandez-moi si ce mieux est devenu
bien. Quelques détails sur vos projets. Le voyage n'est
il qu'ajourné? Enfin vous avez à contenter ma grande
curiosité.
« Vous dites que je ne lis pas vos lettres, que fais-
je donc? car je les sais par cœur. Toujours un petit
■ -
LETTRES DE MADAME DU GAYLA. 195
coin d'injustice; mais elle ne me déplaît pas lorsqu'elle
n'est qu'exigeante; au fait, je la préfère à la tolérance
de bien d'autres.
« Votre jambe vous fait donc encore mal? c'est plus
qu'une contrariété, pour vous surtout, qui en faites si
bon usage, et pour moi c'est un chagrin. Soignez-la
donc, et laissez là vos loups enragés.
« J'avais commencé hier à vous écrire, il m'est ar-
rivé du monde, et j'ai manqué l'heure de la poste. J'ai
su hier que madame votre grand'mère était bien, mais
monsieur votre père est fort souffranl, ce qui nous dé-
sole, je vous assure. Maman et moi en avons beaucoup
parlé avec M. de Raslignac; il part demain. Je compte
envoyer ma lettre chez vous, afin qu'on la lui donne.
« Je sais des nouvelles de mon frère du 14 à Kowno.
Que de souffrances! M. le comlc de Morlemart est
bien malade. Quel courage! et combien madame de
Beauveau lui doit : il a traîné son fils dans un traî-
neau avec son domestique et un paysan pendant vingt-
huit lieues; sans lui il restait sans secours à Wilna.
M. de Castries est prisonnier, du moins on le croit.
Madame de Vence vient de recevoir à l'instant des
nouvelles du 11 de Wilna, de M. de Vence. Il ne con-
naissait pas encore sa destination. 11 est auprès de
M. de Girardin; c'est une ressource. M. de Flahaut a
une légère blessure à la tète. On ne peut parler et pen-
ser que de ceux qui restent à l'armée, c'est la conver-
sation de toute la journée; cela vous paraîtra tout
simple. On craint les Russes à Varsovie. MM. d'Aslorg
ont écrit que MM. de Narbonne, Chabot, Castellane
étaient revenus à l'armée n'ayant pas pu passer. Alors
il est probable qu'ils reviendront par la Prusse.
I
s m .
S*.
VII.
15
f
194 MES MÉMOIRES.
« Je suis répétant tous les jours que je dois me
trouver bien heureuse de vous savoir à Montmirail, si
ce n'est tranquille d'esprit, au moins de jambes.
« Mes enfants se portent à merveille; sûrement vous
portez bonheur à mon fils; il n'a encore que le cœur
de sa mère pour vous en remercier; mais j'espère un
jour lui dire que vous étiez occupé de lui, et qu'il saura
sentir le prix de votre intérêt.
« Mes yeux y verront toujours pour vous écrire, j'en
suis bien sûre; ils ne sont pas mieux, mais pas pire;
ce n'est que de la patience qu'il me faudra, ce n'est
pas le remède le plus facile. Adieu. De vos nouvelles
bien longuement. Les jours seront encore bien longs
longtemps. »
V« LETTRE
« Je suis aussi reconaissante que vous êtes aimable;
c'est un grand engagement, n'est-ce pas? J'aurais bien
désiré vous remercier moi-même; je suis insatiable,
comme vous voyez. Toute la journée j'ai pensé avec
regret aux courses que vous aviez faites pour moi;
mais au fond de l'âme je jouissais bien de votre
amitié.
« J'ai des nouvelles de mon frère, du 4. C'est encore
lui qui a tenu Robert de Sainte-Croix lorsqu'on lui a
coupé la jambe. C'était le dernier frère de celui qui a
été assassiné sur une frégate, et du jeune général tué
en Espagne. Il avait vu M. de Menou la veille en hus-
sard; il est fort changé et méconnaissable. Chacun est
cantonné : Alfred de Noailles est dans la belle maison
de M. Demidoff, avec M. de Flahaut, qui fait beaucoup
de musique, MM. Lecoutteux et Bongard. M. de Tal-
LETTRES DE MADAME DU CAÏLA. 19ù
mond a la croix, ainsi que M. F. de Chabot. M. de la
Bourdonnaye va à merveille, et sous deux mois pourra
faire le voyage. Bonin de Castellane est chef d'esca-
dron, M. G. de Mortemart, baron. Je vous rends un
compte exact, comme vous voyez.
« 11 faut que je parle de moi pour ne pas être gron-
dée. Bourdois ne me donne pas encore permission de
descendre, ayant encore le visage de travers, quoique
je me porte très-bien. Je vous demande mille fois de
soigner votre jambe, car sûrement vous allez chasser
beaucoup.
« J'espère que le petit Paul va mieux. Je désire
bien queM. de Chevreuse n'ait que du bonheur; ce sera
le sentiment de tous ceux qui le connaîtront. J'ai vu
le comte hier, le fond n'en vaut rien; il est commère
comme une femme de province, pédant et -exagéré.
On dit cependant que c'est un bon garçon, toutefois
ce n'est pas sans prétention. Je pense que sa petite
maman ne le laissera pas devenir trop grand, et
qu'elle songe à en faire présent à quelque riche héri-
tière.
« La prisonnière espère de vos nouvelles, et ne
s'aperçoit de sa prison que lorsqu'on est absent; elle
vous donne cette énigme en vous priant de n'y pas
trop réfléchir pour la deviner. Adieu, mon ami, ce
sera toujours avec bonheur que ce nom sera entre
nous deux avec tous ses engagements. Si le ciel est sur
la terre, c'est dans un sentiment d'amitié tendre et
durable, fondé sur l'estime et la confiance, qu'on doit
le trouver.
« En grâce ne m'oubliez pas auprès de madame
de la Bochefoucauld; il serait fade de vous dire ce que
1
m
196 MES MÉMOIRES.
je pense pour elle, mais je ne puis m'empêcher de vous
dire que chaque jour je m'attache à elle davantage. »
VI" LETTRE
« J'avais le projet d'une longue discussion sur ma-
i dame du Deffant, sur ce cœur de glace, sur ce cœur
sec; mais toute ma journée, hier, s'est trouvée prise, je
ne sais comment; il ne m'est pas resté une minute
pour moi, voilà donc la cause de la fièvre. Ce matin,
je suis en paresse, et je laisse toutes ces bonnes ou
mauvaises personnes pour vous demander indulgence
et confiance; la première, parce que j'en ai le plus
grand besoin pour toutes mes imperfections, et la se-
conde parce que vous me la devez. Une vérité reconnue
se répète-l-elle? à moins que ce ne soit pour le plaisir
de la redire; je sais qu'aujourd'hui c'est samedi, et
tout le long du jour je ne me le répèlerai pas pour eu
être persuadée. Plus de justice pour moi et plus de
justice pour vous. Si votre amitié était une illusion,
elle serait trop essentielle à mon bonheur, pour que je
la voulusse détruire; mais je ne l'en crois pas une, et
je vous crois aussi vrai qu'aimable. Vous m'avez mon-
tré trop de grâce pour que je ne croie pas que vous
avez pour moi plus qu'une amitié ordinaire, et je suis
trop exigeante pour m'en contenter; nous aurons, j'es-
père, toujours les rapprochements que donnent le plus
vif intérêt, la plus parfaite liberté, l'amitié la plus
pure et la plus tendre confiance. Je partagerai vos
peines et vos jouissances, vous me parlerez de mes
défauts, et nos intérêts serout communs. Vous voyez
que je dispose de vous comme de moi; quand vous se-
rez fatigué, vous me le direz franchement.
22
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 107
« Je ne suis pas assez dévote, dites-vous; je vous as-
sure que je voudrais l'être davantage; mais, je vous
parle à cœur ouvert, je ne saurais croire à mille petites
pratiques qui me paraissent bien petites, et bien éloi-
gnées d'appartenir à notre divine religion. Je les res-
pecte dans les autres, c'est tout ce que je puis faire.
Si elles mènent à de plus grands sacrifices, je croirai
alors que c'est un chemin frayé, peut-être plus doux,
que les hommes ont bien fait d'inventer, et d'après
lequel ils basent leurs jugements.
« Ce n'est pas dans l'espace de quelques lignes que
l'on peut dire tout ce que l'on pense et ses propres
réflexions; pour en parler même, il faut y méditer.
Voilà trois pages, j'en suis fatiguée, et regrette de les
avoir écrites, préférant le silence à une légère expli-
cation.
« Mon grand-père est toujours dans le même étal,
disant quelques mots seulement. Aucune inquiétude
sur sa santé, mais je vois bien en noir. Vous êtes en-
core à votre Gall, j'espère qu'il vous dit que vous
avez une petite place pour recevoir les sentiments
qu'on vous a voués. »
VII' LETTRE
« J'aimerais bien mieux que ma lettre eût. été per-
due, et que la vôlre-miennc fût arrivée. Que peut-elle
être devenue? j'espère encore qu'elle m'arrivera (vaut
mieux tard que jamais!) Celle d'avant-hier m'a fait
un bien grand plaisir; je l'ai reçue à neuf heures et
demie du soir, au milieu du salon, comme quelqu'un
qu'on attend depuis bien longtemps.
« Vous aimez mieux vous battre que de penser à vos
198
MES MÉMOIRES.
amis, voilà ce que toutes vos chasses prouvent positive-
ment. Je suis bien sûre de me rencontrer avec. le car-
dinal sur ce chapitre; nous avons même intérêt, même
objet, sans avoir le même but.
a II est aimable, ce cardinal, et moi je suis fort
maussade, puisque souvent je reçois une grimace pour
réponse. On le croit de plomb et moi de plume, je ne
sais pas pourquoi; enfin il a tout avantage sur moi, et
ce qui prouve au moins pour ma justice, c'est que je
ne le déteste pas. Je le trouve sur mon chemin, et je
ne me détourne pas; c'est plus que je ne pouvais atten-
dre de mon mauvais caractère. Entendez-vous bien
cela?
« Nous avons eu des coups de canon hier; je suis
restée au coin du feu; Georgine voulait me mettre à
bien, mais je ne m'en suis pas souciée, et elle a fait
comme moi, excepté qu'elle est venue ici, avec plu-
sieurs personnes, passer une partie de la soirée. Avant-
hier soir, madame de Potocka a donné un grand sou-
per, on a dansé deux contredanses et autant de valses,
apparemment pour le départ du fils de la maison, qui
part demain; la soirée, du reste, je veux dire ce cha-
grin excepté, a été charmante. Le prince Bernard de
Saxe-Weimar, qui vient de passer quelque temps en
Italie, y était. Il m'a prise en grande amitié, ce qui
nous a fait beaucoup rire. Il parle allemand lorsqu'il
ne croit parler que français, et m'a raconté qu'on le
prenait pour un Italien. 11 était fort en train de dan-
ser, et cela sans faire aucun mouvement, lorsque je
lui ai demandé à l'anglaise quelle figure convenait à
. Son Altesse. 11 m'a dit : « Malame, mon opinion n'est
pa s formée sur cette circonstance. Ayez la bienveil-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 199
« lance de décider; » et l'air et les violons couraient
toujours, et le prince de six pieds n'était pas encore
ébranlé.
et La petite vicomtesse de Narbonne, MM. de Gouf-
fier-Noailles et E. de Sabran étaient aune petite table,
buvant du punch et mangeant des truffes. Rien n'était
plus drôle que ce petit aparté; vraiment madame de
Narbonne n'a plus que quinze ans. Maman y était aussi,
sans faire autant d'effet. Madame le Brun se dessinait,
et M. Denon la regardait; M. de Coriolis s'en allait
disant des bons mots, pendant lesquels on regardait
un très-beau tableau. Madame J. de Noailles dansait
en redingote calfeutrée, avec de grandes plumes; ma-
dame Alfred dansait tristement, en pensant à M. Al-
fred. M. Potocki bourdonnait aux oreilles de madame
deSaint-Aulaire. Que faisait votre servante? Elle ba-
vardait, dansait, allait voir jouer, trouvait madame de
Boigne charmante, parce qu'elle disait un mot des
absents, et elle est partie la première, même avant
madame de Narbonne.
« On attend toujours M. Anatole de Montesquiou.il
y a sept jours qu'on n'a pas reçu de nouvelles de l'ar-
mée. M. deC... a éprouvé un relard pour des chevaux,
ainsi on ne peut savoir le jour de son arrivée.
« 11 faut descendre. Madame de Chast vient d'arri-
ver. Bonsoir, mon ami; ce nom est une douce chose.
« Pensez à moi quelquefois dans votre grand châ-
teau.
« J'ai manqué, en vous écrivant, la visite de M. et
madame d'Imécourt. Ils reviennent en hiver. Ils ont
le sens commun. Bonsoir; bien vite de vos nouvelles, »
il
tj
200
MES MEMOIRES
VIII- LETTRE
« Je ne veux pas laisser partir le courrier d'aujour-
d'hui sans une petite lettre pour vous; l'on est ici bien
dans l'inquiétude et le malheur. Alfred de Noailles est
mort. M. de Villeblanche, en sortant de Smolensk, a
été, dit-on, coupé en deux par un boulet de canon.
Vous saurez les pertes que nous avons faites plus tôt
que nous, carl'on ditqueM. A. deMontesquiou passera
par Montmirail et qu'il y a demandé des habits. J'ai
eu des nouvelles de mon frère hier, du 4 décembre.
Je suis bien heureuse qu'il soit dans la garde. Enfin,
voilà l'armée à Vilna; la dernière affaire a été pour
les Français une victoire signalée, mais que de morts!
« A... ne sait pas encore quand il partira; j'espère
pouvoir écrire par lui, malgré mes yeux et oreilles. »
I
IX e LETTRE
« Les accidents sont les mêmes. Portai sort d'ici;
point d'inquiétude sur le fond de sa santé; mais sa
parole est toujours embarrassée.
« Je viens d'être interrompue par votre billet. J'étais
montée vous écrire ce petit mot. Votre billet et ma
promenade me composent une bonne journée. Pour
répéter un mot que vous dites si souvent, je dirai que
j'ai l'égoïsme de compter sur votre amitié, et la certi-
tude de partager toute ma vie ce sentiment qui fait le
bonheur. »
X" LETTRE
« Je vous avoue que je suis toute froide pour le ser-
mon sur l'aumône, et c'est sur votre périlleuse parole
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 201
que je nie décide à y aller. Il a fallu que je vous fasse
attendre ma réponse malgré moi, parce que j'avais
proposé hier à madame de Lorge de l'y mener; mais
elle ne veut pas y aller, pensant que ce sera encore la
même chose. Elle ne me croit pas comme je vous crois.
« Je serai donc aux ordres de madame de la Roche-
foucauld à l'heure qu'il lui conviendra; je prolite de
son obligeance; c'est peut-être indiscret; mais je pense
qu'il serait bien difficile en allant à tout hasard d'y
trouver place; et la certitude de la voir l'emporte sur
mes regrets d'entendre toujours parler sur le même
sujet.
« Si par hasard madame de la Rochefoucauld avait
fait d'autres arrangements, ayez la bonté de me le faire
dire. »
XI» LETTRE
« Je vous reconnais bien là, mon ami, et je jouis
d'autant plus de votre retour, que je suis tranquille
pour mon frère. Il n'y avait pas eu lieu à toutes les
inquiétudes que j'ai éprouvées, caria garde à cheval
n'a pas donné. Je suis presque fâchée que l'ignorance
de cette sanglante affaire n'ait pas continué jusqu'à
lundi; on aura été désolé de votre départ.
« Vous savez maintenant tous les blessés; on croit
la blessure de M. de la B... moins fâcheuse qu'on ne
l'avait dit d'abord. Cette victoire fait trembler. M. de
Nar . . . a écrit avant-hier le plus joyeusement du monde,
c'est de l'à-propos; mais pas de celui qu'il a ordinai-
rement. Il dit que l'empereur n'a jamais remporté
une plus belle victoire, et qu'elle nous donnera la paix
et Moscou. Sûrement j'y serai ce soir. Je voudrais bien
VA
202 MES MÉMOIRES.
savoir comment va le pied en dépil des chasses; et de-
main matin je ne sortirai pas. »
XII" LETTRE
« Je ne sais pas trop ce que je deviens ce matin,
j'ai deux ou trois visites à faire; mais je ne sais si je
me mettrai en mouvement, d'autant que j'attends Bour-
dois. Hier au soir j'ai été au Caragnole et j'ai bien re-
gretté madame de la Rochefoucauld. Je ne l'ai pas vue
depuis le jour où elle a été si aimable pour moi. Je ne
sortirai sûrement pas ce soir, à moins que le souper
de madame de C... n'ait lieu. Je donne une leçon à
Valentine, ce qui fait que j'écris sans* voir, et pense à
vous sans pouvoir le dire tout à mon aise.
« J'ai encore été bouleversée depuis votre départ;
les vomissements sont revenus après de cruelles an-
goisses. Je commence à respirer, j'en avais besoin, je
suis exténuée; ce soir je tâcherai de me coucher de
bonne heure. Dans ce moment maman me veut près
de son lit. Bonsoir à vous qui me donnez le courage de
tout souffrir par votre tendre intérêt. Ce soir je ne
puis vous voir; j'espère être plus heureuse demain.
« Jem'arrachedu litdemamanpourvousécriredeux
mots. Je suis inquiète mortellement. Mon ami, c'est
mourir vingt fois que de souffrir dans ce qu'on aime.
« Rien ne fait bien; je ne l'ai quittée que pour mon-
ter chez mon fils. Il a des quintes affreuses; sa nour-
rice en est inquiète. Je suis accablée, mais tout en
silence; il faut de la sécurité pour être utile à quelque
chose. Si je suis séparée d'elle, je suis comme finie.
Pourtant il est neuf heures et demie, il y a un peu plus
de calme. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
2or
XIII" LETTRE
« Ce matin je lui ai dit : « Maman, n'y aurait-il
« personne que vous eussiez envie de voir? Ne crai-
« gnez pas de nous affliger; souvent des paroles de
« paix ont fait du bien. » Il n'y avait plus équi-
voque. « Non, m'a-l-elle dit, je n'ai plus de force que
« par vous. >) Je reviendrai plusieurs fois. Je ne sais
pas, dans ce cas-là, qui elle demanderait. Je sens
comme je le dois votre amitié en ce moment, et puis,
après la visite de B..., on verra peut-être une consul-
talion. Nous avons vu Pelletan hier au soir.
« Je ne l'ai quittée que trois heures, bien malgré
moi, mais pour vous obéir. »
w
m
XIV e LETTRE
« Elle a commencé/à souffrir beaucoup à onze heu-
res; à une heure, nouvelles angoisses suivies de vo-
missement. Ce n'est plus vivre que de la voir souffrir.
A deux heures, elle était plus calme; à quatre, nou-
velles angoisses; il est huit heures; elle souffre.
« J'ai essayé de tout; j'ai écrit une prière à Bour-
dois; je l'attends. S'il n'est pas une pierre, il viendra
bientôt... Mon Dieu! que je suis à plaindre! Priez pour
moi, mon ami; le courage ne suffit pas. Que va faire
ce Bourdois? Je vais lui parler à elle d'un nouveau
médecin; mais rien que son avis.
« Je ne la quitte plus.
« Je me suis trompée. Il n'est que sept heures et
demie; peut-être sera-t-elle mieux à huit heures. »
r
204
MES MÉMOIRES.
XV* LETTRE
«Peut-être un peu mieux. Oui, je le crois. Moins
d'angoisses pour moi. Je n'en ai plus qu'une seule.
Combien je suis soutenue par voire amitié ! Je ne vous
le dirai jamais assez. Toute la journée j'ai travaillé
à avoir raison pour Bayle. Elle ne veut point de nou-
veau visage; elle est contente de Bourdois. Ce qui
l'éloigné surtout d'un nouveau médecin, c'est qu'elle
veut expliquer elle-même ce qu'elle sent, et elle n'en
est pas en état ; je tâcherai encore. »
XVI» LETTRE
« Bourdois l'a trouvée mieux que ce matin. Elle
continue à être plus calme.
« On me remet votre billet. Mon oncle est là, ce
qui a retardé ma réponse. Je n'y vois qu'à peine
de fatigue ; mais, si la nuit est bonne, je dormirai et
irai au mieux. Sûrement je dois la trouver dans un
état meilleur; mais je vis à la minute, n'osant plus
croire ni rien fixer. »
XVII* LETTRE
« Maman m'a gardée jusqu'à une heure; je m'en
doutais, voilà pourquoi je restais un peu avec vous.
J'ai donc eu tort. Maman est bien, vraiment bien; ce-
pendant elle s'est trouvée mal à sept heures ce matin,
ce qui m'a fait bien peur. Est-ce vrai qu'elle est bien?
Je me trouve si heureuse, que je suis contente de tout,
même de vous, qui n'êtes pas à regarder ce matin.
« Sur ce, bonsoir. Je dois, d'après vos ordonnances,
érm
■ '■. \>ï
'i - ,
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 205
devenir marmotle; il ne fallait que votre billet pour
me rendormir.
« Je vous trouve plaisant de ne me pas dire si vous
êtes aussi mal portant, que mal disant ce matin.
« J'attends Bourdois, et vous ce soir sur les sept
heures ; mais ce n'est pas mon dernier mot, peut-être
ce matin. »
SVIII° LETTRE
« Montaigne dirait que votre billet est hilarié. Votre
espèce de joie me passe dans l'àme. Pour moi, je
n'étais pas autrement que bien triste ce matin ; j'ai été
si rudement frappée hier matin, qu'il me faudra du
temps pour m'en relever. La cause qui a amené la
convulsion existe encore, et mon fils n'est pas encore
dans un état de santé rassurant.
« Ce matin, à sept heures, j'ai su des nouvelles de
mes malades; j'ai essayé vainement de dormir, et je
ne me trouve pas très-bien en ce moment.
« Maman est bien, tout à fait bien ; je me donne ce
baume en le répétant vingt fois. Sûrement c'est de
bon cœur que je ferai ce pèlerinage ; la veille vous
m'avertirez.
a Je n'oublie pas sept heures assurément. »
\l\" LETTUE
a Mon cœur se brise lorsque vous me quittez. Ce
départ obligé si brusque, passer de l'instant où je vous
voyais, où nous causions si bien, à un éloignement
qui paraît toujours sans fin, est une émotion bien pé-
nible à supporter. Vous êtes déjà bien loin; et à me-
sure que j'écris, un seul mot peut me représenter un
WÂ
îoo
MES MÉMOIRES.
long espace. Maman est auprès de moi bien bonne et
bien tendre. Je suis occupée de ce qu'elle me dit,
mais, je vous l'avoue, cela ne suffit pas.
« Adieu, mon ami, je trouve ce monde bien bon et
bien beau lorsque vous y êtes, autrement je n'y suis
pas bien. »
XX" LETTRE
« Voici ma troisième lettre; ainsi vous êtes plus
qu'aimable de vous plaindre.
« Le superflu chose si nécessaire!
« Enfin il faut prendre les gens comme ils sont. Je
suis née paresseuse, et vous êtes rempli d'indulgence
pour moi; vous êtes exigeant, et j'en suis reconnais-
sante jusqu'à l'enchantement. Voilà un préambule qui
n'a ni queue ni tête; mais que dire à une personne
qui ne fait rien comme une autre, qui ne mange pas
lorsqu'elle a faim, et qui mange plus qu'il ne faut.
Apparemment qu'un fakir passé par là au lieu d'un
Daru vous aura ordonné vos extravagances; et, comme
un prince enchanté vous n'aviez plus la permission
d'ouvrir ou fermer la bouche à volonté. Que ce fakir
ne change point le cœur que je connais! il ne saurait
rien inventer de meilleur; mais pour ce qui est de ce
cœur, je défie qu'on puisse en approcher, si ce n'est
pour se soumettre à sa douce influence. On n'y peut
rien changer, parce qu'il est trop haut pour qu'on y
atteigne. Mais admirez toutes les choses que je pour-
rais dire et que par modestie je dois taire.
« Eh bien, finirez-vous votre bavardage? dites-vous.
Non, jediraistout, que je n'aurais pas encore tout dit;
une femme cependant gardera le silence; et sur ce, je
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 207
m'enfuis pour courir toujours vers le même objet.
Georgina m'interrompt.
« Maman et moi ne pensons qu'à vous, mon ami, et
ce malin nous en avons bien causé. Venez nous voir à
l'heure qui vous conviendra. Nous avons du monde à
dîner, mais l'on s'en va sur les sept ou huit heures.
Aimez-vous mieux commencer votre soirée par nous.
Ne pensez pas à cette maudite partie, où l'on ne vous
verrait pas. Je vais descendre, je donnerai votre bil-
let. Il y a bien des raisons pour vous aimer outre le
penchant. »
I
ANNÉE 1813
PREMIÈRE LETTRE
« Il me paraît que vous avez deux lettres de moins
de ma patte; je vais relire mes trois lettres dernières
et répondre exactement, afin de ne plus vous entendre
murmurer.
« Celle de trois pages récitait le dîner que je ne
me rappelle pas bien à présent. Il était question de
la justification complète de Caulaincourt, de sa peur du
roi de Hollande, de choses aimables pour vous, très-
aimables même; enfin, il était question de vous. Le
petit livre renferme tout ce que l'on peut dire de
sensible et d'attachant; elle ' veut en copier plusieurs
choses. Voilà à quoi on s'expose, mais je le veux bien;
1 Elle, c'est la reine Hortense, duchesse de Saint-Leu, depuis.
208 MES MÉMOIRES,
ces phrases détachées ne m'en appartiendront pas
moins, n'est-ce pas? Sûrement c'est une personne qui
a des sentiments très- distingués : elle attachée elle.
« Non, sûrement, elle ne vous aura pas oublié. Pour
les romances, je ne les ai pas non plus. L'édition n'en
est point achevée, mais elle m'a dit qu'elle me les
donnerait 2 .
« C'est elle qui m'a parlé du tableau; madame de
Gèvres, qui l'a déjà vue anciennement, non pas le ta-
bleau, mais la reine, m'a demandé si j'y allais de
temps à autre, comme par le passé; je lui ai dit que
oui, et je dois l'y mener un de ces jours. C'est à elle
qu'elle a dû son rappel; et elle a quelque chose à lui
demander pour sa maison.
« En général, je n'y vais que le malin, et encore
assez rarement. J'ai eu l'attention de lui porter une
nouvelle édition des Maximes, quoique votre aïeul
parle contre l'amitié. J'ai le contre-poison. Le jour
où j'y ai dîné, je suis restée jusqu'à dix heures et
demie. Elle a dîné seule absolument; point de la-
quais même, nous nous servions nous-mêmes. Le soir,
il est venu M. deFlahaut et trois ou quatre personnes!
elle l'a fait chanter et a chanté elle-même. Avant son
arrivée, elle avait demandé s'il viendrait à M. de Ca-
nonville, qui disait toujours qu'il ne le croyait pas."
« Je vous raconte tout, comme vons voyez. Je n'ai
pas encore fait une seule rencontre désagréable chez
elle. Elle a eu des confidences, enfin des ragots. Je
devais y aller hier au soir, mais la paresse m'a laissée
auprès du feu; il nous est venu beaucoup de monde.»
â Je possède ce charmant recueil.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
209
11= LETTRE
« On dit que le prince de Schwarlzemberg s'est
présenté, a frappé à la porte, et que le suisse a tiré le
cordon. Malgré les lettres de M. de Metternich, l'em-
pereur n'a pas voulu signer la paix, et nous voilà avec
la guerre plus que jamais. Les Français n'ont jamais
manqué de cœur; le leur se retrouvera-t-il ce qu'i/
doit être? il faut l'espérer pour ne pas être effrayé de
la crise. On arrange Chambord. L'empereur est si dif-
férent des autres, qu'il trouvera moyen d'assurer notre
tranquillité. Nous pouvons nous fier à lui; d'ailleurs
il l'a dit : « Comme les rois ses prédécesseurs, il se
« retirera derrière la Loire, et tôt ou tard nos ennemis
•« retourneront dans leurs foyers. »
III» LETTRE
(( Et la tète? eh bien! la tête va mieux, il a fallu en
souffrir beaucoup pour ne pas vous écrire; vous le
pensez bien, et encore je suis grondée. Votre lettre
de ce matin n'est pas bonne à jeter au feu.
«Mais ce que j'en ai bien trop retenu, c'est que
madame de la Rochefoucauld est souffrante; combien
cet état est désolant. Sa patience est bien touchante.
Vous savez ce que je vous suis; ainsi vous savez si je
partage et sens vivement toutes vos inquiétudes. Bayle
rassure, mais le bien n'arrive pas, et l'on ne peut
l'attendre patiemment.
«M.deB... est sorti enfin. Je ne puis vous dire com-
bien je suis tourmentée du général Depouf, aide de
camp. Je le trouve cruellement imprudent, et le mot
est doux, encore; à quoi bon? ce serait môme, dans
vu. 14
■
9M MES MÉMOIRES.
tous les cas, peu de chose que sa meute, et elle jappe
pour dire qu'il est là.
«La reine Horlensevous a écrit; elle fait la fièredans
sa lettre, à ce qu'elle m'a dit; je lui en ai fait une que-
relle. Au fait, la vôtre lui a fait de la peine; elle ne peut
la comprendre; et moi je suis chargée de l'expliquer.
Je dis très-bien, je vous assure, et vous restez sur votre
estrade; descendez quelques degrés pour faire votre
réponse. Convenez que je ne varie pas, car celte lettre
m'a un peu surprise aussi.
« Ce n'est pas, monsieur, que je ne trouve avec
vous que le contraire me ferait de la peine; je me
méfie trop de moi-même pour ne pas reconnaître tout
ce que je peux craindre, mais je dirai même que ce
n'est pas le moyen d'être plus loué, en faisant comme
les Parthes, qui blessaient en fuyant.
« Madame de Janson a une mine de vingt aunes. Sa
belle-fille a été présentée hier; mais le journal vous
l'aura dit. Je pense avec bonheur que bientôt vous
serez ici. On ne peut causer avec la plume, et il y
aurait tant de choses à dire : cette nécessité rend
muette et bête. »
IV LETTRE
« Je suis bien sûre que vous lisez dans mon cœur;
et que vous savez combien je sens le contre-coup de
tout ce que vous éprouvez. Quel spectacle! Quel be-
soin j'aurais d'être près de vous! mais je ne serais
d'aucune ressource. Je pense tellement tout ce que
vous pensez que, étant aussi abattue, je ne serais de
rien. Que tous les souvenirs qui s'ajoutent vous auront
fait de mal! J'attends de vos nouvelles, et, dès que j'en
LETTRES DE MADAME DU CAÏLA.
211
-ai reçu, j'en attends encore. Je vous vois sans cesse, et
si triste, que j'ai un serrement de cœur affreux. Depuis
quelques jours je n'ai été de rien; on ne conçoit rien
à cela. Je m'en embarrasse peu; je mets tout sur le
compte de ma santé. Je souffre des eaux; mais c'est
pour le mieux. J'ai eu bien mal aux nerfs. Vous voyez
que je vous rends compte bien exactement de ma santé,
comme vous l'avez voulu. Me voilà mieux; M. Lucas
m'ordonne un peu de repos. Je crois que je m'en trou-
verai fort bien; j'en avais besoin.
«Maman n'est pas mal; elle a bien pleuré avec moi
du souvenir aimable de madame de C... pour elle. Il
y a une pbrase que je ne comprends pas : celte atmo-
sphère d'intérêt serait éclaircie. J'attends votre pre-
mière lettre pourvous répondre à cet article que je n'ai
pas compris. Mais que je vous dise la peine que j'ai
éprouvée en recevant en même temps que votre der-
nière lettre une de M. de C... Dans la première ligne,
il y avait le mot mort, et, en l'ouvrant, c'est le premier
mot que j'ai fixé; mais la lettre était fort. gaie. Ce con-
traste m'a encore plus froissée. 11 me parlait d'un daim;
c'était une bonté de sa part. La lettre n'était pas nou-
velle. Tout cela est tout simple; mais voilà ce que peut
faire l'absence. On arrive quelquefois mal à propos;
je ne l'ai cependant jamais éprouvé avec vous. Un
souvenir m'arrive toujours de la manière et au mo-
ment qui me plaît plus, puisque je l'attends et le dé-
sire toujours. Je remercierai M. de C... dans deux
jours; je ne me sens pas le courage de lui écrire quel-
ques mots indifférents, et voilà pourquoi j'attends.
Celle division doit toujours être bien fâcheuse; mais,
au moment de quitter la vie, elle doit être horrible.
212 MES MÉMOIRES.
« Celle secousse fera bien du mal à madame de la
Rochefoucauld; c'est désolant. Avec quelle impatience
je voudrais savoir le premier effet des eaux ! Sa santé
moins bonne est un véritable tourment; mais, ce qui
doit rassurer, c'est la certitude qu'a Bayle que cet état
n'est point inquiétant. Je l'aime deux fois, je vous as-
sure. La première de toutes les raisons est l'attrait
véritable qui m'attire à elle, et la connaissance de tout
ce qu'elle vous est. Mon mérite est de savoir l'apprécier,
et je ne le cède à personne sur cet article. Il y a deux
jours que j'ai éprouvé une grande peine : maman a
reçu une lettre de madame de Touretle. Elle lui man-
dait : « Vous aurez vu madame S... ; ses parents sont
« bien occupés de sa santé. Cette mélancolie profonde
« où elle est plongée inquiète. »
« Maman a lu cent fois ce passage; elle se refusait à
croire que ce fût madame de la Rochefoucauld. Mais je
disais ce que je pensais; c'est que c'était bien elle. Pour
moi, mon ami, on m'aurait tuée que j'aurais moins
souffert. En grâce, que tout ceci reste entre nous!
Mais examinez bien ; prouvez, je vous en prie, que, au
moindre de ses désirs, je devrais être sacrifiée. Ce
n'est qu'à ce prix que je croirai à votre amitié, si la
chose devenait nécessaire. Une petite attention fait mal
quelquefois lorsqu'elle est d'une personne qu'on aime
uniquement vis-à-vis d'une autre. On attache quel-
quefois bien injustement trop de prix aux apparences;
et je comprends la jalousie en amitié comme elle doit
exister en amour. Examinez bien; elle est si parfaite
que peut-être ce secret reste au fond de son cœur. Un
véritable sentiment est la seule chose dont on puisse
être véritablement jaloux dans ce monde; pensez-y
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 215
bien, mon ami. Surtout que ce que je viens de vous
dire reste absolument entre nous. Si j'étais assez mal-
heureuse pour que cela fût, je ne dois pas le savoir, et
y penser sans cesse ; si cela n'est pas, je le saurai par
vous, et vous brûlerez ce que je viens d'écrire. Mais
prenez bien du temps pour le savoir; si ce sentiment
était caché sous une délicatesse extrême, ce serait la
blesser et ne rien changer. Dans le temps sera le re-
mède. Pesez bien tout ceci, et ne me répondez que
lorsque vous serez convaincu. Je serai heureuse plus
que jamais de notre amitié si je reçois la même ré-
ponse que vous m'avez faite une fois.
«Pauvre madame de BracM Peut-être aurait-elle été
sauvée si vous aviez été près d'elle; pauvre femme, vous
l'eussiez appréciée comme moi, si vous l'aviez connue;
elle était naturellement bien, sans avoir de l'esprit
beaucoup; elle plaisait et était aimée. Ouellefin! dites-
m'en bien les détails. Vous devez vous la rappeler; il
me semble que vous l'avez vue chez moi la veille de
son départ. Il paraît que c'est près d'une cascade;
vous auriez pu y passer; le danger est partout dès
qu'on est loin des personnes qui intéressent.
« J'ai regretté une longue lettre qui s'est baignée
avec moi, et que je n'ai pu vous envoyer ni décoller;
elle était restée une demidieure dans l'eau. Mainte-
nant nous avons les lettres le soir, et l'on a une heure
pour répondre. J'attends votre adresse pour Aix, et
comme sûrement vous me la direz aujourd'hui, j'at-
tendrai pour fermer ma lettre.
a La reinejd'Espagne est ici; sûrement vous pourivz
1 Madame de Brac, dame de la reine Horlensc, était tombée dar.s un
gouffre dont il avait été impossible de la tirer.
!
m
214 MES MÉMOIRES.
parler de moi à Aix. Si la reine y est encore, vous y
penserez pendant ce temps-là. C'est une fois de plus;
je ne perds rien, comme vous voyez. La mort de ma-
dame de Brac me revient sans cesse à l'esprit : je In
vois toujours tombant. Ecrivez-moi toul ce que vous
en saurez. Madame Regnaud est ici, et madame de
Saint-Simon. C'est M. de Boisgelin qui lui fait faire
ses visites. Je pense à tout ce que vous m'avez dit, et
je n'ai pas le plus, léger éclat de rire à me reprocher;
je n'y ai pas le moindre mérite.
« Je ne vous dis point adieu, car j'écrirai avant de
laisser partir ma letlre.
« La poste est arrivée sans me rien apporter. Ma-
dame de C... est peut-être plus mal; peut-être ne se-
rez-vous pas parti. Me voilà bien inquiète, je ne fais
pas partir ma lettre, je ne sais où vous l'adresser,
surtout à cause de la clef. Je crains qu'elle ne se perde.
J'ai bien pensé aux deux jours .que j'ai passés; je suis
bien aise de la seule idée que vous connaissez le lieu
que nous habitons. Je vous ai mandé tout cela bien en
détail, dans cette lettre perdue; j'ai regretté cette lettre
parce que j'aime à vous dire tout ce que je pense, et puis
vous l'attendiez, et je n'ai pu écrire que deux lignes
comme on était à table. Maintenant nous avons plus de
temps, et j'en profiterais si j'avais une réponse pressée.
« Les Dégerando sont à Paris; ils n'acceptent pas, et
ne peuvent donner je ne sais pas bien quoi, car je n'ai
jamais su ce que maman demandait; mais je lui ai
conseillé de toujours accepter. Je sais si peu où nous
irions après. Une dernière lettre que j'ai- reçue ne m'a
pas peu tracassée.
« Nous menons une vie de château qui pourrait
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 215
être fort agréable : on a tous les jours des plaisirs nou-
veaux, des musiciens voyageurs qui donnent des con-
certs, des acteurs qui passent, même des danseuses;
enfin, l'on peut dire qu'ici l'on s'amuse beaucoup. Il
y a de grandes parties de cheval, dont je ne suis ja-
mais. Je voudrais être en train de vous conter tous les
petits tracas de la société; nous sommes comme dans
la petite ville; une fois en passant, c'est assez amu-
sant. On a la bonté de nous mettre de tout, et nous
refusons quelquefois; aussi M. E. d'Harcourt dit à tout
moment : « Cela s'envenime. » On vient me chercher
pour aller à la promenade. J'attends la poste pour me
retrouver un peu vivante.
« On me remet à l'instant deux lettres d'Aix à la
fois. J'en ai perdu une de Lyon. Mes deux lettres me
rendent bien heureuse; je les ai lues avec un grand
bonheur. Cette vie me paraît toute changée; j'ai reçu
aussi celle de madame de la Rochefoucauld; elle est
bien bonne et bien aimable de m'avoir écrit; et la lettre
ne pouvait pas m'arriver dans un moment où elle fût
plus pour moi.
«La conversatioh que j'ai eue avec M. d'il... je
vous la dirai. Pour M. de B..., il est fort occupé ici,
et vous seriez fort content de ma position vis-à-vis de
lui. Hier, j'allais vous écrire un peu en détail, mais
maman est venue me chercher. Ce matin, je souffre
un peu et suis si bête, que je ne peux pas écrire; tout
tourne autour de moi.
« Je regrette bien ma troisième de Lyon, ttappelez-
vous un peu ce que vous me disiez. IN 'était-ce pas ce
qui regardait madame de C...? J'en serais désolée.
« Je joins à ma lettre un petit mot de maman.
fi
1
■■,;
216
MES MEMOIRES.
« Adieu, il esl huit heures; je descends ma lettre,
toute sotte qu'elle est. Ne pensez qu'au plaisir que j'ai
eu à l'écrire. »
V« LETTRE
« J'espère avoir bientôt de vos nouvelles; il y a un
siècle que lundi est passé, sans le calendrier on ne
saurait où on en est. Je suis impatiente de savoir des
nouvelles de madame de la- Rochefoucauld; a-t-elle été
bien fatiguée du voyage? avez-vous rattrapé l'ancien
sommeil? enfin bien des détails pour tuer le temps et
déguiser l'absence.
« Hier j'ai reçu une longue lettre de mon frère du
12. Non-seulement point de congé, mais pas même la
permission ni la possibilité d'en demander un. Il ne
me cache point combien la saison est mauvaise, et
l'assurance que Yhircr sera aussi humide que la der-
nière saison; il esta vingt lieues de Mayence, toujours
sur les bords du Rhin : les corps suivent le fleuve.
M. de Périgord est du côté de Cologne; il a été dans
celte ville avec son général. Les empereurs et rois
tiennent un grand train à Francfort. Les levées seront
nombreuses pour défendre le territoire. J'ai recours
à vous, de la manière la plus suppliante; si cepen-
dant vous en êtes trop contrarié, dites non bien fort;
si je l'entends, je serai dédommagée. Or donc, j'im-
plore votre crédit, votre 'obligeance, pour que vous
sollicitiez la justice du ministre de la guerre pour
mon pauvre Casimir; il n'a que dix jours de répit, je
viens de l'apprendre à l'instant. Le domestique de
madame de Périgord, orphelin, comme lui, et l'aîné
de six enfants, a obtenu un congé absolu. Casimir
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 217
ajoute à cette position la nécessité de soigner sa sœur
infirme et d'avoir deux frères à l'armée. Le minisire
de la guerre a donné exemption à six jeunes gens dans
la même position. Je vous envoie la petite note qui
n'est que la vérité. J'attends ce pauvre homme, qui
doit arriver d'Amiens. S'il a un certificat du maire, je
vous l'enverrai en même temps. Sa lettre vous ferait
pitié; il ne pense qu'au chagrin de ne pouvoir plus
soigner sa pauvre famille et secourir sa sœur, qui n'est
même pas en état de demander l'aumône. Une lettre
bien pressante le sauverait peut-être. La poste n'est que
samedi. Il restera peu de moments sur les dix jours;
ainsi je vous demande de ne pas perdre un jour si
vous m'accordez ma demande, tout insupportable
que je suis, n'est-ce pas?
« Encore deux ans, et ils seront quatre à l'armée;
le pauvre Casimir, d'ici là, en faiL vivre trois, dont
un va partir, et sa sœur en quatrième.
« Enfin, vous êtes souvent mon refuge. J'ai con-
fiance suivant voire volonté, et alors j'espère.
« Mon frère est bien triste el juge comme nous.
« Depuis votre départ, j'ai été, hier au soir, pour la
première fois, chez madame de Vence; elle m'a acca-
blée de reproches. J'ai fait bonne mine; ce ne sont pas
les plaintes qui appellent; de fait, je n'étais pas sortie.
Je trouve très-doux de rester en repos à recevoir ceux
qui pensent à vous, et la paresse me gagne des mois
entiers. Il faut une autre que moi-même pour me
mettre en mouvement.
« Ces pauvres femmes! elles croient facilement ce
qu'elles désirent. Voilà ce que j'espère, ainsi vous me
sauverez Casimir.
218 MES MÉMOIRES.
« La Dégerando dit, se dédit; c'est une girouette.
Dans un an, j'espère que l'affaire commencera à
prendre couleur. Si, avant que ma lettre ne parte, il
y avait quelque chose de décidé, je vous le manderais.
Maman et elle doivent s'envisager.
« J'attends mon frère d'après ce que m'a fait dire
la petite générale. Il y a un congrès à Mannheim. M. de
Caulaincourl part* on dit que les hostilités ne cesseront
point. Le maréchal Soult n'a que huit mille hommes
dans Bayonne, mais la paix arrangerait tout. Les bâti-
ments insurgés espagnols ont permission d'entrer
dans les ports. Le comte Bertrand est grand maréchal
du palais.
« Voilà les nouvelles : l'empereur a dit hier à
M. Boulay de la Meurlhe : « Toutes les femmes des
« conseillers d'État sont laides à faire peur. » Pour-
quoi cela? El puis il a ajouté, en montrant M. Mole :
« Tenez, voilà M. Mole qui a une femme laide comme
« le diable. » D'abord cela n'est pas vrai, et ce n'est
point aimable, n'est-ce pas? Je le suis bien davantage
de vous raconter tout cela.
« Mon pauvre Casimir vient d'arriver; il part; vous
êtes ma ressource; ses droits sont certains.
« Adieu. Madame Hurcé est chez maman; ce n'est
pas encore fini. Elle propose quatre mille et une
chambre déplus; je ne sais pas encore la fin. Enfin,
il faut croire qu'il y en aura une.
« Bonjour toujours, quoique je n'aie pas encore un
seul petit mot. »
<mm «
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
21!)
à
VI= LETTRE
«Le temps est de sa couleur. Pas encore de nouvellts;
c'est trop peu. Je ne puis concevoir pourquoi vous ne
m'écrivez pas; ce petit mot dernier était si aimable
qu'il devait tenir ce qu'il promettait. C'était du phos-
phore. Je vous en veux beaucoup. Me voilà comme les
autres, me plaignant. J'étais tentée de "vous envoyer
votre petit billet dans cette jolie bourse; vous auriez
vu que d'un lundi à l'autre il y avait du changement
et que tous les jours ne se ressemblent pas; pourtant
j'aime mieux celui-ci, il est plus avancé et plus près
de... je ne sais pas quoi, car je ne veux pas vous dire
de douceurs.
« Je pensais ce matin que M. de Chabot se croyait
pour la reine de Naples ce que vous pensez être, avec
plus de raison, pour la reine Hortense, c'est-à-dire un
ami véritable, et cela me fait rire en moi-même,
dussiez- vous le trouver mauvais; et alors je vous donne
tort pour vos critiques.
« Celle petite bourse d'où vient-elle? On gagne beau-
coup à vous prêter, mais il y a tel gain que je n'aime
pas, et je considère l'intention du fondateur.
« Mon pauvre Casimir n'a que vous pour appui. Il
a huit jours de délai en complant aujourd'hui; passé
cela plus d'espérance, le ministre de la guerre peut
seul le réformer. Cela me fait mille peines de vous
contrarier, peut-être, en vous demandant ce service;
vous en avez déjà tant rendu, et cela est difficile!
« Vous avez su toutes les nouvelles nominations.
Quelques personnes espèrent beaucoup du congrès,
m
220 MES MÉMOIRES.
d'autres n'y croient pas du tout; enfin il ne s'agit que
de vivre pour apprendre.
« La Régerando prend, reprend, nous ennuie au
delà de la permission, on ne peut finir avec ce bon
esprit; mais y a-t-il une chose qui finisse dans ce
monde: les événements renaissent d'eux-mêmes comme
les papillons.
« J'attends toujours mon frère, sans me flatter qu'il
puisse venir pour quelque temps. Il n'y a plus que des
jours de bons. Une suite serait trop debonlieur; d'ici
au 1 er janvier, il y a un temps immense. Si les joueurs
jouent vite, îa partie sera avancée, et nos véritables
ennemis rentrés pour jamais dans la nuit. Ils se re-
pentiront d'oser arriver jusqu'au Rhin, etc., etc.
« M. de Talleyrand travaille et cause chaque jour
avec l'empereur. Il dirigera son ami Vicence, et tout
ira "pour le mieux. M. de .Cessac se porte à mer-
veille.
« Passé celle lettre-ci je n'écris plus qu'à madame
de la Rochefoucauld; j'ajoute que je ne me plains pas
de votre silence, parce que-je ne connais rien de plus
ennuyeux qu'une plainte ; je prends ce qu'on me
donne, et je vous souhaite le bonsoir.
« Depuis cette lettre j'en ai reçu trois, deux par la
poste à sept heures, et une à dix heures, qui me fait
grand plaisir. J'ai un peu d'espérance, elle me vient
de vous. Je ne conçois pas pourquoi j'afété huit jours
sans lettre. La première a été relardée. Je ne me con-
nais rien qui ait pu vous déplaire dans la mienne. Par-
donnez-le moi, car je ne sais pas ce que vous voulez
dire. Quelquefois je suis bizarre, et je pense sans ré-
fléchir avec vous.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 221
« Je vous avais écrit avant le dîner pour demain la
poste. Je ne sais l'occasion que de ce soir, sans cela je
n'aurais pas terminé mes deux phrases de nouvelles-. »
VII» LF.TTRE
« Je vais envoyer chez M. Thierry le prier d'envoyer
ce paquet.
« La reine Hortense m'a chargée de mille choses ai-
mables pour vous. Je n'en ai pas gardé une comme vous
voyez. Elle m'avait priée à dîner il y a quelques jours;
j'avais refusé. Elle m'a demandé hier de venir dîner
seule avec elle aujourd'hui, absolument en tète à tête,
puisqu'elle renvoie même ses gens. J'ai accepté. Je lui
porte mon petit livre et puis des dessins. Je parlerai
vu peu d'un absent, et voilà quelques bons moments.
« Je suis occupée de mon pauvre Casimir. Il y a un
quart d'heure qu'il m'a passé par la tête d'aller à
Amiens. Le préfet pourrait agir auprès du v ministre de
la guerre; ce M. Fleurange est bien fermé. Hier deux
conscrits qui arrivaient avec trois cents autres se sont
jetés dans la rivière ayant monté rapidement sur le
parapet. Mon pauvre Casimir les a vu repêcher morts.
Il ne regrette que ses frères et sœurs, qui n'ont plus
que l'espérance de faire pitié aux passants. Plus j'y
pense, plus j'ai envie d'aller à Amiens. Il ne me reste
que peu de jours pour réussir; passé le 50 le sort de
cet homme est fixé.
« Que cela est triste et que tout est triste!
« J'ai la tête tournée de votre garde. Tôt ou tard des
mesures seront prises pour la garde nationale. Ne
faites aucun étalage ni bruit. Ne parlez pas de ces offi-
ciers que vous avez fait nommer. Je vais jusqu'à l'exi-
IL.
222 MES MÉMOIRES.
gence sur ce point. Dans ce moment il y a des yeux
partout.
« M. de M... est venu ici demander à commander
les gardes nationales de sa province, si elles venaient à
marcher; et il a dit bêtement : «Je ne poserai les armes
« que lorsque j'aurai fait reverdir les lauriers de l'em-
« pereur. » Je doute que cet imbécile plaise à personne
avec ce discours.
« Bonjour mon ami, et pour dire tout, je dis tou-
jours.
« Me voilà dans la poche de votre baronne. Elle
sera plus longtemps en route si elle vous porte tout ce
que je pense; mais je n'en ai pas le scrupule, les pen-
sées n'exigent pas un cheval de plus. Mille choses ai-
mables pour moi à M. votre père et madame de Tou-
rette. M. d'Aubusson est retrouvé. Vous êtes un peu
follet avec vos chasses.
« Vos recommandations sont un peu folles. Je ne
vous déplais jamais lorsque vous n'y êtes pas.
« Madame de Duras sort de chez moi. Elle veut aller
à Amiens avec moi. Elle a écrit; et si nous n'obtenons
pas, nous partons dimanche ou samedi, mais dans le
plus grand secret. Vous pouvez juger de ma recon-
naissance. N'en parlez point.
« Adieu, vous me prenez tout mon temps, ce qui
me fait plaisir.
« La princesse de Ligne est partie pour Bruxelles
ce matin. Après avoir été malade et saignée. Géorgine
est souffrante; elle s'est trouvée mal. Tout cela est in-
quiétant. Elle a mangé onze pommes, l'autre jour, de
suite; et un aileron de poulet lui a fait mal le lende-
main. Mon frère dit qu'il serait bien heureux de vous
LETTRES DE MADAME DU GAYLA. 225
voir et il ne dit que ce qu'il sent. Il est mieux, mais
change. Son général n'avait pas été blessé. Mais vous
savez quel ravage l'ait la fièvre dite maligne nerveuse.
« Passons au cardinal. « Mais pourquoi cet homme
«ferait-il le malade? lui écrit-il. Serait-il plus tranquille
« ici?» Vous pouvez juger cela mieux que moi; mais sur
de simples mots je ne puis raisonner. Il paraît que l'on
est plus tranquille sur l'Italie. Il y a maintenant beau-
coup de troupes. Le prince Borghèse n'est-il pas bien
pour elle. Enfin je ne puis parler sur ce que je ne sais
qu'à moitié. Vous ne pouvez que bien (aire ainsi. Je
crois que vos conseils lui seront bons. Cependant c'est
un grand parti de laisser là la princesse, dont l'empe-
reur vient d'être fort content à l'occasion de l'envoi de
ses diamants.
« Que vous êtes aimable dans tout ce que vous me
dites sur la maison! Je n'en jouis pas encore. Un jour
maintenant est une année pour les projets. M. votre
père a été bien facile et bien obligeant dans cette pe-
tite affaire. Il nous a prouvé que Montmirail était à la
porte de Paris, et que les vingt-six lieues ne font
qu'une bien légère distance. La Dégerando est plus
lente; on ne peut arriver jusqu'à elle sans peine. Elle
est à Nogent, et dit toujours qu'elle reviendra le len-
demain pour signer le bail. Maman y a envoyé ce ma-
tin, et j'espère qu'enfin quelque chose finira. Quel
ennui qu'un déménagement pour une paresseuse
comme moi! »
■ ■
VIII» LETTRE
« J'espère le mardi, et puis je ne l'espère plus. Je
le veux, je ne le veux point. Voilà bien la femme,
^
221 MES MÉMOIRES.
n'est-ce pas? Vous êtes capable de dire oui. Voyez si
l'on vous connaît.
a Mais écoutez donc? la reine est pleine de bon sens,
c'est vous qui lui faites violence. Si madame votre mère,
si madame de la Rochefoucauld l'entendaient parler,
elles auraient mille fois gain de cause sur vous. Si je
vous vois, je vous dirai mes petites conversations. Et
moi je me serais fait battre par Montmirail, car j'ai
plaidé voire cause comme si elle me plaisait. En voilà
assez, si vous êtes curieux de savoir le reste, venez le
demander. Au surplus, je finis ce chapitre en vous
disant que j'ai donné quelques regrets à la personne
d'avoir été si peu aimable; et je suis chargée de petits
mots pour vous pas tout à fait insignifiants. « Ah!
a je suis fâchée que... mais non; je ne vois personne
« le matin. Le soir on ne cause guère. Écrire me
« parait une chose hors de toute mesure, o Voilà quel-
ques fragments. Le reste à mardi ou dans le mois de
janvier, ce qui serait aussi triste que froid.
« Je ne suis pas gaie. Ce rouleau ne se déroule pas
bien. La géographie me fatigue; pourtant il faut être
maîtresse d'école, et l'apprendre à mes petites bonnes
gens.
« J'espère recevoir un mot de vous aujourd'hui, et
que vous m'aurez mandé comment va madame de
la Rochefoucauld. Cet air de M... est-il bon? Je dis
cela sans penser que j'aime mieux vous voir respirer
celui de Paris.
« Adieu. Je saurai mon sort aujourd'hui. 11 n'y a
qu'une chose qui ne peut changer. En disant toujours,
j'achève ma phrase. »
LETTRES DE MADAME DU CAVLA. 225
IX e LETTHE
« Je suis inquiète, je n'ai plus une autre pensée.
On dit que les malades, les blessés sont envoyés jus-
ques auprès de vous. Cet hôpital que vous avez, s'il allait
être pris! je ne puis songer à cela. Pensez, pensez à moi.
« Ces affreuses maladies me reviennent sans cesse à
l'esprit.
« On dit M. Laforest parti avec le prince des Astu-
ries pour l'Espagne. On nous demande quatre cents
millions pour la paix. On dit Bernadolte en bonne in-
telligence avec Davoust.
« Madame de Brancas est au salon. Bonsoir bien
vite. Écrivez, c'est ma ressource. »
X e LETTRE
« Comme le bon temps passe vite, et comme celui
qui va s'écouler sera long et triste. Bire, ah! non,
point rire beaucoup, il faudrait être longtemps sans
penser, et cela est bien impossible. Je n'ai pu aller
vous dire encore adieu. Je suis restée comme atta-
chée au marbre de la cheminée. Nos bonnes soirées
ne reviendront pas de sitôt; mais je pense qu'on est
heureux de vous voir à Montmirail ; que vous y êtes
bien ! un intérieur doux est le premier bonheur de
ce monde; et avec toutes ces pensées je me trouve-
rai à la fin des jours qui doivent se passer et finir tous
les soirs sans vous. On peut causer rarement à cœur
ouvert, et plus que jamais on en a le désir. J'attends
mon frère, ne fût-ce que quinze jours; cela me paraî-
trait bien doux. On parle d'une affaire au fort de Cas-
vu. 15
I
m
220
MES MEMOIRES.
sel. L'ennemi bombarderait Mayence; mais l'on n'en
à point fie certitude. La garde ne pouvait pas y être.
« J'ai vu M. Bayle; il m'examine jusqu'à l'âme;
j'aime assez cette manière-là. Il me donne des pilules,
et puis des pilules, etc. Et vous? la voix est-elle re-
trouvée? avez-vous dormi? Enfin, écrivez tout, un rien
est quelque cbose.
«Madame de Vence croyait hériter. Je n'y ai pas mis
les pieds hier. Bonjour.
« Nous n'avons ni vent ni nouvelles de la Dégerando.
Entrerons- no us ou resterons-nous? Des Anglais parie-
raient. Cette rue de Clichy esl un fantôme qui me fait
peur comme si j'y croyais.
« Adieu. Je suis ce que je suis, vous êtes ce que
vous êtes. Voilà une phrase bien claire. Maintenant
que vous êtes près de voire ange gardien, ne devenez
pas trop parfait, mais indulgent pour toutes mes im-
perfections. Adieu encore. Je pense à vous. Donnez-
moi des nouvelles de votre fuite, cardinal et autres. Je
ne me console pas de n'avoir pas vu madame de La
Rochefoucauld un peu à mon aise et la veille de son
départ. »
XI e LETTRE
« Que je vous répète donc encore le plaisir que
m'ont fait vos deux lettres ; aussi je ne me console
point de celle que j'ai perdue. Je la regreltede plu-
sieurs manières, et je serais très-fâcbée qu'on ait lu
dans quelque endroit que ce soit ce que vous me
confiez.
« J'attends le courrier prochain avec une vive im-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 227
' patience. Cela fera assez de verres d'eau et de bains
pour commencer, à savoir si les eaux seront bonnjes à
madame de La Rochefoucauld; c'est maintenant ma
première occupation, et je puis vous assurer que ce
ne serait pas pour vous que j'éprouverais le même in-
térêt. Autrefois il existait à cause de vous ; maintenant
je puis dire que vous n'y êtes pour rien, et cela du fond
du cœur. Et, dans ce moment, je l'écris bien plus
•comme une chose que je pense, que comme une
«hose à vous dire. Voilà une phrase qui n'est pas élo-
quente; mais, pourvu que vous me compreniez, je
n'en demande pas davantage, et c'est le plus pour
moi. Parlons un peu santé; car, sur ce chapitre, vous
n'êtes pas traitable. Maman est assez bien au fait; les
eaux lui auront fait le plus grand bien. Ce malin,
M. Lucas a trouvé un très-grand changement; le foie
a un volume beaucoup plus considérable. Il ajoute
que les progrès sont étonnants. Je ne sais pas combien
de temps nous serons encore cloués ici. Votre appa-
rence de projet me fait un plaisir; mais je n'ose me
flatter encore d'une bonne journée.
« Enfin vous voulez donc que je vous dise que je ne
me trouve nullement bien des eaux. Tout tourne au-
tour de moi; je ne puis rien faire. A tout l'on dit :
tant mieux, ayez patience ; aussi j'attends et je souffre
plus que je ne le dis. Les eaux m'agacent horriblement
les nerfs; j'ai assez de confiance dans notre médecin
pour le lui dire.
« Maman est mieux, cela est sûr; j'en jouis beau-
coup, mais tellement en tremblant, que je ne trouve
pas de repos dans ce bonheur-là.
« Depuis deux jours nous avons couru le pays.
■ 'h.
228
MES MEMOIRES.
C'était un mouvement à ne pas nous reconnaître;
aussi en sommes-nous comme disloqués. Le dimanche
je vous écrivais, mais je n'ai pu continuer; le lundi
je n'étais pas mieux. Le courrier est arrivé le soir et
est reparti sans que j'aie pu écrire. Il n'y avait pas
de vos nouvelles; c'était tout simple. Ce soir je compte
bien en avoir. Je viens aussi de refuser de passer la
journée sur l'eau, et vous y étiez pour beaucoup. Nous
avons les lettres à six heures. Je suis fatiguée; j'ai
pensé que le mouvement me ferait du bien. Madame
de Choiseul voulait voir Randan, qui appartient à ma-
dame de Groslier ; nous y avons donc été mardi, après
avoir déjeuné à neuf heures et demie, dans une es-
pèce de char-à-bancs; plusieurs hommes, à cheval. Ce
sont des chemins affreux; mais on descend de voiture.
Nous nous sommes fort amusées ou, pour mieux dire,
intéressées. Après avoir fait trois lieues dans les bois,
on se trouve sur une hauteur où il y a une tour; on
monte cent marches, et l'on découvre à ses pieds toute
la Limagne, les villes de Riom et de Clermonl, les
monts Dore, le Puy-de-Dôme. Nous avions un jour su-
perbe; c'était la plus belle chose du monde. Nous
n'avons pu revenir qu'à neuf heures du soir, mou-
rantes de faim et de fatigue de nos six heures ; mais,
comme il n'y a pas de bonne fêle sans lendemain,
nous avons été hier à Effiat, qui est encore plus loin
dans la Limagne. Là, le châtenu est habité par M. de
Sampigny ; on nous a reçues parfaitement. La vue n'est
pas belle comme celle de Randan; mais il y a une
montagne dans un parc de trois cents arpents, d'où
l'on voit toutes les monlagnes du Lyonnais et du
Forez, la place du duché de Montpensier. Le maréchal
' ■ ~
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 229
est encore respecté; sa chambre est conservée et meu-
blée comme au jour de sa mort. Le collège est rasé ;
Massillon y avait été élevé. Enfin vous n'aurez qu'à
penser pour retrouver les souvenirs d'Effiat, et vous
comprendrez notre curiosité. Le château est très-beau
pour ce pays-ci; mais il est tiïslement dans un fond.
Ce matin nous avons donné à déjeuner au maîlre de
la maison, du château je veux dire; je viens de le
quitter, ayant renoncé à la partie sur l'Allier, trop
heureuse de me retrouver à vous écrire ; et trouvant
que mon papier ne tourne pas lorsque c'est à vous que
j'écris.
a Demain je prends la première douche et un verre
d'eau de plus aux Céleslins l , où je suis, pour touie
nourriture à présent. Je suis d'une bêtise qui me dé-
sole ; mais ce sont les eaux. J'ai un tel mal de lète que
je n'y vois pas clair.
« Nous vivons beaucoup entre nous, cela ne réussit
guère; mais, après tout, nous ne reverrons jamais
tout ce monde-là. J'ai été chargée de faire la quête
pour l'hôpital ; j'ai pris le bras de M. de Maillé. Je crois
vous l'avoir dit : M. d'Harcourt est parti pour Cler-
inont, le mont Dore, elc. Il a encore eu une nouvelle
aventure; on a essayé de s'introduire par sa fenêtre.
Son domestique a été arrêté; il n'avait rien sur lui.
Il revient dimanche prochain. M. de Boisgelin a tou-
jours la même occupation; son ton est tel que vous
pouvez le désirer. Il a eu une grande conversation
avec moi sur vous, dont je vous dirai le résultat.
J'ai été assez contente de sa manière; j'ai pensé bien
1 Une dos sources Je Vichy.
fi
250 MES MÉMOIRES.
des fois que vous aviez raison lorsque vous disiez:
que l'on finissait par faire changer les autres dans-
leurs manières. Je crois qu'il ne pense pas encore
à son départ. M. et madame Albérie ont congé pour
le 25; nous irons avant à Clermont, au Puy-de-Dôme,
avec M. et madame de Lancome. Pour nous, je ne
sais rien encore de notre départ; je crois que nous
resterons encore longtemps. Dites-moi si je puis écrire
pour répondre à M. de G... Mon oncle vient nous voir
presque tous les jours deux fois ; vous savez que je lui
suis fort attachée. Il est aimable, et puis il n'est point
heureux. Je joue avec M. de Médaillac aux échecs- il
me donne de bonnes leçons. Nos après-midi se passent
dans notre petit salon; on joue, on travaille, on pense
même, alors qu'on est tout étourdie par les vilaines
eaux, et vous êtes de tout dans nos rassemblements sur
la terre et sur l'onde.
« Nous attendons M. de Ricci; il vient passer
quinze jours avec nous. Je désirais écrire à la reine;
mais, si on cherche à la distraire, je crains que ma;
lettre n'arrive mal. Vous savez tout ce que je pense de
ses manières charmantes, de sa grâce; ainsi vos re-
marques m'ont paru toutes simples. Plus vous la ver-
rez, plus vous en penserez de bien ; elle a tout ce qu'il
faut pour vous apprécier. Comptez ce mérite à mes
yeux pour quelque chose, je vous en prie.
« A propos, que vous êtes profondément vrai pour
ce jeu de chez madame de la Briche! J'espère que
vous comprenez combien j'ai été émue de votre fran-
chise vis-à-vis de moi. Maman a des moments qui
me paraissent pénibles ; mais le fond est sa grande
amitié pour moi. Ainsi je ne dois penser qu'au motif.
'3 : ■■
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 231
« Isabey, Spontini et Garât arrivent. Rien n'est
plus brillant que les eaux de Vichy ; il y a des concerts
où chante madame Regnauld parfaitement bien. Ils
vont être encore plus agréables. Madame de Rémusat
est souffrante. Dites-moi si la reine reste encore long-
temps à Aix, et bien en détail de vos nouvelles. Il se-
rait possible que M. Lucas m'envoyât après ceci à
Dieppe prendre les bains de mer.
« Adieu, mon ami ; nous sommes bien loin, mais
rien ne peut rompre celte occupation qui nous rap-
proche...
« C'est vaguement que M. d'Harcourt a causé; il a
été ici fort piquant et fort aimable. Mon petit faible
pour lui continue. Adieu encore. Que ma dernière
pensée , comme la première , soit toujours pour
vous !
« Hier, en rentrant, j'ai trouvé mon petit mot, et il
y avait bien longtemps que vous ne m'aviez rien dit.
« Vous ne direz pas ce que j'en pense. Je sors de la
douche et suis fort bien, à ce qu'il me semble; il faut
se recoucher, ce qui m'ennuie. Je ne me sens pas de
cette tuile; voilà, au contraire, que je l'aime, puis-
qu'elle vous a empêché de me gronder plus fort, ce
que je ne méritais pourtant pas. Mais je vous connais
injuste quelquefois. Adieu. Il serait possible que je
vous écrivisse aujourd'hui.
«On crie après moi; ne me grondez pas toujours. »
XII' LETTRE
Je souffre bien de notre éloignement ; il me sem-
ble que, si je vous voyais, toutes mes inquiétudes ces-
232 MES MÉMOIRES.
seraient. Je n'ai pu encore avoir ma conférence
avec M. Lucas. Il est malade ; cela me désole. Je vou-
drais qu'il me vît avant demain pour vous écrire
par le courrier à huit heures. Je pense à ce que vous
éprouvez, et le véritable mal pour moi est dans votre
inquiétude; car je ne crois à rien de ce que dit La-
père. M. Dumanoir me parlait ce matin d'une jeune
personne qu'il a tuée l'année dernière. En grâce, ne
vous fiez pas à cet homme. Ce qui me désole, c'est que
vous vous félicitez de l'avoir trouvé à Aix. N'avez-vous
pas Butini, dont on dit tant de bien? Vous avez été à
Genève. Madame de La Rochefoucauld n'aura peut-être
pas voulu le consulter; M. Lucas en fait grand cas.
« Nos lettres se, perdent; c'est vraiment désolant.
Par l'avant-dernier courrier, je vous ai écrit une lettre
de treize pages, que j'appelais par le dernier un petit
mot. Je vous parle de mille petites choses, et vous me
direz que je suis trop bavarde, ce que vous ne me
dites jamais. Je vous rappellerai chaque fois mes
lettres pour que nous nous entendions mieux. J'ai écrit
à madame de La Rochefoucauld bien précédemment.
« Je n'ai pas pu joindre encore M. Lucas; il m'a
promis de me faire avertir ce malin. Les affreuses
douleurs que la goutte lui donne dans l'estomac sont
un peu calmées; il a souffert avec une patience ad-
mirable, ne voulant pas porter la goutte aux pieds
pour être en état de voir ses malades. Cet homme est
admirable, et que la manière dont il exerce son art
l'élève!
« Madame de Clioiseul est partie ce matin; je la re-
grette beaucoup. Je ne sais pas quelle bêtise j'ai voulu
dire par ce mot jalousie; il faudrait que je relusse ma
TTRES DE MADAME DU CAYLA. 255
lettre. Cet oubli est la preuve de l'usage que vous de-
vez en faire. Nous voilà seuls et j'en suis enchantée.
Ce soir sera le dernier concert dans notre petit salon ;
notre musique sera plus solitaire, et je la préférerai.
Je pourrais avoir des distractions et être gaie si vous
étiez ici. Je ne puis vous oublier qu'en présence; au-
trement cela est impossible, et sans cesse je pense à
vous. Je ne puis être gaie lorsque vous êtes triste.
« M. Lucas est dans une chambre; je cause depuis
une heure avec lui. Il écrit; j'en profite pour vous
dire deux mots. Il m'interrompt à chaque instant, me
fait cent questions; heureusement j'avais su plusieurs
choses par madame de Tourelle. Je vous écrirai après
son départ, Vous ne pouvez vous figurer la peine et le
soin et le travail de tète qu'il se donne.
a Après trois heures de conversation, dans laquelle
j'ai bien recherché ce que j'avais su par trois 'ou
quatre personnes, et puis, avec votre lettre, M. Lucas a
écrit ce que je vous envoie; mais il trouve cet exposé
trop insignifiant. 11 ne peut lui suffire pour juger. Ce-
pendant il m'a parlé de lui-même, de l'incommodité
que madame de La Rochefoucauld avait dû éprouver
après l'usage des eaux de Forges. Vraiment cet homme
a une manière antécédente de faire la médecine qui
est bien étonnante; mais il faudrait qu'il vit pour
juger. Il ne comprend pas trop le raisonnement de
la Serre. Enfin je l'ai tenu le plus longtemps que
j'ai pu, espérant que ses réflexions amèneraient quel-
que résultat, et, pour me faire plaisir, il a écrit ce que
je vous envoie. Sûrement il y aura peut-être des choses
que je n'ai pas bien expliquées; mais chargez-moi de
tout ce que vous voudrez. C'est bien plus pour moi
254 ' MES MEMOIRES.
que ma sanlé; c'est celle de la personne que vous ai-
mez le mieux, et que j'aime aussi. Disposez donc bien
de moi , el pensez que tout ce que vous me direz ne
sera pas pour moi, mais pour M. Lucas, auquel je
recommanderai le secret.
« Je ne puis vous parler d'autre chose; tout me
paraît rien dans ce moment. J'attends de vos nou-
velles demain, et cette lettre ne partira que mardi, ce
qui me désole.
« Que je vous remercie encore de la petite chaîne.
Je vous ai conté mon malheur ; décidément j'altendrai
Paris pour la raccommoder. J'écrirai après mardi, le
courrier d'ensuite, pour savoir si vous aurez reçu cette
lettre. J'en ai perdu de madame deNoailles; c'est dé-
solant cette inexactitude. Mandez-moi aussi si vous
avez la lettre de mademoiselle Z...; elle est char-
manie. J'ai pensé que vous y teniez, et je tiens aussi à
ce paquet. Votre dernière lettre était décachetée.
m J'ai reçu une lettre de vous hier au soir. Je suis
presque tentée de déchirer celle-ci; mais je ne pour-
rais cacher ce que je pense, et vous me diriez si vous
n'aviez pas de confiance dans un médecin. Votre lettre
me rassure; mais je reste bien triste. Votre lettre m'a
bouleversée. J'ai une bonne action à vous proposer,
que je vais vous dire; mais, avant tout, j'ai renoncé à
l'idée que j'avais de désirer quelque chose de cette
personne «extraordinaire, et cela avant d'avoir reçu
votre lettre.
« Je n'ai qu'une minute ; on attend ma lettre. C'est
insupportable d'écrire avec une figure qui vous re-
garde.
« Enfin vous avez vu ici Mignonne; elle ressemble à
V0
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 255
madame de Broc, et c'est une fille remplie de bons
principes. Le comte Regnaud a voulu l'emmener; elle
a préféré rester dans sa modeste condition, où elle est
fort malheureuse. Je sais cela historiquement. Si vous
parliez de cette légère ressemblance, il serait possible
que la reine eût envie de la voir, de l'avoir, je veux
dire; si vous ne pouvez pas arranger cela, ou que cela
vous contrarie, ce qui serait tout simple, j'arrangerai
cela un autre jour. Adieu. Je vous écrirai par le pro-
chain courrier. Adieu encore. Pensez bien que je suis
tout à vos ordres. Georgine est incompréhensible;
cela pour vous seul : elle n'a pas voulu quitter Paris.
Adieu encore. »
ÏA
'
XIII- LETTRE
« Je profite d'un courrier qui me promet d'être
exact. En grâce, que madame de La Rochefoucauld
vienne passer le dimanche avec moi et vous; cela ne
relarde que de trois lieues. J'ai pris toutes les infor-
mations; voici le détour : au lieu de passer de Saint-
Géran à la Palisse, vous viendriez à Vichy, où vous
seriez bien autant que l'on peut y être. La maîtresse
de la maison est prévenue, en cas que je sois assez
heureuse pour que cela arrive. Le chemin de Saint-
Géran à la Palisse est mauvais; ainsi celui de Saint-
Géran à Vichy me désole moins. Ensuite il y a moins
de distance de Vichy à la Palisse que de Saint-Géran à
la Palisse. Je préviendrai le maître de poste de Saint-
Géran pour le samedi; et alors le dimanche, si ma-
dame de La Rochefoucauld avait la bonté devenir, elle
aurait la grand'messe à dix heures, comme nous l'a-
M
256
MES MEMOIRES.
vons eue aujourd'hui. Enfin, voyez comme je pense
à moi ; je serais comblée de celle journée. Madame
Albéric vient d'arriver; M. de Choiseul est assez bien.
« Je vous quille; il faul que j'écrive une lettre co-
piée de celle-ci à Moulins, si elle ne vous trouve plus à
Vendôme, el puis aux deux maîlres de poste pour le
départ de mes lettres. Le courrier m'attend.
« J'ai reçu ce malin voire lellre; j'en ai été bien
heureuse. Je suis charmée que vous ayez dit : le petit
lien que vous portez. Jamais elle ne peut èlre un tiers
pour moi, et chaque jour je l'aime davantage, Adieu. »
XIV« LETTRE
« Je viens d'envoyer chez M. voire beau-père; il
part demain, et vite j'en profite.
c< C'esl un grand bonheur que d'être là comme je
suis, près du feu, ma porle fermée et causant avec
une personne que j'aime, que j'aimerai pour cent rai-
sons, et toutes bonnes. Parlant de là, vous croyez que
je vous dirai des douceurs ; j'en serais bien fâchée.
« Votre dernière lettre a été relue, et elle m'a paru
sous un nouvel aspect. Vous me dites des durelés que
je ne mérite pas, il me le semble. J'ai écrit sûrement
moins que je ne le voudrais toujours, mais cependant
prodigieusement; je ne saurais pas être paresseuse
pour vous. J'ai parfois de mauvais moments; je reste
dans mon coin un peu abattue, souffrante, sans pou-
voir dire comment alors encore je pense à vous; et, si
je resle muetle, il ne faut pas m'en vouloir, mais m'en
plaindre.
« 11 y a longtemps que je ne me suis trouvée dans
■
LETTRES DE MADAME DE CAYLA. 257
cette déchéance totale, et j'en ai profité pour vous
écrire des volumes.
« Je suis désolée que vous ne me parliez pas de
tout ce que vous pensez pour moi et contre moi ; ainsi
dites bien tout ce que vous voulez, et; si vous ne pou-
vez pas faire autrement, soyez injuste.
« J'attends de vos nouvelles avec la plus vive impa-
tience. Je pense à cette scène comme si j'avais été pré-
sente; elle ne peut s'effacer que par vous. Comme le
cœur de votre aide de camp, si tendre, si sensible,
aura souffert! Uien ne peut se comparer à la terrible
impression de deux personnes qui vous sont chères, un
peu animées par une discussion trop vive ; on ne reste
pas seulement au sujet qui l'a amenée. Le tonnerre
tombé au milieu de la chambre vous paraîtrait un
bienfait pour déranger un orage bien plus redoutable.
Et puis l'on aurait raison mille fois contre ses parents,
que ce serait encore un tort; le respect doit aveugler
sur certains points, et rien ne peut excuser le senti-
ment qui nous empêcherait de plier, lorsque cela ne
peut tenir h aucune cliose relative à nos principes ou
à notre honneur, ce qui est la même chose, comme je
crois qu'ici il ne s'agit que de quelque injustice.
«Alors il faut souffrir sans vengeance. Je dis tout
cela, et vous feriez bien mieux que moi; ainsi, dans
toutes circonstances, j'ai plus de confiance en vous
qu'en moi. Faites-moi bien taire par votre exemple.
« Parlons de mon frère. Je croyais vous avoir mandé
sa tendre reconnaissance pour votre offre aimable ; je
ne savais plus où le prendre, et il est arrivé ici sans
s'arrêter. Il vous dira bientôt, j'espère, lui-même,
combien un souvenir lui fait de bien ; car enfin ce
I
238 • MES MÉMOIRES.
temps ne finira- t-il pas pour un jour, comme je l'es-
pérais? Mais cependant, rien qui puisse contrarier. Et
puis, si vous ne venez pas, dites-moi que vous l'auriez
voulu.
« Vous avez donc encore écrit? Le cheval et surtout
la maison vont arriver demain. La reine Hortense
est inquiète du retour de son mari ; j'y suis retournée
avant-hier une heure le matin. Son frère a bien man-
qué d'être blessé ; alors je me suis sentie tout atten-
drie pour ces deux chagrins. Voulez-vous inventer avec
moi quelque chose à lui donner pour le 1 er janvier en
commun, en remercîment des romances. Hein! ce
n'est pas trop mal à mon mauvais esprit.
«On dit Y ultimatum de l'Autriche et des autres
puissances arrivé. Le la Cosle m'a dit qu'on était con-
tent au château; je n'en crois rien. Les maladies
font horreur. Que veulent donc faire de nous ces
puissances? J'espère cependant toujours, par instinct.
« Le pnpe retourne à Rome. Ce pauvre abbé de Bou-
logne est à Vincennes pour n'avoir pas signé ce qu'a
signé l'évoque de Gand. Dans ma politique, je crois au
passage en France sur trois points : Huningue, Co-
logne et Mayencc, Ja Hollande. Une de ces tentatives
doit réussir, et alors à la grâce de Dieu!
« Je n'ai pu encore me décider à aller faire ma ré-
vérence tous les samedis. Maman m'en parle, et mon
éloignemenl l'emporte tous les dimanches.
« Vous allez donc avoir le marquis; j'en suis bien
aise. Il a assez à aimer dans ce monde sans recourir
au dehors.
« J'ai vu la générale Wallher ; elle fait pitié. Il n'est
pas permis ici d'être malade. On a fait mettre dans
- :- >
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 259
les journaux que c'était un coup de sang. Quelques
personnes croient M. de Narbonne mort de maladie.
« Je pense souvent au bonheur des Hollandais,
d'avoir leurs souverains. Ce sentiment d'attachement,
que nous ne connaissons pas, doit être bien fort.
« Je relis voire lettre. Mon frère regrette beaucoup
son général. Nous attendrons un peu ce qu'on va lui
dire. Il a son brevet d'hier; puisqu'il faut mériter
quelque chose, je préfère cette crois d'officier a un
grade qui expose.
« Les femmes peuvent avoir de l'honneur sans aller
au-devant du danger, n'est-ce pas? Je suis un véritable
poltron pour les gens que j'aime; aussi ai-je une peur
affreuse des sangliers.
« Le diner sonne. Adieu, mon ami. Parlez de moi
à madame de La Rochefoucauld, et que je sois tou-
jours ce que vous m'êtes encore toujours. »
VA
XV» LETTRE
« Je ne sais pas bien ce que c'est que votre lettre,
mais, comme tout ce qui arrive de Votre Seigneurie,
elle fait plaisir. Je n'ai pas le temps d'écrire. Bonjour.
« Je veux voir votre Bayle. Un jour pour un jour.
Je ne mérite pas la moindre égratignure pour les vio-
lettes, entendez-vous bien cela? Et puis je les aime
assez pour les accepter du diable, si elles en ve-
naient. Ensuite je pèse cent mille, et je veux vous
voir. Demain j'irai chez ma cousine; je suis dans les
incerlitudes pour la promenade. Bonjour, toujours.
« Votre comparaison n'est point une fable. En voilà
plus que je n'en voulais dire. »
241)
MES MEMOIRES.
XVI« LETTRE
« Pensez-vous donc que ce fût des douceurs que
j'avais à vous dire l'autre jour? Passe pour aujour-
d'hui, mais avant-hier c'était tout le contraire; et
puis vraiment je ne conçois pas que vous ayez jamais
envie de me gronder.
« Pour vous, dès que vous serez connu, vous serez
aimé. Je le pensais à la lecture de madame Elisabeth.
On le disait pour elle, je le dis pour vous, convenez
que nous nous entendons, il y avait un chapitre sur
l'amitié. Et ce fauteuil pour madame de Monteynard
ne m'a pas échappé. Madame d'Harcourt n'a pas pu
effaœr l'attention en le prenant.
c* Bonjour, je vais sortir, je me souhaite de vous
rencontrer. Oremus. »
XVII= LETTRE
f ,': Jl'
m
« Il est bien naturel que vous veniez à deux heures
et demie savoir des nouvelles de maman, et que votre
visite soit pour celle qui snit en profiter.
« Il faut donc que vous trouviez à redire, même aux
choses les plus simples. Enfin, vous voulez avoir cin-
quante ans, chacun a son goût; pour moi, je ne suis
pas riche comme cela. Le jeu amusait; j'y serais res-
tée aussi longtemps que cela aurait convenu. Il faut
être bien sûr du lendemain pour toujours lui sacrifier
le moment présent. Enfin, ce qui est plus aimable
que tout, c'est encore vous. Hier matin j'en étais tou-
chée jusqu'au fond de l'âme; ainsi, mon ami, faites
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. U\
tout ce qu'il vous plaira, car vous avez de grandes
avances.
« Je crois pouvoir aller à Franconi, cependant je
n'en réponds pas; il faudrait le proposer aux d'Haule-
fort. Maman est très-bien, et mes enfants aussi; encore
un moment de repos. Mille bonjours. A tantôt. »
yà
XVIII» LETTRE.
« J'ai parlé. Ma matinée vient d^y passer tout en
entier; elle blâme à l'excès; mais rien ne peut chan-
ger. Elle est au fond bien affligée, je ne vous le cache
pas; je lui dis bien qu'elle est la première.
« Un mot de plus, et ma lettre n'arriverait pas. Il
faudra que vous parliez avec toute franchise et de
manière à la rassurer sur mon sentiment pour elle,
sans avoir l'air de soupçonner la moindre jalousie.
Ce ne serait qu'aggraver. Elle dit que ce sont des senti-
ments à la Saint-Matthieu. Pardonnez-moi ce que je
dis là, mais je préfère que vous sachiez tout. Enfin,
elle n'a pas d'humeur, c'est beaucoup, et me traite
avec amitié.
« Que la vôtre m'est précieuse, qu'un véritable ami
est une douce chose! je l'éprouve, et c'est là ma conso-
lation à tout.
« Adieu, à jeudi; ce temps sera bien long. »
XIX» LETTRE.
« En recherchant l'histoire de ma soirée, je n'y
trouvai qu'une chose, c'est de ne m'êlre pas assez oc-
cupée de M. de Vence, auquel je n'ai pas dit une,
vu. 16
U c i
MES MÉMOIRES.
deux, trois, quatre paroles. Du reste, je ne vois pas ce
qui vous a déplu; et ce qui me paraît tout à fait de
l'hébreu, c'est que vous dites que vous ne me le direz
pas. Il faudra me le dire, quoique je n'aie pas autant
d'éloignement pour ce qui vous déplaît, que pour ce
qui vous fâche, par exemple, comme l'ennui que j'ai
du Ba... Il est fâcheux de déplaire à tout le monde,
car on me reproche ici la part que vous avez eue dans
la décision. En voilà assez, cela m'ennuie. Il est pour-
tant singulier, original, que je sois toujours grondée
par vous. Il y a de quoi rire; et toujours ce mot «lé-
gère, » qui ne va pas comme marée en carême. Que
voulez-vous que je réponde à un billet qui me dit
d'aller à un sermon qui est fini; et dont le second
point est pour ne pas aller à un spectacle auquel je
ne songeais pas?
« En vérité, voilà du comique; j'aurais bien raison
de ne pas vous répéter que je ne puis jamais changer,
et que toujours mon ami me trouvera la même.
« Maman a un peu plus dormi, mais je ne suis pas
encore contente. »
XX e LETTRE.
« Me voilà dans la gène vis-à-vis de vous, parce que
j'ai eu tort; voilà ce qui n'arrivera plus, parce que je
n'aime pas cette position-là. C'est vrai. Hier matin je
n'avais pas le sens commun ; je pourrais aussi vous
donner votre paquet pour la veille, mais que chacun
se fasse sa part; la mienne est la plus mauvaise, ainsi
je garde le silence sur le reste; ce n'est pas trop mal
pour une femme. J'espère vous voir ce matin à deux
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. -213
heures. Je tiens mon fils, qui me remue tant, que je
ne puis que vous prier de me pardonner sans autre
forme de procès, la possibilité d'en écrire bien long
me manquant tout à fait. »
XXI" LETTRE.
« Puisque vous envisagez si différemment de moi,
il faut que j'aie tort; mais je vous l'avoue, je ne com-
prends rien à la lettre que vous venez de m'écrire,
pas plus qu'à la mine extraordinaire que vous m'avez
faite hier au soir. Je voudrais avoir une heure pour
vous dire tout ce que je pense, mais l'on m'allend
chez maman. J'ai été à ce jeu sans aucun remords ni
regret. Mais comme vous me connaissez peu ; rien ne
m'eût fait faire un pas si je m'étais fait le moindre
reproche. Pourquoi voulez-vous donc m'inquiéler lors-
que je suis tranquille? le temps du repos n'est pas si
commun. Votre lettre me donne un effroi dont je ne
puis me défendre.
« Comment avez-vous pu m'envoyer cette palette au-
jourd'hui? ce n'est pas délicat. Je vous la renvoie et
ne la recevrai que sous de plus heureux auspices. J'ai
mes lubies aussi, moi. Je cache le plus que je peux
mes ridicules; mais il s'en échappe, et, par exemple,
je ne cacherai pas le chagrin que vous me faites de
m'avoir envoyé un souvenir qui devait être agréable
en me grondant de toutes vos forces.
« Puisque vous allez à Saint-Cloud de bonne heure,
je ne sais comment arranger ma matinée. J'ai des
courses à faire, à moins que l'heure d'une heure et
demie puisse vous convenir, ou bien je tâcherai de
.
<2U
MES MÉMOIRES.
rentrer à quatre heures. Mais ce n'est pas une bonne
heure aujourd'hui; si vous ne me faites rien dire, je
croirai que mon célèbre Mentor vient, avec un visage
ridé, un salut plus froid que glace, me voir à une
heure et demie au plus tard. »
ANNÉE 1814
PREMIÈRE LETTRE
« Il ne faut pas prendre l'habitude du bonheur,
elle est très-mauvaise ; pour moi qui ai placé le mien
dans la présence des gens que j'aime, je suis aujour-
d'hui comme un corps sans âme. Il n'y a plus un
chat à Paris, et je suis, comme disent les Anglais,
toute désappointée. Un chasseur est parti, voilà bien
de quoi changer la vie; mais je sais que je ne suis
qu'une sotte, vous me l'avez dit cent fois, je vous
crois. Ainsi je me regarde comme incurable, et je reste
et resterai comme je suis, courant toujours au même
but. Cela dit, que resle-t-il à dire; tout est là. Les dé-
tails sont pour aider le temps à passer. 11 me semble
que vous devez savoir tout ce que je pense aussi bien
que moi, et que je ne puis jamais vous rien ap-
prendre.
« J'ai encore avalé une couleuvre depuis voire de-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 245
part. 11 me paraît que madame de Ko... est contre
nous. C'est la S... qui joue ce jeu et veut en faire celui
de tout le monde. Je ne suis pas fâchée de la persé-
cution de cette femme, lorsque je pense que déjà vous
avez eu à vous en plaindre. C'est l'abbé Aimé qui m'a
fait faire celle découverte. Je serais une ingrate de ne
pas trouver simple celle espèce de jalousie; je sais
mieux qu'une autre tout lé" prix de l'amitié. Ainsi
mon parti se prend chaque jour, et encore quelques
heures, les dilsel redits neme feront rien. Je n'ai qu'à
jouir des sentiments qui sont au fond de mon cœur.
Le resle est bien léger et doit me le paraître. Si j'en
éprouve parfois quelque peine, elle est, bien effacée
par un bonheur que rien ne peut détruire, que le
temps et les cheveux blancs ne peuvent qu'affermir. Je
sais que vous comptez sur moi; je sais que le malheur
vous attache. Des sentiments partagés, quelque dou-
loureux qu'ils puissent être, changent alors de nature.
Qu'ai-je donc à craindre? que peuvent me faire des
paroles oiseuses? Je rougis seulement d'en avoir tant
dit là-dessus.
« J'espère que les intervalles de pluie vous auront
permis de chasser, et que M. votre père vous aura re-
mercié de votre douce violence. Le mariage royal me
parait sûr. 11 a élé refusé une première fois et ne s'est
pas tenu pour batlu; et, en effet, on dit que la chose
est certaine. Il prend bien son temps; l'on vit sur les
mêmes choses.
f Je vous conterai ma journée du dimanche. Vous
auriez horreur de votre injustice si vous connaissiez
un peu à fond madame de M...; c'est une personne
que j'écoute avec plaisir et qui me plaît beaucoup.
VA
246 MES MÉMOIRES.
Elle voudrait être plus dévote, et le dit, je crois,
franchement. Elle est exacte cependant, et plaint beau-
coup Mélanie de ne pas l'être. Pourquoi vouloir que
tout le monde soit heureux, et pourquoi ne jugez-
vous que d'après ce bonheur. Madame de S... ferait
mieux d'oublier son prochain, et daller au spectacle.
« Enfin laissons les autres et pensons à nous. Je
n'ai plus rien à désirer? Ainsi que la pluie tombe.
Adieu, mon ami, ce nom est au fond de mon cœur,
et rien ne peut vous en arracher. »
fl« LETTRE
« Nous sommes arrivées hier bien fatiguées. Mon
premier soin a été de m'informer de la poste; elle ne
part que les vendredis et lundis. J'espère que l'arri-
vée de Madame va changer ce déficit. Même lorsqu'on
ne reçoit pas de nouvelles de tous les courriers, on
veut l'espérance d'en recevoir. Comme nous voilà
éloignés! Quelle tristesse! Ah! ce n'est pas avec moi
que les absents ont tort, cela est bien vrai. Hier j'ai eu
en voiture de longues discussions avec maman. Elle
a commencé par ces mots :
« M. de la Rochefoucauld va vous assassiner de let-
tres, et puis « la suite, etc. » Ce début n'était pas fait
pour me trouver douce à la discussion; cependant
vous auriez été content de ma modération, je vous
assure. Elle a su que je vous avais écrit de la ma-
nière la plus adroite. Rien, mon ami ne peut changer
ce qui est. L'amitié existe. Comme nous le savons bien
nom'- Le monde n'y croit pas, cela est vrai. C'est
vrai encore qu'un sentiment aussi pur que tendre
3 -
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 247
m'atlaclie à vous, et vous et moi à la vertu. Mais nous
allons contre l'usage, et le inonde ne pouvant jamais
juger que les apparences, ceux qui peuvent nous blâ-
mer ne sont pas irrécusables, cela est un fait; et ma-
man, sans nous blâmer et nous méconnaître, part d'un
point juste. J'ai bien réfléchi à tout cela. Madame votre
mère a bien raison; aussi je le dis d'autant plus, que
rien ne peut apporter aucun changement; et je juge
la chose avec plus d'impartialité, parce que mainte-
nant je n'y puis pas plus que le monde, la chose étant
fixe et invariable, et moi n'y pouvant rien. Je nous
juge comme d'autres; et de fait le monde n'a point
tort et ne doit pas tolérer ce qui n'est pas dans
l'ordre.
« Il faut nous écrire plus longuement que souvent.
Maman a maintenant la fantaisie de lire mes lettres,
elle dit que cela l'amuse. Cela me désole et me gêne,,
quoique je n'aie rien de caché pour elle; mais on ba-
varde à deux, et on ne peut pas bavardera trois.
« On a pris notre appartement pour Madame, qu'on
attend aujourd'hui; et nous avons eu celui d'une autre
personne, qui n'en aura alors pas du tout dans la
même maison; mais maman et moi n'avons qu'une
chambre, et nous couchons et nous sommes toute la
journée dans celte chambre; cela est bien gênant. Elle
se lève à cinq heures. Pas possible de dormir. Je laisse
ma lettre afin qu'elle ne soit que pour vous
« Comment vous va, seigneur? La poste n'est pas
encore arrivée depuis mon séjour ici. Je ne puis vous
dire comme cela m' attriste. Je suis séparée par des
siècles et par des montagnes. On nous promet qu'elle
arrivera ce soir; je l'attends avec bien de l'impatience.
a.
2i8 MES MÉMOIRES.
L'on dit que nos lettres parliront demain. Enfin il faut
vouloir ce qu'on ne saurait empêcher.
« Madame est arrivée hier bien portante; elle avait
une suite bien nombreuse. On a tiré force pétards et
tout illuminé le soir. Ce matin elle était levée à six
heures. Elle n'a pas encore commencé les eaux. Le
préfet Frondeville est ici. Comme étant dans son dé-
partement, je pense que c'est lui qui surveille. Nous
sommes, comme vous voyez, dans la même maison que
Madame. Nous aurons le bonheur de la rencontrer
souvent. Nous sommes dans la chambre des Lancôme;
voilà la position des choses. Le pays n'est pas parfait.
A Moulins, j'ai trouvé le colonel des chasseurs, qui ne
vaut pas grand'chose. Du reste, c'est énorme ce que
nous avons vu de troupes. Le maréchal des logis en-
voyé ici pour tout préparer a le plus mauvais Ion du
monde, et se grise tous les jours. Nous avons trouvé
madame Dandlaw, mademoiselle de Boisse et une
autre dame qui nous a empêchées jusqu'ici de dîner
pour ne pas la voir.
« Tout cela pour vous seul, excepté toujours la vi-
comtesse; elle peut tout savoir. Je la crois aussi dis-
crète que bonne; et je l'aime d'autant mieux et plus
solidement que cela ne m'est pas arrivé en un jour.
« Je vous remercie cent fois pour mon frère. Empa-
rez-vous bien de son affaire pour qu'elle réussisse;
faites-le marcher et ne l'écoutez sur rien. Vous êtes
aimable de parler à mon fils. N'oubliez pas que ma-
dame Laval a une occasion pour moi bientôt.
« Je suis bien enchantée que vous soyez venue ici
l'année dernière, et que vous connaissiez tous les lieux
où nous sommes. Vous ne pouvez assez penser au plai-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 249
sir que j'en éprouve. Je trouve cela bien différent. Ve-
nez, venez dire bonjour à nos religieuses. Adieu, le
courrier part; mais point adieu pour longtemps, ami
toujours. »
111= LETTRE.
« C'est aujourd'hui lundi, point de lettres de vous;
en seize jours j'en aurai eu deux. Il faut que les cour-
riers aillent lentement, et que la distance qui nous
sépare leur paraisse aussi grande qu'à moi. Vous
m'aviez promis de m'écrire le lendemain, c'est-à-dire
le jour du courrier, et c'est aujourd'hui lundi. Il y
a huit jours que vous avez quitté Paris, en ne comp-
tant pas le jour même, et je n'ai rien. J'en accuse
l'absence; que cela est triste. J'ai été bien souffrante ;
je ne sais si cet état pénible que j'éprouve quelque-
fois ajoute encore à ma tristesse, mais je suis bien
noire. Aujourd'hui je suis mieux, et j'ajoute à ce
mieux en vous écrivant. Celte grande mer et cette Irisle
douleur me rembrunissent toutes mes pensées. Sépa-
rée ici de tout le monde, seule avec la Théorie de la
terre, de M. de Buffon, le soir, lorsque ma fillette est
couchée, je me perds en pensées dans ce vaste univers,
si petit en comparaison de l'ordonnance du ciel. Cet
ordre admirable au milieu des bouleversements dé-
montre l'existence de Dieu d'une manière qui en-
chante. Toutes ces étoiles attachées par lui, ce soleil
qui brûle, qu'il a allumé, qu'il éteindra à la fin des
siècles; et tous les siècles, qui ne sont pas même un
commencement de l'éternité. Lisez cet ouvrage, cela
me fera plaisir d'avoir la même lecture. Je ne puis pas
/A
250
MES MEMOIRES.
vous amuser de nouvelles; je vois plus les poissons que
les hommes. Mademoiselle de Luxembourg est venue
avant-hier enlever Géorgine pour deux ou trois jours.
Elle revient encore prendre des bains, c'est une rage;
elle en a pris onze de plus que_ les quinze ordonnés.
Les Montmort partent demain. Une petite visite qui se
recommence, voilà l'affaire. Un chevalier de Saint-
Louis que je rencontre, qui dessine fort mal un vieux
château, voilà les humains avec lesquels j'ai échangé
quatre paroles; et j'attends la veille de mon départ pour
visiter le chàleau, afin de m'éviter le gouverneur, ami
de Géorgine.
« Aujourd'hui j'ai vu passer des nuées d'Anglais et
un enterrement tout brillant d'argent en poste. Toutes
les voilures se sont arrêtées sur le port. Un petit mi-
lord de vingt-quatre ans a dit descendez- la là, et une
tombe est sortie du corbillard d'argent. Des mariniers
l'ont placée à fond de cale. Chacun était accouru. C'est
une duchesse, c'est une princesse, c'est peut-être une
souris, je n'en sais pas davantage. Valentine a trouvé
cela charmant.
« Maman me mande que mesdames de Janson et de
Blacas sont grosses. Et ces vilains députés, quelle
engeance et quelle vilainie! J'ai reçu des nouvelles de
mon beau-père de Chantilly; il est d'une grande ten-
dresse pour moi. Je vais à mon second bain. Adieu,
ami, vous me trouverez trop indulgente de vous traiter
aussi bien après un tel silence; et lorsque je n'ai pas
de tort, souvent vous m'accusez. Pour moi je ne sau-
rais vous en soupçonner, vous jugeant d'après mon
cœur
« J'ai donc pris mon second bain, et je viens vous
■<t - ..
LETTRES DE MADAME DU GAYLA.
251
dire un petit bonsoir. Ce pauvre petit milord tout
jeune est bien malheureux. Il avait passé il y a six se-
maines ici avec sa femme mourante pour consul 1er.
Elle est morte cà Saint-Germain, âgée de dix-neuf ans.
Il l'adorait. Il suit sa tombe en poste au pas depuis
Saint-Germain avec toutes ses voitures. Il s'est embar-
qué ce soir, a pris le paquebot pour lui seul. Tous les
mariniers, il les a babilles de noir comme le reste de
sa maison, qui est considérable. Il a seize cent mille
livres de rente. Il s'appelle le vicomte de Munghoë. Il
avait promis au maître du bâtiment appelé VÉlisa, en
passant, il y a six semaines, un bâtiment neuf s'il ra-
menait sa femme bien portante. Ce pauvre homme,
comme il est à plaindre, il retourne seul dans son
pays. Il aime seul, il regrette seul, il est bien malbeu-
reux. Voyez comme l'on juge, j'avais d'abord pris la
chose gaiement. Demain aurai-je de vos nouvelles? Ah!
donnez-m'en, cela m'est si nécessaire. Point de refus.
Bonsoir, il faut dormir
« Une petite lettre de Monlmirail, datée de vendredi
et samedi, de deux petites pages pleines de plaintes
comme si elle en avait dix-huit, m'arrive à l'instant.
Sûrement j'en aurai perdu, vous n'auriez pas attendu
au vendredi et samedi pour m'écrire un si petit mot.
C'est aujourd'hui mardi, il ne faut que quatre jours
pleins. Ainsi je ne puis concevoir que mes lettres ne g
vous soient pas arrivées. L'on m'a dit que les courriers
de Rouen ici n'étaient pas toujours très-exacts; mais
cependant j'écris chaque jour à maman, et chaque jour
je reçois une lettre d'elle. Voici ma sixième pour vous.
Je suis partie de Paris le M septembre, c'est aujour-
d'hui le 27. J'ai trois lettres de vous en comptant la
252 MES MÉMOIRES.
petite sotte de ce matin. Je ne fais pas de récrimina-
tions, je ne dis rien.
« Je suis encore plus triste qu'hier. Ceci pour vous
seul. Maman m'écrit ce matin qu'elle a su par Marlin
qu'À... est décidé à quitter Paris. Que cet accès de
singularité est long, et quels vont être ses projets! Vous
me dites que vous attendez madame votre belle-mère.
Vous ajoutez que vous avez rêvé cette nuit; comment,
vous rêvez aussi! ordinairement vous ne me passez pas
cela.
« De trouver souvent ma position triste ne m'ôte
pas la confiance que j'ai tous les jours de ma vie dans
la Providence. C'est voir les choses comme elles sont.
« Vous aviez hésité à mettre celte lettre que je viens
de recevoir à la poste avant le lundi. Jugez donc où
j'en aurais été pour savoir de vos nouvelles. Vous ne
m'en donnez pas de madame de la M... J'en attendais
avec impatience. Voire silence me fait espérer qu'elle
est bien. Écrivez-moi beaucoup. Reposez-vous bien à
Montmirail; vous deviez en avoir besoin. Je compte
retourner à Paris la semaine prochaine; j'ignore le
jour. Je vous le manderai. Madame de P... me mande
que vous êtes à M... avec un congé de quinze jours.
Sa dernière lettre, très-tendre, m'a fait plaisir. Adieu,
ami, j'ai de la peir.e; votre amitié seule peut la guérir.
Je pense à vous et je me trouve moins à plaindre. »
IV' LETTRE.
« Qu'est-ce que c'est que Saint-Jean? Eh bien! c'est
s un nom fort connu et fort ancien. Il ne l'est peut-être
pas autant que celui d'un certain Sosthènes qui vivait
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 253
du temps de Démétrius Poliocerte, et qui ne valait
pas grand'chose, autant qu'il m'en souvient. Mais lais-
sons dormir les morts.
« Or donc, ma dernière lettre de Dieppe avait été
étranglée; et je viens vous dire un petit bonsoir,
étant remontée exprès du salon pour vous dire le
bonheur aussi de faire des pas qui me rapprochent
de vous. Votre dernière lettre me prouve que j'en ai
perdu deux. Mon domestique allait les prendre tous
les jours de bonne heure. J'étais seule lorsqu'il me
les remettait, et j'ai passé moi-même souvent chez le
commis, qui était toujours à son bureau, et j'ai eu
toules celles qui arrivaient à Dieppe; mais de Rouen à
Dieppe il s'en perd quelquefois; G... en a perdu beau-
coup. Je ne mettrai cette lettre à la poste qu'à Paris,
en vous disant un petit mot de mon arrivée. Peut-être
v trouverai-je de vos nouvelles, ce qui me ferait bien
plaisir. Je partirai d'ici demain de bonne heure. Je
m'arrêterai une demi-heure à Piouen; el, crac, à Pa-
ris. Madame de Choiseul avait mis tant d'instances, et
d'une manière si aimable, qu'il était impossible de ne
pas croire que ce fût de bonne foi, et je suis venue
coucher ici avec plaisir. Je descends bien vite. Bonsoir,
ami. Le chat a dû quitter D... une heure après moi
pour aller à la Meilleraye deux jours; de là à Cuvilly,
peut-être à Saint-Jean; une ou deux journées à la
Roche-Guyon; seule un jour; à Saint-Germain un peu,
et puis enfin à Paris au plus tard de samedi en huit. »
« Je suis arrivée ici hier au soir. J'ai retrouvé mon
beau-père, qui va partir pour trois semaines; je ne le
suivrai pas. Je suis bien triste, je n'ai vu A... hier
que dix minutes, et il les a employées à parler contre
254 MES MÉMOIRES.
celle maison-ci. Jugez s'il fallait ajouter à ce tourment
celui d'être grondée par vous; je ne pourrais y résister.
Vous devez trop compter sur une amitié cpie rien ne
peut ébranler pour vous former des chimères. Ce serait
bien à moi à les trouver, elles ne sont pas si loin.
Votre lettre, que j'ai trouvée ici, m'a fait un bien
grand plaisir. Une chose que je ne comprends pas,
c'est que vous me dites que les personnes et les livres
me font une grande impression. Alors je dois être en
mauvais état. D'après votre dire, je ne voyais qu'une
personne que vous n'aimez pas, qui vous le rend bien;
et je ne faisais point de lecture sérieuse. (Ceci pour
vous seul). G... lisait les Contes de la Fontaine, qu'elle
racontait. Elle me les a apportés une fois. Je n'ai pas
voulu les lire, ayant toujours entendu dire que c'était
une mauvaise lecture, et le croyant bien plus d'après
le peu que G... m'avait dit. Votre jugement, d'après
tout cela, m'a paru unique, car vous ajoutiez après,
que vous me trouviez en bonne disposition. Ah! les
hommes sont tous inconséquents.
« Je ne devine pas ce que vous m'écrivez, serait-ce
les mémoires d'un grand-père à vous? A trente ans
on ne connaît pas encore les siens propres.
« Combien je suis beureuse de vous revoir! Voilà un
fait bien vrai. Vous me direz des nouvelles bien exactes
de ma chère vicomtesse, que j'espère revoir bientôt.
Je suis heureuse de la savoir un peu mieux. Si elle
devient paresseuse, c'«st moi qui la soignerai avec
plaisir et bonheur. Cela est dit du fond du cœur, je
vous assure. Je n'ai pas attendu madame de Duras
à Dieppe. J'espère qu'elle ne m'en voudra pas. Votre
humeur pour elle est d'une injustice criante; et vrai-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 255
ment vous êtes quelquefois très-incompréhensible.
Vous me reprochez d'aimer ma liberté; c'esl mon seul
bien, et encore se trouve-t-il au milieu de mille chaî-
nes qui portent des poids qui ne seront jamais légers.
J'ai une telle horreur de recevoir aucun ordre, que
cela me l'ait faire même la chose dont je ne me soucie
pas. Si vous m'aviez écrit : vous êtes toujours bien
lorsque vous êtes entièrement à votre volonté, vous
auriez dit une chose juste. Je compte aller dans le
monde cet hiver. C'est le cas où jamais. Je sais que
des jeunes gens ont dit que vous ne vouliez pas que
je danse. On veut nous rendre ridicules tous les deux.
Mais voilà si longtemps qu'on y travaille, qu'il faut
espérer qu'on s'en lassera.
a Oui, j'irai dans le monde cet hiver, mais sans
exagération, je puis bien vous l'assurer. La meilleure
raison est que je l'aime moins. La moindre contrainte
me le ferait aimer.
"Si,
X° LETTRE
« Votre injustice fait bien du mal; un mot mal pris
suffit pour vous dénaturer les objets; vous voyez noir
ce qui est blanc.
« Jamais je n'avais été aussi triste de vous voir par-
tir. C'esl ne pas réfléchir, car cette absence sera
courte, et ne peut ressembler à toutes celles que je
viens de passer : insupportables par leur longueur.
Depuis que je suis ici, je n'ai pas mis le pied dehors,
et voilà un grand bruit sur un seul mot que je dis;
en grâce ne m'accoutumez pas à la peine que vous
pouvez me faire. Eh! mon Dieu, sais-je seulement ce
256
MES MEMOIRES.
que je deviendrai; enlevée peut-être au moment où je
m'y attendrai le moins, soit de Paris d'abord, ensuite
de ce monde. J'ai souffert celle nuit; je ne conçois pas
ce qui se passe à mon côté gauche, je ne puis croire
cela naturel; la souffrance passée, qui est plus inquié-
tante qu'insupportable, je me porte bien. Mais cette
fixité au cœur me fait croire quelquefois à une mort
rapide. M. Bayle en sait plus que moi, et votre amitié
me donnera, ainsi que vos vœux, le bonheur de vous
voir longtemps.
« Mais point de lettres comme celle de ce malin, les
reproches me font mal ; la tyrannie repousse la con-
fiance. Vous êtes à Compiègne, vous étiez charmé de ce
voyage; je ne vous en veux pas que le temps vous y
paraisse court, surtout en pensant à moi. Adieu, ami,
ménagez ceux qui vous aiment; bonheur et malheur,
vous tenez tout.
« J'ajoute ce mot : Madame de la T... m'a écrit ce
matin pour mengager et maman vendredi; j'ai ré-
pondu que j'étais engagée. Vite elle m'écrit un second
billel pour me demander où, parce que, voulant avoir
des personnes de ma société, elle voulait savoir où
j'allais. J'ai répondu. Un troisième billet vient de
m'arriver pour me dire qu'elle remettait à samedi,
c'est fort aimable.
« Je compte avoir de vos nouvelles, de toutes vos
joies, de tous vos succès, et surtout de votre retour.
Pensez donc que vos paroles, pour moi, sont des per-
sonnes vivantes; elles me frappent trop fort et trop in-
justement. J'honore trop votre caractère pour jamai
dissimuler avec vous; ainsi je parle comme je pense
dans le moment, et vous dénaturez trop ce que je dis.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 257
« Je croyais à la justice, je n'y crois plus; je croyais
que lorsqu'on s'aimait on s'entendait; faut-il y croire?
Bonjour, prince chéri; on vous verra donc après-
demain, j'en saute aux nues de joie. Vous me dites ce
que vous écriviez dans les lettres que j'ai perdues. Il
me semble que j'ai ressenti votre tristesse sans la
connaître.
« Adieu, ami, je serai grondée; maman ne peut
concevoir que j'écrive si longtemps dans ma chambre.
« Toujours, toujours. »
VI» LETTRE
« Il ne me faut pas de réflexion pour vous dire tout
de suite mille douceurs; je vous plains seulement de
ne pas même permettre un mot dit en l'air, et au-
quel je ne saurais pas seulement arrêter mon idée
un seul instant, même ne vous connaissant pas. Je
vous plains encore plus d'oser me dire « vous m'ou-
« bliez absent, » parce qu'hier je dis bonsoir à
M. de Ch... C'est pitoyable. Alors qu'on ferait de moi
une automate, mon cœur serait délié; vous avez besoin
d'indulgence, je ne demande que de la justice. Cela
dit en passant, je reviens au bonheur d'être votre
sœur, amie pour toujours. Jugez-moi d'après moi, je
ne vous demande que cela. »
VII» LETTRE
« Ne pas vous voir ce soir est un surcroît de peine
bien vif pour moi. J'y complais tant.
« Que puis-je dire que je n'aie pas dit; vous me
vu. . 17
à
258 MES MÉMOIRES.
direz vos volontés, je n'en aurai pas d'autres; je ne
m'en suis connue qu'une, c'est celle de votre amitié.
Reposez-vous bien, au moins, et partagez le bonheur
d'une amitié qui fait chaque-jour la consolation de
ma vie. J'oublie ma peine pour ne songer qu'à la
vôtre; celle-là est bien la mienne aussi, mais celle
que vous faites appartient seule à moi.
« J'espère au moins vous voir de bonne heure ce
soir. Pensez donc un peu à votre amie. »
VIII" LETTRE
« Votre billet me fait une peine extrême; ne me
dites pas cela, c'est plus que tout. Je ne veux pas que
vous me disiez de ces choses-là; au contraire, vous
ferez du bien pour tous, voilà mon pressentiment.
Sûrement venez vers midi et demi. Mais que voulez-
vous donc dire? Qu'ai-je fait? Vous me percez l'âme.
Venez vite, je vous en prie. Pourquoi toujours cette
injustice qui ronge votre âme? Ce billet m'est incom-
préhensible. Où sont mes torLs? Je voudrais en avoir
mille plutôt que de vous voir de la peine. »
IX» LETTRE
« Un mot de vous, ami, suffirait pour guérir le
cœur le plus malade. Sûrement vous m'avez fait de
la peine; mais pensez que j'aurai probablement soui-
fert, puisque cela m'arrive quelquefois. Vous voulez
tout savoir : j'ai dormi cinq heures, ce qui m'a fait
grand bien; j'ai encore un léger ressentiment à l'en-
droit où j'ai souffert, qui se dissipe d'heure en heure.
■ I -
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 259
C'est toujours comme cela lorsque j'ai ressenti des
élancements. C'est un petit point qui se dissipe en-
suite. Venez me voir à deux heures, si cela vous
arrange. Vous savez le véritable moyen de me faire
du bien ! mais il ne serait pas complet, si vous étiez
aussi injuste pour qui j'aime tant. »
VA
I
X» LETTRE
« Je ne sais pas ce que je ferai, je ne me soucie
guère de ce bal; mais, si j'y vais, je vous le ferai dire.
Votre lettre m'a fait un grand plaisir. J'allais envoyer
savoir des nouvelles de ma vicomtesse, et vous dire
un mol d'amitié.
« Mille bonjours; à ce soir de toutes manières.
Pourquoi si tard que dix heures, si je ne vais pas à
ce bal? Je pense qu'il serait possible, en effet, que
j'aille chez madame de Choisy.
c< Adieu encore. »
^
XI' LETTRE
« Nous irons chez les princes, chez le roi, chez la
comtesse, cl puis rentrées ici à dix heures au plus
lard. Si je ne suis pas fatiguée, j'irai à onze heures
chez Crosbie. Mais je compte, ami, vous voir avant
dans votre costume; et puis vous irez chez madame
Greffulhe, où je me meurs d'envie d'aller, masquée,
comme beaucoup d'autres, tracasser gaiement mon
prochain. Ainsi je vous verrai à onze heures, ici.
Entrez, même si nous n'étions pas revenues, c'est
que nous aurions été obligées de rester chez la com-
200 MES MÉMOIRES.
tesse. J'ai été chez la vicomtesse, chez madame de
Vence. Mon frère est venu à une heure et demie. Je suis
lasse de mes courses, mais jamais de courir après vous.
Mille amitiés pour une, ami, que j'aimerai toujours.
« Préférez-vous sept heures? Nous sortons à sept
heures et demie. Ce serait bien court. »
XII» LETTRE
« Je suis née raisonnable, et je ne sais ce que c'est
que de voir les choses autrement qu'elles ne sont. Il
fallait hier, pour me satisfaire, rester chez la com-
tesse, courir le risque d'y voir certaines personnes,
manger ici, moi, partie, ce qui aurait été mieux, car
votre départ a fait rire madame de Vence. J'attends
mon frère à une heure et demie; je ne puis pas le
manquer, il vient pour moi; il y a deux jours que je
ne l'ai vu. Je voudrais savoir des nouvelles de ma
vicomtesse; hier elle était fatiguée. D'aller chez la
comtesse de Wagram n'est point être de sa société,
je n'y suis jamais allée, quoique priée à ses an-
ciens bals. Ce soir, je vais chez Monsieur. On dit
qu'il le faut; on dit aussi que ses fils reçoivent. Je n'ai
pas encore vu maman. Je ne puis mener mes enfants
alors à Franconi. Ma cousine de Lorge va aussi ce soir,
ce qui dérange la partie de nos enfants. Remerciez
du duché de Saviac.
« Toujours, c'est tout dire. »
XIII= LETTRE
« Je ne sais rien prendre de vous froidement. J'avais
le projet, dès avant-hier, d'aller à l'Opéra après le
%" s
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 261
dîner d'aujourd'hui. Toute la journée j'ai pensé à
vous, et j'avais un désir de vous retrouver qui tenait
de l'enfantillage. L'injustice me révolle, et de là vient
ma vivacité; lorsque ce que vous dites est faux, j'en-
rage. Venez me voir ce matin; inventez quelque chose,
ou bien j'irai voir ma vicomtesse. Je l'aimerai la pre-
mière, j'en ai peur, et vous me reconduirez, cela vau-
dra peut-être mieux.
« Il est deux heures, je vais me recoucher; vous ne
me valez rien. Adieu, ami; je voudrais ne pas tant
vous aimer, vos grogneries ne pèseraient rien. L'in-
justice trouble, c'est un rat qui ronge. »
XIV= LETTRE
« Je dors, pourquoi voulez-vous me réveiller ? Après
les orages, le repos est nécessaire. J'ai relu celte lettre
que vous me rappeliez.. Pourquoi ce qu'elle dit n'est-
il pas vrai? vous m'avez quittée encore fâché.
« L'injustice, après m'avoir tuée, me fait dormir;
mais vous ne voulez pas laisser souffler un moment.
Vous êtes en ce monde ce que vous étiez pour moi.
Pensez que j'ai un mauvais caractère que l'injustice
révolte, que la contrariété change malgré lui ses dis-
positions, que j'ai le bon esprit de sentir que la ja-
lousie doit être repoussée, que j'ai le malheur d'aimer
la douceur et par-dessus tout cela, le plus grand mal-
heur de vous aimer beaucoup. Lorsque vous aurez
pensé tout cela, vous vous repentirez peut-être d'avoir
un peu d'amitié pour moi, et ce sera un nouveau
chagrin pour moi. J'en ai pourtant assez comme
cela. Mais il faut en avoir assez pour se détacher de
SaS MES MÉMOIRES.
tout; et, se trouvant battue de tous les côtes, restet
sans mouvement ni penchant d'un côté ou de l'au-
tre. Celte perfection me parait impossible; mais les
impressions s'émoussent, je crois; tout se décolore, et
je me trouve dans l'état d'une glace qui ne réfléchit
plus les objets. Un mot de plus, et je pleurerais comme
l'autre jour; la saison des larmes est donc une espèce
d'éternité? Adieu, ami; j'ai souvent été dans cet état,
mais je n'y avais jamais été par vous.
« Autrefois j'enviais le cerf que vous poursuiviez,
aujourd'hui je ne penserais qu'à le délivrer de vous.
Amusez-vous bien, que tous vos princes s'affolent de
vous, cela sera naturel et simple. Tout ce qui connaît
votre cœur doit vous aimer. »
XV" LETTRE
« Hier matin mon frère s'est occupé de nos affai-
res; je n'ai pas pu le renvoyer. Ce malin, maman
a lu une partie sans vouloir rien dire; elle prétend
que vous avez la loi et les prophètes; elle ne veut
rien dire, et puis il lui faudrait beaucoup de temps;
vous n'avez pas dit si vous préfériez retarder jusqu'à
la lecture complète. Ainsi, je vous renvoie le cahier;
vous êtes trop aimable d'avoir confiance en moi; je
n'écrirais sûrement pas ce que vous avez écrit là. Il
y a des phrases que maman a trouvées charmantes.
Votre cœur apparaît dans tout ce que vous faites.
« Hier au soir j'ai bien pensé à vous, et vous étiez
plus que présent, pas assez cependant. La musique n'a
été que d'une aile, et tout était fini à minuit et demie;
j'ai dansé une contredanse avec le petit Caraman, qui
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 265
ressemble à un pinson. Mademoiselle n'y était pas.
Ce matin j'ai encore mon frère pour la suite de
nos affaires. Il va venir me couper la plume sous la
main, ce qui me gêne. Je crois que j'irai ce soir ap-
plaudir et crier Vive le roi! Cependant, il est tard, cl
les billets n'arrivent pas. Je viens de refuser une loge
de M. de Castellane. Je me contente de courir un
hasard.
« Voilà mon frère; ma porte était fermée pour vous
écrire, mais jamais pour lui. Adieu, ami; de vos nou-
velles. La vicomtesse vient de m'en faire donner. Elle
est bien aimable. Écrivez-moi, ce n'est pas assez de
penser à vous. »
XVI e LETTRE
« Pourquoi donc chercher du mal, du malheur et
de la peine là où il n'y en a pas? Qu'ai-je donc fait,
pour que vous me mettiez à la merci de votre tète?
Une inquiétude qui n'est fondée sur rien ne vient pas
du cœur. Plus de justice pour vous et pour moi ; plus
de repos dans notre amitié. Je regrette plus encore de
ne pas vous voir ce matin pour dissiper celte atmo-
sphère que vous construisez à plaisir. Je me réveille
à peine, j'ai passé une mauvaise nuit; c'est sûrement
parce que je me suis couchée de bonne heure. Dites-
moi des nouvelles de la vicomtesse, je vous en prie,
et bien en détail. Sorl-elle ce malin? J'attends mon
frère à trois heures. Voulez-vous que j'aille chez elle
à une heure, y passer du temps? J'apporterai le ca-
hier, que j'ai lu deux fois, d'un bout à l'autre, avec
mes observations. Y aura-t-il du monde à celle heure-
I
■
264 MES MÉMOIRES.
là ? ou bien aimez-vous mieux venir passer une heure
ici, et l'autre chez notre vicomtesse?
« Mille bonjours, ami. Ètes-vous aussi bon qu'ai-
mable? Moi, je le crois. »
11
XVII« LETTRE
« Avec tout autre personne qui ne serait pas vous,
je craindrais d'avoir raison; je n'en ai pas la crainte,
mais j'en ai l'affliction. Une humeur inexplicable est
un lourd fardeau; je n'ai pas su le mettre à terre,
il n'y avait que cela à faire. Vous entrez, voilà un
bonjour doux de la porte à la croisée. Des flots nous
séparaient. Je commence une conversation très-longue
avec M. de Rohan sur la Chambre des pairs. 11 me
prononce, je crois, en entier le discours qui est resté
dans sa poche; il fallait achever cetle conversation.
Je l'ai vile oublié pour ne penser qu'à vous; ne me
faites jamais sentir que l'injustice et la dureté peu-
vent ternir ce que je trouve de mieux dans ce monde,
vous.
« Bonsoir. »
XVIII» LETTRE
« 11 est pourtant singulier, ami, que vous ayez tou-
jours, à part vous, une raison pour faire des courses
et mille autres choses que je blâme au fond de mon
cœur; et que pour des bêtises vous me blâmiez, sans
jamais supposer qu'il y a une raison ou un autre mo-
tif pour que j'aie pu faire autrement. Hier, après
votre départ, craignant de ne pas être averties, ma-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 265
dame de Choiseul et moi, nous avons été dans l'anti-
chambre; c'est tout ce temps que nous sommes restées
avec les laquais, pestant bien de ne pas avoir notre
voiture, je vous assure, et nous avons laissé une quan-
tité de femmes désolées, comme nous, d'atlendre.
Dans ce monde, les battus payent toujours l'amende.
Voilà le fait.
« Autre grief, car vous ne m'avez écrit ce matin que
pour cela. Depuis dix jours je dois aller entendre La-
fond, avec madame de Noailles; je n'ai rien arrangé
hier au soir, ce concert a été dérangé trois fois.
« J'irai ce matin voir ma vicomtesse. Mille bon-
jours. Je prendrai le parti de ne jamais écouter que
ce que vous me dites d'aimable et de vrai, et je serai
sourde et aveugle pour le reste.
« A ce malin. »
XIX' LETTRE
« Vous êtes aimable, plus que cela, tout, enfin. Je
suis heureuse d'être aimée par vous, bien heureuse.
Je suis comme brisée, ce matin; et cependant beau-
coup mieux, car j'ai dormi. Je parlerai manuscrit.
C'est jeudi le dîner des minisires, où je suis engagée
avec maman. Je déciderai maman à celte affreuse
pièce.
« A bientôt, le plus tôt possible. »
XX= LETTRE
» Bonjour, ami; votre lettre est trop douce pour
que je vous gronde. Jugez vous-même: quel est donc
H
260 MES MÉMOIRES.
le plaisir que je trouvais outre celui d'être avec vous,
à regarder? Je venais d'arriver pour ainsi dire; je
voulais rester pour regarder danser madame Saint-
Antonio quelques minutes de plus. Je reste ou je
pars, suivant ma fantaisie; celle d'hier était de res-
ter avec vous une minute de plus; j'ai quitté votre
bras à la vérité, mais vous vous en alliez; j'ai fait
deux pas vers vous, qui ne vous ont pas fait revenir;
vous vous piquez promptement; enfin, vous êtes fort
aimable, je vous aime trop, comme dit la vicom-
tesse.
« Je ne sais si je pourrai aller vers cinq heures; je
le tacherai de tout mon cœur. Bonjour, ami, au plai-
sir de vous voir. Je ne sais plus où j'en suis avec
M. votre père de nos arrangements. Les Duras, je
crois, n'entendront à rien; j'ai une raison pour vous
le dire, et j'aime mieux tout laisser que de démêler
tout cela. »
XXI» LETTRE
Je crois vraiment que c'est maman que vous aimez
tant, et moi presque pas : vous me sacrifiez entière-
ment. Ce matin encore, je vous écris le tourment que
j'éprouve. Non, vous continuez; aux yeux de maman,
vous étiez blanc comme neige, que vouliez-vous donc,
en aggravant les torts qu'elle me trouve d'avoir com-
pris notre amitié possible, et surmonté les obstacles;
c'est mal, bien mal. J'aurais dû dissimuler jusqu'à
notre premier tête-à-tête; mais cela avait tellement
pris sur moi, que je ne l'ai pas pu. Il est deux heures,
je suis excédée; bonsoir.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 20T
« Celle qui a pu tant supporter pour vous depuis
longtemps, saura vous aimer jusqu'à sa fin. »
XXII" LETTRE
« Nous sommes de véritables enfants, moi, par ma
condescendance, vous, par vos fantaisies; ensuite ar-
rive en troisième mon mauvais caractère, qui me
donne un remords et un chagrin d'avoir cédé, qui
me fait vous trouver maussade, et j'ai tort, tout à
fait tort. Passons donc la vie tranquillement; depuis
hier j'en suis embarrassée; elle ne sera pas trop lon-
gue, lorsqu'elle sera cà sa fin, et alors nous le pense-
rons vainement. J'embrasse ma vicomtesse, que j'aime
de tout mon cœur. Je sais par Bayle des nouvelles, ce
qui fait que vous n'avez pas entendu parler de moi
plus tôt. Je suis bien contente qu'elle soit mieux. Vous
me direz si vous voulez des billets, et si vous venez
me voir ce matin. À deux heures j'ai mon frère, qui
me l'a dit hier; à trois heures, je vais chez M. le prince
de G..., qui me donnera pour la quête, et je serai, j'y
comple bien, rentrée à trois heures et demie. »
XXIII" LETTRE
« Mille bonjours, chasseur déterminé, courtisan
honoraire, surnuméraire, prince chéri.
« Ce dernier litre est peu de chose; l'injustice et la
dureté en font le plus petit litre du monde. J'ai trouvé,
hier, la soirée charmante. La dame du logis a des
filles charmantes, et sa soirée dansante était bien com-
posée. J'ai pensé à vous, parce que vous n'y étiez pas.
Jt>
268 MES MÉMOIRES.
J'ai dansé presque tout le temps. Madame Anatole m'a
fait attendre, je suis arrivée tard et partie à une heure
et quart, lorsque mes chevaux ont voulu de moi. Pas
un chat ne m'a donné la paltepour m'en aller. Après
cela, dites un mol, et tout sera dit, car il n'y a rien à
dire. Amusez-vous, diverlissez-vous, devenez doux
voilà qui serait le bonheur; mais vous ne voulez pas
que je pense qu'il est de ce monde. Je vous écris en
causant avec maman, ce qui me rend laconique. Ami-
tié toujours, en dépit de vous.
« J'ai vu la duchesse de W...; j'ai fait les commis-
sions qu'on m'avait données. Je vous avais tout sacrifié
de bon cœur et sans sacrifice. Il sera bien difficile que
je n'y aille pas passer quelques moments; vous le ju-
gerez. Avant tout, vous voir, vous ne le savez que
trop. »
XXIV e LETTRE
« Je m'en veux de vous parler toujours si natu-
rellement. Comme votre lettre est tendre et vraie; oui,
sûrement, mon ami, je suis heureuse lorsque je lis
l'assurance de vos sentiments pour moi. Qu'il ne s'y
mêle jamais d'inquiétude, ni pour l'un ni pour l'au-
tre; jouissons de cette amitié qui fait que l'on n'est
pas seul dans ce monde, et qu'ensemble l'on n'est pas
deux... J'aurais bien de l'ingratitude si je ne me trou-
vais pas heureuse par tant de bonheur.
«A... a parlé à Marlin; plus que jamais ii veut la
campagne; il vient de prendre une cuisinière, cela
me consterne; il n'a pas parlé de mes enfants, mais il
y arrivera. Ah ! voilà ce qui fait mal ! Décidément il va
LLTTRES DE MADAME DU CAYLA. 269
partir pour Brinon, mais pour un instant. Mon cœur
bat si fort quand je pense à tout cela, qu'il est impos-
sible dese bien porter. Hier, j'étais bien; aujourd'hui,
j'ai souffert. J'ai vu Bayle; il me donne mille choses,
que je prends exactement et qui ne me font rien. Le
moment de la souffrance passé, je suis comme une au-
tre; enfin, que toujours la volonté de Bieu soit faite!
Profitons des bons moments, ceux que nous passons
ensemble valent bien quelque mal en échange.
« J'ai vu la vicomtesse avec un bien grand plaisir;
elle est arrivée tard. Je ne l'ai pas trouvée très-en-
graissée, mais bon visage; un grand découragement,
de l'attendrissement : cela me paraît nerveux'. Je l'aime
bien. Comment, il faut encore un jour de cent heures?
Mais que font donc ces deux enfants? Maman m'a re-
tenue à causer. Il est bien tard. J'envoie ma lettre de-
main de bonne heure h ma vicomtesse, qui veut bien
s'en charger. Je vous ai écrit un mot à Compiègne,
poste restante. Bonsoir, c'est pour la vie et l'autre vie
que je dis ami.
« Je compte demain sur bien des détails. »
XXV LETTRE
« Voilà une petite occasion; vite, j'en profite : ma-
dame de Grammont part dans une heure. Je viens
de recevoir votre petit mot dans le paquet. Je suis dé-
solée de vous voir si pressé lorsqu'il y a moyen de
causer. Enfin, je ne veux vous parler que de ma satis-
1 La mauvaise sanlé de madame de La Rochefoucauld étail pour ma-
dame Du Cayla uue occupation aussi constante ime pénible.
270 MES MÉMOIRES.
faction. Justement je vous écrivais bien longuement
hier sur mon désir de vous voir. Je suis donc enchan-
tée, comme vous pouvez le penser, et je vous prie de
m'en faire tous vos compliments. Et puis ce brevet
ne gâte rien à la chose. Je m'inquiète sur ce que l'af-
faire de mon frère ne se termine pas; pourtant j'ai
espérance. Mais cela ne suffit pas lorsqu'on s'intéresse
aux gens si directement.
« Madame est toute gracieuse; nous y avons passé la
soirée hier, et elle nous a dit ce matin d'y retourner
ce soir. Plus on la voit, plus on s'y attache; vous
éprouveriez cela aussi.
« Adieu, ami, pour ce temps-ci, au moins, vous
me trouverez plus bavarde qu'autre chose. Pourtant,
je ne vous ai jamais tout dit. »
XXVI» LETTRE
« Je ne veux pas dormir avant de vous avoir dit tout
le bonheur que m'a donné votre lettre; les caractères
et le papier, tout m'a plu extrêmement; jamais une
lettre n'a été lue avec plus de charme. Toujours nous
serons ainsi, n'est-ce pas, mon ami? Ce nom que vous
m'aviez donné, je saurai m'en rendre digne, comme
en jouir. Une seule phrase m'a fait de la peine, je
vous la dirai; et puis, à force d'y penser, je l'efface
un peu .
« Ce n'était pas un sacrifice à l'amitié, n'est-ce pas,
mais la suite de notre pensée habituelle?
« Vous aurez fait des vœux pour moi ce soir. Je n'ai
pas encore obtenu d'emmener mon fils; je l'ai de-
mandé doucement; il ne s'est pas fâché. J'y revien-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 271
drai, car il ne m'a pas trop mal reçue, quoique je
n'aie rien gagné; mais jugez comme on peul parler à
quelqu'un qu'on altrappe sur un escalier. Enfin, on
ne peut pas tout avoir; j'ai plus que tout le monde :
Un ami dévoué et sans tache; je n'ai à désirer que
d'être autant pour lui qu'il est pour moi.
«A demain malin. Deux heures un quart! je m'é-
tais trompée. Je tâcherai d'être en liberté de causer. »
f/à
XXVII' LETTRE
« La fin de cette lettre!... Oui, la fin de la lettre,
moi aussi, elle m'a fait penser. Votre billet est bien
aimable; je le relis autrement que cette lettre.
« Je ne suis pas assez sûre des quatre heures pour
les promettre, à cause de mon beau-père, et que je
veux me trouver là si son fils vient. Oui, j'ai con-
fiance. Rien ne saurait l'ébranler. En vous aussi j'ai
confiance. Voilà bien du bonheur pour supporter la
peine.
« Madame votre mère est un peu mieux; j'en suis
heureuse; je voudrais bien le mieux possible.
« Je n'ai rien à faire dire à mon frère; il doit ve-
nir, je crois. »
XXVIII» LETTRE
« Sûrement je suis digne de porter ce nom chéri,
et par tous les sentiments qui m'attachent à vous, et
par tous ceux qui ne cesseront de m'animer. Je suis
longtemps à prendre sur moi avant de me laisser abat-
tre. J'en ai une triste et longue habitude; mais à tout
I
272 MES MÉMOIRES.
il y a un ferme, et j'y suis arrivée. Voire lettre m'a
fait du bien; elle me rend la vie, mais je n'en puis
encore jouir. Je veux jouir de l'amitié que vous me
rendez, que je mériterai toule ma vie.
c< A une heure je serai rentrée. Mais je crains que
mon beau-père n'arrive des Tuileries à la même heure,
et je ne vois pas le moyen de l'empêcher.
«Enfin, peut-être serai-je plus heureuse. Ainsi, à
une heure je vous verrai. Je ne puis continuer. »
XXIX« LETTRE
« Je vous dois, détestable grognon, trois livres
treize sous; si vous étiez vous, et non pas toujours
querellant, vous n'auriez eu que trois livres dix
sous; vos grimaces valent bien trois sous. Vous veniez
d'arriver, vous me faites la grimace parce que je
cause avec madame de Chabot; c'aurait été un jeune
agréable que vous auriez fait encore de même. Il est
pourtant singulier de ne pas pouvoir remuer dans
une chambre.
« Arrangez Gérard pour ce malin. Madame de Tal-
mond me l'avait proposé, je ne l'avais pas accepté.
Chacun lui a écrit le matin même et y a été le même
jour. Allons, bonjour; car je veux que vous me disiez
tout de suite quelque chose de bien aimable.
« Je vous serre la main bien fort. »
XXX- LETTRE
« J'ai retrouvé beaucoup de monde dans le sa-
lon. On parlait de la constitution; elle me paraît
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 273
anglaise, fort anglaise. Les sénateurs actuels gar-
dent leurs places pour eux et leurs descendants, avec
les appointements. Le roi en nommera autant d'au-
tres qu'il plaira à Sa Majesté, mais sans appoin-
tements. Ils ont raison de se faire cette part. Le
bonheur sera pour les autres. Le Corps législatif,
pris dans les personnes ayant quinze mille francs de
rentes, n'est point payé. Les ministres, choisis par le
roi; les titres nouveaux reconnus comme les anciens.
Bonaparte s'en remet à l'empereur Alexandre. L'ar-
chiduchesse veut le suivre. Bon voyage; pourvu
qu'ils s'en aillent bien loin. On dit que les Anglais
n'en veulent point dans l'île d'Elbe. Voilà tous les
journaux que j'ai pu ramasser. Adieu, mon ami;
quelle tristesse et quel chagrin ! Je ne quitterai ma-
dame de La Bochefoucauld que le moins possible. Il
faudra que je pense bien souvent au bonheur dont vous
allez jouir, et j'aurai toutes les joies le même jour.
« Adieu encore, pensez à moi, ne risquez pas, ayez
de la prudence pour nous, et revenez bien vite crier
avec moi : Vive le roi ! »
ANNÉE 1815
LETTRE PREMIÈRE
« Je me trouve heureuse ; il me semble que je
louche au moment de vous revoir. Que ce ne soit
vu. 18
274
MES MÉMOIRES.
pas un espoir trompeur, ami bien cher! Nous nous
attendions aujourd'hui à une grande bataille; mais
il paraît que tout a été conduit avec sagesse. Les
troupes commencent depuis dix heures ce soir à
prendre le chemin d'Orléans. Les deux chambres font
de la révolution à qui mieux mieux ; tout cela s'en ira
dans des trous cacher sa honte. Bien des gens comptent
sur la faiblesse ou, pour mieux dire, la grande bonté
du roi, et ils l'attendent de pied ferme; cette effron-
terie est incroyable. Madame Bonaparte mère dit, par
exemple, que madame la duchesse d'Orléans étant
restée, elle peut bien rester aussi; c'est incroyable !
Est-ce qu'on acceptera tout cela? 11 ne faut pas pour-
tant se laisser glisser deux fois. Quel miracle le ciel
fait en notre faveur ! Je ne veux pas me noircir le
cœur de mon avenir à moi. Je ne pense qu'à vous,
et au moment où je vous retrouverai. Nous espérons
que le roi n'a rien signé. Mille fois mieux périr et
sacrifier de légers intérêts que de consentir à la
moindre lâcheté; elle serait d'autant plus affreuse
qu'elle serait une faute. 11 faut que ceci soit solide.
Fouché a comprimé les royalistes; mais que les ba-
gages de Fouché ne se sauvent pas avec lui. Presque
toujours un honnête homme soutient un fripon ; jugez
ce qu'un homme de ce genre doit connaître de misé-
rables! Il voudrait faire un peu la part de tout le
monde. Madame de Seuil me reproche mon intérêt
pour la reine de Hollande ; à M. votre père, celui qu'il
a pour Davoust; vous, n'est-ce pas, quelque autre?
Par nous-mêmes, jugeons-donc avec M. deTalleyrand
et Fouché ce que cela peut faire. Bonsoir, ami bien
cher. À demain 4 juillet; c'est dire tout.»
■I s
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
275
II' LETTIiE
« Je reçois à l'instant votre lettre du 15-10. De-
puis plusieurs jours j'ai un poids affreux sur le cœur,
et votre lettre ne m'ôte pas ma terreur. Vous étiez
incertain sur ce que vous feriez; ainsi qu'aurez-vous
fait? Je prie Dieu de tout mon cœur pour espérer que
notre maître n'aura rien permis. La seule inquiétude
me glace. Jusqu'au moment où j'aurai un mot de vous,
je ne saurai prendre à rien. D'un côté, je suis plongée
dans l'inquiétude, et, d'autres fois, je me crois au mo-
ment de vous voir. Que ce bonheur fait du bien au
cœur ! C'est là que tout frappe. J'ai su trop tard que je
pouvais vous envoyer mes pensionnaires, puisqu'il n'y
a que deux jours ils auraient été tués, je le crains bien.
Je ne sais pourquoi vous en voulez autant à madame
Amédée. A propos, je n'ai pas écrit à madame de J. ..;
si j'ai écrit une fois, je ne me le rappelle pas. Elle ne
peut avoir lu de moi que les mots que vous avez donnés
à mon oncle, et que je vous priais de lire en cas qu'il
y ait des choses que je ne vous aurais point mandées.
Vous êtes toujours pointilleux, ami; cela ne vous
sied pas. A vous seul j'écrivais ; car vous avez dû vous
apercevoir de la brièveté de mes mots pour tout auLre.
Pas d'injustice, vous me rendriez trop malheureuse;
point de bonheur si la confiance ne suit pas l'amitié.
Les fédérés se sont mis en marche ce malin. On dit
que les alliés approchent; approchez-vous aussi, prince
chéri ! Que vos prochaines nouvelles me feront de
bien! Buonaparte est toujours à la Malmaison; on
parle de son départ. Il a fait partir douze millions,
276 MES MÉMOIRES.
et jusqu'aux vins et au linge des Tuileries, argente-
rie, etc. Voici une vieille lettre que la reine Hortense
m'a envoyée hier; elle a joué mal ses affaires. Je ne
crois pas aux menées qu'on lui prêle. Je ne l'ai vue
que très-peu depuis votre départ; j'ai cru devoir lui
demander hier de ses nouvelles. Elle m'a répondu un
mot et envoyé la lettre pour vous. Je suis fâchée
qu'elle se soit identifiée à cette famille, qu'il ne faut
plus souffrir; elle devait s'en aller et s'éloigner,
d'après les bontés du roi.
« Bruno de B... et Gustave de C... ont été envoyés
hier par F... au roi. Je crois que l'on traitait ici de-
puis longtemps. Ce paquet qui ne vous est pas par-
venu vous donnait tous ces détails. Il y avait dedans
trois lettres à différentes dates, et autant pour la com-
tesse ' ; je le regrette encore. Excepté un paquet adressé
à mon oncle J... par un homme qui allait à Gand
directement, et où il y avait lettre et chanson pour
vous, je n'ai jamais écrit que par vous.
« Le gouvernement provisoire arrange tout de ma-
nière que Paris est bien tranquille; mais j'aurais
voulu mieux enfin. Il y aurait peut-être eu bien du
tumulte si les bons s'étaient mis aux prises jusqu'à un
certain point avec les mauvais; ainsi je ne veux pas
trop me lamenter. Votre chute me paraît affreuse;
soignez-vous donc. Vous ne pensez pas à nous, je le
crois quelquefois. On dit que les fédérés sont partis
ce malin pour nous défendre.
a Adieu, ami. Je vous écrirais pendant des heures
entières; mais l'on me donne fort peu de temps. Il y
1 De Rullv.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
277
a des gens qui assurent qu'on entend le canon à
Saint-Denis; comme je l'aime ce canon, s'il ramène
tout ce qui fait tenir à cette vie ! Ma chère vicomtesse
est charmante, et nous passons beaucoup de temps
ensemble. J'espère que le roi va balayer les Cham-
bres; un député croit que celle des représentants va
demander le roi aujourd'hui même. C'est à rire!
Quant aux pairs, la liste seule en est affreuse à lire.
Et comment trouvez-vous ceux qui ont fait la chouette,
comme dit Léontine de N... Enfin à chaque jour suffit
sa peine. Adieu donc encore •„ il faut vous quitter. Je
vous ai écrit hier par Clémentine. Mes enfants vont à
merveille; maman est toujours sur son canapé. Au bon-
heur de me retrouver près de vous. Deux maréchaux,
Macdonald et Saint-Cyr, sont allés au quartier général
des alliés. Le paquet qui devait être lu avec le serpent
n'est point arrivé. »
III' LETTRE
«Cette incertitude de savoir où vous êtes, est cruelle
et pénible. J'espère encore que je vais vous voir reve-
nir; cependant je n'y compte pas du tout. Achevez
d'assurer la tranquillité de notre pays, contribuez-y,
ami; mais point de choses inutiles (mieux que les
autres, mais pas plus qu'il ne faut). Il y a des gens
qui viennent voir la ligure que l'on fait, comme ma-
dame de Jeanson, par exemple. Ses nouvelles seraient
mauvaises, si on voulait y croire; elle dit que Buona-
parle sera Irès-secondé en Dnuphiné, etc. Les nou-
velles de Marseille nous ont fait grand plaisir hier; et
puis il est bien heureux que les premières tentatives
278 MES MÉMOIRES.
du démon aient élé infructueuses; cela le découra-
gera, et, une fois sa carrière achevée, nous serons
tranquilles. A propos, je n'ai pas été chez les Montes-
quiou dimanche, ni chez madame de Duras; j'avais
oublié de vous dire cela. Hier nous avons été chez ma-
dame de la Trémoille. Les chefs vendéens, MM. Suza-
net, d'Autichamps, Daudinier, sont partis. Je ne suis
plus occupée que de vous en ce moment; mes mon-
tagnes et mes dragons s'aplanissent devant celte idée
absolue. J'ai vu mon frère tard ce matin. M. le duc
de Berry a passé sa matinée à l'Ecole militaire, où les
grenadiers sont aussi.
« Je ne vous dis qu'un petit bonjour, ami. J'ai reçu
le mot de Poitiers; je ne sais si je vous l'ai dit. Je
complais apercevoir la vicomtesse à Sainte- Valère ;
elle n'y est pas venue. Je l'ai vue hier au soir; elle ne
vous écrit plus, dans l'incertitude où nous sommes.
Pour moi, j'adresse encore celte lettre à Bordeaux,
d'où sûrement on vous la renverra. Hier M. le duc de
Berry a été obligé de descendre de voiture pour satis-
faire le peuple. Les dispositions sont excellentes; s'il
n'y a pas de traîtres tout ira bien. Vous savez les nou-
velles et les détails mieux que nous, ce qui fait que je
ne vous rabâche pas tout cela.
« Avec pleins pouvoirs, cette sentence sera inutile,
il faut l'espérer; mais elle est bonne et prouve en fa-
veur du ministre de la guerre. J'ai aperçu ce matin la
vicomtesse. Je ne ferai pas partir cette lettre ce malin;
elle me dira dans la journée s'il faut encore vous
écrire demain à Bordeaux. Au revoir, ami, sur ce pa-
pier et puis véritablement.
« Cette pauvre reine Hortensc a perdu son procès,
279
LETTRES DE MADAME 1)11 CAYLA.
et le jugement nie paraît bien fort contre elle. J'y suis
allée; elle ne m'a pas reçue. Je tenterai encore; car
l'on m'a dit qu'elle partait pour Sainl-Leu. Ces hommes
sont de vilaines gens; à commencer par les femmes,
personne ne vaut grand'chose. Celle phrase n'est pas
française, mais vous la comprendrez. »
l
IV LETTRE
« Je ne sais rien de plus que ce matin ; mais l'in-
quiétude me ronge. Vous serez peut-être parti avec
M. le duc d'Angoulème; mais cela ne se peut. Il faut
absolument que notre Madame soit gardée pour son
retour, et vous êtes de la maison du roi. Cette lettre
ne vous arrivera sûrement pas, ni peut-être celle d'au-
jourd'hui ; car l'on dit que le roi a mandé à Madame
de revenir. Demain l'on saura s'il est vrai que ce
vilain Corse soit débarqué; on en doule encore;
depuis la dépêche télégraphique, point de courrier;
les peureux disent qu'on les intercepte, et cent nou-
velles effrayantes. Mais nos princes seront forls par le
bras de Dieu; viendront les hommes ensuite. M. le
duc de Berry doit partir celte nuit.
« Mon frère est venu hier et m'a fait coucher tard ;
il a attendu que je soie revenue de chez madame Dand-
law, où je n'ai rien appris de remarquable. Mon frère
était noir comme de l'encre; il se méfie du général
Marchand, qui a quinze mille hommes. On vient de
me dire que M. le duc de Berry partait. Au moment
même et en sortant de Sainte- Valèrc, la vicomtesse
et moi avons causé; on dit qu'un courrier a ap-
porté la confirmation de la nouvelle. Ami, celle lettre
280
MES MÉMOIRES.
ne vous arrivera pas; comme je suis inquiète! Qui
gardera le roi ici, si sa maison le laisse? Je ne sais rien
de pire que celte affreuse inquiétude. Pensez bien
que, si votre vie appartient à nos princes et à l'hon-
neur, d'autres vies tiennent à celle-là. Je n'ai que trop
la confiance que vous ferez tout ce qui est noble et gé-
néreux; mais je n'ai pas la faiblesse de ne pas le vou-
loir. Ami, distinguez-vous, mais ne vous exposez pas
sans raison; la témérité n'est pas le counige ni la
vaine bravoure. Comme je suis près de vous dans cet
instant! Mais ma tête suit mon cœur; elle s'agite, et
il faut espérer que c'est encore un rêve. Adieu, ami.
Bien à vous. »
V LETTRE
« Je viens à l'instant même de recevoir un mot de
vous du 1 1 par Saint-A..., avec la lettre de mon beau-
père; vous étiez un peu mieux. Mais quel homme que
votre médecin ! A quel régime il vous a éprouvé! Voilà
douze jours de cela. Je voudrais bien vous savoir enfin
guéri. Tous vos voyages vous ont mis du feu dans le
sang; la fatigue excessive que vous avez éprouvée est
sûrement la cause de tout cela. Soignez-vous donc
bien, jusqu'au bout. Mais voilà bien des jours depuis,
et peut-être aurez-vous fait, sans penser à nous, quel-
ques imprudences. Du reste, pas le plus petit mot
dans votre lettre (j'en suis furieuse).
« Je vous ai écrit hier une bonne lettre. Combien
je désirerais que toutes celles que je vous ai écrites vous
soient arrivées! Je ne comprends pas que vous n'en
receviez pas sans cesse. Mon cousin H... est le premier
'281
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
qui enfin nous ait dit quelques mots. Hier la fédéralion
n'a pas eu lieu, parce que les fédérés n'ont pas voulu
venir. Comment trouvez-vous cela? J'envie votre pa-
lefrenier; je voudrais être dans son sac. Je ne puis
penser au bonheur de vous revoir sans éprouver un
battement de cœur bien fort. Ce temps arrivera-t-il
jamais? Le temps que vous nous avez donné nous fera
bien du tort. J'écris à la comtesse; lisez afin que je
n'écrive pas deux fois, et puis il est dit que vous lisez
tout ce que j'écris.
« Votre maître, à ce qu'il me paraît, est, comme
ici, en opposition avec son frère. Si vous voyiez ici
de près, vous verriez, mon ami, combien il y a des
choses Iristes nécessaires. Plus que jamais une constitu-
tion est indispensable, au moins pour le moment où
nous sommes; et puis il faut qu'un roi soit honnête
homme avant tout, et je ne sais pas jusqu'à quel point
le dernier sentiment n'engage-t-il pas. Tenez, monami,
qui de nous ne se trouverait pas heureux d'être comme
il ya six mois? 11 y avait une conspiration jacobine pour
le 5 mars. La famille royale devait être empoisonnée;
rien n'était plus facile : plusieurs des officiers du go-
belet sont jacobins. Le débarquement dcBuonaparte a
tout suspendu ; on ne sait pas maintenant si le même
parti ici ne s'en défera pas, par le motif que c'est à lui
seul que les puissances en veulent. Nous sommes dans
une position bien profondément mauvaise. Cependant
chaque jour il y a des mouvements royalistes qui
se manifestent; et l'honneur français sera, j'espère,
sauvé; mais de la fermeté à Gand. On m'y paraît bien
endormi. N'oubliez pas l'avis que je vous ai donné
hier, et voyez ma lettre à la comtesse.
â
^
282 MES MÉMOIRES.
« Le champ de Mai est fort rclardé. Les honnêtes
gens, n'ayant pas trouvé que cette assemblée eût le
droit de s'assembler, n'ont pas voulu en être. 8i on
avait fait dire plus tôt, alors on s'en serait peut-être
fait un devoir, quelque rigoureux qu'il ait pu paraître;
aussi cette assemblée est-elle composée d'une manière
affreuse. En foi de quoi s'assemble -t-elle? Je mels dans
l'autre paquet la lettre pour la comtesse et reprends
celle de Pouf. Adieu, ami, le reste de cette page est
peur mon frère et mon beau-père. Pensez à nous en
vous soignant. Adieu, vous auquel je tiens plus qu'à
la vie.
« Parlez de moi à ma petite princesse. Je lui ai
écrit; je n'ai rien reçu. Parlez de moi ensemble, mais
pas trop. Je me rends justice en étant jalouse. Adieu
encore, ami bien cher. Nous sommes toujours sous
le séquestre; on fait force visites domiciliaires. En
Normandie personne au monde ne marche. »
VI* LETTRE
« L'occasion a manqué; la personne a été arrêtée.
Nous voilà au 19 mai. Que de jours, mon ami, et la
vie est cependant courte! Je ne le crois plus. Les der-
niers quinze jours, de gré ou de force, ont donné cin-
quante mille hommes de plus à Buonapartc. On dit au-
jourd'hui Murât pris à Forligno entre les deux armées.
Il n'y a presque plus de troupes à Lille maintenant. Le
quartier général de B... est porté d'avance à Laon. J'ai
des nouvelles de ma tante Marthe. M. le duc d'Angou-
lême est à Boulon avec quinze mille hommes. Elle me
mande que c'est plus qu'il ne faut. 11 n'y a plus de
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 285
troupes dans le Midi, du côté de Bordeaux. Les nou-
velles de la Vendée sont excellentes : cinq cent quatre-
vingt-quinze communes prêtes à sonner le tocsin; tout
le monde s'y porte bien. On m'a dit que madame de
La Rochejaquelein venait d'y arriver avec vingt-cinq
mille fusils, etc. 11 y a ici une grande abondance de
troupes. L'aspect des rues est un peu sinistre; mais
nous sommes remplis d'espérance, de conliance. Dieu
fera de nous ce qu'il lui plaira! Mais le courage, s'il
lui plaît, ne nous abandonnera pas.
« Maman est mieux, sans pouvoir encore marcher.
Je ne sais ce que nous ferons ni ce qu'il vaut mieux
faire. On continue à fédéraliscr les faubourgs. Les per-
sonnes le plus habituellement dans l'antre sont toutes
les dames du palais, excepté Mélanie cependant et
quelques autres; mais que cela vous fait-il? Ce sont
des personnes de plus qui se déshonorent. Palamède
a un régiment de dragons; il sera un peu embarrassé
pour le commander. M. 1)..., qui pleurait le jour du
départ du roi, a prêté un infâme serment. On arrête
beaucoup. La vicomtesse et moi nous nous voyons le
plus possible.
« Je vous ai fait donner l'avertissement de M. Baurie
de Saint-Vincent, qui veut et qui a l'ordre, cà quelque
prix que ce soit, d'enlever Marie-Louise, dût-il l'ame-
ner par la Turquie. Il y a eu une insurrection à Mar-
seille ; les gardes nationales ne marchent nulle part
ou excessivement peu. La jeune garde est partie. On
nous promet un nouveau décret terrible contre ceux
qui auront quelque relation avec les ennemis de l'Etat
et les émigrés. On dit que Lecourbe s'est emparé de
Porenlrui, je ne le sais pas bien. Adieu, ami. Tâchez
/a
I
284 MES MÉMOIRES.
de nous donner de vos nouvelles. Un homme arrivé
de Lille nous dit que les hostilités ne commenceront
pas de sitôt. Dans le premier moment, soixante mille
hommes auraient tout fait; maintenant on a furieuse-
ment organisé ici.
« Je n'ai pas pu lire quel était l'homme que vous
dites en surveillance. Parlez de moi à M. votre beau-
père; la réponse d'Élisa et la mienne est de parler des
absents. »
VII' LETTRE
« Cette cruelle séparation m'accable; les journées
sont des années. Nous avons eu la lettre d'I... aujour-
d'hui; c'est un miracle qu'elle ait passé, et vous seul
trouvez le moyen de faire l'impossible. Votre dévoue-
ment et votre conduite ne pourront jamais m'élonner;
mais je jouis bien de vous trouver si élevé, si distin-
gué dans toutes les occasions ; celle-ci est bien déchi-
rante, mais j'ai la confiance que vos efforts seront ré-
compensés. L'amour de la patrie et rattachement aux
véritables princes produisent des héros; Dieu protégera
une cause si belle; et vous, mon ami, tant de géné-
reux sacrifices feront connaître un caractère et une
âme que ceux qui vous connaissent et qui vous aiment
n'ignoraient pas. Votre Élisa est bien courageuse; ses
prières nous vaudront du bonheur. Ménagez-vous ce
qu'il faut en pensant à nous. Nous nous voyons le plus
possible; elle vient de me donner le moyen de vous
écrire. Je vous remercie des nouvelles de Denis '; je
» Talon.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 285
suis bien heureuse de le savoir près de vous, et j'espère
que vous ne vous quitterez guère, même s'il y avait
des voyages.
« Les nouvelles ici ne sont pas à la paix; de tous les
côtés les étrangers arrivent; on dit que M. le duc
d'Àngoulêmc n'est pas éloigné de Lyon, avec des forces
énormes françaises. Il marche sur trois colonnes; à
Privas, les autorités n'ont eu que le temps de se re-
tirer. Le préfet de Valence écrit que l'avant-garde était
de cinq mille hommes, dont quatre cents ont eu une
légère affaire. Deux régiments à cocarde tricolore, qui
allaient et venaient sur Nîmes et Montpellier, voulant
mettre Nîmes à la raison, ont été écharpés par la po-
pulation entière : femmes, enfants, tout est sorti de la
ville. On est ici d'une grande rigueur : les séquestres
pleuvent. On dit les Autrichiens à Chambéry avec M. de
Bubna; l'archiduc Charles en Italie, le prince de Wrède
et Blùcher sur le Rhin, le prince de Schwartzenberg à
Bâle. Si vous ne savez pas tout cela dans votre village,
je vous le dis. On assure que le roi est à Lacken, et les
princes et leurs maisons à Mons. Je vous dis tout ce que
nous savons. Il paraît que l'on a envoyé de côté et d'autre
des émissaires vêtus en mousquetaires ou bien gardes
du corps, pour rejoindre les princes, comme l'année
dernière. Adieu; vous savez tout ce que je sens,
tout ce que je pense. Maman est toujours souffrante.
A... vient aujourd'hui; il parle départ pour le 15; je
gagnerai autant de jours que je pourrai. Adieu, ami
que j'aime par tant de raisons, et que j'aimerai tou-
jours, même au-delà du temps des misères humaines,
d'un sentiment que rien ne peut altérer. »
I
286
MES MEMOIRES.
VIII* LETTRE
« Ma chère voisine me dil de lui donner un pelit
mot; ceux qui nous arrivent font notre seule conversa-
lion. Nous avons écrit plusieurs fois, et la dernière
plus longuement que je n'avais pu encore jusqu'ici.
Je mets un grand prix à ce que ma dernière lettre
vous soit arrivée. 11 paraît que Madame a décidément
quitté; j'espère que vous serez resté où vous êtes. Je
vous vois sans cesse, et vous êtes présent à mes yeux
comme à ma pensée; c'est une occupation continuelle.
Nous ne sommes pas en repos ici; on y craint beaucoup
la guerre. Encore les étrangers ! quel malheur! direz-
vous. Cependant il y a unegrande division dans l'armée.
Le télégraphe de Lyon parle depuis deux jours sans dis-
continuer, ce qui donne matière à mille conjectures. Il
est arrivé hier, 5, des nouvelles du 2, et Lyon était tran-
quille. On disait monseigneur à dix-huit ou vingt lieues.
Qu'a dit le télégraphe depuis? C'est ce que l'on ignore.
Il paraît que les troupes de ligne auraient changé
d'avis; dès lors M. le duc d'Angoulème n'aurait plus
que les volontaires. Quant à nos santés, elles sont
moins bonnes, mais le printemps et les médecins nous
feront revivre; toujours souffrir, c'est mourir tous les
jours. Uneespérance que rien ne peut détruire m'anime
et m'animera jusqu'à la fin. On prend tous les moyens
pour empêcher les troubles, et tout moyen paraît
bon. Des personnes sont parties habillées comme étant
de la maison du roi pour aller offrir leurs services.
S'il plaît à Dieu, les vœux de la France seront exau-
cés et le bonheur renaîtra. Il y a quatre-vingt-sept
287
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
mille hommes bien déterminés pour garantir d'une
invasion. Avec ce total de forces françaises, on n'osera
pas nous attaquer. On fait partir les troupes pour
Lyon en poste. Un régiment a osé crier Vive le roi! on
a envoyé sur la route de Fontainebleau lui dire de ne
pas continuer sa route; ainsi vous voyez que rien n'est
négligé. Ce que vous me dites de Denis me fait un
grand plaisir, surtout de vous devoir ses succès. Je
comptais bien sur vous pour lui; je lui ai écrit jus-
qu'ici dans toutes les petites occasions. Celle-ci ne
sera que pour vous, ami. Je voudrais savoir si mes
lettres à Louise arrivent. Je sais que le 1 er avril vous
vous portiez bien. Adieu; ne craignez aucune peine,
même de vos fausses peines. Noire amitié fait toute
ma consolation. Maman est toujours de même; je
crois avoir obtenu jusqu'au 15 de mai pour la so]gner.
On dit le fils de notre aubergiste parti pour aller
joindre la femme du petit chasseur. Sera-t-il arrivé à
temps? Mon voisinage fait ma ressource. Nous nous
communiquons ce que nous savons, et parlons de vous
sans cesse. Adieu, ami, très-ami toujours.
« La devise de la reine Horlense ne me plaît nulle-
ment dans votre bouche. La dragonne me raccommode.
« Espérance et courage. »
VA
L.
I\« LETTRE
« Ce 11 avril.
«Je voudrais bien espérer qu'un mot vous arrive
de nous, ami. Hier nous avons su que vous vous por-
tiez bien le 5. On a le cœur trop plein pour pouvoir
parler ou écrire; je ne sais que penser; je reste des
■
288 MES MÉMOIRES.
heures entières à ne rien faire, el je me retrouve tou-
jours bien triste et bien malbeureuse. A... a mille
idées. Je sais bien peu ce que je deviendrai. Maman
est toujours sur son canapé; je ne crois pourtant pas
que, tant qu'elle sera aussi souffrante, il exigera que
je la quitte; enfin, à la grâce de Dieu, je le prie de
tout mon cœur pour bien des sujets. La vicomtesse fait
ma seule joie; je n'avais pas besoin d'un rapport de
plus pour l'aimer; je ne suis passablement qu'avec
elle.
« Les nouvelles d'aujourd'hui disent M. le duc
d'Angoulême e'mbarqué, et madame la dauphine en
Espagne. On dit que M. de Vitrolles va être fusillé. On
exige ici des serments, mais l'on espère, aux Tuile-
ries, la paix; et l'on ajoute que si l'on a encore trois
semaines avant la guerre, tout sera organisé pour se
bien défendre. L'esprit de Paris est le même; on va
recréer la garde nationale et en mobiliser. Si les étran-
gers arrivaient maintenant, on serait fort embarrassé;
mais cela n'arrivera pas. 11 y a quarante à cinquanle
mille hommes de troupes aux environs de Lille. L'on
ne perd pas un jour.
<x Mes enfants se portent bien; ils demandent le voi-
sin; la puissance des lieux et des souvenirs commence
bien jeune. Adieu, ami; maman, qui est là près de
moi, vous dit mille choses. Je voudrais bien savoir
une de toutes nos lettres arrivée; ne négligez pas une
occasion. Je vous prie de deviner tout ce que je ne dis
pas par rapport à ce que vous avez fait pour Denis.
Je vous retrouve partout. Adieu, prince chéri tou-
jours. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
'2811
X* LETTRE
« Ce samedi
« Rien depuis avant-hier, c'est une véritable désola-
lion. J'écris ce mot à Àngoulème, bien certaine que la
préfète vous le renverra . Depuis hier notre état d'anxiété
a été pénible. Buonaparte s'est, dit-on, emparé du pre-
mier télégraphe. De là vient notre ignorance. Les régi-
ments de la garde de Laon marchant sur Paris; Lyon
pris, tout cela faisait de mauvaises nouvelles. La garde
a été repoussée à la Fère par le général Lefèvre-Des-
nouettes, contre le général Lallemand. Ainsi le coup
est manqué. On a des nouvelles de Lyon. Monsieur y
était et tout le monde bien disposé, l'horrible L...
ayant passé. Une seconde nouvelle, qui ne se confirme
pas, nous disait que M. le duc d'Orléans ayant battu
Buonaparte, ce dernier était reculé ( } c quinze lieues. Il
paraît que cela ne se confirme pas. Enfin Dieu aura pitié
de nous, il sauvera nos princes, il nous sauvera. J'ai été
ù Sainte-Geneviève ce matin. Quelle nuit nous avons
passée! Ma tête allait si vite, je faisais mille projets.
D'abord mes enfants en sûreté, et toutes les femmes
ici pour animer la garde nationale, et ne pas quitter
les rangs. Il faut rester là où sera le roi. Enfin, ami,
je pense et je me dévoue en pensées. Mais vous agissez
sûrement, et je ne sais pas de vos nouvelles. Vous allez
être exposé. Tout cela abat et donne un courage de
rage. 11 paraît que la police a découvert ce malin la
correspondance de l'île d'Elbe, fort bien organisée,
dit-on. Dieu veuille que nous n'ayons ni traîtres ni
fausses nouvelles. J'ai vu la vicomtesse hier au soir,
vu. 19
fi
B
2M MES MÉMOIRES.
C'csl notre consolation. Bien pour moi, du moins.
« Mais vous, où êtes-vous, avec M. le duc d'Angou-
lême ou avec Monsieur? Quels chevaux avez-vous? On
attend Madame ici. Quel moment! Et l'ignorance ajou-
tée à tout cela fait un vrai mal. Vous pensez à nous,
j'en suis bien sûre. Je vous crois avec Monsieur. Ce
mois de mars n'est pas mil parmi les mois; qu'il soit
semblable!
« J'en suis restée là hier. Je continue aujourd'hui
sans vous envoyer ma lettre, qui ne vous arriverait
pas. On dit que les lanciers d'Orléans ne valent rien;
et que les lettres ne peuvent manquer d'aller mal. Je
ne sais plus où vous êtes. Ainsi, ami, je garde mes
récits en attendant. Hier donc, après vous avoir quitté,
mon frère m'a fait ses adieux, pour se battre ce malin
de grand matin. Le général Maison lui avait donné
l'ordre de marcher contre la garde impériale, sous les
ordres du général Lefèvre-Desnouettcs, qui marchait
sur Paris. La Fère a refusé de lui ouvrir ses portes; et
les soldats de Lefèvre, découragés, n'ont pas voulu
crier pour l'Empereur. Ce coup paraît donc manqué.
Ou s'attendait à une affaire ce matin sous les murs de
l'aris. Que va donc devenir ce corps? Il rentrera peut-
être sous nos drapeaux. Soult est destitué. Nous avons
Clarke. Le roi est toujours ici. On a été bien du temps
sans nouvelles de Monsieur. Madame de Périgord me
fait dire à l'instant que M. de Montmorency arrive de
Lyon, l'ayant quitté le 10. C'est le 12 aujourd'hui. On
dit que l'esprit y était]bon. Je respire, ami. Je vous
crois là par instinct.
« Une quantité de personnes abandonnent Paris.
J'en suis outrée. C'est sonner l'alarme. Là où est le
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 291
roi, là il faut rester. J'ai au fond de l'âme plus que de
l'espérance. Nos princes triompheront. On dit que
M. de Blacas est un peu pâle; pour moi, je me suis
confessée avant lui, afin d'être prête pour ce monde
et pour l'autre. Je dis toujours que, si un moment de
danger arrive, les femmes peuvent être bonnes à faire
battre les hommes.
« M. le duc de Bourbon est parti cette nuit pour la
Vendée. Clarke va se distinguer, j'espère, par les ordres
qu'il donnera ici. J'ai eu votre lettre hier, qui m'a en-
chantée ; votre relation est charmante. 11 la faudrait
pour le journal ; mais c'est un contraste si grand dans
cet instant, qu'on ne la mettra pas, je crois.
« Dans ce moment, je suis occupée de mettre mon
beau-père en feu. Tous les officiers du régiment de
Baschi sont venus le trouver hier; il faut s'en servir.
Plus de cent hommes lui ont offert de marcher; car
tout est si en désordre que ceux qui veulent servir, ne
peuvent seulement pas venir à bout de se faire in-
scrire. Le prince de P... reçoit tout le monde avec une
hauteur et un mépris qui révolte. Un homme de
ma connaissance a été hier, lui sixième, chez lui;
à peine a-t-il daigné leur parler. Et cet homme que
vous avez, je crois, vu ici (M. Gabriel) me disait
qu'ils étaient partis ne sachant pas bien si on avait
voulu les inscrire; cela est révoltant. Je pense que la
duchesse Amédée prépare son château en cas de dé-
part; j'en serais bien fâchée, et vous ne pouvez ima-
giner l'effet que cela ferait ici. La terrasse dc>
Tuileries est toujours comble; il y a beaucoup de
boue. Hier on a travaillé les faubourgs de Paris beau-
coup. La vicomtesse reprend des forces lorsque je lui
I
>^
292 MES MÉMOIRES.
parle de rester pour animer la ville entière, si le roi ne
l'abandonne pas; il n'y a que cela à faire. Hier au sou-
que Denis devait se battre, je pensais avec douceur
que vous n'étiez pas ici. Aujourd'hui, je vous vois à
Lyon au plus fort de la mêlée. Désolation! Ami, pensez
à nous.
« Je crains que le petit homme ne quitte Lyon et ne
fonde ici au milieu de ses partisans ; il y aurait des
massacres affreux. M. le duc de Bourbon est dans la
Vendée. Dans quinze jours on aura cent mille hommes,
dit-on. Madame de Staël est partie. Elle a appris l'évé-
nement, parce qu'on ne lui payait pas un million trois
cent mille francs ; cela m'a bien fait rire.
« Et notre Madame, que fait-elle? Je la voudrais
dans le midi. Je crains les régiments; il est vrai qu'elle
les changera peut-èlre. Ici elle ferait honte aux pusil-
lanimes, qui ne la suivraient pas. Comme toute votre
occupation pour moi me donne du bonheur! Elle ne
me cause pas le plaisir de la surprise. C'est l'habitude
de ma vie de vous retrouver, et de jouir de notre ami-
tié; mais, à chaque preuve, c'est un renouvellement
de vrai bonheur. Nos princes triompheront. Vous
rappelez-vous comme nous avions au fond de notre
pensée l'idée de ces troubles qui fondent sur nous?
J'ai maintenant la confiance que tout se terminera
bien. Je vous écris tout cela, et peut-être dans un in-
stant serai-je au désespoir par de mauvaises nouvelles. »
XI< LETTRE .
« Dimanche, trois heures.
« Je ne me trompais guère. Madame de Lorge ar-
rive ici, et me dit que M. le duc d'Orléans est arrivé;
<Mg -
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 295
que Monsieur est attendu ici à Paris, et que Lyon, en
cet instant, crie : Yive Y Empereur! Votre beau-père dit
que Macdonald y est resté, et que tout y est animé du
meilleur esprit. Que faut-il croire, puisque M. le duc
d'Orléans revient? Je crois au retour de Monsieur. Je
vous dis tout cela comme si vous ne le saviez pas
mieux que moi; mais c'est une consolation de vous
écrire pour mon propre compte. J'attends de vos nou-
velles avec bien de l'anxiété. On n'arrête personne;
on est toujours à l'eau de rose. Des voitures vont et
viennent chez Cambacérès; quitte à relâcher tous les
innocents, je les arrêterais. La trahison nous entoure;
cela est évident. Madame de P... vient de me faire
dire qu'elle allait venir; je l'attends. Elle entre. »
XII- LETTRE
« Ce lundi malin.
« Hier au soir on a envoyé un courrier à Monsieui;
pour qu'il n'arrive pas à Paris, et le voilà arrivé ce
matin, à ce que l'on dit; cela est même sûr. Eh bien,
j'ai encore au fond du cœur l'espérance de voir tout
finir bien, et que nous retirerons de ceci de grands
avantages; mais nous sommes encore à voir les moyens
de nous tirer d'affaire. Toute la maison du roi est ca-
sernée à l'École militaire; et sans cesse, au moment
de partir.
« Les princes ne reparlent pas, ce qui fait un effet
extrêmement mauvais. M. le duc d'Orléans devait
être trop heureux d'une occasion qui pouvait le puri-
fier; le peuple le dit hautement. Suchet et Ney vont
donc se battre sans qu'il y ait un prince avec eux. 11
#£■
29» AIES MÉMOIRES.
paraît que les troupes croisent les bras, et que per-
sonne ne tire. Macdonald est revenu aussi, et Roeer
«le Damas. »
« Lundi, minuit.
« Le roi a reçu ce soir. Les princes ne partent tou-
jours pas; cela est désolant. On reconnaît les cœurs
des mêmes personnes qu'avant la restauration. M. de
Brézése lamente, M. de Poix pleure, M. D... se meurt
de peur ; je pourrais vous en citer bien d'autres. On dit
que M. le duc d'Orléans veut faire partir sa femme;
passe pour les enfants. Madame de Blacas est partie.
Cela ôte le courage à beaucoup ; c'est impardonnable
tant que le roi reste ici. Mais vous, où êles-vous? Je
suis dans des transes affreuses. La lettre de mercredi,
que M. votre père m'a envoyée ce soir, me prouve en-
core votre ignorance. Puisse-t-elle durer longtemps!
On dit ce soir Buonaparte à Mâcon. Voilà une petite
proclamation que j'ai faite :
a Français, en recevant Buonaparte, vous appelez
« toutes les puissances contre vous. L'ambition d'un
« seul homme sera leur prétexte pour venir prompte-
« ment partager vos provinces et vous asservir. Paris
« a vu mourir son roi, que Paris le sauve! »
« J'en donne tant que je puis. Mon frère est encore
commandé cette nuit pour Fontainebleau. Bonsoir,
ami bien cher, mon véritable frère, que tout me fait
aimer. »
XIII. LETTRE
«t Ce Mardi matin, trois heures.
« Je viens de recevoir votre lettre ; elle me met au
désespoir, non que je ne vous approuve d'être parti,
m* v.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
2!)*
mais Buonaparte est à Lyon. Où aurez-vous été? Je
cours chez la vicomtesse ; peut-être en saurai-je plus. »
« Ce mardi, huit heures et demie.
» Nous avons bien examiné la carte. Il nous parait
impossible que vous n'ayez pas su à Clermont que les
princes étaient partis pour Paris avec Macdonald et que
Buonaparte est à Lyon ; alors nous vous attendons à tout
moment, ami. Vous n'aurez pas eu l'imprudence de
faire tout seul une reconnaissance. Pourvu que vous
n'ayez pas été trompé par les mêmes bruits que Mon-
sieur, qui croyait ne plus trouver à Paris qu'un gou-
vernement provisoire. Tant d'inquiétudes vous auront
fait du mal. Peut-être avez-vous eu l'idée d'aller au-
près de M. le duc d'Angoulême ; mais j'espère que cela
n'est pas. Car enfin vous aviez des lettres à remettre à
Monsieur; c'est lui qu'il faut rattraper.
«A... est venu hier; il a encore parlé campagne.
Je prends les jours qui me sont donnés ; mais l'avenir
me pèse bien sur le cœur. Comme je jouis de tous vos
soins pour moi ! »
« Hardi, minuit cl demi.
« On est donc plus satisfait. Il est de fait que ma-
dame de D... a quitté Paris; mais elle y est revenue.
Elle va aux Tuileries le matin, et, depuis tout ceci,
elle a une telle peur, qu'elle couche rue de Varennes;
c'est indigne de ne pas comprendre qu'elle est bien
heureuse d'être sous le même toit que nos princes
pendant le danger !
« Un homme arrivé de Lyon aujourd'hui 14 dit que
Buonaparte y était encore le 1 2 , faisant le bonhomme,
'/
290 MES MÉMOIRES.
disant qu'il n'est venu que parce qu'on l'a appelé de
loutes les parties de la France. Il donne cinq francs
par jour et à six mille hommes. Il a caserne ses
troupes et frappé la ville d'une contribution; mais,
ce qui est incroyable, c'est qu'on dit que les autorités
ont été le recevoir. La ville a été illuminée ; on y est
consterné.
« Décidément madame la duchesse d'Orléans est
partie; je trouve cela digne du nom. Mademoiselle est
restée. La première a été huée. Mais vous, ami, où
êtes-vous? Je vous attends à chaque instant; passé mer-
credi ou jeudi soir, je serai dans la plus vive inquié-
tude.
« L'important est de savoir si les troupes de Ney vou-
dront se battre; tout gît là. Jusqu'ici chacun se croise
les bras. Ney a dit qu'il tirerait lui-même. C'était au-
jourd'hui, cette nuit même, que la conspiration devait
éclater. Le roi devait être enlevé, conduit à Saumur el
gardé jusqu'à ce qu'il ait abdiqué; vous jugez ce que
l'on aurait fait souffrir à lui et à nos princes. Moxsieci;
a été au moment d'être pris dans un faubourg à Lyon.
Il s'y est conduit admirablement, demandant seule-
ment mille hommes pour le suivre et combattre; per-
sonne n'a répondu. Le concevez- vous? La veille, on
criait si fort: Vive Monsieur! Aussi j'ai maintenant
horreur des cris. On a assommé aux Tuileries des
gens qui criaient pour Buonaparte; un homme entre
autres l'a été par des femmes à coups de parapluie.
Bonsoir, ami. Je me suis reprise à plusieurs fois.
Ce soir la vicomtesse est venue; ainsi nous nous sommes
vues, bien vues, aujourd'hui. Il y a ici une énergie
qui vous ferait plaisir. Il y a vingt-trois mille per-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 207
sonnes inscriles déjà. Je suis bien fâchée que notre
Madame ne revienne pas; comme une autre Marie-
Thérèse elle mènerait à la victoire. On dit qu'elle reste
à Bordeaux. Je suis convaincue qu'elle aurait tout
cleclrisé ici ; car, au moment de la bataille, bien des
gens seront malades, et la garde nationale sortira fort
peu.
« A demain. Je tiens à vous écrire ; même cela vous
mettra au fait de toutes nos anxiétés. »
X.IY- LETTRE
« Ce mercredi, cinq heures.
« Clarke est venu ce malin chez M. le prince de
Condé, il était rassurant; mais il ne peut pas faire une
autre figure. On dit qu'il est arrivé des officiers du
régiment de Labédoyère fort repentants, et que Buo-
naparle a quitté Lyon ; qu'il est à Bourg, et va gagner
les recrues de Suisses que Joseph, son frère, a ras-
semblées.
«Le maréchal Ney marche, Oudinot aussi. Ce qui
est fort inquiétant, c'est que les préfets des villes où
étaient les troupes mandent secrètement qu'ils sont
pleins de confiance dans les maréchaux; mais ils ne
croient pas que les troupes se battent; tout gît là.
Alors notre ressource sera dans les volontaires. Il faut
au moins espérer que les troupes seront neutres. Buo-
naparte se montre avec sa redingote grise. Elles ne
peuvent résister à la vieille habitude de voir leur
général. Vous n'arrivez pas; j'ai envoyé chez vous, on
ne sait rien. Ami, arrivez, arrivez! Jugez de l'inquié-
•298 MES MEMOIRES.
tude dévorante de vous savoir errant, mal instruit et
inquiet. »
( Ce mercredi soir, minuit trois quarts.
« Point de nouvelles ; c'est à en perdre l'esprit. Où
aurez-vous été? Je ne puis plus penser qu'à vous et à
Buonaparte. Venez vile, ami, n'entreprenez rien ; vous
me faites peur. La vicomtesse est venue ce soir; nous
parlons de vous. Mais cette manière d'être en troisième
ne nous suffit pas. Les nouvelles de ce soir sont bonnes.
Buonaparte, le 13, était encore à Lyon. Il y a de-
main séance royale à la Chambre des députés. On dit
que Madame ne reviendra pas; j'en suis fâchée. Elle
aurait pu faire merveille ici. Quel triste prince que ce
d'Orléans! Ses aides de camp donnaient vingt mille
hommes à Buonaparte, et ont dit que tout était perdu !
Toute cette jolie compagnie a quitté Lyon plus tôt
qu'il ne fallait. Le duc d'Orléans va au camp d'A-
miens; il n'y risquera rien. L'opinion du peuple en
fait justice. »
XV" I.EÏTKE
« Ce jeudi, 16 mars, minuit et demi.
« Bonsoir, ami. Voilà le bon moment de la journée;
c'est celui où je m'occupe de vous. Je suis si inquiète
que je me trompe moi-même en vous écrivant; et ma
tète me sert mal pour me calmer. Il me vient cent
idées sur ce que vous avez pu faire, sur ce que vous
aurez inventé ; cela n'est que trop naturel. Je ne sais
seulement pas sur quelle route vous êtes. Voilà trois
jours que je ne sors que des demi-heures pour vous
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 29*
attendre chez moi. Enfin vous êtes de la maison du
roi; votre congé est près de finir. J'ai vu la vicom-
tesse ce soir; elle est inquiète comme moi. J'ai été
à la séance royale ce matin. Le discours du roi a été
fort touchant; mais il ne m'a pas prouvé que Buona-
parte ne serait pas sous nos murs bientôt. M. votre
père est noir comme un corbeau; il le croit couché à
Auxerre ce soir. Les troupes ne sont pas bonnes. Mon-
sieur a pris deux aides de camp, deux généraux : Di-
geon elBelliard. M. le duc de Berry a pris Coigny (le
manchot) et M. de Beauf remont. Arrivez donc.
« On dit M. le .duc d'Angoulème arrivant avec une
population immense; mais on ne sait pas positivement
où il est. Mais êtes-vous avec lui? Mon Dieu! quel
poids de cent livres! Maman a bien envie de partir;
je tiens bon. La partie va donc se décider. 11 y a demain
matin revue de la partie de la maison du roi qui ira à
la guerre; c'est Marmont qui la commande. Il y a un
camp à Fontainebleau ; M. le duc de Berry commande
en chef. On dit Fouché arrêté ; d'autres disent qu'il
s'est enfui. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la police était
chez lui ce malin.
« Bourienne est préfet de police. M. le duc d'Or-
léans est enfin parti, mais pour Amiens. M. de Blacas
a été dénoncé à la Chambre des députés. On crie après
tous les ministres.
« Bonsoir, ami, il est tard. Je vous rends compte de
tout; mais jamais vous ne saurez quel poids j'ai sur
le cœur. »
jr-
K
310
MES MEMOIRES.
XVI- LETTRE
20 mars.
« Ami bien cher, mon frère, ma pensée, mon
cœur, tout vous suivra ; partout je serai avec vous.
Du courage, vous qui savez tant en donner. On me dit
que Lecourbeest ici; il était avec Ney. Peut-être est-il
venu confier le projet du dernier. J'ai une lueur d'es-
pérance ; peut-être marchez-vous à la victoire. Clarke
était assez gai ce soir. M. le prince de Condé a envoyé
prendre les ordres du roi, qui a dit : « J'ai dit à du
« Cayla hier que je ne partirai pas sans lui ; qu'il se
« tienne donc bien tranquille. »
''t.
WII" LETTRE
« Ce 1 7 avril.
« Mon ami, mon frère, je n'ai de consolations (\\w.
celles que je vous dois; une petite lettre me donne la
vie; je voudrais bien apprendre que vous avez toutes
les miennes; je ne manque pas une occasion; je vou-
drais savoir si celles par ma veuve arrivent. Je suis
dans un partage de tout avec ma voisine ', ce qui me
la fait aimer encore plus, si cela se peut. Nous
jouissons bien de la justice rendue, mais je ne com-
prends pas le voyage, aujourd'hui surtout. Mon Dieu!
que de choses à vous dire! et il faut ne parler que de
santé. L'on dit que vous ne laissez guère passer les
lettres, je vous plains d'être si peu libre. Ici l'on cric
Vice la liberté! tous les jours, en attendant la Consti-
tution, à laquelle travaille M. B. Constant; il a dit
qu'elle serait très-libérale, très-grande : liberté de la
1 La vicomtesse de La Rochefoucauld.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 301
presse sans bornes, plus de noblesse, etc. Il y a eu
aujourd'hui une belle revue de onze mille hommes; il
y avait peu de gens des faubourgs. Paris est comme
lorsque je courais tant avec ma voisine. Nous espérons
la paix; si elle n'a pas lieu, on dit que nous avons
de bonnes troupes (nos meilleures sont du côté de
Lille) et que, si les ennemis nous donnent un mois,
nous serons bien forts, parce que le matériel manque,
et il nous faut un peu de temps. Du reste, nous ne
nous endormons pas. Il est parti des gens sûrs pour
Gand.L... etB..., qui doivent mander ce qui s'y passe;
entre autres un ancien commissaire du département
de l'Orne. L'espérance nous soutient, et une paix gé-
nérale est bien nécessaire.
« Si nous avons un mois, ici, devant nous, il y aura
des forces considérables à opposer. Une lettre d'un
négociant mande que le petit chasseur 1 est à 0...
C'est l'endroit où l'ami de la Gras... avait si bien dansé
l'année dernière. Mais comment espérer un si grand
bonheur, lorsque chaque jour on augmente les incer-
titudes par les nouvelles qu'on donne de sa santé. Il y
a des lettres du 11, d'auprès de Valence, de MM. de
Damas, Guiche, etc.; ils sont entourés, à ce qu'ils
mandent. Charles de J... était à la grande affaire du
9. Il est revenu à Valence, et mande que la capitula-
tion avait lieu lorsqu'il a quitté. Faites passer ce
mot à mon oncle Jaucourt, et l'autre pour mon beau-
père. Nous ne savons pas de ses nouvelles. Adieu, ami,
que ce petit papier vous dise mille fois ce qu'on sent
1 C'est Mgr le duc d'Àngoulèrue craa madame du Caylâ appelle parfois
ainsi, pour dissimuler son nom.
■
502
MES MEMOIRES.
chaque jour, chaque heure, chaque minute; jamais
séparation ne fut plus cruelle.
« Je continue, pensant que je ne puis rien perdre,
puisque ma lettre passe dans celle de la vicomtesse. Je
vais vous gronder; j'aurais mieux aimé que le petit
mot du serpent fût pour madame votre mère. Voyez,
moi, comme je suis difficile à vivre; c'est pourtant de
la générosité d'une autre manière. Maman me charge
de compliments tendres pour vous. Adieu, prince
chéri, je répéterai sans cesse tout ce que vous savez,
mais c'est ma seule consolation. Ugolin méritait que vous
l'embrassiez; il vous demande tous les jours à la grille.
« Pensez bien que vous pouvez disposer de moi, et
que j'en serais bien heureuse. Rien de plus touchant
que les récils de B..., quelle pensée adorable, quelle
trahison ! »
5
XVIII e I.ETTHK
« Ce 25 avril an soir.
« Je viens de recevoir votre petit mot du 18, ami;
je lis lentement pour ne pas finir; je recommence,
c'est ma vie, enfin. J'ai été si abattue jusqu'ici, qu'à
peine avais-je la faculté de m'occuper de la moindre
chose; l'espérance de vous voir se ranime au fond de
mon cœur; votre absence me paraît devoir finir, je re-
prends courage. Ce qui me soutient et me fait jouir
encore de quelque chose, ce sont vos qualités et votre
caractère remarquable et attachant. Si vous saviez avec
quelle satisfaction on jouit de pouvoir admirer qui
l'on aime, vous m'envieriez. La lettre de mon beau-
père est du "20. Je vois, d'après sa lettre, que vous
aviez eu une petite mission; je crains bien que les occa-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 305
sions ne deviennent plus rares encore. Tâchez de trou-
ver le moyen de me mander si Y oncle du petit chasseur
désire qu'on aille le voir. Bien des personnes vou-
draient le savoir d'une manière positive (y sera-t-on
utile?). Ainsi disposez de moi; vous savez que tout ce
qui me vient de vous est doux à recevoir.
« On dit ici que nos troupes se portent sur Reims. Il
a paru des bonnets rouges : on les arrête. Le journal a
été saisi; mais malgré cela nous avons la liberté de la
presse. Il y a deux partis dans l'armée, mais on espère
qu'elle se battra bien; d'après la personne chargée de
l'administration des rations, nous avons cent trente-
sept mille hommes sous les armes. Malheureusement
les gardes nationales ne veulent pas marcher, les four-
nisseurs ne veulent rien fournir sans argent, et il y en
a peu. On croit ici à un départ prochain. M. Dambre-
geac est sorti de prison ce matin. Sa belle sœur Mar-
beuf est morte à Lyon. M. de Vilrolles est à Vincennes.
Dites-moi pourquoi le frère de la reine Hortense est
auprès du Russe Alexandre; j'ai peur de tout. On dit
Clause! assassiné à Bordeaux. Nous n'avons pas un seul
mot de mon oncle Jaucourt. Maman est toujours souf-
frante, toujours sur sa chaise longue; sa maladie n'a
rien d'inquiétant, mais demande absence totale de
mouvement.
« La Constitution fait un mauvais effet général;
aucun parti n'est satisfait, c'est à qui criera le plus-
fort. Enfin, la paix n'est pas ici, et je dirai le bonheur,
sans offenser personne. Je n'ai pas, là-dessus, d'expli-
cation à faire, n'est-ce pas? Adieu, ami bien cher, vous
savez le fond de mon cœur, et tout ce que vous êtes
pour moi. »
iïfl
^04
MES MEMOIRES.
XIX> LETTRE
V.
« Ce 29 avril.
« Voilà donc une véritable occasion, on peut écrire
à son aise. A vous, ami, l'objet de ma pensée conti-
nuelle et d'inquiétudes bien vives; car, enfin, ce que
nous désirons, c'est de vous revoir; mais à travers
quels dangers passeront ceux que nous attendons!
Tout cela ne laisse pas un moment de repos. À force
d'éprouver des sentiments différents, des agitations
continuelles, on reste souvent dans un état de bêtise
et de nullité qui ressemble à de la stupeur; l'espérance
vous tire de là, et puis l'on retombe. C'est un certain
cercle d'où l'on ne peut sortir; aussi je prétends que
je tourne dans ma tète. J'ai copié beaucoup tous ces
temps-ci, et cette occupation n'est pas sans succès.
Tout ici est dans les mêmes dispositions que lors de
votre départ. Les marchands prétendent qu'on a donné
l'ordre de ne rien acheter, et toutes les boutiques
pourraient être fermées.
« On raconte une conversation de Buona parle avec
la baronne de Monlesquiou, dans le jardin de l'Elysée.
Il lui a demandé plusieurs fois si elle le reconnais-
sait; elle lui a affirmé que oui, qu'il était bien le
même. « Non, non, je ne suis plus le même homme,
« qu'il y a quinze ans. Je suis étonné que vous me
« reconnaissiez. J'avais de grandes vues pour le bon-
« heur de l'Europe entière; aujourd'hui, je ne veux
« m'occuper que de celui de la France. Il y a de l'ef-
« fervescence, quelques troubles, de la division; je
« calmerai tout cela, et l'on sera encore heureux;
'%" s
LETTRES DE MADAME DE CAYLA. 305
« mais je ne suis plus le. même, l'impératrice ne se
« soucie plus de moi, je suis dans le cas de tous les
« maris; mon fils sera très-distingué; c'est un joli
« jeune homme, je l'aurais bien élevé; je suis bien fà-
« clié de ne pas l'avoir avec moi. Madame de Montes-
« quiou, je ne suis plus le même qu'il y a quinze ans. »
a II y a une histoire de spectacle que je réserve pour
mon beau- père, qui vous la dira. J'ai vu ma vicom-
lessc hier. Madame et M. de D... sont revenus. Made-
moiselle de Seuil ' et moi nous sommes fort bien
ensemble. Pouff est aimable et embellit beaucoup. J'ai
des nouvelles de la Vendée, qui sont bonnes. Trente
pourront sortir et cent resteront bien armés dans leur
pays. Le drapeau blanc se promène dans beaucoup
d'endroits. Les conscrits ne marcheront point, et Buo-
naparte n'aura de ce côté ni un homme ni un écu.
L'ardeur guerrière se ralentit dans les mauvais dépar-
tements dès qu'il faut marcher.
« Maman est toujours de même, el le régime de la
chaise longue sera de longue durée .Je vis* au jour le
jour, ce qui est fort triste; je souffre de temps à autre.
mais pas davantage. Bayle est bien malade. Si maman
pouvait se transporter, j'aurais été charmée de ne pas
rester ici; vous ne pouvez vous figurer la déplaisance
d'être à Paris. Ce qui me donne force et courage, ce
sont vos lettres, el la certitude de les avoir plus promp-
lemenl; mais la vicomtesse ne restera pas là, et alors
il ne me restera que de la peine sans pouvoir la parta-
ger, el en parler à mon aise, ce qui fait toujours du
fÂ
1 Mademoiselle Alexandrine de Seuil était une cousine peu fortunée
dont nia mère s'était chargée.
m:. 20
!
.-oc mes mémoires.
bien. Madame de Monteynard est accouchée d'une fille^
madame de P. . . est venue passer trois jours.
« On va lever des corps francs, qui feront un tort
irréparable; tout ce qu'ils prendront sera de bonne
prise. Ils n'auront pas de solde ; ainsi vous pouvez
juger qu'on ne sera plus en sûreté nulle part. Je crois
jusqu'à présent Paris ce qu'il y a de mieux. Mandez-
moi ce que vous en pensez pour la suite. Vous lirez la
lettre de la comtesse. Je ne puis vous dire le nom de
l'homme que vous me demandez; j'ai accroché cela
de M. de ***, qui l'avait su d'une manière positive, cet
homme ayant été dans son département. En tout vous
ne pouvez imaginer comme Fonché fait sa besogne. On
sait ici tout ce qui se fait dans toutes les villes de la
Flandre, dans le plus petit détail. Tâchez, en grâce, de
m'écrire longuement et ce que vous savez. Beaucoup
de personnes croient que Buonaparle va partir et atta-
quer sur-le-champ. On croit ici que les Russes ne sont
pas prêts d'être arrivés, et que les hostilités du côté des
alliés ne commenceront pas avant six semaines ; tâchez
donc de nous mettre au fait de quelque chose.
« J'ai vu la reine Hortense hier pour la seconde fois
seulement, quelque missive et quelque billet que j'en
aie reçus; elle m'a paru au désespoir de noire opinion
sur elle; et elle m'a dit tant de choses, que je com-
mence à nous croire injustes. Elle est fort occupée de
vous, et je crois bien que j'aurai un mol d'elle pour
vous avant que cette lettre soit fermée. Elle dit que sa
plus grande peine est notre doute sur elle ; elle espérait
que nous la connaissions. Elle dit que nos doutes dé-
truisent la confiance que nous devions avoir en elle;
([lie rien ne l'étonné et ne l'afflige davantage. Son mari
f
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 307
va arriver. Elle n'a encore pu parler de ses affaires à
son beau-frère. Elle lui en a écrit; il a répondu qu'il
attendait son mari. Elle n'a rien, et sa position, en effet,
n'est pas gaie. Elle a écrit à son frère, qu'elle supposait
mécontent. 11 parait que la lettre a été prise; ce qui
doit, si cela est connu, lui faire encore du tort de votre
côté. Elle est décidée à partir pour toujours de France,
si les choses changent, ne voulant pas rester une se-
conde fois dans ce qu'elle appelle une fausse position,
à laquelle elle attribue toutes les calomnies. Je crois
bien qu'elle n'a pas vendu un seul de ses diamants:
ce sera sa ressource. Enfin je vous raconte tout cela,
ne sachant qu'en penser. Elle a beaucoup appuyé hier
sur la peine que je lui faisais en la laissant ainsi; je
lui ai répondu que, d'une part, je ne sortais point,
étant trop triste et d'ailleurs garde-malade ; que l'idée
de rencontrer chez elle quelques figures affreuses me
ferait fuir à mille lieues; qu'ensuite la première
fois que je l'avais vue, au lieu d'être occupée de vous,
de votre dévouement, enfin de votre conduite, elle ne
m'avaiL parlé que de vos torts, de ce que vous aviez
dit à M. de Lascours; qu'alors nous nous entendions
si peu, que je n'avais rien à lui dire, etc. Nouvelles
protestations, occupation de vous, sentiments pour
moi, etc. Si, en effet, elle n'est pas ce que nous sup-
posons, elle doit être peinée; et puis je vois que sa si-
tuation est bien loin de s'améliorer.
« Que fait donc mon frère qu'il est si occupé?
Mandez-moi donc tout; je ne sais rien de tout ce que
je veux savoir. En quoi sa position est-elle agréable?
•le veux tout savoir. Le général Maison, que fait-il?
Est-il vrai que, par le Congrès, la France aurait trois
V
308 MES MÉMOIRES.
nouveaux département, el que vous seriez en France?
Esl-il vrai que vous ayez un corps de Français? Que
font les souverains? Allez-vous avoir Madame? Quelle
admirable conduite! Jugez ce que nous avons éprouvé
d'anxiétés pour le petit chasseur. Tâchez de me faire
savoir si l'on désire du monde; si, une fois ce monde
arrivé, on s'en sert; si l'on est bon à quelque chose,
employé, el à charge à personne. Camille particulière-
ment voudrait le savoir. Mandez moi aussi ce que vous
pensez sur le séjour de Paris; il serait affreux qu'une
ville si dévouée fût punie. On fortifie le château
d'Amboise.
a îl y a une rage générale contre M. de Blacas, à
tort ou à raison; il est chargé de la malédiction de la
nation. Lors de l'entrée du roi, on criera : Vive le roi!
A ban le Blacas! Attendez-vous à cela. Il devrait se
retirer de lui-même, pour éviter des scènes qui seront
affreuses! Je crois à de l'injustice pour lui; mais la
besogne était trop forte; el, dans des circonstances
aussi difficiles, le manque de capacité aide la tra-
hison.
a 11 y a, dès aujourd'hui, une justice dont on jouit.
Ney est en horreur. Il a fallu retirer ses enfants du
lycée; ils étaient battus, vexés par tous leurs cama-
rades. Ma cousine de Lorge est bien inquièle de son
beau-père; il avait eu à Bordeaux une mission de
Madame pour Londres. La traversée esl longue; depuis
d'autres l'ont faite, et elle n'en a aucune espèce de
nouvelle. Tâchez de trouver le moyen d'en avoir. Elle
se recommande à vous et à Denis; mais vous êtes plus
près que lui pour le savoir. Celle bonne cousine est
bien occupée de vous aussi. »
LETTRES DE MADAME DU CAÏLA.
509
ii Ce 29, cinq heures.
« Tous les éléments de 95 sont en jeu. On rappelle
tous les anciens militaires de tout âge. On croit que,
si l'on a encore du temps, il y aura quatre cent cin-
quante mille hommes; et le gouvernement ici compte
sur le cordon de places fortes et sur l'esprit enragé
qui domine dans les provinces qui ont été ravagées
l'année dernière par les Cosaques, comme la Cham-
pagne, etc. On ne peut savoir ce que le premier coup
de canon peut faire lever de monde s'il était vain-
queur; et, si du temps est encore donné, il sera dia-
boliquement employé. Je vous dis ce que je crois sa-
voir d'une manière sûre. Je ne sais si je vous ai
dit que Murât a été complètement battu. On accuse le
petit chasseur de n'avoir pas compris M. de Vilrolles
dans ses arrangements; moi je dis qu'il était impos-
sible qu'il sût qu'il était dans une aussi affreuse posi-
tion, toute communication ayant été interceptée. 11 est
à Vineennes. »
I
xx. uttui;
« Ce S0 avril.
a Je disais vrai ; la reine llortense m'a envoyé un
mot pour vous. Elle me mande qu'elle vous a dit tout
ce qu'elle avait sur le cœur ; elle me souhaite que nous
n'entendions plus parler d'elle, à cause du bonheur
que nous aurons, et qui l'éloignera; elle ajoute qu'elle
me cachera tous ses sentiments pour moi, si je con-
tinue à croire des choses injustes et à la méconnaître.
On a des nouvelles de Barcelone; le petit chasseur y
7
510 MES M ÉMOI «ES.
est arrivé en bien bonne santé. Vous verrez M. de "*
ces jours-ci ; vous le ferez parler sur ce que je vous ai
mandé. Vous saurez par lui ce qui concerne les es-
pions, parce que nous avons le même moyen; mais
n'ayez pas l'air instruit par moi. 11 ne veut pas se
charger de lettres. En voici une que j'écris avec un
grand bonheur. Vous arrivera-t-elle, ami? Vous dira-
t-elle tout ce que j'éprouve d'agitations, d'inquié-
tudes, d'espérances? En grâce, mandez-nous quelque
chose.
« M. de Montron est reparti ; j'espère qu'il travaille
à peu de chose sous la couleur qu'il porte. Son départ,
qui devait avoir lieu hier, faisait parler de paix avec
l'Autriche. 11 est sûr qu'on fait ici sans cesse des pro-
positions différentes avec et sam Buonaparte. Il vient
d'ordonner une mesure qui lui donne douze mille
chevaux, en faisant prendre tous ceux de la gendar-
merie; on lui en fournit d'autres, mais cela la mé-
contente. On disait ce soir que Buonaparte part après-
demain. Bonsoir, ami. C'est demain que part cette
.lettre; j'y ajouterai encore un mot. »
XXI 1 LETTRE
« Ce l" mai.
'< J'arrive de Sainte-Geneviève avec la vicomtesse;
■elle attend ma lettre, et je vais me dépêcher. Nous
avons prié Dieu de bon cœur. Vous étiez là. Vous savez
que nous continuons ce que votre amitié faisait pour
ceux que vous aimez.
« Buonaparte a fait dire aujourd'hui qu'il ne par-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 5H
tait que dans six jours. Mon opinion esl qu'il atta-
quera, s'il attaque, du côté deColmar, Strasbourg, etc. ;
mais ce sont mes conjectures. Les proclamations font
un grand effet. L'esprit de l'armée même devient meil-
leur que vous ne le pensez; mais, si Buonaparte a en-
core du temps, ce sera bien fâcheux.
« Lisez bien pour répondre à tous les articles.
« Vous ne pouvez imaginer quels ennemis lui fait
la constitution, c'est-à-dire le supplément; ni tout ce
qui va aux petits cercles ; c'est effroyable.
« La lettre sans adresse est de maman pour mon
oncle Jaucourt. Adieu, ami, mon frère bien-aimé;
ces mots disent fout. »
XXII» LETTRE
« Ce 5 mai.
« Voici une bonne occasion que je saisis aux che-
veux. Les nouvelles deviennent plus rares. J'en souf-
fre bien, et puis il n'y en aura peut-être plus dans
le moment où elles tiendront à la vie. Que ces mau-
vais jours sont longs; ils sont éternels. Votre petit mol
du 28 m'est arrivé hier par la poste. Il était triste
comme moi, et par rapport à vous. Je n'ai de courage
que celui que vous me donnez. Toute ma consolation
c'est que vous pensez à moi; et ma seule distraction
est de penser et repenser à vous. Sûrement, vous com-
prendrez cela dans votre cœur.
« Le paquet par madame de M... vous est-il arrivé?
Cette lettre-ci vous arrivera par un monsieur que je
vous recommande vivement, parce qu'il est bien dé-
voué, plein de cœur et d'âme. Je ne l'ai jamais vu;
:\i
MLS MEMOIRES.
mais je le sais, el peut-être pourrez-vous lui être utile.
C'est un gentilhomme de Picardie, M. de Guilleboh.
Il veut servir et être utile. L'avenir, après lequel on
soupire tant, nous réserve, je crois, des événements
imprévus et extraordinaires. On dit que Buonaparle
a envoyé de nouveau à Vienne, et propose de renoncer
à tout, si l'on reconnaît son fils. Ce qu'il y a déplus
sûr, c'est qu'il y a une correspondance de Vienne ici.
Cela n'inquiète pas, car la proposition était bien plus
acceptable l'année dernière, et celle année elle serait
llélrissanle pour l'empereur d'Autriche; aussi nedonnc-
t-elle aucune alarme.
c< L'esprit se bonifie tous les jours, et même il y a de
la désunion dans la garde impériale. Quarante grena-
diers et dragons, dans la rue de Bourgogne, à moitié
ivres, ce soir, ont crié : Vive le roi! Vice Madame!
Il y a dans l'armée plusieurs partis bien distincts :
royalistes, bonapartistes et jacobins. Ces derniers vou-
draient M. le duc d'Orléans. Le drapeau sans tache les
fait pâlir. Ils en voudraient une... J'ai reçu une lettre
de Dôie du 29, qui me mande que trente mille Suisses
vont entrer; que pas une garde nationale ne veut
inarcher, el que les braves volontaires sont diminués
de nombre; à côté de cela il y en a qui parlent comme
des enragés, décidés à se battre jusqu'à leur dernier
soupir. Il est bien remarquable que tous les généraux
en chef ne sont que des lieutenants-généraux. Il n'y a
point de maréchaux, excepté Brune qui est dans le
midi, et Albuféra dans l'intérieur. On peut compter
sur cinq mille grenadiers d'Oudinot. Maintenant ce
sont des soldats qui portent les proclamations dans les
casernes. Nous en avons à foison d'imprimées, ce qui
I.ETTKES DE MADAME DU CAYLA. 513
rend noire besogne facile. Je suis avec mademoiselle
Alexandrine de Seuil dans une grande communication.
« Une lettre d'A... demande à la nourrice de venir
avec les enfants, demain samedi, à Viroflay. Us revien-
draient lundi. J'en suis malade. J'irai, je crois. Mon
petit garçon est plus charmant que jamais; dans ce
moment il joue dans mon écritoire, et tortille le haut
delà page sur laquelle je vous écris ce qui me rend
illisible. Je vous envoie une chanson, qui est celle du
moment. Il y en a par milliers. J'en envoie aussi h
M. 0... Le voyez-vous beaucoup? Voyez-vous aussi
madame de Duras? J'aime bien mon beau-père d'après
ce que vous me mandez. J'ai une grâce à vous de-
mander, prince chéri, c'est de ne pas jouer gros jeu
si l'occasion s'en présente, comme cela doilèlre parmi
Ions les Anglais. La note de M. de Kergorlay a fait
un bon effet. En quatre jours, on en a vendu vingt
mille.
« Les uns disent que Buonaparle est encore ici pour
huit jours, les autres qu'il part. De fait, on n'en sail
rien. S'il part, je ne serais pas étonnée que le drapeau
blanc reparût ici. On commence les fortifications de
l'aris. Palamède a un régiment de dragons; ce qui fait
crier tout le monde. M. Alfred de Chalellux est aide
de camp de M. de Flahault. M. de Marinier a aussi un
régiment. Toutes ces récompenses sont pour les corps
francs de l'année dernière, et font un mauvais effet
dans l'armée; en tout il y a beaucoup de désunion; ce
qui donne espérance. Adieu, ami. Je pense à ce petit
voyage. Je ne sais si je ferai bien d'y aller. Cela me
coûte horriblement, je vous l'avoue. La nourrice, qui
ne peut y aller qu'un moment, me donne la certitude
m
OU MES MÉMOIRES.
que mes enfants me reviendraient juste le lundi. Mais
c'est égal, je... Ah ! mon Dieu, que je suis faible, je
ne sais pas supporter cette idée d'y aller ou de n'y pas
aller. Dans aucun cas ne vous en tracassez. Adieu,
ami. Je vous vois tant je pense à vous.
« Je suis fâchée maintenant du prêt; il vous aurait
été utile. Cela me désole, et je ne pourrais dans ce
moment le rendre.
« Blanche vient d'accoucher d'un garçon et se porte
à merveille.»
XXIII* LETTRE
a Nous sommes en attendant, et toujours écoutant,
ami bien justement aimé. L'espérance de vous revoir
peut seule soutenir dans ces cruels moments. Votre
absence est bien longue déjà; et combien de mauvais
jours vont suivre tous ceux qui ne pourront jamais
s'effacer? Je ne sais pas à quoi l'on est réservé ici;
mais c'est encore le lieu où je préfère être. La scène
d'hier a avili Buonaparte encore plus, si cela peut
être. Cinq mille hommes à peine habillés traînant
des femmes, des enfants, escortés de droite et de
gauche par des troupes. On aurait cru voir, d'après le
récit qui m'en a été fait, une chaîne de forçats et de
galériens. Les troupes sont furieuses d'avoir été si
près de cette multitude, à laquelle elles servaient d'es-
corte. Ensuite tous ces gens se sont répandus dans la
ville, ivres. Ce matin, pendant que j'étais à Sainte-
Valère, après l'élévation, on a entendu à la porte de
l'église des voix qui tenaient des propos affreux. Il y
en a un contre les prêtres qu'on entend sans cesse. Au
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. Stà
resle, les gens en place autour de Buonaparle ont dil
qu'ils prendraient le bonnet rouge s'il le fallait. Ce dé-
vouement tient de l'enfer, et fait horreur, comme tant
d'autres choses. A Cahors on a attelé quatre nobles à
la charrue. A... de C... est aide de camp de M. de
Flahault. C'est un atlelage aussi que celui-là. J'aime
mieux l'autre.
« La vicomtesse m'a dit ce soir que vite je pouvais
vous écrire un mot pour demain; et j'en profite avec
avidité. Madame votre mère a été d'une bonté ineffable
l'autre jour. Mais plus de lettres de vous, voilà un vé-
ritable chagrin. Je crois qu'il y a encore une autre
petite occasion demain. Si on me la propose, j'en serai
comblée. Il y a un homme qui vous en portait de nous,
qui dit être resté à Mons onze jours sans pouvoir passer;
et qu'il y a mis nos lettres à la poste. Je ne le crois pas.
Je serais fâchée qu'elles fussent prises. Il y a de grands
mouvements parmi les troupes. Sept mille hommes
ont passé depuis deux jours de Versailles par Paris;
Ils venaient du Midi. Il n'y a plus de troupes en ce
pays; et la nouvelle était ce soir que trente mille Espa-
gnols, et Marmont avaient tourné Bayonne et s'avan-
çaient. Du resle, on veut ici abuser. De toute manière
on va fédéraliser les autres faubourgs. Les marchands,
les bourgeois sont indignés au delà de tout ce que vous
pouvez imaginer. On arrête passablement. Trois cents
gendarmes, il y a quatre jours, et six cents hier,
ont été envoyés en poste dans la Vendée. J'en ai vile
averli. Les nouvelles de Bretagne sont très-bonnes.
J'en ai de Montpellier de la même couleur. Enfin les
Français se montreront; je commence à l'espérer, ce
10 mai. Mais le temps que vous dormez fait bien du
o*^
1^4»
516 MES MÉMOIRES.
mal. Quant aux gardes nationales, croyez bien qu'il
en part excessivement peu, pour ne pas dire poinl.
On dit aujourd'hui qu'on fera venir ici lous les fé-
dérés de Bourgogne; alors ce séjour ne sera plus
Icnablc
«N'écrivez plus par la poste, il n'en arrive absolu-
ment rien. J'ai écrit à Denis avant-hier. Tâchez de nous
faire parvenir quelques mots, c'est notre seule conso-
lation. Ami, je voudrais bien savoir voire œil guéri ';
nous ne vous savions pas seulement celle incommodité.
Parlez de moi à mon beau-père, à mon oncle, à mes-
dames de R... et d'Oui... Que faites-vous de madame
Amédée? Je ne suis guère au fait de vous, ce qui me
fait une vraie peine, et il y a plus d'un mois que mon
frère ne m'a écrit; dites-le-lui de ma par!. Mes enfants
vont bien. Maman est mieux. Je ne sais ce que je de-
viendrai. Je vis au jour le jour, comme Dieu me les
donne. Je ne me dissimule pas que ce qui me causera
tant de bonheur, sera bien vraisemblablement un ar-
rêt définitif pour moi. Dans ce moment il y met moins
d'acharnement; mais aussitôt que le bonheur sera re-
venu, il reprendra tout son éloignement et son parti.
Ce n'est pas plus à cause d'une personne que d'une
autre; mais il ne veut point de commerce avec les hu-
mains; et la position qu'il a choisie, le gêne vis-à-vis
tout le monde sans qu'il s'en rende compte. Enfin, à
chaque jour suffit sa peine; nulle ne sera plus cruelle
que d'être séparée de vous, même de pays. Que des-
* En arrivant à Bruxelles, après des courses aussi fatigantes, j'avais lu
sang tout en feu. Le docteur me demanda six semaines pour me guérir.
« Je ne vous donne que quinze jours, lui répondis-je » Aussi me traita-
t-il comme un cheval, en m'en laissant toule la responsabilité.
1M
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 517
péranee il faut pour supporter le présent! Adieu, ami
frère, vous savez si je pense à vous, si j'en suis occupée.
,)e ne vous pardonnerais pas de jabotter avec confiance
vis-à-vis même du Grand-Turc.
« Dans la lettre adressée à vous, que cet homme du
avoir laissée à Mons, il y en avait une pour la com-
tesse.
«Ce mol est pour la comtesse'. Vous savez que vous
devez toujours lire. »
XXIV LETTRE
• Ce 27 mai.
« Si tous mes mots vous arrivent, ami, vous me
trouverez bien bavarde. On me donne quelques mi-
nutes, vile j'en profile. Avant-hier je n'ai pas eu le
temps de prévenir ma voisine; la veille elle avait eu
un petit moyen aussi, dont je n'ai pu profiler. Elle esl
assez bien, et toujours remplie de courage. Un mol à
Thérèse est arrivé hier; il était bien vieux, du 14. .le
vois que vous en savez encore moins que nous; aussi
je redouble de tristesse. La Vendée est tout à fait dé-
clarée; on a envoyé force troupes contre quinze mille
hommes et cinquante canons, et il va en partir encore.
Les électeurs sont bien embarrassés : s'ils ne nom-
ment pas le chef qui s'est nommé lui-même, ils ont
peur de l'armée; s'ils le nomment, ils craignent la
guerre. Voilà ce qu'ils disent. Les pauvres gens! On
croit ici à de grands événements très-prochains. Les"
confections de machines incendiaires continuent, et
M
■
1 Madame la comtesse de Rully.
fà
518
MES MÉMOIRES.
personne ici ne s'en doute; tout cela est secret. Jl
pourra faire chaud ici, d'un moment à l'autre; si vous
saviez quelque chose dans votre trou, je vous le de-
manderais; mais vous ne savez rien dans votre pays
perdu. On ne conçoit rien à ce dépouillement de
votes; il y en a fort peu, et beaucoup sont contre. Il
y a des gens qui croient que toute votre pension va
voyager par eau; alors vous n'en seriez pas; vous
vous devez à votre maître. On arrête beaucoup ici;
madame Fels est toujours en prison. Votre cousin
Adrien mande de fort bonnes nouvelles. Tâchez donc
de m'en donner d'Adèle et de Thaïs; leurs sœurs
m'en demandent, et vous pourrez leur dire qu'elles se
portaient bien le 2 1 . Elles ne croyaient pas rester en
place. Vous pourriez faire dire à madame de Nar, à
L..., par la comtesse, que son médecin est inquiet de
sa femme, et que sachant l'état de sa santé elle ne
lui écrirait peut-être pas, si toutefois elle en avait le
projet, comme cela est déjà arrivé. Voire œil était
mieux, ce qui me fait un grand plaisir ; je m'en porte
mieux. Maman est toujours sur sa chaise longue, mais
mieux; mes enfants très-bien. Le boiteux est-il près
de vous? Où est Denis?
a Adieu. Celte ignorance de vous augmente bien
ma peine. »
XXV LETTRE
o Ce 5 juin.
« Voilà une petite occasion; c'est un vrai bonheur.
On ne permet qu'un mot, ami bien cher ; ainsi dites à
Denis, à mon beau-père, mille tendresses pour moi.
On commence à me tourmenter pour le premier. Il
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
SI 9
l'aurait été beaucoup ici ; car on agit avec une rigueur
incroyable. Je vous écris pendant que mademoiselle
Sophie me regarde et m'attend; jugez si cela me
presse et me gêne. J'espère que toutes mes lettres vous
sont arrivées, surtout celle qui devait suivre Beaufils.
Votre canne nous est arrivée et nous a fait un grand
bonheur; c'est la seule consolation que nous ayons,
que vos nouvelles. Ne soyez donc pas tracassé de ces
trois jours. Dites-nous aussi comment vous ferez la
campagne, et enfin ce que vous saurez. Dites à L. W.
et autres que le misérable W... travaille secrètement,
continuellement; que le dépôt des deux cent mille
fusées est parti pour l'armée. On compte détruire avec
elles hommes et chevaux; on en réserve autant aux
villes et châteaux royaux, si l'on a le temps, mais au
moins ta Paris. La liste des pairs fait horreur à voir ;
tous ces malheureux seront peut-être encore bien
reçus. Pourtant il serait heureux et utile qu'on en fît
justice, et que la confusion où l'on était ne recom-
mence pas. La Vendée va cà merveille; Corbineau est
revenu demander du secours. Si vous saviez quelle
rage anime une partie des troupes, vous compren-
driez mes craintes pour les prochaines affaires. Si la
Vendée était soutenue, nous serions sauvés et l'hon-
neur aussi. Adieu, ami. Je voleElisa*, qui ne me le
pardonnera pas; elle ne parle et ne pense qu'à vous.
«Le papier me revient; j'en suis enchantée, et je
continue. Dites bien à mon frère mon chagrin de
ne pouvoir lui écrfre, puisqu'on ne me permet pas un
autre petit papier, ainsi qu'à mon beau-père. J'ai
' La vicomtesse de L;i Rochefoucauld.
B
."•20 MES MÉMOIRES.
dans l'idée que le Midi el la Vendée feront beaucoup.
On dit un débarquement dans la Méditerranée. Suchel
demande des renforts à tout prix; il n'a que dix mille
hommes du côlé de Lyon, et l'on pourra arriver par
là en se promenant. Lyon ne veut pas se défendre; et
la garde nationale n'a voulu ni être désarmée ni
marcher. Il paraît que Buonaparle se défendra comme
un lion dans l'espace de trente lieues. Voilà toute la fa-
mille réunie ici. Buonaparte part très-prochainemenl.
La garde part depuis avant-hier ; il en laisse une partie
ici avec les fédérés. Bien des généraux iraient joindre
le roi s'il était en France, mais jamais ils ne voudront
passer aux Prussiens, Autrichiens, etc. 11 y en a qui
disaient hier que, si la Vendée prenait couleur, ils
iraient, parce que c'étaient des Français.
« Adieu, ami. Cette page est encore finie; l'absence
finira aussi. Disposez de moi ici; nous sommes plu-
sieurs qui n'avons pas peur, j'en suis bien sûre. A la
police ils disent qu'ils ne craignent pas les hommes,
mais bien les femmes. »
\XVI» LETTRE
« Ce 8 juin.
« Une occasion de vous parler de ma tendre amitié
est sans prix; l'espérance de vous revoir et de vous
le dire compose ma vie. Je serais maintenant au dés-
espoir de mourir; ce serait mourir deux fois que de
ne pas me retrouver près de vous-, ami bien cher.
Vous connaissez mon cœur; je ne puis rien vous ap-
prendre. N'êtes-vous pas pour moi le côté le plus
doux de ma vie? Tout me paraît facile à suppor-
LETTRES DE MADAME DU CAVLA. 521
1er, excepté vos injustices, quelque petites qu'elles
soient.
« Je crains maintenant que vous ne receviez pas un
paquet où il y avait trois lettres de ma patle pour
vous, une pour mon frère et trois pour la comtesse.
Ce qui peut m'arriver de plus heureux est qu'il soit
brûlé; ce paquet vous aurait mis au fait de bien des
'choses. 11 paraît que Buonaparte part très-prochai-
nement; il l'a annoncé dans sa séance, hier, auxdépu-
- lés. Tous les pairs font borreur ; si on conserve les an-
ciens qui ont accepté, cela fera un mauvais effet.
D'autres ont refusé. On parle depuis quelques jours
de nous donner un gouvernement républicain : deux
chambres et Lucien chef ; car ici on regarde Buonaparte
comme perdu; mais on compte sur un autre gouver-
nement. Jamais vous ne pourrez concevoir l'effet que
produit la présence de M. de Blacas auprès du roi; il
ùle tout courage et toute espérance. Comment ne s'en
va-t-il pas de lui-même? Je ne lui connais que ce
tort; mais il est sans excuse. Le peuple ici le lapi-
derait, et, s'il n'est pas cause que le roi ne revient
pas, on lui fera ici son procès. M. de Talleyrand a loué
en Suisse, ainsi que la duchesse de Courlande; jugez
de l'effet que cela fera ici. Beaucoup de militaires
iraient rejoindre, si le roi était dans une ville de France.
Beaucoup passeront si on paraît avec le drapeau blanc;
mais, passer aux étrangers sans signe français, c'est
ce qui n'arrivera pas. Il y a beaucoup de meneurs. Ici
le parti d'Orléans fait des progrès. La Vendée ne
pourra pas se soutenir, s'il n'y a pas de débarque-
ments. Ils ont quelques avantages sur des points. Mai--
comment tenir contre des troupes de ligne si on ne
I
fi
.-,52 MES MÉMOIRES.
leur en envoie pas? Ces braves gens font pilié. Seront-
ils encore sacrifiés? Leur dévouement est absolu; on
peut dire qu'il est dans le sang; mais, je vous le ré-
pète, ils ne peuvent se soutenir sans débarquement.
« On disait hier que plusieurs chefs traitaient. Les
troupes françaises brûlent leurs villages. Il y a eu un
combat près d'Angers, où la jeune garde a été
battue. On dit les préfets de Laval, Rennes et Nantes'
arrivés à Caen. Le père de la pupille se porte bien ; il
y est. Donnez-moi des nouvelles de Théodore et de
Gustave ; leurs sœurs en sont inquiètes. Elles sont tou-
jours dans le même pays, d'où elles m'écrivent sou-
vent; elles se portaient bien le 4 juin. Il paraîtrait que
c'est contre les Prussiens que Buonaparte va d'abord
marcher. Suchet est revenu sur Lyon. On dit que six
cents blessés sont arrivés à Marseille; alors les Autri-
chiens auraient passé les Alpes.
«Adieu, ami, on m'attend; il faut toujours vous
quitter. Tachez de nous donner de vos nouvelles.
Mille tendres assurances d'un sentiment qui ne peut
finir qu'avec la vie. Parlez de moi à madame d'Oul-
(remont; elle ne me répond pas. »
XXVII e LE T TU F.
« Ce 2 juillet, minuit.
« Voilà de cruelles journées, ami bien cher, et pas
un mot de vos nouvelles depuis le 16 ! Où êtes-vous?
que faites-vous? Je ne sais si nous pourrons trouver le
moyen de vous écrire encore; mais je ne puis me cou-
cher sans vous avoir parlé. Jusqu'ici j'étais muette,
l'entrevois que cette séparation peut finir, et je suis
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 5'23
touie remontée. On s'est battu. J'ai tout vu des com-
bles de la maison. Les petites chambres parlent de
massacres. Madame B... dit qu'il faudrait commencer
par trente mille royalistes, et qu'alors tout irait bien.
M. deFlahaull dit que dans six mois le roi ne sera
plus ici. On fera bien de ne jamais pactiser avec
tant de gens, qui vraiment ne peuvent faire que du
mal.
« Depuis la bataille de Mont-Saint-Jean, il me sem-
ble que c'est le 4 juillet que je vous verrai. Quel bon-
heur que celui de vous revoir! Qu'il soit durable.
Nous avons ici la tête de tout ce qu'il y a de pis dans
chaque province. Voilà ce qui nous met si bas. Les
Chambres sont abominables. Vous en saurez par la
suite les détails.
« On a tellement répandu le bruit que le roi arri-
vait aujourd'hui, que tout Paris s'y attend. Mais,
d'autre part, on est dans la terreur encore. D'un côté,
les Chambres qu'il faudrait balayer; et, de l'autre, un
assez grand nombre d'ofliciers déguisés, une populace
affreuse et qui se jettera sur les cocardes isolées. Voilà
ce qui est vrai : l'arrivée du roi, en étonnant, para
Ivserait; mais cela est une question, puisque, mal-
gré elle, la garde nationale a encore la cocarde tri-
colore.
a Adieu, ami. J'ai au fond du cœur que je vous re-
verrai, ce qui me donne du courage. »
9.
L
XXVIII' LETTRE
« Après vous avoir vu, ami, c'est de penser à vous ;
voilà ma ressource. J'ai arrangé le bouquet; mais ne
j&
SU MES MÉMOIRES.
venez pas le seul avec des fleurs artificielles. 11 n'y ;i
plus de lis naturels.
« Si vous étiez dans ce pays, vous jugeriez différem-
ment. Par amitié, si ce n'est par conviction, modérez-
vous; point de ces témérités qui ôtent le mérite de la
bravoure. Que vos actions vous fassent remarquer, mais
que la sagesse les accompagne toujours ! Pensez donc
que la France est malade et que si le roi ne régnait que
sur les honnêles gens, le royaume serait petit; il faul
donc régner aussi sur les autres. Craignez la guerre
civile. Ils disent hautement qu'il la conduiront mieux
que nous. Hier les barrières étaient fermées; nous
avons fait une lieue de plus pour ne pas retourner
coucher à Saint-Denis. La raison en était la cocarde
blanche, que plusieurs gardes nationales avaient prise.
Les Chambres ont dénoncé la conspiration des mou-
choirs, parce que, dans nos calèches, nous faisions
drapeau avec. Patience et fermeté, mais point de
coups de tête; de la suite, ami. L'histoire de M. de la
G... révolte ici; on dit qu'il fallait le juger, et que,
si les élourneaux font justice, où en sera-t-on ? En-
fin, ami, quitte à ce que vous me trouviez jacobine,
je veux être raisonnable.
« Mille bonsoirs. Vous savez comme je vous aime,
et vous aimerai toujours, toujours. »
XXIX e LETTRE
« Je pourrais, ami, vous adresser votre lettre toul
entière; car il me paraît que vous ne faites aucun cas
de ce que je dis. Vous me dites que vous avez été
vengé; alors bien des gens vous trompent donc? -le
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 525
viens de lire le discours ; le cœur m'en bat encore. 11
y a de fort belles choses. Prenez surtout bien le mo-
ment. Il y aura des choses qui ne plairont pas égale-
ment; le fond vous en fera honneur, et il vous appar-
tient bien de rappeler aux sentiments généreux et
élevés, et, je dirai plus, de les rendre nationaux.
« Si vous venez me prendre de bonne heure, je
serai chez M. le prince de Condé; si vous venez tard,
je serai chez moi. ha journée me paraîtra longue. Je
n'ai pas de billets et ne puis aller à la séance.
« Mille bonjours bien tendres »
XXX" LETTRE
« Je dis que vous êtes charmant, et que votre petit
billet me charme. Je voudrais bien pouvoir aller à
cinq heures chez ma vicomtesse; mais voilà que des
cousines de Montpellier me viennent à cette heure, cl
que maman les engagera à rester à dîner. Nous leur
devons des politesses qui m'ennuient bien. J'aurais
été plus tôt si vous aviez pu être libre. Ensuite je
mène cette dame russe, qui me l'a demandé, chez
madame de Rohan, ce qui me dérange à cause de la
visite que je voulais faire à la comtesse. Dites moi si
ma vicomtesse y va, et si elle pourrait venir me prendre
à neuf heures; mais absolument si cela l'arrangeait. Il
faudra qu'à dix j'aille chercher celte Russe. Est-ce que
vous ne viendrez pas tard chez madame de Rohan?
Vous pourrez bien faire cet effort, vous qui couriez
avec tant d'empressement hier au soir après les chan-
teurs, les acteurs et les comédiens, et qui magnétisiez
7><ffi MKS M LU 01 11 ES.
toutes les femmes ; aussi vous ne me magnétiserez pas.
Voilà une jolie conduite; mais avant tout, ami, qi e
tout ce qui vous plaît soit fait, et je mettrai mes ré-
flexions de côté. Votre prince vous adore, je crois,
puisque vous êles toujours de service. Je vous aime
au moins autant que lui vous aime; vous le croyez,
je pense.
« Adieu, bien cher ami que je chéris de toute mon
Ame. Je suis fort noire de plusieurs choses qui me re-
viennent; mais vous dites que tout ira bien, je veux
vous en croire. »
t
XXXI" LETTRE
,( Comment! ami, vous pouvez dire qu'on vous
aimera moins parce que vous n'avez pas eu un succès?
Je ne vous reconnais pas là; mais les gens qui vous
aiment vous écoulent et vous entendent. Rendez plus
de justice à eux et à vous. Pensez que si je m'anime
tant au récit de ce qui s'est passé, ce n'est qu'une
preuve de plus de tous mes sentiments; et n'y voyez
que l'amitié qui est comme attachée au fond de mon
cœur. Je devrais m'affliger que vous n'ayez pas voulu,
comme je l'espérais, garder longtemps le silence et
prendre l'attitude de la raison, en attendant le talent
et cet à-propos qui devient la moitié du succès dans de
telles assemblées; mais que fait cela à l'amitié? Ce ne
sont point de ces torts qui blessent et font du mal.
Nous nous affligeons sur cet article ensemble; mais
l'un et l'autre ne peuvent s'en aimer moins.
« Relisez la bonne et excellente lettre de votre
ami; replacez-vous dans les esprits par une grande
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 327
reserve, el plus d'impromptu, au moins de quelque
temps. Méditez sur le sujet qui vous occupera; con-
sultez! il faut maintenant un succès assuré, dût-il se
faire beaucoup attendre. Courage, vous avez plus qu'il
ne faut pour prouver ce que vous êtes, mais ne préci-
pitez rien; pensez aussi que la défaveur du moment
rendrait plus sévère; ne teniez pas, je crois, en ce
moment. Mille pardons, ami, de mes rabâchages. Il
est bien tard. Je veux pourtant écrire la nouvelle
assurance de la plus tendre amitié qui ait jamais
existé. »
■
L
XXXII' LETTRE
a Cher ami, je pars à deux heures. En grâce, ne
m'envoyez personne, cela me désolerait. 11 n'y a pins
de troupes, el je ne reviens pas tard. Je suis enchantée
que l'affaire de ce sot duc soit arrangée, j'en aime en-
core mieux M. votre père. Voire amitié fail loul
mon bien. Je n'ai pas vu encore maman,, ce qui me
presse. »
K
XXXIII- LETTRE
« Commenl! encore de service aujourd'hui? c'est
sans cesse. Je passe ma soirée chez madame de Duras.
Où et commenl nous verrons-nous donc? Venez un
petit moment à cinq heures, cela me ferait un grand
plaisir; seulement jusqu'à cinq heures el demie, el
puis j'irais chez maman un peu avant le dîner.
Écoutez, ami, je vous aime trop pour que vous ayez
le moindre doute sur mes sentiments pour vous. Je
S
1
■ .
K
328 MES MÉMOIRES.
vous ai dit que je regardais cela comme la plus grande
injure que vous puissiez me faire. Je vous aime de
toute mon âme, mais je n'ai pas la moindre inquié-
tude à avoir sur mon sentiment pour vous. Si j'avais
eu le malheur de rencontrer une amitié du monde,
j'en aurais été bien malheureuse au fond de mon
cœur, mais c'est à vous que je l'aurais confié; et je
dois avoir pour moi la même certitude de vous.
« Ami, qu'il n'y ait que des sentiments doux entre-
nous, et que cette amitié fasse notre bonheur. Con-
fiance et justice : vous avez une femme charmante,
une amie qui vous aime plus que tout. Moi j'ai un
mari que tout le monde connaît; mais j'ai un frère
comme il n'y en a pas, et que j'aime de tout mon
cœur 1 .
« Je me reproche de faire attendre Ambroise si
longtemps. Si je peux m'échapper de chez madame
de Duras, je le ferai; mais elle a feuilleté tous les
1 Assez heureux pour affirmer que je n'ai jamais donné un mauvais
conseil, je regretterais que l'exemple que j'ai pu donner parfois piil
avoir le plus léger inconvénient.
Plus que personne, je pense et dois penser que l'amitié entre homme
et femme, bien qu'elle puisse exister d'une manière parfaitement pure,
n'est pas sans inconvénient ; ne fût-ce que par l'entraînement qu'elle
peut susciter chez les autres, et aussi par le danger qu'elle pourrait faire
courir à des esprits faibles.
Mon existence tout exceptionnelle a eu ses avantages comme ses in-
convénients. Mais il m'était impossible de passer sous silence des rela-
tions qui ont eu sur l'histoire de mon pays des conséquences si graves.
Je prie donc ceux qui seraient tenlés de me blâmer d'y bien réfléchir
avant de porter un jugement trop sévère; et, d'ailleurs, en me racontant
forcément, je n'ai pas la prétention de me donner pour exemple à qui
que ce soit.
Des positions semblables se présentent rarement.
La R.
LETTRES DE MADAME DU GAYLA.
520
jours, jusqu'à ce que je lui en donne un. Je vou-
drais aussi aller chez la comtesse. Mille bonjours, ami
Ires-ami. »
M'
1
fi
XXXIV- LETTRE
« Que l'amitié me rende la vie! 11 me serait plus
doux de mourir que de vivre, sans la certitude que je
suis de quelque chose pour vous. Je connais toute l'é-
lévation de votre âme, et si le bonheur ne peut être
assuré par le charme cl la douceur de votre carac-
tère, je me répéterai, à chaque nouvelle injustice,
que^je connais le cœur qu'elle cache, et si votre ton
menaçant et impérieux me menaçait encore, je gar-
derais le silence, au lieu d'y trouver du courage
contre vous. Je vous veux tout ce que vous voudrez,
et si, depuis quelques jours, vous venez dans le palais
encore davantage, j'en suis charmée, puisque cela
vous plaît. Hélas ! que de pages j'écrirais, si je parlais
de tout ce que j'éprouve en ce moment. »
SJ
XXXV" LETTRE
« Je ne vois d'abord qu'une seule chose, c'est le
bonheur que vous soyez venu me voir. J'ai été chez
madame de Vence parce que, je ne sais pourquoi,
j'avais l'espérance que vous iriez. Vous m'avez écrit
ce matin que vous ne viendriez pas; je vous ai cru,
sans pouvoir le comprendre, ainsi que beaucoup
d'autres choses. Qu'ai-je donc fait? Mon crime est de
ne pas avoir été de votre avis. Depuis que je suis re-
venue, je n'ai vu que vous; absente, je pensais à vous.
530 MES MÉMOIRES.
Vous savez comme je vous aime, que s'est-il donc
passé?
« J'avoue qu'hier au soir j'ai eu tort. Le sentiment
qui est entre nous exclut loute jalousie; mais il faut
avouer que le tort que j'ai eu hier au soir, ne méritait
pas une si grande punition. Ce malin vous m'avez
écrit que vous ne viendriez pas; je suis sortie au plus
trois quarts d'heure. Je n'en suis pas moins charmée
que vous soyez venu, et si vous venez ce soir j'en serai
encore plus heureuse. Madame de K... ne vient me
prendre qu'à onze heures moins un quart. Que votre
volonté soit faite, la mienne est de vous aimer tou-
jours, et d'êlre juste. Dites-moi que vous viendrez et
que vous rétractez cette sécheresse que vous avez
mise dans ce dernier hillet, parce que vous savez
combien je vous aime. N'imaginez pas des malheurs
entre nous, et rappelez-vous tout ce que vous êtes poui
moi.
« Cinq heures. »
XX XVI' LETTRE
« Montpellier, ce 19 octobre.
« Mon père vient de me dire qu'il partait ce soir
ou cette nuit. Vile je prends la plume, ami, pourvous
parler encore de cette amitié qui nous unit au delà
des siècles, et vous dire une fois de plus ce que vous
êles pour moi. Je voudrais bien être au jour où je vous
dirai : tel jour, à telle heure, nous nous reverrons.
Maman continue à faire un secret de son voyage; mais
elle m'a promis de partir le 2 ou le 5 novembre, et
une fois en route je me regarde comme sauvée. Tout
■ ^ - ,
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 5ôl
ce chemin que je ferai vers vous ne compte plus de
même.
« Mais que d'émissaires de Paris ou envoie ici pour
les élections! Jusqu'à présent ils n'ont réussi à rien,
mais ils finissent par répandre une espèce de terreur.
Il y a des paysans qui ont des peurs affreuses sans sa-
voir de quoi. On va jusqu'à leur dire que les princes
veulent faire assassiner le roi. Concevez-vous une hor-
reur plus hête ou une bèlise plus horrible?
« Tant de coups répétés ont lié les honnêtes gens
ensemble; et maintenant il existe dans le Midi des re-
lations qui pourraient devenir utiles dans un moment
de danger. 11 y a des petites villes, des bourgs, où les
partis sont comme en présence; et je sais telle et telle
personne qui ne sort que très-armée. MM. de .1..., de
M... et Durand ont été nommés ici; le second de-
vient très-ministériel, il a le désir immodéré d'être
pair. Mais quelle est donc cette conversion que vous
avez entreprise? Votre profession de foi a été répandue
dans tout le pays et a l'ait un bon effet. Je ne sais pas
si mon beau-père la croit de vous, je l'ai laissée sur le
compte de M. de Chateaubriand. Mon beau-père n'a eu
que la peine d'en donner à deux ou trois personnes
qui lui en ont demandé, et qui ensuite les ont distri-
buées. Tous les hommes n'ont pas le sens commun et
sont légers à faire pitié, pitié, pitié! etc., sans comp-
ter le reste.
«Adieu, ami bien cher, quelquefois bien aima-
ble, et toujours très-aimé, je serai plus près de vous
voir lorsque vous lirez cette lettre. Parlez de moi à ma
vicomtesse, que j'aime bien tendrement, et prenez
pour vous toutes les douceurs les plus douces. »
m
u
m
532
MES MEMOIRES.
XXXVII e LETTRE
« Toulouse, ce mercredi, sept heures du malin.
« Mille tendre» bonjours, ami, me voilà à Toulouse.
On me raccommode, ce qui me laisse un peu de loisir.
J'ai vu plusieurs personnes hier tort satisfaites el fort
bien portantes. 11 fait un soleil admirable de Langue-
doc, c'est tout dire. Je vais promener ma Valentine
pendant une heure. Ce qui m'est un chagrin en voyage,
c'est de ne pas avoir de vos nouvelles. J'admire la
Providence qui, permettant que je sois obligée de
m'arrèler, me donne le temps de courir el de tout
voir; et vous savez comme votre déesse de la liberté
est curieuse. Je suis dans l'enchantement de ce nom
que vous m'avez donné, je ne le changerais pas contre
un royaume dans lequel je serais obligée de me
conduire d'après un premier ministre. Adieu, ami
bien cher. »
XXXVIII" LETTRE
« Ce saniud .
« Une grande lettre est partie ce malin pour vous,
ami, et me voilà encore à mon écriloirc pour me rap-
procher de vous. J'attends demain avec impatience
pour avoir une lettre de vous, les miennes vous prou-
veront mon occupation constante; jamais je n'ai été si
écrivante de ma vie entière. Nous aurons, je crois, au-
jourd'hui une expédition. On enlève deux ou trois
demi-solde, qui (iennenl depuis quelques jours les pro-
pos les plus menaçants. Il y en a ici un grand nombre;
et ce coup d'Etat pourra les maintenir un peu; voilà
r i
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 55:»
ce que l'on espère. Il paraît bien positivement qu'à
Toulouse ce sont les fédérés qui allaient achever de
brûler la ville. On a trouvé un homme qui allait met-
tre le feu au Capitule.
« Maman est assez bien. Je suis comme une hébétée
ce matin des devoirs de Valcntine, qui est en train de
fort mal apprendre, et cependant ce n'est ni l'esprit ni
la facilité qui lui manquent; il y a des jours ainsi;
nous avons tous été de même.
« Les Fczenzac partent demain; nous les regrettons.
Madame de Fczenzac a de la douceur, de la bonté. Son
mari a l'air tout occupé d'elle; et de ses enfants; ce
petit ménage plaît à tout le monde. M. de Fezenzac
hier au soir a dit beaucoup de vers, qu'il sait parfai-
tement, et qu'il débile a merveille. Il récite des pièces
de Molière et des tragédies entières de suite sans seu-
lement chercher. Il a débile la pièce entière de Na-
«m? avec une perfection incroyable, après celle de
Britanuiciis; et puis cinquante fables de la Fontaine.
Il sait deux sermons de Massillon et quantité de prose
de même. Cette mémoire est incroyable, et il y ajoute
un talent bien rare pour débiter, et toutes les bonnes
traditions du théâtre. Cela vous aurait fort intéressé.
La pluie nous désole depuis deux jours; mais il y a
dans ce pays de montagnes une telle variation, que
d'une minute à l'autre on peut espérer le soleil. Je
dois vous croire à Montmirail, et je le désire de tout
mon cœur, vous reposant ainsi que vos yeux; et ma-
dame votre mère, bien charmée de vous tenir un peu.
Donnez-moi des nouvelles de M. Duval, et parlez de
mon véritable attachement à madame Alexandrine, je
vous en prie. »
I
M
^
5.14
MES MEMOIRES.
XXXIX» LETTRE
o Suint-Sauveur, ce lundi.
« Voilà que votre lettre d'hier est toute petite, et
ne me parle que de votre légion, et l'autre courrier
je n'avais rien eu. J'espère qu'à la fin vous appren-
drez les jours de départ, n'est-ce pas? Nous avons eu
hier toutes les dames de Saint-Sauveur; elles s'en-
nuient apparemment chez elles, car leurs visites sont
fréquentes. Il est vrai que les six chevaux blancs Gon-
taut font on bel effet. Pour nous, qui n'en avons pas un
noir ou un gris, nous sommes peu visitants. Je cric,
victoire avec vous. Ce dernier bataillon arrangé mi-
fait un grand plaisir. J'espère que vous ne serez plus
si embesogné, et que maintenant vous allez vous re-
poser sur vos lauriers, et que vous ne serez pas plus
affairé que tous les autres chefs des légions.
« Je m'apprête pour aller à Colterels et voir le lac
de Gaube avec la famille Rop. Je vous rendrai compte
démon voyage. Le beau soleil qui reparaît nous clé
cide tout de suite. On a arrêté nos coquins, les propos
n'étaient plus lenables.
« M. de Castclbajac nous a fait ses adieux hier; il
est parti. 11 m'a donné de jolies romances que je vous
montrerai.
« Adieu, ami. Que je voudrais donc vous assurer
de ma tendre amitié sans avoir le chagrin de ne vous
voir qu'en pensant à vous! »
LETTRES DE MADAME DU CAYf.A.
XL" LETTRE
« Pas do leltre par le courriel'; je n'en sais pas
prendre mon parti, et cela me fait toujours une peine
extrême. Je comptais que vous me donneriez des nou-
velles de Denis. Heureusement que mon beau-père m'a
écrit du 10 qu'il était fort bien et allait se promener.
Celte distance est affreuse et désespérante. Maman est
un peu plus souffrante aujourd'hui, et moi je ne suis
pas brillante. J'avais dû aller voir Gavcrnie avec les
Grosbois et les Fczenzac; mais je suis restée en pares-
seuse. Demain je vais déjeuner à Saint-Sauveur, chez
les Gontaut. Ils viennent très-souvent nous voir, parti-
culièrement le duc de Rohan. L'on vient tous les soirs
chez maman, et à dix heures et demie l'on se sépare.
Hier j'ai joué une partie d'échecs avec le comte Pake-
nam, frère de la duchesse de Wellington, le seul qui lui
reste, et clans un bien triste état. Deux de ses frères onl
été tués dans les dernières guerres, et le pauvre homme
n'en vaut guère mieux. Ma Valentine se porte à mer-
veille et est fort gentille. L'autre jour elle est restée plus
tard que je n'avais dit dans les montagnes; quoiqu'elle
fût bien accompagnée, l'inquiétude m'a gagnée. Elle
a pensé de son côté que je serais inquiète; et comme
elle se croyait au moment d'arriver, elle vit que le
chemin par où elle avait monté était impraticable
pour la descente, et qu'il fallait tourner la montagne.
Alors elle fut désolée, et elle fit une prière pour que
Dieu permît que je ne fusse pas inquiète, et elle jeta
toutes les belles fleurs qu'elle avait ramassées avec tant
de peine, comme sacrifice. Je n'ai su cela que le lende-
"A
L
5Ô0 AIES MÉMOIRES.
main, ce qui fait que je l'ai assez mal reçue dans le
premier moment. Voyez comme j'abuse, ami, de me
raconter ainsi; et encore faites-moi grâce, car je vous
passe quelques détails sur celle petite affaire. La vôtre
m'a bien tourné la tête, et je n'en suis pas encore
remise, en vérité.
« Madame de Milon doit venir dans quelques jours;
elle attend M. de Rastignac, c'est ce qui la retarde. Je
n'ai pu la voir en passant, puisque nous avons quille
Tarbes de grand matin. Je vous ai dit toutes les obli-
gations de son époux. Soyez assez bon pour que
M. voire père parle de la reconnaissance des habitants
de Baréges pour ses bontés.
«Adieu, ami. Bonsoir, je dors à moitié pendanl
que ma petite fille rêve presque tout haut. Parlez de
votre amie à ma vicomtesse, et écrivez-moi un peu
régulièrement; c'est ma seule consolation dans celle
longue et triste absence.
« On parle ici d'un tremblemenl de terre, et de la
fin du monde. »
XLI* LETTRE
« Baréges, ce 4 juillet.
« La journée ne se terminera pas, ami, sans vous
dire combien j'ai pensé à vous tout en me promenant
au bord de ce gave furieux; j'aurais voulu qu'il m'em-
portât pour aller vers vous. J'étais seule avec Valen-
tine, et rien ne me dérangeait dans ma promenade.
Qu'un ami vrai est une douce chose! Je vous aime
bien (je le sens au fond de mon cœur) . Pourquoi donc
toutes ces injustices soudaines et ces caprices qui vous
■
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. .157
transforment en tyran égoïste, vous qui ne l'êtes pas?
Mais alors vous sacrifiez tout à votre volonté; vous ne
reconnaissez plus les gens qui vous aiment; car vous
étendez cela sur tous ceux qui doivent vous être atta-
chés; et vous méconnaissez même votre amie. Ce n'est
une préférence d'aucune façon. Rendez-moi justice;
personne ne vous aimera jamais mieux que moi, pas
même moi. Vous êtes le bonheur tle ma vie; tout doit
vous en convaincre; et, lorsque vous criez contre mon
indépendance, c'est comme si vous m'enchaîniez, pour
me défendre de vous aimer. Un chaînon lient à un
autre; ne contrariez pas la volonté qui vous aime.
« Soyez donc juste pour le bonheur de nous deux;
trouvez, cherchez dans ma vie une distraction comme
vous en avez tant. Tenez, si je vous ressemblais, vous
ne me verriez jamais; mais que celte amitié si pure
ne nous trouve jamais divisés, et que les jours que
Dieu nous accorde soient employés à en jouir et à le
remercier! C'est demain ma fête; je su:^ bien aise
qu'elle soit si près du 4 juillet. Que ce jour ne se passe
plus sans votre présence ! Elle m'esl nécessaire comme
l'air que je respire. Mille et mille nouvelles assurances
de ce sentiment qui nous accompagnera jusrm'au tom-
beau et au delà. »
X 1,1 1 - LETTRE
« Ce mardi.
« Je n'ai pas encore un seul petit mot de Votre
Seigneurie, ami; cela n'est pas bien. Il me semble
qu'il y a des siècles que vous nous avez quittés. Je ver-
rai ma vicomtesse demain, ce qui me ravit. Hier c'était
vu. -J.-2
538 MES MÉMOIRES,
le concert remis de madame de Duras. Je n'y suis pas
allée. Pendant ce temps vous faites des conquêtes, j'es-
père, à Chàlons. J'ai reçu un billet de madame Récamier
avec une sauvegarde russe. Vitej'ai répondu ; et madame
de Tourettc dînant ici; je lui ai demandé son adresse (je
devrais la savoir); je connais une personne qui y allait
tant et tant, qui y envoyait à tous les instants; c'est
rue du Mont-Blanc. C'était l'Ancien Testament, ce qui
fait que malgré le discours Tourette je n'ai pas en-
voyé là. Bonjour, ami, grand preneur de cœurs,
comme on disait grand preneur de villes. Je préfère
la gloire, le reste n'est rien, rien, rien. J'ai soigné
madame de Lorge ces deux jours-ci. J'ai accepté de
madame de Noailles d'aller avec elle à Versailles le 27,
voir jouer les eaux, ce que je n'ai jamais vu. Je compte
bien que vous serez revenu il y aura déjà longtemps.
Tout, à ce que l'on m'a dit, doit être terminé le 25.
Maman a eu un peu de frisson. Je ne suis pas contente
d'elle; cependant elle se trouve bien ce matin. En
tout, je voudrais bien la voir reprendre ses grandes
courses. On a donc bien à perdre, car l'on passe sa vie
à regretter, et pourtant l'on croirait que le temps est
meilleur pour nous. Je suis bien fâchée de ne pas le
penser.
« Adieu, ami, je ne sais pas vous quitter. »
XLIII- LETTRE
« Ce 20 juillet.
« Je viens de me promener par le plus beau soleil;
il y avait plusieurs jours qu'il n'avait paru, et nous
en étions avides. Maman est assez bien; elle s'est as-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 539
sise dans une prairie, et est restée avec les journaux.
Ceux que nous avons reçus hier, habillent l'abbé de
Pradtde toutes pièces. Je me désole encore plus de ce
que vous me dites qu'il vous cite. Quel est donc ce
grand personnage qui lui a donné tant de détails? Nous
avons beaucoup commenté le Journal des Débats, et
nous pensons que c'est un boiteux.
a Vous avez donc encore découvert dans votre mau-
dit Paris de mauvaises gens, avec de plus mauvaises
intentions. Je pense que ce n'est que la suite de l'af-
faire Pleignier. Si l'on pouvait faire parler les nou-
veaux arrêtés, ce serait beaucoup; mais tous ces gens-
là ont une tenue et une audace singulières. Cette fer-
meté à ne rien révéler, est une espèce de courage fé-
roce qui fait horreur, ne le trouvez-vous pas? »
■
I
« Ce 20 juillet, au soir.
« Le sous-préfet d'Argelès me demande des com-
missions; je lui donne cette lettre afin qu'elle \ous ar-
rive plus tôt. Écrivez-moi vite, ami, et bien en détail.
Tout ce qui vous touche est ma propre vie. »
XI, IV- I.ETTiiE
« Ce 1 1 août.
« Tant que je vous aimerai, je ne m'abaisserai pas
à feindre avec vous, ainsi je vous dirai en face, oui,
en face, regardez-moi bien en ce moment, que votre
imagination si impressionable s'oppose seule à votre
bonheur. Si j'avais votre lot en ce monde, je me trou-
verais si heureuse que j'aurais bien peur de mourir.
« Croyez-moi, ami, si vous ne voulez pas ajouter à
540 MES MÉMOIRES,
tout ce que j'ai d'affligeant dans ma vie, laissez-moi
vous aimer à ma manière. Si vous voulez me changer,
je croirai que je ne sais plus vous plaire, et le bonheur
s'enfuira. Votre lettre de ce malin est peu aimable.
Ne datons jamais une journée. Comme par le passé,
sait-on jamais si le lendemain sera à nous? Diles-moi
que vous m'aimez comme je suis, et que vous ne ferez
pas de moi un autre personnage façonné qui vous ai-
merait moins. Et puis ne me faites pas répéter tout ce
dialogue, parce que je ne veux pas rabâcher.
« J'ai été sur ce beau pic du Midi, d'où l'on décou-
vre trente lieues tout autour de soi : les montagnes
près du Roussillon, Toulouse, la belle vallée de Cam-
pan, les plaines de Tarbes, et la ville elle-même, treize
chaînes de montagnes. J'ai vu le soleil se lever. Quelle
orande main ! quelle ordonnance a présidé à tout cet
ensemble! J'aurais voulu écrire votre nom sur une des
pierres au sommet du pic, mais les yeux de mes voi-
sins m'en ont empêchée. Je n'ai voulu le secours que du
o-uide, que j'avais emmené, sous prétexte qu'on était en
embarras. Tant à cheval qu'à grimpera pic, il faut onze
heures : nous en avons mis douze. Dans ce pays-ci il
faut toujours compter le double de ce que disent et
mettent de temps les gens du pays. Chacun en a assez
de grimper pour son compte. Vous me faites' penser à
regarder le colonel Pakenham, frère de la duchesse de
Wellington. En effet, il n'est pas mal; son œil de
moins lui sied très-bien, et sa cuisse cassée lui donne
assez bonne façon; la balle qu'il a dans les reins ajoute
encore à sa grâce naturelle. Pour moi, qui ne peux pas
souffrir qu'un homme soit beau, je trouve celui-là
lout à fait de mon goût. 11 s'exprime avec une dil'fi-
_.
LETTRES DE MADAME DU GAYLA. 541
culte extrême; mais cet embarras donne de la physio-
nomie à tout ce qu'il dit.
« Bonjour, je vous tourne le dos pour aller dîner,
mais après vous avoir serré la main de tout mon cœur.
Je me repose, ce qui fait que je n'irai pas ce soir à
notre bal du mercredi. »
« Ce vendredi.
« Point de lettre de vous aujourd'hui; j'en ai de
l'humeur, et cela me coupe le sifflet. 11 vous faudra
cinquante ans pour apprendre les jours de poste. De-
puis hier je me suis débarrassée de plusieurs lettres
à répondre, ce qui me fait plaisir. J'ai eu une conver-
sation avec le duc de Rohan que je vous raconterai . Où
avez-vous vu que j'aie fait des frais pour lui, comme
vous me le faites entendre dans voire lettre? J'ai bien
été le contraire. Allons, il faut me taire. Je suis toute
désappointée.
« Je pense que celte lettre vous trouvera à Montmi-
rail. Adieu, ami bien cher que j'aime de toute mon
âme, malgré toule mon humeur.
« Donnez-nous donc des nouvelles? Est-il vrai que
MM. deBruge, deLatifel de Troyoff soient exilés? »
XIV- LETTRE
« Ce mercredi, '25 août.
« Pas encore le moindre mot, ami; je suis mécon-
tente; mais je ne sais pas prendre la mouche parce
qu'on est en paresse. Ainsi ne dites pas mot, puisque
c'est cela qui vous convient. Je verrai Élisa aujour-
5i$ MES MÉMOIRES.
d'hui ; j'en suis toute gaie. Comment vous portez-
vous? A qui pensez-vous? Bonsoir.
« Je devrais terminer ma lettre. Au milieu de
toutes vos occupations, qu'ira-t-elle faire? Mais je suis
trop personnelle pour un aussi bon procédé. Ainsi,
prince, je reste. Nous sommes bien tristes des Espa-
gnols qui nous arrivent. Le gouvernement en accuse
M. le duc d'Angoulème. L'on ne peut y rien con-
cevoir, surtout d'après sa dernière proclamation. Ils
arriveront pour assister à la curée. Au reste, les
souverains s'en vont et seront le 2 à Monlmirail, à ce
que l'on dit, et ne reviendront pas ici. Il faut espérer
que les troupes les suivront. La noblesse des Pays-Bas
a refusé de signer ce que proposait le roi. Ensuite le
roi de Wurtemberg est à couteau tiré avec ses États.
Les lettres de Prusse sont très-alarmantes. On ne sait
ce qui nous est préparé. Les princes feront bien de se
rallier au roi franchement. Les étrangers n'attendent
que nos divisions pour nous dévorer. On dit générale-
ment les élections bonnes. Ce bien nous est nécessaire.
Unité et ensemble, voilà, je crois, ce qui peut nous
conserver; autrement, des guerres interminables.
« Comme je suis tombée dans la politique! Adieu
à vous, que je n'aime presque pas, pour dire quelque
chose de nouveau. Pensez à moi, comme je pense à
vous
« Enchantée de votre retour. A ce matin 'donc, ami.
•le suis charmée que vous soyez député. Je ne sais pas
si maman après la messe ne fera pas une visite. Ainsi,
pour plus de sûreté, à trois heures. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 3*3
XLVI* LETTRE
« Baréges, ce 11 septembre.
« J'ai passé ma journée entière hier dans mon fau-
teuil, ami, à bien souffrir, et malade comme une
bête; je n'aurais pu ni écrire ni parler. Aujourd'hui je
suis bien, mais d'une grande faiblesse, sans savoir
pourquoi; ce qui va me rendre laconique malgré moi.
J'ai reçu un mot de mon beau-père, de Montpellier.
Maman se trouve assez bien, et vient de me dire qu'elle
reculait le départ de trois ou quatre jours. Comme
j'avais compté sur le mercredi prochain 25, cela me
contrarie; cependant nous n'en resterons pas un jour
de plus h Montpellier , puisque revenant avec mon beau-
père, Dieu merci, j'ai l'assurance d'être bien près de
vous le 1 er novembre. J'ai reçu ce matin votre lettre
de Montmirail avec celle de ma vicomtesse, qui m'a
fait un plaisir extrême. Est-il bien possible que vous
ayant donné tant de commissions pour elle, vous ne
lui en ayez pas dit un mot? Sérieusement je ne me
lierai plus à vous. Je suis plus exacte dans ce que
vous me dites de faire.
« Je crois donc que nous ne partirons que lundi de
l'autre semaine. Je vais me reposer et reprendrai la
plume, puisque la poste ne part ni aujourd'hui ni
demain. »
"À
MW
XLVII" LETTRE
ci 25 septembre.
« Je suis encore bête et très-ennuyeuse ce malin,
ami. Je suis tracassée aussi de n'avoir pas de nouvelles
344 MES MÉMOIRES.
de mon fils depuis bien des jours. Pas un mot de per-
sonne depuis le départ de mon beau-père pour Mont-
pellier. La moindre anxiété me fait un mal direct que
je ne conçois pas moi-même; car je devrais me dire
que l'on apprend tout de suite tout ce qui doit faire de
la peine.
« Ce malin, en déjeunant, maman m'a dit qu'elle
avait envie de partir samedi. Vous voyez qu'il y a en-
core de l'incertitude dans notre marche; j'aimerais
mieux le plus tôt maintenant, à cause de votre bonne
lettre qui m'attend à Montpellier. Nos deux jours de
soleil me font un plaisir extrême. 11 ne nous manque-
rait plus que la famine pour nous achever. Mandez-moi
donc si madame de Narbonne va à Naples, cela ne se-
rait pas une chose indifférente suivant ma manière de
voir. Mais dites-moi donc, vous n'êtes pas doux et tout
gentil. Je juge cela d'après une lettre que vous m'avez
écrite. Soignez donc les malades comme vous aimez
qu'on vous soigne; et surtout, ami, n'égratignez pas
les cœurs qui vous aiment. Ce n'est pas le tout d'avoir
toutes les qualités possibles, il faut qu'elles servent au
bonheur de la journée. J'ai toujours détesté ces gens
que l'on ne trouve que dans les occasions; ils accou-
rent comme les mauvais augures. Je préfère l'égalité
et la douceur qui font de tous les jours un jour de
bonheur. J'en ai passé de bien doux près de vous;
mais ils ne l'ont pas été tous. Pensez quelquefois que
les autres aussi onl leurs défauts, et que je vous aime
trop, pour que vous désiriez me changer, ou faire de
moi une morte par anticipation sur l'avenir. Il est
plus facile de me tuer que de m'empêcher de faire ma
volonté, et elle est.tixe. La contrariété est un poison
M
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 345
lenl, j'aime mieux celui qui lue tout de suite; aussi je
me promets bien de tâcher de tout mon pouvoir de ne
contrarier personne en cette vie par ma propre et seule-
fantaisie. »
ff
XI. VIII' LETTRE
« Ce 24 septembre.
«Je suis un peu plus vivante ce matin, ami, et avant
que la poste ne parle, je veux vous dire un petit mot
d'amitié, de cette amitié qui est comme née avec moi-
même, et qui est au fond de mon cœur. J'écrirai à ma
vicomtesse. Je vous gronde encore une fois de ne pas
lui avoir dit la vérité, qui est que je pense sans cesse à
elle. Je lui aurais écrit bien des fois, si je n'avais
compté sur vous plus que sur moi-même. Adieu, ami
bien cher, je vous retrouve toujours dans mon cœur
pendant ce triste éloignement. Vous êtes ma plus douce
et ma plus constante occupation. »
XI.IX' LETTRE
« Ce dimanche.
« Je suis fatiguée comme un chien; je n'y conçois
rien à la vérité. Il fait ici une chaleur qui est une
vraie fatigue; imaginez-vous la canicule en feu, et
vous n'aurez qu'une faible idée de notre soleil de tous
ces jours-ci. Les orangers sont en pleine terre, les me-
lons viennent de même. Pour nous qui quittons les
monts de neige nous devons être un peu étonnés. J'ai
écrit à mon général deBaréges, de Toulouse et de Bé-
ziers; vous me direz s'il a eu mes épîtres. Parlez-moi
â#j MES MÉMOIRES.
des nominations de l'Alsace, de la Champagne et de la
Bourgogne, etc. Ici l'on a nommé tous ceux de l'année
dernière; le courrier qui porte cette lettre en portera
la nouvelle aux gouvernants. On adore monseigneur
ici. Il y a beaucoup de prolestants, et tous l 'aiment
comme les autres. »
1/ LETTRE
« Ce lundi, 7 octobre.
« On a nommé députés définitivement MM. de Mont-
calm, Durand et Jepé; ce sont des choix de l'année
dernière. Je sais que mon père vous a écrit ce matin,
ami; il s'est trompé de date, et je ne mettrai cette
lettre à la poste qu'après-demain, après avoir causé un
peu à mon aise. Depuis hier j'écoute la vie de ma
tante, ce qui est bien long; mais elle s'est comme em-
parée de moi. Cela aura une fin, je pense, parce que
tout finit, et que bientôt je saurai tout. Elle est excel-
lente et bonne, mais un peu bavarde comme toute
vieille fille, je crois. On voit qu'elle a dû être char-
mante. La maison est très-belle et a un beau jardin. »
Lt> LETTRE
« Ca 8 octobre.
« 11 vient d'arriver un paquet; nous avons lu ce
qu'il contient, cela est très-bien écrit. Mais vous savez
qu'il arrive trop tard, car tout est fini partout. Mon
beau-père ne sait pas d'où est tombé ce paquet, et je
n'ai rien dit; il a cru avoir reconnu vos armes, et puis
après il a dit que ce n'était pas elles; il peut avoir rai-
• ■
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. ?>t1
son. Le chapitre le plus court est très-bien senti, très-
bien dit. Je crois qu'il faut maintenant, ami, un peu
se reposer, et laisser tout aux mains de Dieu; il n'ar-
rive rien sans sa permission. Laissons ceux qui sont
chargés de mener la voiture s'en tirer, et dormons ap-
puyés sur le bras de la Providence.
« D'après ce qu'il nous revient de tous les départe-
ments nos voisins, la chambre sera composée, en
grande partie, d'hounctes gens; ce ne seront pas des
étourdis. Ainsi, pour celte fois, on ne pourra pas leur
reprocher leur trop grande jeunesse. Ici, comme dans
les villes voisines, des gens couverts de crimes ont osé
se présenter aux élections et donner leur voix. Les
émissaires envoyés par le ministère ont fait un mau-
vais effet; pour ne pas avoir l'air contraint, on a
nommé le contraire de ce qu'ils indiquaient.
« Je suis encore, ami, dans la stupeur devotre aven-
ture; je la relis toujours en éprouvant le même effet.
Je ne puis rien y concevoir. Nous en causerons bien à
mon aise. Parlez de moi à ma vicomtesse; et pour
cette fois ne l'oubliez pas, je vous en prie. J'en reviens
encore à la profession de foi : c'est un très-bon mor-
ceau.
« Adieu, ami, écrivez-moi souvent ici, que j'aie de
vos nouvelles pour hâter les jours. On passe ici beau-
coup de temps chez ma tante ; avec les leçons de Va-
lentine, la journée la plus insignifiante se défile.
Adieu encore, ami bien cher toujours. »
548
MES MÉMOIRES.
(.![• LETTRE
» Ce 9 octobre.
« Mais vous m'aviez dit, ami, que ce nigaud avait
fait merveille, et que ma vicomtesse voulait se guérir
et vivre, et puis je relis dans une de vos lettres qu'elle
est plus découragée; parlez-moi donc bien longuement
sur cela. Je n'ai plus de vos nouvelles, voilà le qua-
trième jour que vous ne dites pas ouf! J'attribue ce
silence à Chàlons. Quelle maussaderie, en effet, d'y
aller pendant que la reine mère vient à Paris ! Tout est
contrariété. Tous vos parents, d'un côté, vont donc
passer l'hiver à la campagne, jeunes et vieux? Assuré-
ment l'ambition se paye cher.
a Je n'entends plus parler de madame de Vence; on
me mande qu'elle est d'une tristesse affreuse. Mais
pourquoi me laisse-t-elle là?
« J'imagine que la duchesse de M... a changé do
goût d'après ce que vous me dites, car elle n'aimait
que les yeux bleus. Je suis sûre que votre redingote
noire n'a pas un faux pli, et je vous trouve indigne.
Cette femme qui court tant sur la bascule a donc en-
vie d'être emportée; ce mouvement me paraît un peu
diabolique; c'est apparemment pour cela qu'il plaît.
Tâchez de voir mon charmant chien du chevalier de
Saint-Martial, pour me dire s'il a bien l'air gothique;
les dames des vieux châteaux en avaient de cette es-
pèce. Celte idée me plaît beaucoup.
« Comme vous le dites, voilà la princesse Volkonski
perdue pour nous. Cette vilaine famille avec toutes ses
vilenies, c'est pitoyable! Ce n'était donc pas une vision
H
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 340
que j'avais eue là. Si la bonne princesse est délivrée
de son goût pour les gens dont on dispose et pour les
parasites, elle n'aura rien à regretter.
« Cela est vrai que madame J. de M... est insigni-
fiante. Je suis bien aise de vous voir en goût pour
l'esprit.
«J'ai encore relu ce matin votre grande histoire;
elle me fait toujours frémir. J'y ai beaucoup réfléchi;
nous en causerons. Je suis fière de la conduite que
vous avez tenue.
« La profession de foi a été répandue à profusion.
Mon beau-père ne peut imaginer d'où elle vient;
maman pas davantage. Je ne dis rien, el pour cause. »
LUI- LETTRE
« Ami, ami, comme me voilà loin de vous! Toutes
ces journées qui vont se recommencer sans jamais
vous apercevoir seront longues et tristes. Loin de vous
je ne saurais être ni heureuse ni tranquille : vous le
croyez bien, cela? Dans la tristesse que j'éprouve il
y a encore du ebarme. Rien n'est plus doux que ce
sentiment qui fait que rien ne peut nous séparer :
dislances, événements, tout n'est rien ; on peut souf-
frir, mais l'amitié soutient; on pense qu'on pense à
vous, on n'est pas seule. Hier, je serais restée ma
journée entière à vous dire adieu. Je suis toujours
consternée du moindre départ, à plus forte raison
lorsque c'est pour trois semaines éternelles.
« Encore un petit bonjour avant de partir, ce matin.
Il est buit heures, je monte en voiture, je n'ai que dix-
huit lieues à faire : aussi j'arriverai de bonne heure.
550 MES MÉMOIRES.
« Encore s'éloigner ; mais toujours pensant à tous
en voyageant avec tout ce que j'aime. Que d'intérêts je
laisse ! Je vous recommande mon Ugolin. Bien de vos
nouvelles, ami; bien des détails, surtout sur les
courses, sur les chasses. Pas un mot à passer.
« A vous, bien à vous. »
ANNÉE 1816
l'REMIERE LETTliE
o Ce vendredi matin.
« Je vous trouve bien bon de tant vous tracasser de
mille petites choses; d'abord cela vous fait du mal,
ensuite pourquoi se charger de choses auxquelles on
n'a que faire? Je jouis bien pour vous de la position
où vous êtes de ne vous mêler de rien, et de n'avoir
qu'à garder le silence et jouir du repos. On me paraît
bien à plaindre d'avoir une place active. En ce mo-
ment la vôtre est toute marquée et toute heureuse. Vous
avez le bonheur de n'être pour rien dans le gouverne-
ment; au moins jouissez-en, et ne vous mêlez jamais
de ce qui ne vous regarde pas directement. Yous ne
pouvez rien et vous n'auriez que des couleuvres à
manger. Remerciez donc la Providence avec moi d'être
■■■■I
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 551
pour votre compte en ce monde, et pour le bonheur
des gens qui vous sont attachés.
« Racontez-moi si ma vicomtesse est pour long-
temps à Montmirail. J'ai reçu des nouvelles de Chà-
lons. Vous êtes un bijou, vrai bijou, d'avoir pensé à
me faire donner des nouvelles de mon fils; et je re-
connais bien là votre constante amitié, et pour en
jouir jusqu'au fond de mon cœur.
« Entre nous j'ai trouvé bien des petites affaires à
éclaircir ici, et il est heureux pour mes enfants que
j'aie fait ce voyage. Je vous conterai cela un jour que
je vous verrai, et que la conversation languira. Je ne
vous ai jamais répondu à votre facétie de passer ici
l'hiver; il n'en est pas question une minute; coinmenl
l'avez-vous pensé? Et maman n'en a jamais eu la
pensée.
a Tout ce que vous dites sur la Charte me paraît dil
à merveille; malheureusement tout le momie n'es!
pas de votre loyauté, et de votre sentiment; et de bons
députés m'ont dit qu'il fallait penser qu'elle était in-
compatible avec le caractère français; que jamais
elle ne pourrait aller, et l'on se sera servi de ces armes,
probablement qu'ils donnaient contre eux. Depuis
quatre ou cinq jours on a destitué ici beaucoup de co-
quins dans des petites places inférieures, ce qui a fait
grand bien. J'ai appris cela hier, et la joie qu'on en
avait dans la ville. Adieu, ami frère; ce mot dit tout,
n'est-ce pas? Lisez ce griffonnage illisible et l'expres-
sion bien vrai du sentiment qui me suivra au delà de
la vie. »
■
MES MÉMOIRES.
II' LETTRE
« Montpellier, ce mardi.
« Je suis bien fatiguée de notre petit voyage; ainsi
nous avons couru tous les magasins et les maisons de
ma tante, deux ou trois établissements. Enfin il a
fallu voir tout dans le plus grand détail, ensuite courir
la ville, le port, etc., enfin tout voir. Depuis bien long-
temps maman désirait aussi voir la mer; aussi cette
course lui a-t-elle fait grand plaisir. Nous avons été
en pleine mer dans un petit canot arrangé à mer-
veille, et au risque d'être pris par les Barbaresques;
car nous avons gagné le large. Une dame de notre
bande a eu le mal de mer autant que possible; et,
sans les mêmes suites, j'ai éprouvé comme elle les
mêmes angoisses. Ensuite, avec des échelles, nous
avons abordé un vaisseau ; rien n'y a manqué. Nous
sommes revenues hier tard, et me voici enfin à vous
écrire, ami. J'ai retrouvé ici une lettre de vous. Vous
vous plaignez de ne pas avoir de mes nouvelles; il est
impossible d'avoir plus écrit que je ne l'ai fait. Malgré
cela, je ne vous conseille pas de faire du bruit pour
vos lettres. Il faut éviter l'effet en toutes choses le
plus possible, et je suis convaincu qu'on ne vous les
garde pas ; ainsi tous mes bavardages vous revien-
dront, et ne vous montez pas ainsi la tête jusqu'à avoir
des explications, etc. Comme les gens de la poste ne
veulent jamais avoir tort, et que ce n'est pas leur
faute s'il y a des ordres donnés, vous n'avez rien à
dire, je le crois, et tout ce bruit ne servirait à rien,
comme il arrive souvent.
LETTRES DE MADAME DE CAYLA.
j.io
« Vous me dites que vous partez de Ghâlons le
vendredi; j'en suis bien aise, car j'ai été bien des
jours sans nouvelles. 11 me semble, d'après ce que j'ai
vu, que vous auriez aussi bien fait de ne pas prendre
l'ennui de ce voyage; enfin je jouis bien toujours que
vous ne soyez plus député, et je pense que ma vicom-
lesse en jouit avec moi.
« Vous me dites votre projet d'études, ami ; s'il s'ef-
fectue, il me comble, car je crois que, pour parler, il
faut beaucoup savoir, et avoir prodigieusement retenu.
Avec notre nouveau gouvernement, il me paraît im-
possible qu'un bomme ne connaisse pas les lois, et un
député ou un pair doit avoir fait son droit; c'est bien
mon projet pour Ugolin, si j'y puis quelque chose. Il
faut, pour cette besogne, deux ou trois ans avec beau-
coup de travail. Vous allez donc travailler et lire, cl
prendre des avantages sur tous les autres. Mais ne
dites à personne vos projets d'études; car vous ne
pourriez alors changer d'avis sans vous donner un
petit ridicule. Ce qui est, je crois, plus essentiel qu'on
ne le peut, croire, c'est d'avoir un plan fixe dont il ne
faut pas s'écarter; et la main qui doit le tracer n'est
pas indifférente. Bien anciennement j'ai demandé un
plan de lecture à l'évêque d'Alais qui est bien capable
de le faire. Je lui en avais demandé un pour une
femme et un pour un jeune homme; il me dit qu'il
lui fallait six mois pour le bien faire. Depuis ma de-
mande il a été si souffrant et si occupé, qu'il ne m'a
pu tenir parole; mais il me dit quelquefois que ce
n'est que différé.
« Vous êtes appelé a parler un jour en public ; l'au-
dace et la confiance ne doublent pas toujours les
mi. 23
?
Il à
554 MES MÉMOIRES.
moyens donnés par la nature. Il faut d'excellentes
études avant de compter sur soi-même. Le secret de
se faire écouter consiste surtout à avoir l'air d'écouter
les autres. La manie de parler, pour un homme
d'État, me paraît bien dangereuse. Quel fond ne faut-
il pas de connaissances différentes pour s'appuyer!
Par exemple, pour une réplique improvisée, pour
éclaircir une question, etc. On doit préférer aux
applaudissements comme orateur, les succès d'un
homme d'Étal. Il faut une vie studieuse et des obser-
vations personnelles, des connaissances étendues et
solides, pour être un jour capable de vous distinguer
et vous élever au-dessus des autres, comme vous le
dites très-bien et pas par un sentiment d'amour-
propre.
a Mon beau-père vient de me dire qu'il parlait de-
main au soir. Maman, que je viens de tourmenter
pendant deux heures, m'a dit qu'elle partirait positi-
vement après la Toussaint; que je pouvais y compter
bien positivemenl. Gela fera quelques jours encore de
plus. Quelle longue absence, ami ! Lorsque je regarde
en avant et en arrière, je me trouve si loin de vous,
que j'en ai le cœur serré. J'ai été encore souffrante;
c'est bien ennuyeux. On veut absolument que je con-
sulte dès demain un fameux médecin; je ne peux m'y
décider. Vous me manderez si toutes mes lettres de la
route vous seront arrivées.
« Quelle est donc la conversion que vous entrepre-
nez? Vous ne m'en avez pas dit un seul mol. Ne parlez
pas à mon beau-père de notre retour, puisque maman
veut le tenir caché. Je vous dis tout, jusqu'aux petites
choses, pensant que vous n'avez pas de distractions. Je
1
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
555
ne sais pourquoi maman y met ce secret ; au reste, elle
le lui mandera peut-être dans deux jours.
« Bonjour, ami bien cher; il me tarde bien de vous
revoir. Cette lettre, commencée hier et finie aujour-
d'hui jeudi, vous dira encore une fois toute ma ten-
dresse. Prenez garde que la bonne visite Thierry ne
contrarie. Adieu encore toujours et toujours. Com-
ment va ma vicomtesse? »
III» LETTRE
a Poitiers, vendredi.
«Maman a été beaucoup mieux aujourd'hui. Nous
sommes arrivées ici avant six heures un quart pai
un très-beau temps.
« Voilà le bulletin, ami, pour les corps qui sont
sur terre; mais le cœur et l'âme sont bien tristes.
Chaque distance qui s'ajoute resserre encore nos liens,
et votre souvenir me quitte peu. Que celle pensée aille
au fond de votre cœur, cher ami! Elle est vraie
comme lui. Combien je vais être encore de temps
sans avoir de vos nouvelles! Mais je suis sûre que
vous me suivez. Ne nous quittons jamais. »
[IV LETTRE
« Lectoure, ce mercredi, six heures du soir.
« La journée d'hier, ami, s'est passée à casser et à
raccommoder différentes choses du train de ma voi-
ture. Hier au soir nous sommes arrivées bien fati-
guées et bien ennuyées à Tonneins, où nous avons
m
.
556 MES MÉMOIRES,
couché ; ce n'était plus Bordeaux, dont j'ai été en-
chantée. Nous sommes parties à cinq heures du ma-
lin, et nous voici à Lecloure, ayant manqué verser
deux fois, et ayant trouvé des chemins bien mauvais
pendant quatre lieues. Demain nous couchons à Tar-
bes, et puis à Baréges. Je n'en puis plus ce soir; mais
de vous écrire me rend un peu de vie. Votre pensée
me ranime, ami bien cher; et j'attends la fin de mon
voyage avec une grande impatience pour avoir de vos
nouvelles et de celles de mon fils. Je couche dans la
chambre de maman, et l'on va éteindre. Adieu, adieu
à vous que j'aime du plus profond de mon cœur.
Mille choses à ma vicomtesse. Comment sont vos yeux,
la légion? Il faudra me dire tout et vos éternelles
visites.
« Maman est assez bien, et moi bien occupée de
vous. »
V" LETTRE
« 'i'arbes, ce vendredi.
« Nous partons à l'instant pour Baréges; il est cinq
heures et demie. Nous sommes arrivées ici bien tard,
hier, sans nous être arrêtées un seul instant. La poste
ne part que demain; mais la crainte qu'elle ne parte
pas de Baréges me fait écrire ce mot. Comme nous
voilà loin, ami, et, pour les lettres, quelle longueur!
Nulle part je n'ai rien trouvé de vous. J'espérais au
moins un pelit mot poste restante; mais rien du tout.
Pourtant vous pensez à moi, n'est-ce pas? Voire sou-
venir ne me quitte point; il fait ma ressource en re-
gardant l'éternel grand chemin. Maman est très-bien,
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 357
ce qui me rend toute espérance; car parfois cel état
m'inquiète.
« Il faut partir. Écrivez-moi beaucoup. Tous nous
mangeons vos bonbons, et alors je parle du vicomte.
c< Adieu, ami bien cher. Je vous écris trop rapide-
ment pour vous dire tout ce que j'ai dans l'âme e(
pour la vie. »
!
VI« LETTISE
« Je respire, ami bien cher; tout est donc fini. Je
reçois trois lettres de vous à la fois. Le mol de votre
aimable et excellente Alexandrine ne m'apprenait rien
du tout, et était du lendemain de votre lettre, et avait
augmenté mes incertitudes, si cela était possible. Vous
ne pouvez imaginer ce que j'ai souffert depuis quatre
jours; vous savoir dans une position pénible, ne rien
apprendre, cela ne peut se comparer à rien. Combien
vous devez aimer et admirer cette seconde Providence,
qui est toujours prèle à se dévouer pour vous, et qui
aura bien souffert en celte occasion ! Assurément je
puis dire que , en celle circonstance et en bien
d'autres, je l'aime et comprends tout ce qu'elle a dû
éprouver, en le partageant du fond de mon cœur. Je
suis encore à comprendre ce qui est arrivé; vous pou-
vez bien m'en indiquer un mot, je vous en prie. Je
tremble pour l'avenir; en grâce, par pitié pour moi,
faites-y une sérieuse attention. Ne vous mettez jamais
en avant sur rien. Je suis sûre maintenant que c'est
le protecteur de Denis qui m'a causé tant d'angoisses.
Est ce une affaire de chasse? Est-ce la suite de ce
dîner dont vous m'aviez parlé? .le ne crois pas qu'on
■■
m'écrivent
358 MES MÉMOIRES.
l'ait su; car mesdames de P... et de V
aujourd'hui et ne m'en disent pas le plus petit mot.
Y avait-il du monde ? Enfin je me répète que tout est
terminé. Dites bien à ma vicomtesse combien je
m'unis à elle. Tout ceci lui aura fait du mal, j'en suis
sûre; tout ce qui l'agite aggrave ses souffrances habi-
tuelles. Combien je remercie Dieu! Vous ne concevrez
jamais ce que j'ai éprouvé pendant quatre mortels
jours.
« Avant-hier j'ai été au pic de Bergon, qui est
une des plus hautes montagnes. Je puis dire que, pen-
dant huit heures un quart, je n'ai eu qu'une pensée,
(jette course était beaucoup trop forte pour moi ; il a
fallu descendre pendant trois heures à pic sur des ro-
chers. Je ne pensais qu'à vous au milieu de cette fa-
tigue; et j'étais bien aise, pour ainsi dire, de souffrir
pour me distraire de mes tristes pensées. On se croit
plus près du ciel sur ces hautes montagnes, et l'on en
reçoit une forte impression. Ce pic est curieux, parce
que l'on y domine une partie des Pyrénées. Nous avons
traversé un nuage d'une demi-lieue pour arriver au
sommet, et ensuite le nuage était à nos pieds. Les
combattants étaient Valentine sur un âne, MM. de
Fournehem, de Juigné, d'Orglande, Paris, Grosbois,
et les dames idem. Nous ne pouvons plus marcher ni
les uns ni les autres, et la courbature nous fait crier
même pour nous asseoir, excepté Valentine, qui est
*.oute leste et toute contente de tout ce qu'elle a vu.
En effet, la -vue est admirable ; on voit la tour de Mar-
boré; la brèche de Roland, qui, de l'ombre de son
sabre, fendit deux montagnes; le mont Perdu; la cas-
cade de Gaverine; deux vallées renommées, celles de
■■■
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 359
Luz et d'Argelès. Les isards et les aigles s'enfuyaient
à mesure que nous approchions. Nemrod, que n'étiez-
■vous là ! vous les auriez atteints malgré leur fuite lé-
gère
o Maman est très-bien ce matin, ce qui me fait une
véritable satisfaction. Mon frère a été plus malade que
vous ne me le dites ; ma tante de Doué me l'a mandé
en même temps que sa convalescence. Quel tourment
que cet éloignement! Il ne peut jamais exister une sé-
curité complète. Mon frère a donc été pris bien vive-
ment; deux heures avant il se portait bien. Adieu,
ami, on ferme le paquet; j'ai voulu vous achever cette
lettre, ne pouvant jamais me décider à manquer le
courrier. Mille nouvelles assurances de ce sentiment
qui compose une partie de mon existence. »
VII' LETTRE
c Ce lundi.
.( Point de lettre par le courrier d'hier; ainsi j'en
aurai peut-être deux après-demain, mercredi, jour de
l'arrivée. Lorsque le dimanche me manque, c'est un
vrai chagrin, parce que cela fait un long intervalle.
Depuis vingt-quatre heures il est parti beaucoup de
monde d'ici; les généraux, etc., ce qui ne nous fait
pas de peine. Je suis bien fatiguée d'une course que.
j'ai faite au milieu des rochers pour voir le lac d'où
sort ce terrible gave de Barégcs ; celle course m'a fort
intéressée. On est au milieu d'un tel chaos que l'on se
croit au commencement ou à la fin du monde. Ces
belles horreurs m'intéressent infiniment. Que les
hommes sont petits! Au milieu de toute cette puis-
560
MES MÉMOIRES.
I
sauce ils s'agitent dans tous les sens; une seule partie
de rocher suffit pour les faire disparaître et les en-
gloutir à jamais. Ce pays-ci change tous les ans, au
point que les habitants ont peine à se reconnaître.
D'un jour à l'autre nous trouvons du changement dans
l'endroit où nous avons passé la veille; un jour ou
l'autre les parties de terrain, et entre autres Baréges
même, disparaîtront. Il ne faut pour cela qu'un seul
petit événement. Il y a des lacs immenses sur les
montagnes, et, dans plusieurs endroits, les digues
naturelles sont légères; et il y a des parlies qui ont
plus de cent pieds de profondeur. Il y a des mines de
fer et d'autres métaux; mais aucun moyen pour les
exploiter. Tous les Ilohan et Gontaut viennent aujour-
d'hui dîner chez les R...; c'est une vraie entreprise de
donner ici à dîner. Il n'y a rien à manger, en compa-
raison surtout lorsqu'on veut entreprendre de donner
un festin. Voilà les six chevaux blancs Gontaut, vieux
et laids, qui font leur entrée ; ils entrent en bas, chez
maman. Bonjour, ami. »
VIII» LETTRE
« Ce mardi.
« Avec le projet de manquer la poste, je ne puis
jamais, au moins rarement, m'y décider; cela ne
m'est arrivé encore que deux fois. Je me sens moins
triste lorsqu'une lettre court les champs et vous ré-
pète, ami bien cher, le fond de mon cœur. Nos lettres
sont une faible consolation contre cette longue ah-
sence, et, si je ne les avais pas, quelle différence pour-
tant ! Le dîner hier n'a pas été très-gai ; l'on est resté
K>
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. Stl
à table une éternité. Depuis trois jours nous jouons,
tant mal que bien, deux ou trois charades le soir; ce
qui nous amuse, surtout maman, qui ne s'endorl
plus, au moins par politesse. Le jeune R... veut tou-
jours jouer; il est bien drôle. Il n'y comprend rien, el
l'on rit un peu à ses dépens.
« Je ne suis pas encore remise de cette course au
lac. Je pense avec double regret que vous n'aurez pas
vu les mêmes choses que moi pour en causer en-
semble ; je suis convaincue que nous en recevrions les
mêmes impressions, admirant ensemble la Providence
et l'adorant.
« Adieu, ami, mille fois ami. Je compte les jours el
les regretterai toujours; car le retour ne suffit pas pour
payer de l'absence. Adieu encore. Maman s'informe
de vos nouvelles souvent. »
IX- LETTUE
ii Ce niercvcili.
«J'ai eu deux lettres de vous, ami, comme je m'y
attendais. Faites donc attention aux jours de départ.
Ce que vous me dites de vos yeux me désole ; j'espérais
que de vous coucher de bonne heure les reposerait.
Soignez-les donc par amitié pour moi ; consultez. Cette
espèce de maladie aux yeux doit être facile à guérir
avec du soin. Dites-moi que j'ai obtenu que vous y
penserez. Je suis fidèle de mon côté à Y Ave Maria.
Comment pouvez-vous me dire que vous ignorez ma
vie? Je vous l'ai racontée depuis a jusqu'à z. Maman
s'asseoit et lit, et je continue à marcher. Je reviens à
elle, je repars; enfin je me promène plus qu'elle. Vos
1
362 MES MÉMOIRES.
idées sur le Rop sont peu fondées. Je n'ai pas quinze
ans, pour m'en aller faire l'extravagante. En vérité,
ami, vous avez tort de ne pas avoir plus de confiance
dans les personnes que vous croyez aimer. Si j'ai de
l'indépendance dans le caractère, c'est pour vous être
attachée. Si vous saviez comme il me faut du repos du
côté qui fait le charme de ma vie, vous me ména-
geriez, et me laisseriez tout mon bonheur à vous
aimer en confiance et en paix. »
« Ce mercredi soir.
« J'ai laissé le bal du mercredi pour maman et
pour vous sans sacrifice; cependant cette lettre ne
partira pas demain, afin de laisser passer un courrier.
Demain je me lève de bonne heure pour aller à Ga-
varni ; il fait beau, et cela a été décidé ce soir. Je vous
en rendrai compte après-demain; c'est une véritable
entreprise. Les R..., les Paris, les Dorglande, sont de
la partie. J'y vais en porteur, parce que l'on dit que,
à cheval, cela n'est pas prudent. On était aujourd'hui
bien occupé de Toulouse. M. de Castelbajac a passé
hier une partie de la journée avec nous; il ne s'en
doutait pas. On croit que ce sont les maudits fédérés.
Mandez-moi donc si les condamnés ont révélé quelque
chose qui en vaille la peine. Bonsoir, ami. Vous me
diriez de dormir; mais je dis, étant toute réveillée,
que je vous aime bien. »
mmsmim
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
V LETTRE
« Ce vendredi soir.
« J'arrive; et, quoique bien fatiguée, mon pre-
mier soin est de vous dire un petit bonsoir, après
avoir embrassé maman et Yalentine. J'ai vu des choses
admirables; je vous en écrirai, si toutefois il est pos-
sible de donner une légère idée de ce que j'ai vu. Je
dors à moitié ; mais la crainte de ne pas être réveillée
demain à l'heure de la poste me fait fermer ma lettre
ce soir. Partout j'ai pensé à vous et ai prié Dieu por.r
notre amitié à Notre-Dame de Heas. Bonsoir, ami bien
cher. Mille lendresses à ma vicomtesse. »
■
lf> LETTRE
« Ce samedi.
a Que je vous raconte, ami, mon voyage de Baréges
à Gavarni. Il faut six heures au moins; tout le chemin
est très-curieux; il est pratiqué dans une montagne à
pic, et les plus beaux rochers du monde sont suspen-
dus, pour ainsi dire, au-dessus de votre tète dans beau-
coup d'endroits. De l'autre côté du chemin est le tor-
rent, qui, toujours furieux et blanc comme la neige
par la rapidité de son cours, forme mille cascades dif-
férentes. En général le chemin est beau et pas très-
dangereux. Arrivé à la petite ville de Gavarni, il faut
marcher encore pendant une heure et demie pour aller
au pied de la cascade, qui tombe de douze cents pieds
de haut dans une espèce de cirque; il y a onze autres
cascades de huit à neuf cents pieds. Ce cirque est [elle-
30S MES MÉMOIRES.'
ment bien proportionné qu'il a l'air grand comme un
ballon; et il a une lieue et demie de circonférence.
Pour arriver au pied de la cascade, il faut monter pen-
dant trois quarts de lieue sur des pierres roulantes el
à pic. La cascade est tellement haute que l'eau tombe
en pluie, et l'on est tout mouillé; nous avons été aussi
loin que possible. Les monlagnes à perle de vue qui
entourent le cirque sont couvertes de neige, et ont la
forme de grands châteaux et de tours; elles sont sur-
montées de glaciers impénétrables qui alimentent
toutes les cascades et qui ne fondent jamais entière-
ment; on passe sur des ponts de neige très-curieux.
Nous sommes revenus dîner à huit heures et coucher
à Gavarni. Je vous dirai que, pour grimper et descen-
dre, je m'étais fait accompagner par un guide qui, de
temps à autre, m'aidait, et chacun après en a fait au-
tant, en prenant les porteurs que j'avais amenés.
« Le lendemain à cinq heures, nous sommes partis
pour Heas, où il y a une chapelle. On cite beaucoup de
miracles. On passe pour y arriver par ce que l'on appelle
le Chaos; rien n'est plus extraordinaire que les quatre
lieues qu'il faut faire : ce sont des rochers entassés les
uns sur les autres, des sources énormes passant dans
tous les sens, mille cascades plus singulières les unes
que les autres; des torrents roulant avec un fracas
épouvantable qui ressemble au tonnerre; au milieu de
ce Chaos on trouve, sur le haut d'une des montagnes
appelée le Courmely, une pelouse qui a trois lieues de
tour, habitée par des milliers de bestiaux, vaches,
chevaux, moutons, gardés par des chiens blancs, énor-
mes, de la dimension de celui de M. le prince de
Condé. En descendant de la montasse on se retrouvé
w^m^mmi
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 5(5b
dans le Chaos; et puis l'on arrive à Heas, où l'on prie
Dieu de bon cœur. De Heas à Gèdre, pour le retour il
y a du danger; el il faut beaucoup de précaution, ce
qui fait que j'ai été presque tout le temps à pied; pen ■
dant trois quarts de lieue on se trouve sur une très-
ne li te corniche; à droite, la montagne, qui se perd dans
la nue, et de laquelle roulent sans cesse des pierres,
et à gauche quatre cents pieds et le gave. J'étais si
émerveillée, que ce n'est qu'après que j'ai pensé que le
chemin était difficile. Et puis, de Gèdre nous sommes
revenus par le même chemin, et nous étions à Baréges
à huit heures, émerveillés de tout ce que nous avions
vu. Quel malheur, ami, que nous n'admirions pas
tout cela ensemble, pour en causer ensuite. Je regrette
bien plus ce que j'ai vu sans vous que tout ce que
vous avez vu sans moi. »
\\\> LETTRE
a Ce lundi maliii.
« Hier, j'ai dîné chez madame de Gontaut, à Saint-
Sauveur : c'était un arrangement fait depuis le jour
du dîner des Rois, car les Saint-Sauveur sont si désœu-
vrés, qu'ils ne s'en vont jamais sans prendre un jour.
Là encore, madame de Gontaut nous a donné un véri-
table festin. Tous les Castellane sont arrivés; madame
Bonni a chanté avec M. le duc de Rohan; M. de Castel-
bajac a composé de jolies romances; il est gai et ai-
mable ; sa fille est très-jolie, remplie d'esprit. La
dernière poste, je n'ai rien eu de vous, ce qui me
désole toujours, et probablement j'aurai deux lettres
mercredi. Je voudrais bien savoir le jour de mon
fi
5G6 MES MÉMOIRES.
départ, mais Dieu seul le sait. Maman se trouve
assez bien des demi-bains et ne parle aucunement
départ. Que de temps déjà passé sans vous voir,
ami! que les heures sont longues! Sur toutes les
roches où je me suis reposée j'ai pensé à vous; dans
les mauvais endroits, je pensais qu'ils seraient bons
avec vous. Je vais ce soir au pic du Midi, qui est la
plus belle chose de ce pays. Je n'ai pu que bien peu
dessiner; il fallait au moins une journée de plus, car
nous avons toujours marché, et fait en deux jours ce
que l'on fait en trois sans s'arrêter. Du pic du Midi
l'on voit toutes les plaines du Languedoc et Toulouse.
J'ai oublié de vous dire que dans notre dernière course
nous étions tout près de l'Espagne, et nous avons ren-
contré des Espagnols qui venaient prendre les eaux;
ces figures, qui ont un caractère particulier et un cos-
tume à eux, m'ont reportée à la belle défense de Sara-
gosse, et j'ai trouvé les hommes moins petits.
« Je vous conterai ma course du pic du Midi : elle
est moins pénible que tout ce que nous avons fait; il
faut sept heures en tout. Il me restera à voir Caute-
rets et Bagnères. Toutes ces courses sont pénibles,
mais l'on est bien dédommagé; le cœur froid qui
ne serait pas étonné et frappé d'admiration devant
toute celte puissance serait bien à plaindre. Voyez,
cher ami, si je puis jamais finir; il n'y a que pour vous
que je ne m'ennuie pas d'écrire; je suis en retard à en
être honteuse pour mes griffonnages. Adieu encore, à
vous qui êtes ma vie, et dont tout mon bonheur dé-
pend. Je voudrais que mon Ugolin vous vît tous les
jours, mais je sais que cela ne se peut. Ne m'oubliez
pas auprès de ma vicomtesse. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 5C!
XIII LETTRE
« Ce mercredi.
« J'arrive à l'instant, ami; je trouve une lettre de
vous où il y a des mots illisibles. Je vous enverrai
ceux que je ne pourrai pas absolument lire, malgré
toute ma sagacité, car je vous devine presque toujours.
La route de Baréges est triste et sauvage jusqu'à la
moitié du chemin; mais de là jusqu'à la vallée de
Cotterets c'est un pays enchanté : les montagnes culti-
vées, des torrents, des habitations, tout est enchanteur
de Cotterets au lac de Gaube, où des porteurs légers
comme le vent vous portent comme des nuages; on
passe d'étonnement en étonnement. 11 y a deux diffé-
rentes cascades qui frappent jusqu'au fond de l'âme.
Celle du pont d'Espagne est la plus extraordinaire; le
lac, qui est à une lieue plus loin, ne m'a pas paru digne
de sa réputation. Nous nous sommes bien étouffés pour
pouvoir revenir au jour; et au lieu de cela nous avons
passé notre temps à attendre les chevaux sur la grande
route. J'étais si contrariée, que je ne jouissais plus de
tout ce que je venais de voir. Partout, cher ami, j'ai
pensé à vous, et pour vous regretter doublement; car
j'aurais bien joui de parler avec vous de toutes ces ri-
chesses de la nature. Toutes les pensées s'élèvent;
l'occupation qu'on peut trouver, sans aucun reproche,
au fond de son cœur, vous accompagne dans cette vé-
ritable jouissance de la contemplation. Le parler mo-
notone de la bonne R... m'a souvent ennuyée, et puis
figurez-vous ce que c'est que cette poule; la peur des
précipices la nuit fait qu'il q fallu coucher dans le
568 MES MEMOIRES.
Irou où nous étions descendus encore une nuit. Le-
vées de bonne heure ce malin, nous voilà arrivées ici,
et vile je vous dis mille tendresses après avoir vu
maman.
«Votre lettre que je trouve est du 11 août, arrivée
ce matin, ainsi elle n'est pas fraîche. Vous voilà à
Montmirail et vous reposant, ce qui me fait bien
plaisir. Malgré la longueur des lettres à arriver,
convenez que je vous aime bien, et pas pour moi
seule. »
XIV' LETTRE
« Ce vendredi.
« On est venu de Saint-Sauveur m'enlever pour aller
à Pau, à la bénédiction des drapeaux sur le berceau
d'Henri IV. J'avais résisté à M. de Grammont il y a
quelques jours; j'ai continué. Madame de Gontaut
me donnait un appartement dans sa jolie maison, où il
y a une vue admirable; mais je suis bien aise de me
reposer de mes courses, et celle-là serait longue, pour
quitler maman . Je serais bien plus tentée d'aller à Sara-
gosse; nous ferons ici notre petite Saint-Louis de notre
mieux. J'ai eu un mot de vous de Châlons du 14 août.
Vous avez l'air d'être mécontent de moi. Si vous pou-
vez me prouver des torts, ami, même avec votre bonne
volonté, sur cet article, vous serez bien charmant et
bien habile. Je ne pense pas que vous resterez long-
lemps, à cause de ma vicomtesse. J'ai une lettre
de la comtesse par le courrier de ce matin; elle est
!)icn aimable. Adieu, ami, j'ai fait une promenade
;ivec maman sur une monfagne. Elle était avec des
LETTRES DE MADAME DU CAÏLA. 5G9
porteurs, moi aussi; mais j'ai toujours marché à
pied, et je suis bien fatiguée au point que je n'ai pas
faim. Adieu, ami, ami, toujours ami. »
ANNÉE 1817
PREMIÈRE LETTRE
« Chantilly, 7 août.
« Je ne puis vous dire combien je me sens triste et
comme abandonnée; à qui parler ici? Je n'ai pas une
àme, pas un individu sur lequel je puisse compter.
Voici ma vie. Aussitôt le déjeuner je m'en vais, je me
suis mise sur ce pied-là. J'ai toutes les leçons. Si j'en-
tends un peu de bruit, le cœur me bal; je pense à vous,
à ceux qui s'intéressent à moi, pour ne pas me croire
abandonnée, et je tâche de me calmer. A trois heures,
je me promène avecM. le prince de Cond-, toute la so-
ciété, en voiture ou à pied. Mes enfanls l'amusent; il
les comble, il les prend dans sa petite voilure, les mel
près de lui à table quelquefois; enfin on ne peut ima-
giner jusqu'où va sa bonté pour eux. Après le dîner
on joue deux heures au loto, et je le fais régulière-
ment. Ugolin tire les numéros; Valentine joue très-
bien, et M. le prince de Condé se fâche lorsqu'elle ne
joue pas. A huit heures et demie on quitte le jeu, et
l'on travaille dans le salon jusqu'à dix heures el de-
mie, que l'on se retire. •
« Je pense que vous êtes en route ou môme arrivé,
510 MES MÉMOIRES.
si vous êtes parti hier. Adieu, ami, parlez de moi à
ma chère vicomtesse; elle sait comme je l'aime et vous
aussi. »
II» LETTRE
« Cliantilly, eu 12 août.
« Je reçois à l'instant, ami, votre lettre et celle de
ma chère Élisa; je lui ai écrit hier. Lorsque je vois ce
timbre de Montmirail, le cœur me bat de joie; c'est le
seul bon moment, car je suis toujours dans des craintes
(|iii me rongent.
« J'ai reçu une lettre charmante de mademoiselle
Curzon; je vous la conserve; mais je n'espère rien,
d'après ce que vous me mandez. Je trouve que la mar-
quise s'est beaucoup trop hâtée; il y a des choses qui
ne viennent à bien qu'avec le temps. Qu'est-ce qu'en
pense ma vicomtesse?
« La chasse d'hier a été très-jolie, à ce qu'on a dit.
J'avais emporté une tapisserie. Nous étions près d'un
étang; et au bout de deux heures j'ai vu le sanglier
débucher. La Plaine l'a tiré et blessé. Le sanglier
s'est jeté sur lui par trois fois, et est mort en le bles-
sant un peu à la cuisse.
« Je remercie mille fois Élisa de travailler pour
moi; elle a bien tort de se donner la peine de finir
l'écheveau. Voulez-vous parler de moi à mon général?
Adieu, ami. Vous ne me dites pas comment vont les
yeux de madame votre mère. Avez-vous des nouvelles
de madame de Tonnerre? Mille, mille tendresses. »
i h
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 571
III» LETTRE
« 15 août.
« Mon frère me mande qu'on lui écrit :
« J'espère, monsieur, que, demain ou après, le
« dépôt sera fait chez M. Péan de Saint-Gilles. 11 n'y
« a pas eu possibilité d'obtenir le dépositaire que vous
« désiriez. M. A... a voulu retenir dix à quinze mille
« francs; il a fallu céder. Croyez que, » etc., etc.
« M. de la Calprade me mande : « J'ai vu M. de
« Sèze hier, à qui M. Favart avait dit sans aucun dé-
« tail que tout était terminé. » Et M. de la Calprade
ajoute : « Les détails sont si importants, que je suis
« impatient de les connaître. »
« Savez-vous, ami, ce que j'augure de tout ceci?
on, ennuyé de l'affaire et ne voulant rien tenter, a
mis le fonds en sûreté; et, comme un père est tuteur-
né de ses enfants, le voilà nanti de tout cl pas un seul
moyen d'existence assuré.
« Je suis bien aise que M. votre père soit d'avis que
je reste ici, et surtout de suivre cet avis; cette idée est
celle de tous ceux qui s'intéressent à moi. M. le prince
île Condé m'envoie chercher, ce qui m'oblige de \ou^
quitter. »
à
m
■
IV- LETTRE
« Ce lii août, irois heures.
« Nous venons de faire une promenade bien ebaude
pour entendre dire : buisson creux. Hier je vous ai
quitté pour une promenade à pied. J'ai pris mon
w.
■
7
572 MES MÉMOIRES.
grand parti de compter tout et la leltre dernière de
on, etc., à M. de la Châtre, qui a été bon et sen-
sible. Je devais sa bienveillance déjà à M. votre père,
(ju'il m'a dit aimer beaucoup, et qu'il a vu naître. Il
comprend qu'il faut trouver un biais pour nous mettre
à couvert tous les trois et avoir quelques moyens
d'existence; il voudrait trouver ce biais, qu'il cherche
encore; et, dès lundi, il dira quelques mots à la pre-
mière personne. Je suis bien aise d'avoir eu mes pa-
piers avec moi ; je l'ai mis bien au fait. Il verra M. de
la Calprade, si cela est nécessaire, pour se concerter;
enfin il est impossible d'y mettre plus de bonté. Je ne
sais pas s'il y a de la suite, parce que je le connais
fort peu .
« .Maintenant, ami, parlons de mon bon côté, de
notre amitié. Je vous remercie de votre dernière lettre.
Je vous assure que je ne m'augmente pas le danger;
mais il parle maintenant de ses enfants. Ses lettres de
Montpellier, en réponse à la mienne, me demandent à
grands cris; mon beau-père aura tout expliqué. Je ne
sais pas encore de ses nouvelles. J'ai pensé à vous, et
c'est par le plus grand hasard que j'ai vu tout le nou-
veau de ma canne en prenant l'ombrelle; c'était au
milieu du salon. Les ducs de Coigny et de la Châtre en
veulent une pareille, et ont pris le nom qui est sur la
lunette : Juckrez. Adieu, ami bien cher. Je serai bien
heureuse de vous revoir. Mille choses du fond de mon
cœur à ma vicomtesse. Je crois l'avoir quittée depuis
un an. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
V- LETTP.E
■ ,y ^
« Chantilly, 25 août.
« Je m'en donne pour vous écrire. Je suis loule
seule, ce qui me charme, et, comme il a plu loule la
matinée, je suis restée à lire bien à mon aise. Mes
enfants ayant congé hier pour la première fois, je suis
montée à cheval paisiblement avec Auboin, mes en-
fants me suivant. Je n'ai pu rester qu'une heure à
cause de l'orage, que j'ai prudemment évité. Je fai-
sais leur partie à pigeon vule! perdrix vole! lorsque
les Quesnay sont venus me voir; et, comme je disais pi-
geon vole! perdrix vole! M. du Quesnay a jeté adroite-
ment des perdrix sur la table, et voilà des rires à s'éva-
nouir. C'est ce que j'ai de plus intéressant à vous con-
ter. M. le maire vient de venir paré, éeharpé, avec de
la garde nationale me chercher pour aller à un bal ce
soir; j'ai refusé avec toute la grâce qui me caractérise,
et me voilà dans mon fauteuil ayant les yeux fatigués,
vous souhaitant le bonjour. J'ai écrit au duc de la
Châtre ce que vous m'avez dit. J'embrasse notre bien-
aimée duchesse de tout mon cœur. Que faites-vous de
moi tous les deux? Comme je serais bien dans le cabi-
net terre d'Egypte! Et la vicomtesse d'Agoust, l'avez-
vous soignée? Allons, ami, des détails; n'èles-vous pas
tous au bal ce soir? Je trouve la lettre Laval assez
bonne, et vous? Allons, ami, écrivez donc. Adieu,
je vous aime de tout mon cœur; mais n'exigez pas
qu'on vous le dise autrement qu'à sa volonté. »
■
II.
m i
MES MEMOIRES.
VI- LETTRE
« Ce 27 août.
« .le ne compte pas mettre ce mot à la poste, ami,
parce que je vous attends demain jeudi, avec une vive
impatience. Si vous ne veniez pas ce bon jeudi, je
serais consternée; car ensuite Eclimond...; ainsi plus
d'ami pendant des siècles.
« Je suis fâchée que vous ayez raconté ce que je
vous écrivais l'autre jour; je vous dirai pourquoi.
« Eh bien, toutes ces piteuses choses glissent comme
sur la toile cirée; les faussetés qui n'ont pas une ra-
cine effleurent un instant, mais le parti est bien vile
pris.
« Qu'est-ce que c'est que l'entorse de notre du-
chesse? Cela la fera-t-il rester à Paris? Mais, comme
je dois vous voir demain, je ne vous demande plus
rien. »
VII' LEjTTRE
« Ce 29 aoùl.
« Depuis ce commencement de lettre, j'ai eu le
bonheur de vous voir. Je suis bien inquiète de la ma-
nière dont vous aurez fait votre voyage; il me semble
que vous avez dû être trempé depuis les pieds jusqu'à
la tête. Cette voiture ne vous vaut rien, ni à vos yeux,
et je suis fâchée que vous fassiez tant de chemin de
cette façon. Je viens d'écrire à mon beau-père une
longue lettre, ce qui m'a donné un mal de tète fou. Je
vais me promener avec mes enfants, et puis rentrerai
■'•:
I
!/•>
LETTRES DE MADAMB DU CAYLA.
écrire au bon la Calprade pour le remercier et l'entre-
tenir dans sa bonne volonté. Si vous le connaissiez, il
vous plairait extrêmement. Allons, il faut céder à mes
bonnes gens 1 ; les leçons sont finies, il faut mar-
cher. Mademoiselle Kern va à Paris, et je la charge de
celte lettre. La tête lui tournait de voir son frère; elle
me revient mardi de bonne heure. Le déjeuner est à
dix heures et demie. Pour chasser, je me suis levée à
sept heures pour être en avance, et je suis loin d'avoir
fini. Je veux que cette lettre toute bête vous arrive
avant votre départ, et vous redise une fois de plus tout
ce que vous êtes pour moi ; c'est un engagement à la
vie à la mort et au delà, ami. Faites que ce soit dou-
cement que les jours pénibles s'écoulent en m'ap-
puyant sur votre amitié. »
VIII e LETTRE
« Ce mercredi malin .
a Enfin, deux lièvres à la fois, une de Beaulieu qui
me paraît un véritable casse-cou et unedeMonlmirail.
Vous voyez que j'ai passé une semaine sans savoir de
vos- nouvelles. Tiré six coups, tué six lièvres; il en est
des lièvres comme des femmes, aussitôt vues, aussitôt,
danslecapharnaiim.
« Toujours donc je vous trouve dans votre véritable
royaume, et je vous écris avec plus de plaisir.
« Mademoiselle C... * m'a encore évitée ce matin; le
frère est pendu là tout près d'elle. Surtout ne soyez
pas instruit de mes remarques : elle penserait que je
1 Ce sont les enfanls de madame Du Cayla.
- 11 s'agissait d'un mariage pour M. le vicomte Talon.
376 MES MÉMOIRES.
l'examinais dans tous ses mouvements. Je vous vois là
lever les épaules. La chasse manquée d'hier avait élé
remise à ce matin; l'on a encore fait buisson creux.
Elle a monté mon cheval dans mon propre habit ayec
son frère et le mien, ce qui l'a fort amusée; mais une
vraie désolation de ne rien trouver. Il est quatre
heures; je rentre ayant froid et je vous écris pendant
que mon frère fait répéter Valentine. Le frère et la
sœur ont bien envie de rester, ce qui est bon signe.
Ils ont écrit à leur mère de venir sur l'invitation que
nous avons fait faire à monseigneur. Le chevalier est
en Angleterre. Ils ne croient pas que leur mère
vienne; mais, dans tous les cas, cela leur donne encore
la journée de demain jeudi à rester, qui était le jour
de leur retour à Paris. Ils attendront la réponse de leur
mère. Peut-être parlerai-je ce soir encore plus directe-
ment; mais il y a cette présence continuelle du frère;
et puis la crainte qu'elle ne s'explique en disant ce
non; il n'y a pas de mal qu'elle voie un peu Denis,
qu'elle a l'air d'examiner beaucoup. Je vous écrirai
un mot ce soir. »
« Ce mercredi soir.
« La journée s'est passée comme celle d'hier : loto,
musique, ouvrage; le frère là comme une ombre;
conversation générale; sûrement le frère a bien reçu
sa leçon. Elle a un respect pour lui qui est. inconce-
vable, et le regarde à chaque instant pour savoir ce
qu'elle doit faire, à la plus petite proposition. Je ten-
terai encore demain matin avant le déjeuner. Bonsoir,
ami, il n'y a que vous qui sachiez; ne vous embarras-
sez de rien . »
LETTRES DE MADAME DU CAVLA
577
IX- LETTRE
a Ils ne partent pas aujourd'hui et attendent la
réponse de la baronne. Monseigneur l'a engagée à
venir. Le chevalier est en Angleterre. Cette réponse
n'arrivera que demain; je tenterai de parler aujour-
d'hui dans la soirée. Madame de Rully délournera le
frère, car il ne quitte pas sa sœur une minute. Mon
frère estvraiment très-bien ; vous en seriez content. Mais
voilà qu'elle lui plaît plus que jamais. Il a voulu s'ap-
procher d'elle hier; et le frère, à deux ibis différentes,
est venu se mettre entre lui et sa sœur; ce frère est
assez bien, mais il est le maître, je le crois. Nous
nous sommes montré nos dessins réciproquement ce
matin; elleest charmante pour moi, et je pense comme
vous que son âme est élevée et tous ses sentiments
généreux. Mon frère, je vous assure, sera bien mal-
heureux, si vous ne pouvez achever votre ouvrage. Dites-
moi quand vous revenez, cher ami, non assurément
pour vous y engager, mais pour en jouir d'avance.
Parlez de moi à ma vicomtesse; contez-lui où nous en
sommes. J'avoue que j'espère beaucoup, mais parce
que vous êtes là derrière. C'est beaucoup qu'elle ne
dise rien. Ce matin elle m'a dit : « Je vais chercher
un livre. » J'ai cru que c'était le fameux livre, mais
ce n'était que son livre de dessin. Adieu, ami,
je pense que mon frère vous écrira d'ici. Adieu,
adieu. »
'A
!
."78
MES MÉMOIRES.
X' LETTIIE
« 22 septembre
« Eh bien! nous voilà donc encore séparés pour des
siècles, ami bien cber. Je vous vois d'ici agité, cou-
rant, lisant, dictant; et le total de tout cela est que je
vous voudrais reposant à Montmirail.
« D'après une lettre que je reçois de ma tante
Marthe, il me paraît que la dame s'est fait exécrer là-
bas, et qu'elle veut faire revenir à Paris mon beau-père,
plus tôt qu'il ne voudrait. Je viens de recevoir une
lettre de madame d'Orglandcs, qui vous toucherait.
Elle m'offre d'une manière qui part du cœur un asile
chez elle; elle me dit qu'elle y resterait l'hiver si je le
voulais; qu'à quarante lieues je serais plus en sûreté.
Vraiment je suis bien touchée de cette lettre.
« Tâchez de voir madame de Noailles. Si la dame
.1... va à Valençay, elle lui contera de belles choses
et toutes bien fausses. Je serais fâchée que Mélanie
ne pût pas répondre lorsqu'on lui parlera. Enfin, ami,
vous ferez pour le mieux; ainsi je n'ajoute pas un
mot.
« Je vous envoie ma chère canne; l'accident qui
lui est arrivé me désole. Comme c'est une occasion
dans laquelle je n'ai pas de confiance, elle vous arri-
vera demain sans lettre par Joseph. Adieu, ami, écri-
vez-moi pour me faire prendre patience. Vos lettres
sont ma réponse contre la vive peine de cette longue
séparation. Si vous voyiez le fond de mon cœur, vous
seriez plus juste et moi moins malheureuse.»
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
379
XI- LETTRE
• Chantilly, 24 septembre.
« J'ai reçu votre petit mot ce matin, cher ami, c'est-
à-dire votre lettre. Vous me paraissez furieusement
noir. Voici mon raisonnement à moi toute seule.
« Le ministère est bien fort; en supposant le nou-
veau cinquième des députes détestable, il a encore la
majorité; des réflexions le rallieront aux gens honnêtes.
Des mesures paralyseront les jacobins pour les élec-
tions de l'année prochaine, et nous ne serons pas per-
,!us. Cette grande leçon fera peut-être plus que la
loyauté n'a pu faire jusqu'à présent. Sûrement ce n'est
pas sans de vives anxiétés que l'on aura pris ce funeste
chemin; mais je ne vois pas la chose totalement finie
comme vous.
« Votre travail de légion signé me fait un plaisir
extrême. Tâchez de vous maintenir là, puisque vous
pouvez y faire du bien, et n'y faites pas de bruit pour
ne pas éveiller la haine ou l'envie. Il peut, en effet,
arriver un moment où vous serez utile.
« Moi à vous deux, vous deux à moi, j'y gagne
tout. »
XII» LETTRE
« Ce 26 septembre.
« J'ai reçu deux lettres de vous à la fois. Ce
matin j'ai vu qu'on avait nommé M. de Fargues et
M. de Corbière, mais que tous les autres étaient bien
mauvais. Ètes-vous bien sûr que M. Laîné soit in-
as
580 MES MÉMOIRES.
quiel? On dit que le ministère s'est arrangé pour ne pa
avoir M. de la Fayette; tout ceci doit rapprocher le
gouvernement des honnêtes gens; mais ce ne sérail
pas la première leçon qui serait perdue en ce genre.
Je ne suis pas étonnée du tumulte, c'est bien autre
chose en Angleterre, et il ne serait pas raisonnable de
se tourmenter sur ce que nous voyons pour la pre-
mière fois, ni que les honnêtes gens s'écartassent par
la raison qu'il y aurait du tumulte. Vous verrez que, les
dix jours écoulés, l'on sera fort tranquille, et que rien
ne s'opposera à ce que vous partiez pour Montmirail
Je conçois que pendant les élections il ne serait pas rai-
sonnable de laisser votre légion; mais voilà les élec-
tions bien avancées.
« Adieu, ami cher. Je suis bien aise que vous n'al-
liez pas aux soirées. Bonjour encore. Je vous quitte
toujours avec peine.
« Les Bérichons ont été bons et aimables. »
XIII" LETTRE;
« Ce 50 septembre.
« Le déjeuner est sonné parce que l'on va encore à
quatre lieues pour ne rien voir; mais enfin cela est
comme cela. Je n'ai qu'une minute, ami, je ne sais
si je rentrerai à temps pour mettre ma lettre à la
poste; mais je ne saurais quitter la maison sans vous
dire que vous me donnez une anxiété affreuse en pen-
sant que vous me cachez ce qui vous intéresse au mo-
ment du danger; ce qu'il y a de singulier, c'est que
j'avais l'idée que vous aviez quelque tourment, lorsque
j'ai vu la troisième journée finir sans le plus petit mot
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 3X1
devons. Ahuitheures.ee malin, j'ai reçu deux lettres,
une du 25, l'autre du 29. Vous avez raison pour mon
frère; s'il se décourage, l'aimant comme il m'a dit
l'aimer, je le jette à l'eau au moins pour trois heures;
je compte le voir aujourd'hui ou demain mercredi, et
puis enfin madame de Rully vient de recevoir votre
paquet, et j'ai mon petit mot qui me trouble à l'excès;
quelquefois l'on croit les choses terminées, et elles ne
le sont pas. Mais qu'est-ce que cela peut être? dites-
m'en donc davantage. »
XIY« LETTRE
octobre.
« Nous ne sommes revenus qu'à près de sept heures
hier, n'ayant rien vu ni rien pris, et étant restés bien
enfermés en voilure parce qu'il pleuvait; on a dîné
tard, comme vous pouvez le penser.
« Vos vers, la Fayette, ont fait le bonheur général,
mais votre affaire, cher ami, quelle est-elle? Cela me
tourne l'esprit; comment! la duchesse de Mouchy perd
donc la tète? Et madame Alfred est-elle près de sa
mère?
« Je ne crois pas que votre père puisse venir ici
avec vous, il ne s'est annoncé que pour la lin d'oc-
lob;e.
«Ce vilain B..., je suis comme vous en fureur
contre lui; mais quelles sont les eaux qui se trouvent
dans un port de mer? Où est-elle donc? Vous rap-
pelez-vous tout ce que je vous ai conté de Nîmes,
vous vouliez alors lui écrire. Ce grand W... est bien
b'te.
I
582
MES MÉMOIRES.
« Je ne sais toujours pas l'arrivée de mon beau-père.
Il m'écrit pourquoi mes affaires ne commencent pas;
il en paraît impatienté, cela me désole. Je crois qu'il
arrivera ce mois-ci cependant.
« Je veux vous dire d'avance ma politique, en re-
gardant la liste des députés. Voici ce que je crois : la
minorité sera encore de quatre-vingts. Elle se réunira
au ministère pour le concordat, le budget, etc., et elle
s'opposera, ce que je trouve indigne, à la loi contre la
liberté de la presse et à celle sur la liberté indivi-
duelle, ce qui me paraît de mauvaise foi; et l'on verra
encore cet odieux assemblage des gens les plus dis-
tingués, comme M. de Villèle et autres, avec un Voyer
d'Argenson et le furieux Benjamin, qui est bien drôle
dans son écrit contre M. Mole. Vous entrerez aussi
en fureur contre moi; mais jamais avec vous je ne
pourrai dissimuler et m'empêcher de penser. Adieu;
je ne songe à rien pour vous dire mille tendresses; je
ne fais qu'écrire à notre Marianne.»
XV LETTKE
« G octobre.
« Belle raison ! je vais chez madame B... parce que
j'y suis engagée, et désirée depuis des siècles. S'il ne
s'agit que de s'engager, ce n'est pas chose difficile.
« Bonjour.
« Je m'étouffe. Hier j'arrive sans avoir fait de toi-
lette qu'ôter mon chapeau, vous étiez déjà parti. Je
n'ai vu qu'Ambroise, qui élait dans le petit château
lorsque je suis rentrée, au lieu d'être dans le grand;
mais les Bully m'ont bien dit vos regrets. C'est trop
7,
LETTRES DE MADAME Dl) CAYLA. 3S3
clans un jour d'avoir à courir des amies, une altesse
royale et un sanglier.
« J'ai reçu une lettre charmante de mademoiselle.
C...; elle attendra quinze jours, mais viendra ici, et
elle me mande que, comme vous avez proposé une
chasse à son frère, il la ramènerait à Paris. Ainsi elle
compte me donner plusieurs jours, et attendre lord
S... à Paris, et elle viendrait ici vers l'époque de
votre retour; c'est arrangé à merveille; il faut que mon
frère s'y trouve. Je suis bien curieuse de savoir ce que
vous vous serez dit. Toute sa lettre est charmante pour
moi ; pas un mot pour Denis. Adieu ; je vous ai vite
écrit, car il n'y a plus que demain pour vous trouver à
Paris. Adieu, ami bien cher. »
XVI' LETTRE
(\l
'' 0Ê
« 20 octobre .
«La lettre que J... a écrite il y a huit jours à M. de
Plasseman est bien mauvaise. 11 annonce que le roi a
fait un décret qui ôte l'inviolabilité aux maisons des
princes, qu'il va attaquer et qu'il viendrai bout de
ternir tous ceux qui sont contre lui.
« Je suis bien occupée de savoir des nouvelles de
votre chasse, et déjà de celles qui suivront.
« Tenez-moi bien au courant; et puis parlez-moi, en
étant moins pressé, de mademoiselle Marianne. Et
ma chère vicomtesse, quand revient-elle donc? Aussi-
tôt son arrivée, je saute au col de ma petite conso-
lation.
« Je relisais, il y a un instant, une de vos lettres.
1
384
MES MÉMOIRES.
Vous m'élonnez beaucoup; comment ! il vous a passé
par la tête que j'étais malade à cause de celte lettre!
Mais pas un instant, je vous assure. Sûrement, j'en
suis fâchée,- mais je ne suis pas étonnée qu'un homme
qui ne sait où donner de la tête s'adresse aux per-
sonnes qu'il a connues. J'ai fait une chose assez laide
de remettre le paquet en d'autres mains qu'au feu;
mais ma position me défendait aucune générosité; et
il faut que toutes les relations de ma vie soient claires
comme le jour. J'ai réfléchi si je parlerais de celte
pétition; je suis décidée; je n'eu dirai mot à qui que
ce soit; tout a été remis au ministre de la police, c'esl
bien assez. Madame de Polignac elle-même pourrait
èlre forl étonnée que je raconte qu'elle a ce paquet. Si
elle conte l'affaire, rien de plus simple; mais pour
moi, quant à présent, je n'en ouvrirai la bouche à per^
sonne.
« Le duc de la Châtre a été parfait pour moi, et der-
nièrement encore le roi lui a beaucoup parlé de son in-
térêt pour nous trois; et de l'occupalion où il était que
riion sort fût assuré d'une manière stable par les lois.
J'ai tout écouté et entretenu cet intérêt, et rien autre
chose. Le duc de la Châtre dit tout à madame Devaux,
sœur de madame de ***, qui la voit tous les jours. Ainsi
le bon duc de la Châtre peut, sans le vouloir, être dans
la gueule du loup. Ensuite la vicomtesse d'A.. . dit tout
à son vicomte, et son vicomte est bavard, et n'a rien de
caché pour son rusé frère, l'ancien évêque de Pamiers,
lequel passe sa vie chez madame de Malignon, qui esl
liée avec madame de Balbi, J..., etc. Il ne faut point
parler, voilà ma décision. Madame de Polignac est très-
liéeavecl'évêquede l'amiers, elle serait étonnée que
LETTRES DE MADAME M CAÏLA. 585
je la misse dans le cas de raconter ce qu'elle peut faire
ou ne pas faire, etc.
« Le jeune Curzon vient d'écrire à M. de Quesnay
pour se trouver ici à la première chasse de sanglier;
cela sera impossible, à moins qu'il ne vienne à la
Saint-Hubert. On chasse demain mercredi, et puis pas
avant le lundi.
« Je tiens beaucoup à savoir si mon frère a vu
M. de la Calprade. Mon beau-père retourne à Paris
lors des Chambres. Le duc de la Châtre me disait hier :
« C'est à lui à tout faire, et à se mettre en avant. »
Comment donc faire? Adieu, ami. Je n'écris qu'à vous,
et je suis arriérée sur toutes mes écritures. Adieu en-
core, toujours. »
A
f
XVII* LETTRE
« Ce 25 octobre.
«Depuis deux jours j'ai été dans mes bêtises, ami, et
il m'a été impossible d'écrire, exceptéà vous. Ce malin
je suis beaucoup mieux, et j'en profile pour vous le dire.
J'ai reçu ce malin votre lettre de vendredi; j'en ai lu
des passages à mon frère; il est bien occupé, et bien
craintif et bien malheureux; il va demain à Paris, et
vous y attendra. Mon beau-père m'écrit aujourd'hui,
qu'il arrive le 25 et ne restera à Paris que vingt-quatre
heures; ainsi, ami, si vous venez le vendredi comme
vous en avez le projet et que mon beau-père ne dé-
range rien à son voyage, vous le verrez peut-être le
dimanche. Il me mande qu'il ne veut pas se mettre en
avant, etc., etc. Tout cela me tourmente plus que je
ne puis vous le dire. Il lui est arrivé un événement
m. 25
586 MES MÉMOIRES.
bien extraordinaire : le tonnerre est tombé dans son
cabinet, a tourné autour de ses fusils chargés, d'un
paquet de deux livres de poudre; il était trois heures
du malin! Il a tout vu, le bruit l'avait fait lever, et
toutes ses portes étaient ouvertes en enfilade. Après
avoir fait le tour de la chambre, le tonnerre a fait un
trou de trois pieds dans le mur qui est de pierre de
(aille et est sorti. Le vacarme a été tel que chacun
dans le château a cru qu'il était tombé dans son lit.
Voyez un peu à quoi tient la vie, passer ainsi dans
l'éternité! Cet événement parle, et en ce moment nous
nous entendons.
« J'espère que ma vicomtesse se laissera faire vio-
lence; mais je ne voudrais pas qu'elle fût contrariée
même pour le vrai bonheur de la voir; vous ne pou-
vez trop penser que la contrariété lui fait du mal, pour
faire tout au monde pour lui éviter. Je compte que
vous ferez un vrai Caton à la chasse. Mes petites ré-
flexions ne vous ont pas trop plu; je n'en ferai plus, et
j'y gagnerai, parce que vous me trouverez plus ai-
mable. J'ai une lettre en train pour vous que je vous
enverrai après-demain, dans laquelle je vous envoie
mes lettres de Montpellier que j'ai voulu relire, el
vous me rapporterez tout le paquet. Adieu, ami; en
voilà long pour ma pauvre tête qui est encore toute
fêlée. Adieu, toujours est aussi mon refrain. »
XVIII' LETTRE
« Chantilly, ce jeudi 51 octobre.
« Nous déjeunons à dix heures pour continuer cette
ennuyeuse chasse d'hier, et je n'ai qu'une minute.
l
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 587
Après votre départ, j'ai vu que le temps était bien*
noir, et madame de Rully et moi nous avons été
regarder par une fenêtre de la galerie : il faisait la
nuit la plus profonde; aussi me larde-t-il de vous sa-
voir sain et sauf arrivé à Paris.
« Vous avez eu encore un coin d'injustice à mon
égard. Vous connaissez commemoi les circonstances qui
ont amené par ordre ma connaissance avec ce person-
nage 1 . J'ai été mandée avec M. A... pour un triste su-
jet. Le commencement de la conversation a été : « J'ni
« été chargé de faire fusiller M. votre père; j'ai ob-
« tenu qu'il ne soit qu'exilé, etc. » Ensuite les présen-
tations, ensuite les histoires Boucheret, ensuite, en-
suite... une obligeance infernale. Et je ne me rappelle
pas sans satisfaction intérieure, je vous l'avoue, mon
ami, que constamment je me suis refusée aux offres
faites pour rattraper notre fortune, afin de ne rien
devoir personnellement a ce personnage, quoique ma-
dame de Polignac jurât toujours de toutes ses forces
que le sauveur de son mari et de son beau-frère n'avait
été pour rien dans le cruel événement qui glacera
d'horreur toutes les générations 2 .
« Le déjeuner sonne, adieu. »
« Ce vendredi.
« Nous avons passé la moitié de la journée hier
enfermées en voiture, mes enfants, madame de Rully et
moi, avec M. le prince de Condé. Un temps affreux,
gens et chevaux n'en peuvent plus; et nous ne voyant
:■■• I
ViW
1 Le duc de Kovigo.
* Le meurtre de Mgr le due d'Enghien.
388 MES MÉMOIRES,
et n'entendant rien. Une pluie ballante qui n'a p.^
permis à madame de Rully même de monter à cheval
un instant. Nous n'avons rien vu. On dit que la chasse
a élé charmante; il y avait quatorze sangliers, el une
énorme laie s'est fait chasser jusqu'à la nuit, et n'a
pas été prise, etc.
« Me voilà dans les leçons jusqu'au cou. Il y a eu
deux jours de perdus à peu près. Mais je veux vous
écrire. J'ai reçu votre petit mol ce malin. Sûremenl
j'ai été confondue de cette pétition qui m'est arrivée
là; j'en suis très-fâchée, mais que voulez-vous? Après
tout, ce n'est pas ma faute, et tout ce qui n'est pas ma
faute ne me fait pas grand'chose.
« Et ma consolation ' pense-t-elle à moi? Je l'em-
brasse de tout mon cœur. Votre lettre m'a fait plaisir
en ce qu'elle m'apprenait votre heureux retour. Vrai-
ment c'est une folie qu'il ne faut pas renouveler; s'en
aller sur une chaise de paille, par une nuit noire, pen-
dant onze heures !
« Adieu, ami. Je passe tout mon temps à vous écrire;
c'est le donner n mon plaisir. Voilà qui est bien
tourné. »
XIX* LETTRE
« Ce mercredi.
a Pas un mot de vous, mon ami; cela me tracas-e
jusqu'au fond de mon cœur, je n'y comprends rien.
Comment, cher ami, il vous viendrait dans la tête de
1 Celait la vicomlesse de La Rochefoucauld que madame Du Cayla ap-
pelait ainri.
LETTRES DE MADAME DL' CAÏLA. 589
moins m'écrire, de me laisser pour une fable absurde!
Mais ce serait donner raison aux gens qui penseraient
mal de vous ou de moi. Je regarde notre amitié comme
née avec nous, ne craignant pas plus les regards des
hommes que ceux de la Providence. 11 y aura donc des
choses que je ne devrai jamais vous dire lorsqu'elle*
nous regarderont? »
\\» LETTRE
« ."> novembre.
« Voici la lettre que je reçois de madame de Doué;
j'en suis consternée, je n'y puis rien comprendre.
N'en parlez qu'à M. votre père. Pour Élisa, elle lit
dans mon cœur, et je ne la compte jamais; elle peu!
lire toutes mes lettres.
« Mais M. de la Calprade me paraît en opposition
avec lui-même, avec ses lettres, et ce qu'il a dit à
mon frère. Serait-ce M. de J... qui l'intimide?
« Je reste confondue de cette lettre, qui me faisait
du mal en la lisant ce matin. J'espère que M. de Doué
s'est un peu trompé; mais ne faites pas de bruit de
cela; attendez, il ne faut rien qui décourage mon beau-
père. 11 a été chez M. de la Calprade hier; il ne l'a pas
trouvé. Je n'en suis peut-être pas fâchée. A présent
que j'ai lu celte lettre, je ne vous envoie pas la cin-
quième page, qui n'est qu'en tendresses.
« Il me tarde bien d'avoir de vos nouvelles autre-
ment qu'en poste, ce qui fait que vous n'avez pas le
temps de dire deux paroles de suite, et qu'il y a uni
page où le mot rien est dix fois.
"10 MES MÉMOIRES.
« Je profite de M. Portai pour vous écrire. M. de
Conti sera malade, je crois, longtemps. M. Portai
•conseille un aulre air. C'est peut-être madame de J...,
dont il est l'ami et le médecin, qui l'a soufflé. M. le
prince de Condé reviendrait peut-être à Paris si M. de
Conti y revenait.
« Je me tiens à quatre pour ne pas me mettre le
cœur à la torture; vous devinerez facilement tout ce
quejenedis pas. M. delà Calprade attendait M. de Sèze
et mon beau-père. Qu'on attende encore, rien de plus
simple; mais de là à aucun moyen il y a du chemin.
M. de *** aura travaillé comme une taupe. Le duc de
la Châtre doit parler avec M. de Sèze. Il revient ici
vendredi. Renvoyez-moi la lettre Doué; elle me con-
fond. M. Curzon s'est fort amusé; sa chasse a été char-
mante. Adieu, ami. Je ne puis penser qu'à tout ce que
je viens de vous mander. Avez-vous vu la duchesse de
Tonnerre? Comment va-t-elle? Adieu encore, bien cher.
Je suis bien sûre que vous aller penser à moi; mais
ne vous tourmentez pas. Parlez donc de vos affaires
de légion. »
XXI- LETTKE.
« 1 1 décembre.
« C'est par choix et par ma volonté que je parle de
mes sentiments pour vous. Je sais au fond de mon
cœur tout ce que vous êtes pour moi, et si, en restant
moi-même, je vous plais encore, je n'ai rien à désirer,
mon ami. Votre confiance est aussi nécessaire que votre
amitié à mon bonheur. Il me faut la plus grande
indépendance dans mes sentiments, et je suis tel-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 301
lemcnt dans un étau sur tous les côtés de ma vie,
qu'il me faut laisser ce qu'il me reste. C'est par ma
volonté, c'est pour mon bonheur que je vous aime, el
je ne veux pas que vous changiez rien à cela ; le jour
où je calculerais que je ne dois pas dire ou faire telle
chose parce que vous êtes là, alors vous n'êtes plus
un second moi-même et je vous compte; chose que je
ne veux pas. Le dîner sonne, ce qui ne me laisse plus
le temps de continuer. Dites mille tendresses à ma
chère petite consolation. Mille bonjours bien ten-
dres. »
XXII- LETTRE
cembre.
«Je viens d'écrire cinq lettres, el j'ai en sixième
un si grand mal de tête, cher vicomte, que je serai
sotte et ennuyeuse; je ne pourrai que vous dire des
tendresses et des remercîments sur votre petit voyage.
Si vous rendez justice à moi et à vous, les pensées
tristes dont vous me menaciez n'auront pas été du
voyage. Pensez une bonne fois pour toutes que l'on
vous aime; et parmi tant d'amies, pensez que les plus
anciennes n'en restent pas moins les mêmes : vos
doutes viennent sûrement de la prodigalité de vos sen-
timents; cela doit être. Si j'aimais douze hommes, je
ne compterais sur aucun.
« Vous pourriez demander dans votre testament
à être porté en terre par les femmes du moment;
les nouvelles liaisons c'est-à-dire; les valides, qui
seront la vicomtesse et moi, seront, Dieu merci,
mortes il y aura longtemps. Vraiment votre enterre-
592
MES MEMOIRES.
nient sera une chose historique dans l'histoire du sen-
timent. On pourra écrire en lettres d'or : // fut l'objet
de toutes. Vous serez peut-être le seul homme qui soil
parvenu à ce haut degré de gloire. Venir à bout de ce
que l'on veut est un mérite.
« J'espère que ma chère vicomtesse pense à moi.
Dites-lui bien que je la supplie de prier un peu à mon
intention. Je lui dis que j'embrasse de tout mon cœur
ma petite consolation.
« Adieu, ami, écrivez à celle qui sera pour vous
toujours la même. »
ANNÉE 1818
LETTRE PREMIERE
« 1" janvier.
« Je crois que madame votre mère sera bien heu-
reuse de passer le jour de l'an avec vous, et cela suffît
pour me faire désirer que vous choisissiez ce moment
là. Le 5 de janvier, ou le 4, ou le 5, elle pensera
différemment peut-être, parce que ce sera le moment
du départ.
Y'
LETTRES DE MADAME DU CiYLA. 595
« J'espère qu'Élisa est mieux et qu'elle ne sera pa>
trop fatiguée de son concert.
« Adieu, ami, au moment bien doux de vous revoir
ainsi qu'elle. »
il* LETTRE
« Lundi soir.
« Quelle longue journée! lorsque je serais si char-
mée de vous voir. C'était Longchamp ce matin chez
vous; je n'ai pas vu ma vicomtesse à mon aise non
plus. Ce soir je l'espérais un peu. Votre pauvre amie
ne se porte pas bien. Je n'ai eu personne à vous envoyer
ce soir, ce qui m'a désolée. Elle avait donné force
commissions; il n'est pas venu; ainsi espérance de le
voir demain. Donnez-moi de vos nouvelles bien en dé-
tail. J'aurais voulu en avoir ce soir. Cet éternel genou
me désole; je serais bien inquiète de savoir Elisa à
cheval sans vous. Votre petit billet était doux; où l'a-
vez-vous donc pris? Il m'a fait bien plaisir. Adieu,
ami bien cher; j'irai vous voir demain, après l'heure
où je suis requise à Sainle-Yalère. De vos nouvelles
bien au long et répétez-vous que vous êtes pour moi
tout ce que vous voulez, temps doux, temps moyen,
tempête, rosée, orage, malheur et bonheur. Je vous
quitte sur ce mot, en répétant que je vous aime de
tout mon cœur, et ma vicomtesse. »
III" LETTRE.
« J'ai eu bien tort, cher ami, si je vous ai fait de lu
peine. Je suis donc bien peu en accord avec ce que je
:>94 MES MÉMOIRES.
sens au fond de mon cœur; j'aurai dit trop vivement
ce que je trouvais. Ne m'en voulez plus.
« Ce que vous m'envoyez me paraît la perfection, et
j'ai pleuré en le lisant, c'est le seul bien que je sente
en ce moment.
« Surtout ne m'en voulez pas. Que mes sentiments
soient mieux jugés par vous et non pas sur mes ma-
nières. Mes mau vaisnerfs m'ont empêchée de dormir. »
IV- LETTRE
« Le beau temps, la pluie, tout cela me paraît la
même chose. Je me promènerai sur la terrasse ici,
puisque vous le désirez. Mon frère est bien près de son
départ; il court depuis ce matin et doit rentrer à midi.
Je vous verrai à l'heure que vous préférerez : quatre
heures, je pense. Je suis charmée que la chère amie
monte à cheval. Mille bonjours bien tendres, ami, de
mon cœur tout déchiré. »
V« LETTRE
« Je compte bien sur une visite de vous aujourd'hui,
à moins que vous n'ayez des courses à faire. J'ai les
Anglaises; mais à deux heures et demie je pourrais
vous voir, si cela vous arrange, parce que celte se-
maine votre Saint-Flour a dû vous mettre en retard.
11 faudra que je sorte pour madame de Vence, ma
tante Doué, etc. Vous êtes tout doux, tout aimable,
tout charmant; je suis ravie de la fin de cette cruelle
affaire. Dans trois jours elle aura un an. J'attends
M. voire père avec une grande impatience. On doit
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. V.t.j
être bien étonné de ne voir personne. Après avoir dil
le mot exclusivement, j'aurais pu taire venir Denis
vingt-quatre heures; il me l'avait proposé; mais j'ai
bien préféré attendre M. votre père. Adieu, nous vous
aimons bien et pour toujours. Ce nouvel éloignement
m 'attriste jusqu'au fond de mon cœur. Soyez toujours,
ami, tout ce que je vous crois; ma vie entière est atta-
chée à la vôtre. »
VI' LETTRE
« Le quand même fait de la peine. Vous ne me traitez
pas mieux que le roi l'année dernière, car aujour-
d'hui vous n'en dites même pas autant pour Louis le
Désiré. Je vais être en affaires toute la matinée. A
trois heures je dois voir M. votre père. Mon frère vient
me voir aujourd'hui et me mande qu'il arrivera à
trois heures. Si M. votre père pouvait me donner un
quart d'heure plus tôt, j'en serais bien aise. Si à cinq
heures vous voulez me faire le plaisir de me dire bon-
jour, vous serez fort aimable. Mille bonjours, ami. »
VII" LETTRE
a Je serais bien malheureuse si je n'avais pas une
minute pour vous dire un petit mot. Je ne sais
rien encore d'hier au soir. Je ne sais pas si les J...
viennent ce malin, et dans ce doute je serais fâchée
qu'ils me trouvassent avec M. votre père. Cependant
je pense qu'on pourrait les faire entrer dans une
autre chambre que celle où je serais; aussi vous déci-
derez cela, et je donnerai des ordres dans le cas où il
I
396 MES MÉMOIRES.
aurait la bonté de venir. Mille bonjours, ami. Toule à
vous. »
VIII- LETTRE
« Bonjour, monsieur. Ma tranquillité vous salue.
Que ce petit mot vous arrive jusqu'au cœur et vous
fasse penser à moi. Je dis que ce samedi a l'air d'un
mois. Je vais écrire à mon général et me borne à vous
souhaiter le bonjour de par saint Pierre. Saluez M. de
Chevreuse, et vous, pensez à l'amie qui vous aime pour
sa vie entière. »
IX' LETTRE
« Que vous êtes donc bon et aimable, véritable
ami; je suis si aise que je ne sais que vous remer-
cier et jouir de toute votre bonté; tous ces différents
sentiments l'emportent sur la peine de vous voir celte
fatigue, et votre temps pris. Je vais regarder cent fois
par la fenêtre. Combien je vous remercie, ami bien
cher. »
X- LETTRE
« Comment me jugeriez-vous, si vous pouviez pen-
ser que je ne sais pas sentir tout ce que vous êtes pour
moi, tout ce que vous faites pour moi? Votre petite
lettre me fait un peu oublier ma mauvaise nuit. A
tantôt, ami bien cher. »
,. - .
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
391
XT LETTRE
a Mille regrets de ne pouvoir passer quelques bons
moments avec vous ce soir; mais vous me voudriez du
mal si vous sortiez en étant souffrant'. Ma pensée ira
vous chercher plusieurs fois, comme toujours. A ma
vicomtesse mille tendresses. »
XII- LETTRE
« Je suis désolée de ce temps pour ma vicomtesse,
et je crains que l'humidité ne lui fasse du mal.
« Je n'ai pu vous répondre tout de suite à cause
de madame de Périgord, qui m'est arrivée à dix
heures un quart, me disant adieu pour Maffliers. Votre
lettre m'a fait un plaisir extrême, comme tout ce qui
me vient de bon de vous. Je suis bien aise de votre
suffrage d'hier; mais je vous assure que je sens telle-
ment tout ce que vous dites, que je n'avais pas besoin
de penser à la mine que je devais avoir. J'ai vu le duc
de la Châtre, il m'a promis de dire quelques mots ce
malin. Combien M. votre père est prévoyant dans
sa bonté! Je suis charmée de ce qu'il a dit sur le quai;
et probablement que c'est lui qui a appris le gain, et
voilà pourquoi M. Du Cayla le savait lorsque la duchesse
de Tonnerre en a parlé. Nous causerons pour le ren-
dez-vous. Mille bonjours, ami, nous remercions Dieu
ensemble; cette idée est bien douce et bien consolante
pour moi. »
598
MES MÉMOIRES.
XIII- LETTHE
« Je n'ai pu fermer l'œil. J'ai une courbature gé-
nérale, mal à la gorge, me voilà. Si j'étais morte, je
vous en ferais mon sincère compliment; moi qui trouve
le bonheur dans le repos, vous jugez quel cas je dois
faire de la mort. Bonjour, ami; ma vie sans vous sérail
une agonie. Si M. voire père reste, je ne vous le par-
donnerai pas, c'est impossible avec ses affaires. »
XIV- LETTBE
« Je n'ai pas dormi, ami, mais je suis beaucoup
mieux ce matin. Je ne me fais pas le mal plus grand
qu'il n'est, je vous assure; mais avec vous, je pense
tout haut et j'approfondis tout, au lieu de penser
toute seule suivant mon habitude. Mes enfants sont
justement la conséquence de la maison de campagne,
et la meilleure pièce de mon procès est mon beau-
père. Envisager la profondeur du mal avec un ami,
n'est que confiance et non pas découragement. Votre
billet, bon, aimable et tendre, me fait du bien, et je le
relirai plusieurs fois. Dites mille tendresses à ma vi-
comtesse de ma part.
«Bonjour, ami. Votre amitié fait tout supporter en
rendant tout supportable. »
XV LETTRE
« Je prends, en guise de Dewidoff, M. Hutteau d'O-
rigny 1 , et je veux qu'on me le confie solennellement.
1 Homme respectable, maire du cinquième arrondissement.
,)U'.'
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
Je suis sûre qu'il est charmant, et M. de la Calprade
m'arrangera cela; je veux un ami dans chaque coin,
l'un pour une pastille, l'autre pour avoir une bague
avec le nom à' ami, un autre pour la conversation, un
autre pour la confiance, un autre pour les confi-
dences, un autre pour représenter Satan comme un
serpent, un autre pour le réduire, un autre pour le
convertir à de meilleures opinions, un autre par
amour-propre. Ah! mon Dieu, quel bruit! Les voilà
qui m'étourdissent. Tenez, je vous les livre pour les
enfermer avec toutes vos dames, et vous les regarderez
par le trou de la serrure pour voir ce qu'elles font.
Je souhaite le bonjour à toute la compagnie. En ré-
sumé, après avoir ri, je vous prends pour ce que vous
êtes en réalité, un personnage sensé; je vous remercie
en embrassant le d'Origny et vous souhaite quatre
Dewidoff dans la journée. Bonjour, ami; je vais prier
Dieu de bon cœur. »
9
XVI- LETTRE
a Je suis désolée de vous savoir souffrant; j'ai bien
de l'humeur de votre redingote bleue. Vous voilà au
lit, ce qui vous rendra moins aimable pour toutes vos
belles, et moi j'en souffre aussi, et d'être la cause peut-
être, quoique sans le savoir ; je souffre de votre im-
prudence. Mais comment rester à lire lorsque vous
avez si chaud? Mon frère est désolé de ne pas vous
voir, il part à minuit. J'ai été plus contente de
M. Delaveau que je ne m'y attendais, mais j'ai sujet
d'être inquiète.
« J'espérais le mémoire que vous deviez demander
£
400 MES MÉMOIRES.
à madame de Noailles. Imaginez que tous les juges
demandent ce mémoire; je ne sais comment faire : il
est de la dernière importance que je leur envoie le
premier mémoire de M. A..., signé par lui-même.
Vous devez connaître des maisons où il se trouve. J'ai
couru inutilement, et les moments pressent bien fort.
« Bonjour, ami, reposez-vous bien, faites-vous re-
passer par Ambroise; mais pas plissé, vrai; un fer
chaud fait tous les biens du monde. La vicomtesse
n'est pas ici et ne peut pas aller voir le beau et bon
malade auquel je dis mille douceurs.
« Vos prières me porteront bonheur. C'est sans y
voir que je vous écris. »
XVII- LETTRE
« Je reconnais bien là votre cœur. Oui, le mien est
plein de confiance en la providence. Si le malheur de
perdre arrivait, le bon Dieu aurait mis la consolation
dans le mal, en me donnant un ami comme vous, et
c'est à vous que je m'adresserais pour à l'instant faire
disparaître '... J'irai au cloître et au Marais à trois
heures et demie; je vous rendrai réponse des visites.
Que M. votre père est bon, il a déjà tant fait pour
moi! Adieu, ami; nous prions ensemble. Quelle con-
solation pour moi! »
XVIII e LETTRE.
« Je suis bien tourmentée du cher cocher, et bien
en peine qu'il ne soit enrhumé. Donnez-m'en des nou-
1 Los enfants tic madame Du Cavla,
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. ,01
velles, vicomte, ainsi que de ma vicomtesse; le temps
plus doux a-t-il fait cesser complètement les petites
douleurs? J'espère aller la voir ce matin. M'avez- vous
pardonné de ne pas avoir été assez aimable hier?
Mille tendres bonjours. »
XFX« LETTRE.
« Elle est délicieuse, cette chère petite lête; j'ai
toujours aimé les tètes de mort à la folie; j'en avais
mis partout, jusque dans les coins de mes mouchoirs
de poche; j'en avais fait broder, ensuite j'en ai des-
siné; çnfin, ami, vous ne pouviez pas me faire un
présent qui fût plus selon mon goût. C'est un bouquet
charmant, et la lettre ne lui cède pas. 11 n'y a que la
lîn qui m'a donné un instant l'idée que vous alliez
vous battre; et puis l'espérance que vous ne me trom-
periez pas m'a rassurée. .Mille bonjours. J'attends le
chirurgien; cela va avec une tète de mort. Ami, tou-
jours. »
XX« LETTRE.
« Avant-hier c'était une idée, hier c'était un pro-
jet, aujourd'hui nous voilà à cheval pour aller eu
Russie; je ne puis pas dire autrement que le vicomte
est expéditif; et certes il existe deux femmes .tssez
folles s'en allant chevauchant avec lui. Aubouin dit
qu'il fait une crotte affreuse; nous irons moins vile,
voilà tout. Je resterai par derrière avec Aubouin; cela
est-il délicat? Non, car je veux prendre aussi ma
part de celte charmante personne, et tout partager
avec vous. »
402
MES MEMOIRES.
XXI- LETTRE.
« J'ai vu M. votre père hier au soir, qui a été
bien bon et bien aimable; il avait été chez M. de
la Calprade. Lorsqu'il me l'a dit le soir, je croyais
que mes oreilles me trompaient; je vous assure que
j'ai été touchée jusqu'au fond de l'âme. Il devait, dè.s
ce premier jour, avoir fait tant de courses indispen-
sables, que de penser aux autres est d'une bonté bien
particulière. Je crois vous avoir dit que ce pauvre
M. de la Calprade a été bien inquiet pour sa femme;
mais enfin elle va bien. Rien de nouveau pour le ma-
riage de mon frère; nous savons seulement que ces
dames ne sont pas parties, preuve qu'elles prennent
des informations sur le caractère de M. de ***; mais
nous ne savons rien, et mon frère attend. Passé un
certain temps je serais d'avis qu'on sache à quoi s'en
tenir, comme le 5 d'octobre, par exemple; car enfin
on ne peut pas rester comme cela; et finir le temps du
service sans rien mettre en l'air au moins. M. de G...
sort de chez moi; il m'a conseillé de demander un ren-
dez-vous à M. le duc de Bourbon. S'il ne veut pas me
recevoir, j'écrirai et en détail; nous allons voir ce qui
en sera. M. B... disparaît des journées entières; il est
revenu les soirs jusqu'ici; il veut louer un petit appar-
tement tout meublé rue de Courti; cela né serait sûre-
ment que pour peu de jours. Il ne sait comment amener
la séparation totale; je vois cela. Tous ses meubles son
à Neuilly. Si M. le duc de Bourbon me refuse, je serai
bien embarrassée. Une occasion partait pour Chantilly,
ainsi j'aurai la réponse bientôt. Voici la copie de ce
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 4U5
que j'ai écrit à madame de Rully : « J'ai une grâce à
« vous demander, ma chère, c'est de m'obtenir une
« audience de monseigneur. Je l'importunerai le
« moins possible, et il sera bon à lui de vouloir bien
« me recevoir. Si je dois demander cette faveur par
« M. de Rully, veuillez bien me le mander, afin que je
« fasse tout ce qui est convenable. »
a Mille tendresses, etc. »
-■ : ■
XXII" LETTRE
« J'ai suivi l'avis de M. de Gatigny. Si cela tourne
mal je n'aurai aucun regret: il est sûr que mes af-
faires se prolongeant et M. de Gatigny me disant d'é-
crire, je ne pouvais pas faire autrement; il fallait une
démarche quelconque et M. de Gatigny ne peut servir
que sous main. Je vous tiendrai au courant; mais, je
ne sais pourquoi, j'en augure assez mal. M. le duc de
Bourbon a beaucoup d'humeur; ne dites à personne ce
que je vais vous dire. Sa chute n'est autre chose
qu'une attaque, et la paralysie est sur le bras; il a
toute sa tète et ne me paraît pas en bonnes disposi-
tions; mais de la manière que je sais tout cela, vous
me compromettriez beaucoup en en laissant percer
un mot à personne, et surtout à la comtesse. Vous
n'en pouvez parler qu'avec ma vicomtesse, parce que
je connais sa discrétion; mais pas un mot ailleurs, el
ne vous fâchez pas si j'insiste sur ce point; il est bien
important. »
■un
MES MÉMOIRES.
XXIII- LETTRE
7
I
■
I
■
7i
* Ce -25.
« Je viens de recevoir une lettre de ma petite con-
solation; je l'ai lue avec douceur et bonheur. J'ai vu
hier au soir la vicomtesse chiffonnière 1 ; elle m'a amené
son malade, qui a l'air bien fané. En tout le ménage
n'a plus quinze ans, et le vicomte se plaint d'une re-
lique permanente. Je suis bien aise que vous vous
trouviez bien de votre régime; loute réflexion faite, ne
regrettez pas le petit voyage que vous aviez envie de
faire. On parle des observateurs qui y vont avec une
orande dérision dans les journaux; et, au fait, à moins
O ,J ...
que d'être lié avec une des personnes premières inti-
mement, on a l'air d'écouter aux portes. J'ai une nou-
velle passion à trav«rs le cœur, c'est lord Byron, du
moins ses ouvrages. Quel génie! comme il anime
tout, jusqu'aux pierres! On le dit méchant et difficile
à vivre; cela doit être, autrement il serait adorable. Je
suis dans la position la plus désirable; je ne connais
que ses ouvrages; c'est le premier poêle du inonde
connu. La grande expédition va peut-être nous rappor-
ter du pôle glacé des poëmes tout de feu. Il est très-
remarquable que dans le Nord les passions sont plus
vives et plus durables. Adieu, vicomte; il me faut ré-
pondre en Languedoc, à tour de bras, trois grandes
lellres. On doit y voir M. Séguier. Sur ce je vous dis
mille et mille douceurs. Êtes-vous content? .
« On dit que M. Decazes a été chez le général Oudi-
1 La vicomtesse d'AgousI.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 405
not lui dire que toutes les demandes étaient accordées,
sur l'ordre du roi, au ministre de la guerre. Je ne sais
pas si c'est la vérité. »
VA
ANNÉE 1819
PREMIÈRE LETTRE
Ce dimanche
« Voilà encore une fois les tentatives des coquins
déjouées; le plan n'était pas mal concerté. On arrivait
par le pont tournant, et les Tuileries se trouvaient
envahies. H y a des complices jusque dans la garde
royale, dans l'infanterie, parmi les sous-officiers;
les soldats, même des légions gagnées, étaient bons:
ils auraient cru le roi privé de la vie, et auraient
obéi. Le feu a été mis deux fois à Vincennes, pour
détourner l'attention. Il n'en est rien résulté. On a
arrêté tous les chefs hier à minuit, au moment de
l'exécution, afin de les mettre entièrement dans leur
tort. Les barrières ont été fermées toule la matinée,
on entrait, mais on ne sortait pas, à ce que l'on m';i
dit, car je ne le sais pas. La légion de la Meurthe est
partie sur-le-champ par ordre, à minuit. 11 y a beau-
coup de monde d'arrêté. Du reste, la tranquillité n'a
pas été troublée un seul moment; tout est calme et
tranquille; en voilà au moins pour quelque temps. Il
?.
II.
•406 MES MÉMOIRES.
parait que les pairs jugeront les coupables. Ce serait
folie à vous de penser à revenir, car il n'y a pas une
raison pour abréger votre voyage. On savait le complot
par un homme qui avait reçu les avances qu'on lui
avait faites afin de (ont dévoiler. Rendons grâces à la
Providence. Vous voilà encore une fois quitte d'une
belle écliauffourée. Quelles vilaines gens! Le capitaine
qui menait tout est en fuite avec dix-huit cent mille
francs en billets de banque, ce qui lui fera des amis sur
sa route pour se sauver. Vous voyez qne vous ne pouvez
pas nous quitter qu'il n'arrive quelque chose.
« Je serai bien charmée de vous revoir, cher vi-
comte; car vous savez combien je jouis de votre
amitié. Votre lettre m'a interrompue. Quel amphi-
gouri que toutes ces phrases, antithèses, etc., sur les
femmes! MM. Thomas et Ségur ne sont que des petits
garçons. Je vous dis mille tendres bonjours et j'attends
toujours de vos nouvelles avec impatience. »
II- LETTRE
« Ce 25 août.
« Le temps est superbe, ce qui fait plaisir à tout le
monde. Le fauteuil mécanique du roi ne peut être ter-
miné avant quelques jours : c'est dommage; mais, au
reste, Sa Majesté a vu tant de monde depuis deux
jours que le public a pu s'assurer qu'elle était en chair
•et en os, et non pas un mannequin, comme on l'avait
répandu parmi le peuple.
« Beaucoup de personnes doivent venir ce soir voir
île feu; on dit qu'il sera très-beau. Madame de Péri-
gord va d'ici chez madame de la Briche aux comédies
■
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
407
avec madame de Choiseul; il n'y a en actrice que ma-
dame Mole. Ces dames sont inconcevables; rien ne les
dérange dans ce monde; les trônes tombant les uns sur
les autres ne les font pas même vaciller sur le leur.
« On dit, mais je ne vous le garantis pas, que l'on
a trouvé quatre millions. Aux libéraux égorgeurs
M. de Trogoff dit : « Puisque je suis perdu, je ne
veux pas mourir seul, je dirai tout. » Ce serait bien
désirable. La procédure durera plus de trois mois. Je
sais que M. Pastoret l'a dit. Les pairs vont s'assembler
deux fois, et puis se reposeront six semaines, à ce qu'il
paraît, pendant l'instruction.
« Bonjour, cher vicomte; on a regretté de ne pas
vous voir hier, et moi beaucoup aussi, comme vous
pouvez le penser. Mille tendresses à ma vicomtesse et
à vous. »
i
m
III- LETTRE
« Le niL'i'crfci:.
« Lorsque l'on renvoie aux gens leurs lettres, c'est
leur dire qu'ils feraient mieux de garder le silence
que d'écrire. Je vous remercie de m'avoir renvoyé la
mienne; elle m'a fort amusée. Je n'ai pas su qu'il y
avait une occasion pour vous écrire; je l'aurais su
qu'après votre lettre j'aurais eu le chagrin de n'en pas
profiter. Ainsi mon ignorance a été pour le mieux. Pas
du tout; voilà qu'hier je reçois une lettre fort aimable
de vous, j'en ai été tout étonnée. Vous avez la fièvre
tierce, et pour moi qui n'aime pas les malades (d'au-
tant que je leur porte malheur), mais qui vous aime
beaucoup lorsque vous êtes en bon sens, me voilà tout
8
408 MES MÉMOIRES.
de suite à voire sonnette pour vous dire bonjour et
mille douceurs.
« M. de Byran m'a dit hier que l'on était sur la
trace de beaucoup de gens, et que tout cela était fort
grave. Nul doute que M. votre père ne revienne, du
moins je le pense; mais quel ennui pour ces pauvres
pairs d'être juges sans cesse! Il .paraît assez répandu
qu'il pourrait bien se trouver quelque confrère com-
promis; mais rien ne transpire sur cela. Les personnes
arrêtées se coupent et parlent. Et que dites-vous de
ces incendies généraux : les brigands font les choses
en grand; ce sont des feux pour éclairer leurs funestes
complots, de grands fanaux à de grandes distances
pour de grands crimes. C'est la sainte Vierge qui nous
aura sauvés encore une fois. M. de Trogoff doit être
bien malheureux d'avoir des neveux aussi détestables.
Le capitaine Nanty est encore dérobé à la justice. On
fait une machine qui permettra enfin au roi de re-
prendre ses promenades très-prochainement. Dans six
jours j'aurai le plaisir de vous revoir, cher vicomte.
Mille tendresses à ma vicomtesse quand vous la re-
verrez. J'ai répondu à la minute, même à la lettre dont
vous parlez bien sévèrement, et que j'ai reçue avec un
vif plaisir. »
IV* LETTRE
Rï
« Montpellier, 27 odebre.
« Nous voilà arrivés, cher vicomte; le courrier pari,
il n'y a pas une minute à perdre. Vous excuserez ce
laconisme. On me dit qu'il y a ici des lettres pour
moi. Mais si je lis je manque la posle. Nous sommes
■
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 409
un peu fatigués. Il fait ici la canicule; il est tombé des
torrents, mais avant notre passage. Bonsoir, cher vi-
comte; j'embrasse ma vicomtesse de tout mon cœur
et lui adresse ce griffonnage. »
V' LETTRE
« Je suis assez bien ce malin ; vous savez qu'il
n'y paraît plus après. Je n'avais pas été surprise de
l'humeur du petit garçon avant-hier; ainsi cela n'y esl
pour rien; je suis faite maintenant à bien d'autres se-
cousses. Venez me voir à deux heures et demie ou
trois heures; je sortirai à quatre heures et demie. Je
ne comprends pas ce que vous voulez dire de mes se-
crets. Mille bonjours. J'écrirai ce matin probablement.
A tantôt, cher vicomte. »
I
VI" LETTRE
«Mon beau-père vient de me' faire dire qu'il ne
dînait pas. J'ai mon oncle, ainsi rien de plus simple.
Je compte donc sur le vrai bonheur de dîner avec
vous et de vous voir. Je vais demander le vin de Cham-
pagne, si vous ne me faites rien dire. Je suis contente;
mais qu'il faut aimer mes deux petits trésors pour ne
pas les voir! •■>
?II« LETTRE
« Ecrivez sur-le-champ. Bonjour, cher vicomte;
vous avez le commandement beau ce matin. Comment
va votre petite santé, qui s'est mise entre deux draps
dès les poules? M. de Juigné est arrivé. La conversa-
tion, très-animée, a passé minuit. La princesse a fait
4
410 MES MÉMOIRES.
feu de bons mots et d'assez jolies histoires par-ci par-
là. Il faut que madame de la Trémoille aille vous faire
une visite; comme les dames que vous appelez quand
vous êtes malade, elle vous amusera, et puis vous
l'aimerez. Bonjour, cher vicomte. Les Louis XIV ' sont
de braves gens; je trouve que vous avez parfaitement
raison. »
VIII" LETTRE
« Avant-hier nous sommes arrivés à Toulouse,
comme nous l'espérions; nous n'avons pas pu nous
embarquer; les eaux étaient trop basses. Alors nous
voilà repartis pour Agen ; ce n'était pas jour de poste,
et nous voici à Bordeaux un peu fatigués, la journée
étant un peu forte. Nous partirons demain pour Blaye,
et ïalmond le lendemain. Voilà, cher vicomte, un
compte rendu. Je vais souper et boire à votre santé.
Mon frère vous dit mille choses toutes charmantes. Je
compte maintenant les heures où je verrai encore le
troisième voyageur, ce qui me rend bien triste. Par-
tout je trouve des journaux exécrables. Bonsoir, cher
vicomte. Mille choses à ma vicomtesse. Je compte tou-
jours que votre amitié et votre bonne humeur me
donneront patience et courage. »
IX» LETTRE
« Je vois, cher vicomte, d'où le moment vif est
venu. Comme vous le dites, le mal ne se répare pas;
je trouve cela indigne. Comme vous en voulez aux
1 Expression dont se servait parfois madame Dn Cny1a pour parler Je
nous.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 411
T... ! Vraiment vous êlcs méchant quand vous prenez
quelqu'un en grippe, et pourtant la duchesse vous
aime véritablement. Je crois que madame de R... fait
au moins le double de frais ; et, en effet, cela peut se
concevoir, car, certes, l'intérêt est de son côté.
« Je n'ai point reçu de nouvelles de madame de
Tonnerre. Je suis pour l'héritier Crillon comme pour
M. le duc de Bordeaux. Je voudrais qu'il vînt de la
belle fille aînée; ainsi je suis bien aise de la petite
fille. Je vous crois à Montmirail pour recevoir celte
lettre, que je finirai demain. Quant à ma destinée,
dier vicomte, je ne m'en connais qu'une : c'est de
sauver mes enfants. Du reste, ne me comptez pour
rien, parce que je ne suis capable de rien, et n'envisa-
gez que ce seul but. Quant aux romans, les femmes,
qui pensent encore à en faire font bien de n'en pas
lire. Pour peu que l'on s'amuse à retrancher de la
littérature tout ce qui parlerait au cœur, tous les
poètes, toutes les tragédies parce qu'elles respirent la
passion, il ne restera pas grand'chose. On ne peut
pas toujours lire l'histoire quand l'on passe sa vie à
en voir faire; et, avec cette pensée de trouver du mal
partout, il ne faut pas même regarder les mouches,
qui peuvent donner de mauvais exemples. Ma mère
était plus heureuse ; elle voyait les choses sous leur
aspect le plus simple. Je ne ferai sûrement pas ma
lecture habituelle de romans; mais, comme je ne
connais pas de héros, je n'y trouve aucun danger. Vous
n'aimez pas que je dise si clairement ma façon de
penser; alors il ne fallait pas aller chercher madame
A... pour l'aire vos commissions, en donnant par elle
un coup de patte. »
si*
412
MES MEMOIRES.
« Ce 7 octobre.
« J'ai été un pou souffrante; voilà pourquoi ma
lettre n'est pas partie hier. J'en ai reçu une de la du-
chesse, et probablement que j'en recevrai encore une
ici. MM. de Grave et Montcalm ont dû se battre; mais
le marquis de Grave, qui est ici, et le grand prévôt
ont arrangé la chose. Ainsi voilà heureusement tout
terminé.
« Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis trois jours,
cela est tout simple : c'est le voyage de Compiègne.
« Je vous dirai que mon frère fait des rêves incon-
cevables, ce qui me fait bien rire; cela vient sûrement
du souper de neuf heures. Je trouve cela plaisant, di-
vertissant. Mon petit homme se plaît ici beaucoup;
de toutes manières je suis charmée d'avoir fait ce
voyage. Je vous remercie mille fois de tous vos soins
pour mon beau-père; il faut espérer qu'il viendra à
Or... Adieu, cher vicomte. Les Louis XIV se disent
mille bonjours et se souhaitent toutes sortes de bon-
heur. Cette lettre vous trouvcra-t-elle à Montmirail?
« Alors je prie ma vicomtesse de se souvenir de
moi. »
X" LETTRE
u Rouen, vendredi 20 novembre, trois lieures du malin.
« Grâces à vous, cher vicomte, et à ma vicomtesse.
Nous sommes arrivés dans sa bonne voiture sans un
cahot, sans un clou manqué. Remerciez-la bien de ma
part, et dites-lui que tout a été bien soigné. Nous étions
empaquetés comme de gros chats dans nos fourrures,
U:-
M
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 413
mon frère comme un ours, el nous n'avons pas mangé;
ainsi point de dégâts. Ilem pour revenir. J'ai passé ma
journée entière, hier, à parler, ainsi que mon frère. Je
suis fort contente de M. Thit. Il ne peut juger de rien,
n'ayant pas les pièces. L'avoué Dupuis a son intelli-
gence en dedans; demandez à notre duchesse si je me
trompe. J'attends le président. Madame de Fontenillal
est charmante, jolie, bonne, sensible, vive; nous l'ai-
mons déjà. M- Manoury est vénérable. Nous allons
manger des huîtres; vous quitter pour une huître!
vos dames ne vous ont pas accoutumé à cela. Mon
frère vous dit des douceurs en moustaches.
« Bon appétit, cher vicomte. Mille tendres bonjours
pour ma vicomtesse. Le bon Dieu m'a faite gaie ce
matin; cela pourra bien durer une demi-heure, profi-
tez-en; car un mot de plus je pourrais bien me mettre
à pleurer. Je compte toujours être à Paris lundi. Dites
mille choses de ma part à M. votre père. Si le sucre de
pomme pouvait lui faire du bien, je lui en rapporte-
rais un bâton. »
ANNÉE 1820
PREMIERE LETTRE
« Sans vous je n'aurais rien pu faire; mais de tout
cela ce n'est ni vous ni moi : c'est notre bonne Provi-
dence qui règne el. veille.
4U MES MÉMOIRES.
(f Le roi est enchanté; c'est bien à lui que l'on doil
tout. M. de R... n'aurait rien fait.
« Bonjour, mon cher vicomte; j'ai des affaires par-
dessus la tête. Aimeriez-vous mieux venir à six heures
faire un mauvais dîner? cela m'arrangerait bien, sinon
je vous attends à quatre heures et demie. »
II' LETTRE
« Vous n'avez aucune idée, mon cher vicomte,
comme cela me décourage lorsque je vois tant de ja-
lousie et d'ennemis autour de moi. A chaque nouvelle
découverte, cela m'abat. Après cela, forte des choses,
la tranquillité ordinaire de mon âme reprend le des-
sus; je pense aussi à ceux qui me rendent justice,
mais il faut toujours un peu de réflexion, et dans ces
cas-là je reste avec un poids sur le cœur tout le temps
qu'elle se fait attendre. Vous avez été bien à mon goût
hier au soir. Mille, mille amitiés. »
III' LETTRE
« Mille remercîments, ami; cela va très-bien ce
malin. J'espère qu'il en est de même de vous et de ma
vicomtesse. Je préparerai une lettre pour le curé;
mais il faudrait êlre insensé pour se tuer à plaisir, et
vous n'imaginez pas le mal que m'a fait ce remède.
« La journée va être bien longue! tout est bien long!
Bonjour, excellent ami, partagé, divisé, disséminé,
diminué, etc., mais cependant aimé. »
I
' l >
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
i il
/ à
IV- LETTRE
« En vous écoutant ainsi on se sent anime d'une
mainte ferveur. La Providence peut faire de moi ce
qu'elle voudra.
« Je souffre beaucoup moins; j'ai dormi; il ne faut
plus que de la patience. Bonjour; mille tendres bon-
jours. »
V LETTRE »
«Que je suis donc encbantée de ce mieux! J'allais
envoyer chez vous, ami. Au lieu de vous donner au
dogue, vous êtes gentil à croquer, et on ne s'en charge
pas. Je trouve vos lettres très-bien aussi, et je me dé-
ciderai à écrire.
« Ce qui me désole, c'est de ne pas pouvoir monter
à cheval ce matin, comme nous en étions convenus
hier au soir, madame D... et moi, malgré toutes les
culbutes qui se font sous mes fenêtres; je suis sûre
que la promenade aurait été délicieuse. Soyez assez
bon pour le faire dire à madame D..., et qu'elle ne
m'en veuille pas, ce serait un regret de plus. Nous
avons causé un petit quart d'heure hier; elle m'a
parlé de madame de Noailles, ce qui m'a prouvé que
vous aviez un peu trop dit ce que je vous avais ra-
conté. Au reste, cela ne me paraît pas une indiscré-
tion; c'est une charmante personne, et ceux qui la con-
naissent autrement en sont restés à ses quinze ans, et
n'ont pas le sens commun.
« Bonjour, ami; je regrette bien la cavalcade; je
HH
4!0
MES MÉMOIRES.
regarde ma vicomtesse avec les yeux de mon cœur, qui
appartient bien au ménage.
« Ne trouvez-vous pas que nous sommes bien aima-
bles ce malin? »
VI- LETTRE
« Oui, mon ami, je suis pleine de confiance dans
la Providence. Sans cette confiance je mourrais de
désespoir. Je remercie bien ma vicomtesse et ne cous
sépare jamais; tous les deux vous m'aidez à supporter
ces cruels moments.
« Rien ne presse pour ôter mes papiers; on ne
peut pas les enlever; c'est pour mes enfants qu'est
Je danger. Patience cl courage, voilà les paroles du
pape à un postillon qui était désespéré de servir à
l'emmener de force. Je dis aussi patience et courage.
Plus j'y réfléchis, plus je crois qu'il faut mettre l'un
d'abord, ensuite l'autre en sûreté. Nul doute qu'il
faut gagner des heures.
« Je ne compte pas sortir. Si par hasard cela était,
ce ne serait que pour aller chez M. de la Calprade.
Mille mots venant du cœur, ami très-cher. »
■
■
VII - LETTRE
« C'est toujours en tremblant que j'envoie le matin
savoir des nouvelles de votre ami. Une nuit est si lon-
gue pour un malade, et elle l'est bien aussi pour ceux
qui ne peuvent pas savoir comme dans le jour ce qui
se passe.
« Et vous, avez vous dormi? Comment est ma vicom-
LETTRES DE .MADAME DU CAVLA. 417
[esse? Combien madame voire mère doit êlre a«itée
et fatiguée. Je n'ajoute pas un mot pour avoir des nou-
velles une minute plus tôt. »
VIII LETTRE
« Prenez à l'espérance, ami; cette crise ne se re-
nouvellera pas, espérons-le ensemble. Reposez votre
cœur et votre tête; vous en avez bien besoin et ma vi-
comtesse aussi, je suis sûre, qui aura été bien vive-
ment émue ce matin. Que de peines dans celte vie! et
qu'il doit faire bon d'être ailleurs!
«Mille, mille bonsoirs. Que ce soit vous qui me don-
niez de bonnes nouvelles demain matin quand j'en-
verrai. »
IX- LETTRE
«Donnez-moi, ami, de vos nouvelles. Il me tarde
bien de savoir comment vous avez dormi, et ce que
vous éprouvez aujourd'hui. Pensez que votre santé
m'est plus nécessaire que la mienne.
« Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines.
Voilà que je viens de recevoir de nouvelles assigna-
tions. Que deviendrais-je sans la tendresse et les soins
de ma belle-mère! »
X- LETTRE
« Vous gâtez mon petit homme qui va êlre enchanté
et moi charmée de le voir heureux et conlent. Il faut
que je voie d'abord M. Darrieu, il me semble; et puis
vu. 27
418 MES MÉMOIRES.
je vous dirai que je souffre beaucoup de la drogue du
curé, et je ne pourrai pas sortir avant quatre heures,
et encore je n'en suis pas sûre. Si, à cette heure,
M. votre père voulait, il serait bien bon. Je vais écrire
à M. de Sèze. Je ne pourrai pas aller avec mon
frère et mon père au logement, je le crains bien.
Pourtant, ayant commencé cette drogue, il faut l'a-
chever encore deux jours. Mille tendresses à ma vi-
comtesse; c'est un chagrin de tous les moments de ne
pas la voir. Plus j'y pense, plus je reviens à votre idée
au sujet de mon frère. Mais il faudrait que vous
lui fissiez bien sa leçon avant. Ah! mon Dieu! ami,
dès que je pense à cet abîme, je retombe dedans.
Pensez-vous qu'à dater de vendredi je n'aurai plus
une minute de tranquillité. Non, je ne pourrais pas
supporter ces angoisses.
« J'allais envoyer chez vous, je suis tracassée de ne
vous voir pas en bon train de santé. Adieu, à ce soir;
c'est long. »
XI- LETTRE
« Pensez que vous me feriez une peine profonde si
voire intérêt pour moi vous rendait malade. Je vous le
demande en grâce; ne vous animez plus comme hier
au soir, et prenez garde à ce froid en sortant aujour-
d'hui; mettez-vous un mouchoir de mousseline sur la
poitrine, je vous en prie. Ma vicomtesse est plus que
jamais ma consolation, dites-le-lui bien. Ce matin je
mène mes enfants avec madame Victor de Vibraye, rue
de Sèvres, à midi et demi. Calculez le temps et venez
quand vous voudrez. La procédure n'a pu être encore
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 41g
retirée; croyez que je ne négligerai rien; mais ne vous
faites pas de mal, je vous en prie. Je serai plus tran-
quille lorsque tout sera combiné, et nous en cause-
rons.
« J'ai tout à fait au fond de mon cœur que mes en-
fants me resteront; et tout mon courage vient de cette
assurance qu'il me semble que le ciel me donne.
« Quelle lettre j'ai reçue de votre ami, de celui de
tous ceux qui souffrent 1 ! Ce sont les sentiments et les
pensées que l'on reçoit de chacune de ses paroles,
qu'on peut lui offrir seulement pour lui prouver le
bien que fait une lettre comme celle qu'il m'a écrite
hier. Dites-le lui-bien; soignez-vous.
« Je suis plus calme aujourd'hui; ma marche est
assurée, et je fixe le but.
« Je n'ajouterai jamais un mot sur cela par rapport
à vous, ne voulant point m'attendrir et étant inébran-
lable. Mille bonjours, ami bien cher. »
1
I
I
I
XII- LETTHE
« Vous êtes un ingrat, car cette petite attention
m'avait charmée, en me rappelant aussi le temps des
violettes. La coquetterie est encore plus simple dans les
femmes que dans les hommes, lorsqu'ils ne vont pas
au delà. Vicomte le coquet! Ah ! fi ! je ne veux seule-
ment pas m'arrèler sur cette idée.
« Bonjour, cher vicomte, bonjour. Ètes-vous dans
les doff? ce matin ou dans les mier? ou dans les lou?
ou dans les nasse? ou dans les fort? C'est une orgue
montée en ut ou en mi. Bonjour, bonjour, ami. »
1 M. l'abbé Le Grès Dnval.
t20
MES MÉMOIRES.
XIII' LETTRE
« M. de Rastignac m'a conté hier le dédit monta-
gnard; j'en ai eu un mouvement de dépit tel que je con-
çois bien que vous en ayez eu un plus fort. Jen'ai pensé
qu'à ma vicomtesse dans ce moment-là. Comment est-
elle? que fera-t-clle? La santé de la belle-mère est
donc la cause?
« Je n'avais sûrement pas la pensée de vous punir
en ne demandant rien. Je disais que j'étais mal en
train pour ce rendez-vous. Voilà tout. Je vous prie
d'embrasser votre amie pour moi. Bonjour, vicomte
Russimi, j'ai bien l'honneur d'être. Je suis malade
comme une bêle, ce qui me rend encore plus bêle.
Vous avez tort de me venir voir. »
XIV LETTRE
« Je suis ravie de vous savoir mieux ce malin. Pour
des mines, vous en trouvez partout, ainsi je ne vous
en fais pas. Je suis bien occupée de votre amie; vous
ne m'en avez pas parlé hier; elle devait être au déses-
poir. Je disais à mon frère ou je voulais lui faire en-
tendre ce que je croyais ce jour-là : c'est que le roi
était en mauvais état. Ainsi prenez bien garde à la
première page.
« Lorsque vous viendrez ce soir, je vous laisserai
chez moi, et j'irai faire votre service chez Monsieur. De
cette façon nous serions contents; car Monsieur est trop
poli pour me faire la grimace. Mille bonjours, cher
vicomte des dames. Si vous vous plaignez de ce billet,
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 421
vous avez tort; car je vous aime beaucoup. Des ten-
dresses à Elisa. »
a
\V« LETTRE
« Oui, un mot de tout mon cœur, ami. Votre billet
efface la soirée d'hier. En y pensant aujourd'hui, j'en
étais irritée contre vous, et ce que vous me dites m'était
nécessaire: je ne vois plus que celui que j'aime, parce
que je l'estime du fond de mon cœur. Les fleurs sont
charmantes. Mon père m'attend pour se mettre à
table. »
XVI" LETTRE
« Je pense, cher vicomte, que c'était une suite de
voire gaieté si charmante, ce soir, qui vous a fait me
mallraitersi fort en partant. Je vous promets que je
ne pensais qu'à rire, d'autant que je ne crois pas votre
B... dangereuse; c'est une question de savoir si
elle a des griffes, puisqu'elle ne vous les montre ja-
mais; prenons-la en croupe et galopons, il serait trop
maussade de nous abandonner après avoir été si ai-
mables. »
XVII» LETTRE
c< Mille remerciements fort tendres, monsieur le vi-
comte. Je ne sais lequel m'étonne le plus ou de vos
rigueurs ou de votre amabilité. Je ne puis comparer
l'une qu'à votre cœur, et les autres qu'à votre carac-
tère. Je neveux point partager l'une, et je ne puis souf-
frir lesautres.Si uniforme d'ailleurs pour la moitiéde
I
42-2
.MES MÉMOIRES.
l'espèce humaine; je vous laisse au milieu d'un sérail
toujours renaissant pour vous encenser. « Tout plaît un
jour, «dit Bernard; j'aurais dû ne pas vous ennuyer de
ce billet, puisque vous n'avez pas voulu m'écrire, et
vous envoyer en pendant de mes juges, la liste de vos
amies. J'aime mieux devenir le vôtre (juge) que
faire nombre et cortège. »
XVIII e LETTRE
« Je suis charmée, ami, que ma vicomtesse ne se
soit pas lassée davantage pour moi; et à votre place je
lui tiendrais souvent compagnie. Mille mille bon-
jours. Dites-lui des tendresses pour moi. A ce soir,
j'espère. »
'/
XIX' LETTRE
« Mais oui, ami, voilà bien le moment de donner
de l'intérêt, à M. L...; mais surtout qu'il ne croie
pas qu'on veut le tourner.
« Ah! mon Dieu! qu'écrire au premier et au duc
de D... J'en suffoque; pourtant vous avez raison. Mille
mille tendres bonjours. »
XX' LETTRE
« Gomment êtes-vous ce matin? Avez-vous pu dor-
mir? Pourrez-vous manger un peu? Avez-vous vu votre
médecin? Et ma vicomtesse, comment est-elle? Ré-
pondez à toutes mes questions, je vous en prie.
« Mille mille tendres bonjours. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
m
XXI- LETTRE
« Il faut absolument voir voire médecin el prendre
des fortifiants pour l'estomac. Il me semble que cela
est tout à fait indiqué. Vraiment, ne négligez pas de
faire quelque chose, et tout de suite, je vous en prie.
M. votre père, qui est toujours la bonté même, veut
bien venir avec moi chez M. Hutteau d'Origny, et puis
encore à mon rendez-vous, que je regarde comme la
fixation de mon sort. Il est alors probable que j'aurai
deux mois encore. Mille tendres bonjours, ami. Je
compte bien être revenue à quatre heures. »
XXII- LETTRE
« Je vous remercie bien, cher vicomte, et made-
moiselle K... aussi. Vous ne lisez pas dans mon
cœur. Si vous me croyez injuste et si je ne m'explique
pas bien, ce n'est pas ma faute. Je vous ai dit, il y a
longlemps, tout ce que vous êtes pour moi. »
XXIII« LETTRE
« Vous n'avez pas fait un pas que je ne vous aie
suivi, et j'avais pressenti tout ce qui est arrivé, ami
bien cher; il vous aura été doux de retrouver Elisa
qui me paraît toujours un ange sur la terre. Venez me
voir. La petite de Périgord vient le matin; sa mère
l'amène. Il vaut mieux que cela soit tard, quatre heures
si vous voulez. Enfin je vous attendrai dès trois heures
et demie. Mille tendres bonjours. »
424
mes Jiniomu.
I
XXIV» I ETTRK
« J'ai reçu vos bonnes lettres, cher vicomte; je ne
suis pas Irop en état d'y répondre comme je le vou-
drais. J'ai été un peu souffrante. Je crois toujours
être jugée. Si c'est de bonne heure, j'enverrai un
courrier à M. votre père, s'il peut arriver, demain
jeudi, entre huit et dix heures; sinon la diligence
qui arrive à huit heures du malin sera chargée de
la nouvelle bonne ou mauvaise; mais partez du point
qu'il faut que l'avocat du roi soit prêt, et qu'il n'y
ait pas un retard pour être jugée demain, ce qui
est donc encore incertain. A mesure que j'approche,
ma confiance redouble. M. L... m'avait écrit qu'il
faisait parler pour moi là-haut. Bonjour, cher vi-
comte; soyez bien content de M. Thil, et croyez qu'au
milieu de mes angoisses je pense bien à vous, parce
que votre amitié est toujours un bonheur. Mille ten-
dresses à El i sa. »
xxv« I.ETTP.E
« Bonjour, cher vicomte. Comme il y a déjà cinq
jours que vous êtes absent, je vous prie de vous dépê-
cher de revenir. J'ai bien admiré votre patience dans
les trois lettres et même quatre.
« J'ai envoyé Joseph de votre part hier soir, rue
de l'Arcade, avec le paquet de papiers et la note
ci-jointe dont j'ai pris copie pour vous tenir bien au
fait. Il faut d'après ceci que vous écriviez tout de suite
au B... que vous n'avez pas perdu une minute; que,
LETTRKS DE MADAME DU CAYLA.
425
eomplanl sur sa parole, vous ne négligez rien, el qu'il
vous réponde un mot qui l'engage. Aucune de vos
trois lettres n'a élé envoyée. On en a pris connaissance;
mais l'affaire avait déjà pris une autre direction. J'es-
père que la chose réussira; elle est si bien recom-
mandée. Quel dommage que vous ne soyez pas ici
pour presser M. la T... M... La note que j'avais co-
piée hier est entre ses mains. Partez de là, pour
M e B... en lui écrivant. Vous comprenez que vous
avez tout fait, et d'après sa parole. Tachez surtout
qu'il ne parte pas avant votre retour.
« Le brevet est fort laid; nous ne l'avions pas lu. Il
est signé par la nation, la loi et le roi. Il est bien dé-
sirable que l'affaire ne traîne pas; elle a été bien re-
commandée, et est en bon train, puisque la note est
entre les mains du ministre.
« Maintenant, que je vous dise autre chose; car vous
devez en avoir par-dessus la tète; je ne puis concevoir
que vous ayez pu, ayant tant écrit, partir à huit
heures et demie. Les nominations sonL excellentes de
Bordeaux, MM. Bavez, Laine, Marcellus, tous les cinq
enfin. M. Bignon s'est évanoui lorsqu'il a su qu'il ne
serait pas nommé. Les libéraux seront en bien petite
minorité, il faut espérer. Je compte aller ce matin
voir ma vicomtesse.
« Joseph est retourné ce malin et a demandé si
M. B... n'avait rien à vous faire dire. Il lui a donné
ce petit mot et lui a demandé s'il y avait longtemps
qu'il était à votre service. Il lui a dit que oui, parce
qu'au fait, a-t-il ajouté, je suis au service de ce qui
peut êlre agréable à M. de La Bochefoucauld dans
ma petite sphère. J'ai trouvé cela très-bien. Com-
,, - ..
426
MES MEMOIRES.
ment avez- vous trouvé madame votre mère? Je suis
désolée de ne pas vous avoir donné le petit mot pour
M. votre père. Parlez-lui de moi, je vous en prie.
«Voilà une sotte lettre. Bonjour, mon cher vicomte.
Mille mille amitiés. »
XXVI» LETTRE
« Je prépare ce billet en attendant la réponse. Bon-
jour, cher vicomte; voici une réflexion de cette nuit :
M. B... est plus fin que nous; le rusé compère nous
croit bien du crédit d'arranger une affaire avec le
ministre de la guerre en une nuit. Il tombe sous
le sens que cela est impossible pour tout le monde.
Voici la réponse arrivée; je vais lire.
« f.e titre ne peut être légal, puisqu'on n'y fait
pas droit. Une seule exception ouvrirait la porte à
mille abus. Ce n'est pas lui qui irait , contre une loi,
malgré son rêve favori depuis trois mois. Nouvelles
craintes de votre discrétion, c'est ce qui me choque le
plus. Vous aviez hier un air de supériorité sur l'indi-
vidu lui-même qui l'a effrayé. Vraies calembredaines
pour le coup. C'est moi qui ajoute cela.
«Maiseommeavanttoutil lui fautSaint-Onen, le roi
préfère une petite somme delà main à la main, qui ne
sera point dans l'acte, pour l'indemnité de maréchal
de camp. Titre honorifique qui n'a pas le sens com-
mun. Ce sont ses propres paroles : « Qui pourrait se
« flatter de faire obtenir une retraite usurpée, lorsque
« moi je m'y refuse pour la chose que je désire le
« plus. Faire plaisir à ma fille chérie 'est devenu mon
« seul bonheur. »
1 Madame Du Cayla.
LETTRES M MADAME DU CAYLA.
-427
« P. S. Le roi dit que c'était à la ville à acheter;
que l'on fait tous les jours des souscriptions qui n'en
valent pas la peine, et que ce n'était pas à lui à com-
mémorer ce grand événement; mais qu'il y tient trop
pour en laisser échapper l'occasion. Dans le temps,
M. Decazes lui avait proposé d'acheter, à ce que Sa Ma-
jesté m'a dit. »
ANNÉE 1821
PREMIÈRE LETTRE
« J'espère avoir de vos nouvelles ce matin, et de
ma vicomtesse, par Joseph, cher vicomte. Il n'y a per-
sonne ici que les cardinaux. On mène une petite vie
dont je m'arrange fort bien. Le cardinal de Beausset
est assez noir sur les événements.
« On veut absolument me garder; mais je tiendrai
bon, je vous le promets. Je ne sais pas encore à quelle
heure j'arriverai ; arrangez-vous pour être charmant.
La note de l'empereur de Russie sur l'Espagne me fait
espérer qu'il n'ira pas de main morte auprès de
Naples, ce qui décidera l'Autriche. Une armée dictant
des lois, cela le regarde directement; il aura peur, je
l'espère. Madame de P... m'a menée hier voir le Val ;
cela m'a fait horreur. C'est une abbaye; l'apparte-
ment de la maîtresse du logis est arrangé gothique-
ment, à la dernière mode, dans l'église même. Nous
v:- ■
-428
MES MEMOIRES.
nous sommes promenées comme deux ombres à Ira-
vers de beaux jardins négligés; je pensais aux moines,
et puis à tout ce qui avait succédé. En m'éloignant de
ce lieu, des idées plus douces sont revenues dans mon
âme ; vous n'y étiez pas étranger, cher vicomte. Quel
volume vous aurez envoyé en Russie !
« Je compte que vous me direz des nouvelles au-
jourd'hui ; j'en attends d'autres aussi. Mille tendres
amitiés. »
II- LETTRE
« J'espère que vous serez circonspect, cher vicomte.
Je conçois le désir qu'on aurait d'en finir sur tout
cela ; mais il faut bien de la prudence avec ces abomi-
nables aboyeurs de la Chambre des députés. Il est
bien heureux que l'on emploie les troupes, et qu'on ne
les éloigne pas comme au commencement de la révo-
lution, en s'en remettant à la garde nationale, troupe
qu'il ne faut jamais compromettre avec elle-même et
avec le peuple; car c'est alors de la vraie guerre ci-
vile. Tous ceux qui la commandent ne vous ressem-
blent pas.
« Le maréchal Macdonald a la grande main; il sait
bien ce qu'il faut faire. Il a de bons régiments sous
ses ordres ; je ne vois pas encore là de quoi perdre la
tête.
« Soyez bien tranquille pour moi, cher vicomte ; je
resterais des mois seule ici sans avoir un instant de
crainte. Je suis bien plus inquiète de vous voir avec
M. de V... allant courir les aventures au delà de ce
que vous avez à faire ; et puis rappelez-vous le corn-
1 '•' ' •
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 420
mencement de la révolution, la garde nationale, si
bonne, ce qu'elle est devenue. Vous ne me parlez pas
de la Chambre des députés.
« Je suis bien aise que mon frère soit à son régi-
ment. Ainsi, cber vicomte, point de craintes pour
moi; vous avez bien autre chose à penser, et il faut
conserver tout son courage par le temps où nous vi-
vons. Je remercie mille fois ma vicomtesse d'avoir
écrit à mon beau-père.
« Je suis heureuse que le roi soit ferme dans ces
circonstances, et qu'il se porte bien.
« La police me paraît bien mal faite. 11 est clair que
la minorité légale est devenue minorité factieuse. Par-
lez beaucoup de moi à madame Récamier. Bonjour,
bien cher vicomte. Soyez prudent en pensant à moi.
Mille tendres amitiés.
« Il n'est pas sûr que je sois jugée jeudi. »
III- LETTRE
« Je suis d'abord enchantée que ma vicomtesse soit
bien.
« Quant à prendre la figure d'une prude pour vous
plaire, c'est ce qui ne nvarrivera jamais. Je ris quand
cela me convient, je pleure de même, et sur cela j'ai
l'honneur de vous tirer ma révérence et de vous offrir
mille et mille amitiés. »
IV- LETTRE
« Allons, mon vicomte, dites-moi vite bonjour,
comme si vous étiez de bonne humeur. Dieu merci!
vous n'êtes pas là pour m' éventer. Je vous revaudrai
450 MES MÉMOIRES.
toutes vos maussaderies d'hier soir, soyez tranquille.
Quoique aujourd'hui il me semble n'appartenir qu'aux
morts, je veux que mon cher vicomte, bien vivant, ait
aussi un souvenir.
a Mille tendresses à notre vicomtesse; j'espère la
joindre aujourd'hui. »
v- Lettre
« Bonjour, ma vicomtesse; je vous souhaite une
bonne fête de tout mon cneur. Mes compliments à
M. votre fils et mes souhaits à mademoiselle votre fille
pour qu'elle vous ressemble; c'est souhaiter tout le
bonheur possible au vicomte. Maintenant, cher vi-
comte, que je vous dise aussi mes petites tendresses.
Voilà un brouillard qui détruit nos légers projets. Re-
mettons Saint-Ouen à demain. Mille et mille amitiés.
A ce soir; je trouve cela fort long. »
VI* LETTRE
« Une petite occasion fait que je me glisse à votre
porte pour vous dire mille bonjours, mon cher vi-
comte.
« Écrivez donc pour que Monseigneur vienne au
monde. »
■
I
■
I
I
Vif LETTRE
« De vos nouvelles, cher vicomte. Quelle drogue
avez-vous prise, et votre nuit comment s'est-elle pas-
sée? Quelques détails ; la petite charité, s'il vous plaît.
« Mille tendresses à ma vicomtesse, à M. votre fils.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. «1
Vous savez que j'aime M. son père de tout mon
cœur. »
VIII- LETTRE
« Bonjour, mon cher vicomte; j'ai une petite occa-
sion et je vous dis mille tendresses.
« Voyons les bons côtés de notre vie; il y en a tant
de tristes dans ce monde. »
I\. LETTRE
« J'attends avec bien de l'impatience de vos nou-
velles, ami; faites-m'en donner verbalement et n'écri-
vez pas, afin de ne pas me faire repentir de mon billet.
Soignez-vous bien, ne sortez pas; vous auriez dû vous
mettre à ce régime dès hier matin. J'embrasse ma
vicomtesse de toute mon âme. Avez-vous vu M. Du val
ce malin? »
s
X- LETTRE
« Je ne veux pas envoyer à Noisselles sans que vous
y soyez pour quelque chose, mon cher vicomte. Je
pense avec plaisir que j'aurai celui de vous voir de-
main soir; j'espère vous trouver mieux portant. Elisa
m'a dit que vous souffriez et toussiez moins. J'aimerai
beaucoup cet emplâtre s'il vous débarrasse de ce long
rhume.
« Vous conviendrez que j'ai un bon caractère de
me trouver contente de tous vos sarcasmes d'hier; il
y a longtemps que je me connais un bon caractère.
Mes lettres sont courtes; l'on sera fort peu content.
PI
432 MES MÉMOIRES.
Mais comment faire? Je n'ai pas une minute ici.
« Tout cela est bon pour deux jours; car, sans cela,
je dirais dans deux heures vous me reverrez. Madame
de Ghalais, pour laquelle j'ai un véritable senliment,
fait preuve d'un grand courage; jamais une plainte ni
le cardinal non plus, qui ne quitle pas son fauteuil et
n'en est que plus aimable et plus occupé des autres.
Je le suis beaucoup de vous, comme vous le voyez,
mon cher vicomte, et sur ce je vous dis mille et une
douceurs si vous les méritez. J'embrasse ma vicom-
tesse. »
XI- LETTRE
« Mon cher vicomte, embrassez la vicomtesse pour
moi ; embrassez votre enfant, que je me croie avec
vous. »
XIV LETTRE
« Bien occupée de la vicomtesse, \ priant pour elle,
ne pensant qu'à vous, tout entière dans votre maison.»
XIII- LETTRE
« Je suis sur le gril, mon cher vicomte, j'ai voulu
attendre trois heures avant que de vous écrire. Voilà
neuf heures. Je voudrais bien un petit mot verbal;
ma discrétion me pèse bien, je vous assure.
« Je suis tout entière dans la chambre d'Élisa. »
XIV- LETTRE
« Mille tendres bonjours, vicomte ami; autant de
LETTRES Dh: MADAME DU CAÏLA. 433
remereîments et d'amitiés. Et ma vicomtesse peflse-
t-elle à moi ? »
XV LETTRE
« Si je suis ici, je serai charmée de vous voir, cher
vicomte, en passant, moi et mon cheval. Vous aurez
été bien fatigué encore hier au soir ; ce sera un grand
bonheur de penser que vous aurez fait effet a nic>
juges,
et de vous le devoir
« Mille mille bonjours à ma vicomtesse, à Eli>
beth et à vous. »
XVI- LETTRE
«Je ne serai tranquille que lorsque je vous saui;ii
une nourrice. Où en ètes-vous, cher vicomte? Com-
ment votre petite et Élisa ont-elles passé la nuit? Kl
vous? De vos nouvelles; un petit mot. »
XVII' LETTRE
a Voulez-vous venir à Saint-Ouen? J'ai l'honneur de
vous y inviter. Voulez-vous me prendre, en passanl.
chez madame de Doué, où je me trouverai à deux
heures et demie? Je prendrai un autre arrangement
cher vicomte, si vous ne trouvez pas celui-là bon ;
mais il me paraît parfait. Mille tendres bonjours. »
■
XVIII e LETTRE
« Bonjour, cher vicomte. Mille tendresses à vous el
à ma vicomtesse, à Gripetle, etc. J'ai reçu une espèce
de déclaration pour ma vicomtesse; il faudra que je la
m. 28
AU MES MÉMOIRES.
voie. C'est aujourd'hui jour de congé, et voilà que
vous m'obligez à rentrer, que vous me bousculez, etc.
Si vous venez à quatre heures et demie me dire bon-
jour, je serai charmante, heureuse de vous voir. »
XIX- LETTRE
« Je rentre à l'instant; je suis désolée de vous sa-
voir souffrant, et j'espère toujours vous voir à quatre
heures. Mille bonjours, cher vicomte. »
ï
XX- LETTRE
« Je suis bien personnelle, comme vous l'a appris
madame de Dawidoff; car je préférerais votre bonne
humeur à la lettre que vous m'envoyez. Elle est par-
faite.
« Vous devriez ne pas tant écrire dans ce moment ;
Félix dit que vous êtes souffrant. Riez avec les gens
qui vous aiment de tout leur cœur; cela vous fera tout
le bien du monde et à eux aussi. »
XXI' LETTRE
« En envoyant mon offrande à madame de Dreux,
je profile de l'occasion pour vous dire mille tendresses,
mon cher vicomte. »
XXII e LETTRE
« Je rabâche que je vous aime de toute mon âme.
( ( Je suis dans l'eau, ce qui m'empêche de parler à
Roger à trois heures, ami vicomte,
a Je crois qu'il va pleuvoir. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. |%
XXIII" LETTRE
« En rcnlrant l'on me dit que mon beau-père ne
dînera pas; j'ai été au moment de retourner chez
vous reprendre mon quart d'heure, que j'ai beaucoup
regretté. Vous voyez que l'on aime à vous voir, malgré
vos coups de poing dans le creux de l'estomac. Com-
ment va le genou ce soir?
« Bonsoir, cber vicomte. Tâchez de m'attràper de-
main une promenade, de deux à quatre surtout, pas
plus tard. Nous ne pourrions pas causer, et puis j'ou-
bliais l'immortel Frayssinous. Que je voudrais être
dans sa poche pour monter au ciel avec lui ! A après-
demain donc. Que c'est Ion" ! »
XXIV LETTRE
« Votre lettre hier au soir m'a fait pleurer et fait un
grand bien, cher vicomte. Je compte, en effet, sur
vous pour tout.
« Je serai charmée de marcher tantôt; nous pour-
rions peut-être nous promener aux Tuileries et faire
une visite à mon frère, que vous avertiriez pour cinq
heures et demie. Nous causerions un peu avant; voyez
si cela vous convient.
« Je suis assez bien aujourd'hui. Mille tendres bon-
jours, cher vicomte. Je ne suis guère en train d'é-
crire. »
i
XXV» LETTRE
« ha cavalcade est remise; soit ainsi, cher vicomte.
Ne me venez qu'à quatre heures et demie, afin
430 MES MÉMOIRES.
que je me débarrasse pour Dampierre le plus pos-
sible.
« Vous savez que je poursuis, ou vous vous en dou-
tez bien, mon même projet; c'est donc la personne!
que j'ai vue hier qui a le billet de M. votre père. Je
vous rendrai vos portraits ce matin, à moins que vous
ne me laissiez saisir l'occasion de les montrer.
«Bonjours bien tendres à qui n'est jamais content
des autres. »
XXVI' LETTRE
«Bonjour, ami, comment sommes-nous ce malin?
El ma vicomtesse? Les sons harmonieux, hier, nous
ont trouvés d'accord. Combien je désire que vous ne
changiez jamais le bonheur en peine !
« Quel joli temps pour montera cheval ! Il faut ab-
solument que j'ajourne à demain, à cause de ce qui
j'ai à faire, surtout à écrire.
« Je viens encore de recevoir un volume. Bonjour,
ami, que j'aime de tout mon cœur. J'oubliais de vous
dire que mesdemoiselles Byrne ne se marieront que
dans leur pays. Miss Edgeworlh a été étonnante; une
vraie scène de roman.
« Si vous venez ce matin un inslant, il faudrait que
je susse l'heure ; je ne sais par où commencer tout ce
que j'ai à faire. »
XXVII* LETTRE
« Je vois que vous ne me trouvez pas d'un naturel
assez tendre. Venez me voir, cher vicomte, après deux
LETTRES DE MADAME DU CAVi.A.
457
heures; une petite visite en passant. Il faudra que je
sorte ensuite pour cinq ou six visites indispensables.
« J'en reviens à la tendresse; je vous aime de toute
mon âme. Que voulez-vous de plus, ami?
« Que je vous remercie de ce que vous me dites
pour M. H. d'Origny; nous en parlerons.
« A tantôt, et croyez que vous avez une amie qui,
sans être Dewidoff, n'est pas de neige fondue. »
k\Ml 182-2
PHEMlÊIiE LETTRE
« Le roi est attendri, touché, enchanté de la propo-
sition de M... pour les déjeuners.
« Je pense que vous saurez cela avec plaisir.
« L'amitié la plus sincère, la plus tendre vous dit
mille bonjours. »
II- LETTRE
« Mille tendresses, cher vicomte, sur votre aimable
billet. Je vous remercie de tout ce que vous me dites,
et je sens plus que jamais votre amitié au fond de mon
cœur. Point d'injustices; vous avez raison. Je pourrais
répondre bien des choses aux choses tortillées qui sont
dans votre billet; je me les interdis parce que j'avoue
m
MES MEMOIRES.
que vous pouvez penser que j'ai manqué de conliance
en vous. Je vous remercie au contraire de ne pas croire
cela légitimé par plusieurs raisons. Rien ne me prouve
davantage votre affection. Prions Dieu ensemble : là
il n'y a pas de mécompte. Je comptais aller voir ma
vicomtesse ce matin; mais je ne le puis. Je regrette
beaucoup aussi la promenade à cheval. Mille mille
tendres bonjours. »
IIP LETTRE
« Cher vicomte, c'est pour ce soir; en grâce toute
votre soirée. Je ne sais pas l'heure; je compte absolu-
ment sur vous pour décider madame de Rully. Elle
n'aura pas de chevaux; pourrcz-vous la ramener? Je
ne lui dis rien dans le doute; c'est vous qui arrangerez
cela. Je pense que vous serez peu dérangé, en allant
au cl\àteau, de passer par là. Trois Anglaises à la l'ois,
dont un auteur. Ah ! mon Dieu ! Vous vous mettrez en
quatre. Je voudrais bien que vous décidiez ma vicom-
tesse, toutefois sans la contrarier; car elle m'a dit hier
qu'elle ne viendrait pas. Mille mille amitiés fondues
dans une bonne. Je prie M. votre père. Je voudrais
bien ne pas être refusée. Je prie M. Félitz et les Ci-
vrac. Cette M... qui viendra me fait enrager; j'espère
qu'elle sera partie. »
IV- LETTI'.E
« Je suis enchantée, mon cher vicomte, que vous
alliez un peu respirer à Eclimont. Cela va me priver
de vos nouvelles; mais je jouis de penser que vous al-
lez respirer le bon air et un peu chasser. J'ai très-bien
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 159
compris le mol de savoir au sujet de M. H... Ce qu'il
y a de sûr, c'est que l'on vous sait gré de tout ce que
vous avez fait. Je suis charmée que quelqu'un se
charge de ma reconnaissance; car, pour moi, je ne
suis pas assez contente d'avoir ce que vous appelez le
repos. Votre amitié va au delà de la prudence; enfin,
étant contrariée, on ne peut l'être mieux. Nous allons
demain dès six heures du matin passer la journée à
Cette, au bord de la mer, dans les propriétés de ma
tante. Aujourd'hui nous avons un grand dîner bien
ennuyeux.
« Dites millechoses de ma part à M. deVillèle. Toute
ma reconnaissance ensuite à M... d'avoir songé à moi.
Des tendresses à ma vicomtesse; des remercîments à
M. de Wolbock. Je m'en remets à vous pour ce que je
puis avoir oublié.
«Mon frère est muet comme une souche; il est dans
les embarras du changement de Saint-Cloud. Je suis
enchantée d'être presque tante. M. Hocquart doit être
ravi et M. de Cape aussi. On dit ici que les royalistes
ont de grands succès en Espagne. Tant mieux.
« Bonjour, mon cher vicomte. Mille mille amitiés
en attendant le bonheur de vous revoir. »
V- LETTEE
« Nous sommes arrivés hier au soir, mon cher vi-
comte, à moitié rôtis. 11 n'y a plus dans ce pays ni air,
ni eau. A Narbonne il y a un an qu'il n'a plu. Et le<
cousins et les maringouins nous ont empêchés de dor-
mir. Dans deux jours nous n'y songerons plus. Je suis
désolée que vous n'alliez pas respirer quelque part.
I
m
mi:s Mi:.vuii!Ls.
J'ai trouvé ici une lettre de vous qu m a prouvé que
vous n'y songiez pas. Vous voilà bien seul; j'embrasse
Stanislas; il n'y a que lui qui aie de l'esprit dans votre
maison. Bonjour, mon cher vicomte. La manière dont
j'ai été reçue m'a touchée jusqu'aux larmes. Mille
amitiés, mille sentiments. »
1
VI- LETTRE
« La journée d'hier a été des plus pénibles, mon
cher vicomte, pour mes enfants, à cause de la pous-
sière et de la chaleur. Ensuite, comme c'était diman-
che, quoique levés à trois heures du matin, nous ne
sommes arrivés à Agen qu'à minuit et demi, à cause
aussi de deux bacs à passer et deux ou trois postes
sans chivaos, comme l'on dit dans ce pays-ci, et ce
malin il n'en a pas moins fallu passer par les horreurs
de se relever une heure après être couchés. Nous
sommes morts de fatigue, de chaleur et surtout de
poussière, ce qui ne dispose pas à écrire. J'ai eu mon
paquet à deux heures du matin à Agen. Nous venons
d'arriver; il est huit heures, ayant eu hier un cour-
rier, ainsi qu'aujourd'hui; mais c'est que le chemin
est long; et le Midi est d'une sécheresse inouïe; il
tombe en poussière à la lettre.
« Je suis fâchée de ne pouvoir être plus aimable;
mais j'ai en sus de la fatigue, un ouvrier qui me de-
mande. J'ai deux roues qui tombent en ruine; il faut
les châtrer. Le cabriolet de M. G... est tout disloqué
aussi; et pourtant je veux partir de bonne heure. Bon-
soir, mon cher vicomte; nous sommes fort occupés
des absents et qu'ils pensent à nous. Mille mille ami-
tiés. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
il!
VII- LETTRE
« Je ferai usage de beaucoup de votre lellre.
« Je viens d'en recevoir une bien longue et vais me
mettre à l'ouvrage après madame Toock. Mille bon-
jours, vicomte que j'aime du meilleur de mon cœur.
Je suis ravie de la justice que M. voire père s'est ren-
due à lui-même, en regrettant hier. Mille mille ami-
tiés. »
VIII' LETTRE
« Je ne veux que vous dire un mol, mon cber vi-
comte. Ma lettre n'arrivera pas longtemps avant moi.
Je n'ai fait qu'apercevoir Genève avec madame de
Monleynard. Sans la duchesse de Tonnerre, nous n'a-
vions pas d'abri. Je suis enchantée de ce que vous
m'avez envoyé sauf un point; nous en causerons. 11 est
impossible d'avoir été plus charmante que la du-
chesse; il est impossible d'imaginer ce que nous de-
venions sans elle, ainsi aimez-la pour nous. Je mets
ceci à un relais tout en courant. Bonjour, mon cher
vicomte. »
IX- LETTRK
«Oui, cher vicomte, je suis cent fois heureuse de
vous revoir; mais je ne sais pas sauter au cou des
gens; et il est tout simple que je saute au cou de la
duchesse de Civrac que j'aime bien tendrement, mais
pas comme vous, vous le savez bien. Je viens seule-
ment de m'éveiller; je ne crois pas être débarrassée de
Wl
MES MEMOIRES.
bonne heure; et si vous m'attendiez, ce serait singu-
lier. Voulez-vous venir dîner avec moi et mon beau-
père? Je ne sais pas s'il viendra, et peut-être vaut-il
mieux que je lui parle seule. Faites ce que vous pen-
serez le mieux sur cela. Croyez donc une bonne fois
que vous èles aimé mille mille fois. »
\' LETTRE
« Tout est pour le mieux, car je crains bien qu'a-
près une mauvaise nuit vous n'ayez été imprudent de
monter à cheval. Cette pensée me console de cette
bonne promenade que je regrette beaucoup, elles sont
si rares. Alors ce malin je ferai mon devoir. Mesdames
Milon, Vence, etc. Quel affreux malheur! Toute la
nuit je pensais à madame de Bassompierre; cet enfant
charmant est donc au ciel? Bonjour, cher vicomte;
soignez-vous bien. »
XI- LETTRE
« Je crains bien de ne pas vous voir. Donnez-moi
de vos nouvelles, cher vicomte. Votre prison et vos
souffrances me désolent. Èles-vous un peu mieux ce
matin? Ce genou a-t-il encore saigné? N'écrivez-pas.
Faites-moi seulement dire un mot verbal.
« Je ne sais ce que je vais dire; enfin, à la grâce
de Dieu. N'écrivez pas à votre M..., sans nous être
revus sur le chapilre que nous traitions hier. Mille
mille tendres bonjours. Avez-vous dormi?»
W
LETTRES DE MADAME DU CAÏLA.
i\-
XII- LETTRE
« C'est en effet fort délicat et fort aimable à M. votre
neveu; je serais vraiment enchantée de tout cela. Ne
perdons pas une minute; et, d'une manière ou de
l'autre, marions ce colonel qui sans nous mourrait
garçon.
a Je suis vraiment fâchée que vous prolongiez cette
attente. A ce soir bien positivement. Je viens do rece-
voir des lettres de Rome. J'ai à écrire par-dessus la
tête. Mille tendresses, cher vicomte. »
XIII- LETTRE
« Vous avez raison, cher vicomte, de vous reposer.
Votre billet me trouve seule, et je faisais de la musique
en vous attendant. Il faudra être piteuse demain,
écouter et plaindre, ce sera assurément de tout mon
cœur.
« Mille tendres bonsoirs. Croyez que vous pouvez
m'associer à tous vos sentiments. Je partage la peine
bien mieux que le bonheur. Je crois cela de votre
avis. Mille tendresses. »
XIV LETTRE
« J'ai quelquefois des airs tristes, à ce qu'il paraît,
vicomte, sans savoir pourquoi, comme il y a des jours
où je vois tout en noir, sans savoir aussi pourquoi. Il
faut que j'aille chez ma tante de Doué et deux ou trois
autres courses. Si vous voulez, donnons-nous rendez-
vous à trois heures et demie chez la comtesse Anatole
ili MES MÉMOIRES.
de Vibraye. SS'ous irons de là nous promener. Cela
vous convienl-il? Mille tendres bonjours. »
XV- LETTRE
a Cher vicomle, que ce mal de dents est déso-
lant; je vous assure que je le sens avec vous; rien
n'est plus douloureux. Je vous remercie mille fois.
Je vais écrire. Je venais d'apprendre qu'on allait
mieux. Je n'ai pas de temps à perdre. Mille mille ten-
dresses. »
XVf LETTRE
« Je viens de recevoir la lettre que je vous en-
voie ; vous pouvez la montrer à M. votre père; est-il
mieux ce soir? Bonjour, cher vicomte. Renvoyez-moi
seulement ma lettre; je vais répondre au duc.
« Mille tendresses. J'espère que la comtesse char-
mante a dîné. Les ours ont pu lui donner appétit. 11
me paraît positif que le roi est mieux ce soir que ce
matin. La goutte descend. »
XVII* LETTRE
« J'ai à écrire sans fin. J'aurais bien voulu courir
avec la comtesse une bonne heure, si telle avait été
sa volonté. Mais comment arranger cela? Et puis elle
ne le peut pas peut-être. Mille tendres bonjours et à
ma vicomtesse. »
4 >
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 445
XVIII» LETTRE
c< Je suis désolée de vous savoir souffrant. Bonsoir,
cher vicomte; soignez-vous bien pour tous ceux qui
vous aiment, moi après la vicomtesse, si d'autres ne
m'arrachent pas les yeux. »
XIX* LETTRE
« Oui, cher vicomte, lorsque je ne vous vois pas, je
pense à vous; que ce petit mot vous le dise mieux que
moi. J'ai passé trois heures en écritures; je ne suis
pas contente. Mille mille amitiés. »
XX- LETTRE
« Nous avons bu à votre santé tout en arrivant.
Bonjour, vicomte ami.
« Imaginez que bichelle a été étranglée. Mademoi-
selle Kerne s'est trouvée mal trois fois de chagrin.
Tout cet assassinat s'est passé hier. A ce soir; et ne
vous fatiguez pas trop; cet enrouement me désole; je
suis bien aise que vous alliez aux eaux. Tout cela
fera bien de l'absence. Je tordrais volontiers le col
à ma tante; sans elle nous pouvions aller aussi
dans les montagnes et de là à Bonnes. Begrets inu-
tiles ! »
XXI' LETTRE
«Votre lettre me fait un plaisir extrême, ami; je
vous en remercie, et surtout ne vous tracassez pas
i
■iïO MES MÉMOIRES.
pour moi, car je me porte à merveille; chacun a
quelque petite infirmité du plus au moins.
« Je viens de recevoir une longue lettre fort aima-
ble. Il y a à boire et à manger. Voilà madame Toock.
Mille mille tendres bonjours. Les promenades Kerne'
m'ennuient. »
XXII- LETTRE
«Je vais très-bien aujourd'hui, ami. J'ai un bon
fonds de santé ; cet accident en est indépendant. C'est
un surveillant, voilà tout. Cette pauvre madame de
Prousleroi ! J'ai en effet vu dans le journal sa mort.
Mille mille bonjours à vous et à ma vicomtesse. J'irai
chez madame d'Hautefort; »
XXIII- LETTRE
« Si encore c'était une belle qui vous tournât la
tête, prince Torticoli, ce ne serait que demi-mal. Je
crains que ce petit effort ne vous fasse souffrir long-
temps.
« Je pars à l'instant pour la rue Palatine, et ne puis
que vous ajouter un tendre bonjour.
« Repousser mon meilleur ami, moi? Dites-lui
qu'il a la tête à l'envers. »
XXIV LETTRE
« J'ai eu l'honneur, en passant, de vous souhaiter
le bonjour, ainsi qu'à père et frère. Ou, pour mieux
' La veille gouvernante de la fille île madame Du Cayla.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 447
dire, n'en dites rien; je ne parle qu'à vous, mon cher
vicomte, vous sachant inquiet. Tout va très-bien. »
XXV LETTRE
. i
« C'est pour vous tromper sûrement que je viens
vous dire bonjour et vous dire des douceurs; aussi je
n'en dis pas. N'y a-t-il rien de changé à ce soir? Deux
femmes auront-elles l'air de courir après vous, et vous
de les enlever? Mille bonjours à celui qui impatiente,
qui est insupportable, et qui n'a pas plus de confiance
en ses amis qu'en lui-même. »
XXVI- LETTRE
« A Grenoble, je vous dis mille choses aimables. Je
n'y ai rien trouvé. Mes lettres sont-elles à Tencin?
Bonsoir, ami vicomte; rien n'est plus délicieux que le
chemin de Valence à Grenoble; c'est à tourner la tête.
La pauvre voyageuse vous aime. »
ANNÉE 1823
PREMIÈRE LETTRE
« Nous avons très-liien passé notre temps, ma vi-
comtesse et moi, hier, et elle était très-bien; elle ne
vous écrira pas aujourd liui, c'est moi qui m'en suis
448
MES MEMOIRES.
/
chargée. Nous ne pouvons pas revenir de toutes vos
aventures, et je suis bien occupée de savoir vos chevaux
très-bien; il est à craindre qu'il ne leur reste quelque
souvenance de leurs gambades. Les miens ne vont pas;
il y en a un qui ne tire plus; l'autre est en eau même
au pas, et tous les deux ne mangent plus. Le pauvre
Roger était bien triste ce malin. Enfin il faut espé-
rer que tout cela s'arrangera. Le général D... est
nommé; j'en suis fâchée; il nous faut des sages. Voilà
le bill passé en troisième; il faut s'attendre que cela
n'ira peut-être pas aussi bien à la chambre des com-
munes. A Angers, il paraît que les royalistes ne se
sont pas entendus; ils ne se sont pas réunis, et dès lors
ni M. Benoist, ni M. d'Audigné n'ont été nommés. Ne
faites pas de même. Mon frère me mande qu'une
lettre de la jolie veuve à M. de B... dit qu'il est dans
les trente-deux. Je n'en ai pas entendu dire un seul
mot nulle part. Il fait tout de suite de là un château
en Espagne pour la demoiselle que vous avez deman-
dée pour lui. Je ne puis pas concevoir qu'au fait M. de
M... n'aie pas au moins dit non. Il ne tardera pas à
venir; la chambre est pour le 25. Vous le ferez ex-
pliquer. Je suis encombrée d'affaires, ce qui me rend
bête.
« Bonjour, mon cher vicomte. Je vous dis mille et
mille tendresses de- tout mon cœur. »
II- LETTRE
« Je veux que ma vicomtesse vous rapporte un petit
mot de moi, mon cher vicomte. Je ne sais jamais du
soir au matin dans quelle disposition je vous trouve,
i ■
LETTRES UE MADAME l)U CAYLA. 449
à plus forte raison du jour au lendemain. Je suis ar-
rivée ici avant cinq heures et demie. On y est fort ai-
mable pour moi, et j'ai trouvé du plaisir à sentir
l'odeur des bois; il y a si longtemps que je suis tou-
jours enfermée dans Paris! Madame de Périgord n'aime
pas la promenade; mais après le dîner madame de C...
et moi avons fait avec Alix le tour du parc du côté de
Baillet. 11 faisait fort joli. Je me suis échappée pour
venir vous dire ce petit bonjour. Je pensais que vous
viendriez peut-èlre avec la carrossée; mais votre service
vous en aura empêché.
« Je n'imagine pas recevoir grand' chose ici; on est
de si méchante humeur de mon petit voyage qu'on vou-
dra m'en punir; ce serait par trop fort de me croire
à la tâche; ainsi je ne pourrais plus remuer. Ah! je
ne laisserai pas établir la chose ainsi, vous le compre-
nez, n'est-ce pas?
« Ce beau temps me charme. Nous allons, j'espère,
un peu courir. Figurez-vous qu'hier au soir je me
suis mise en remontant à lire M. Lacrelelle. Je ne me
suis couchée qu'à deux heures, ce qui est fort bêle.
« Adieu, mon cher vicomte; j'espère que vous êtes
de belle humeur, ce qui me fait vous dire mille ten-
dresses. »
1"
III- LETTUE
« Paris est à la même place que lors de votre dé-
part, mon cher vicomte; et j'espère qu'il n'en est pas
de même de vous qui penserez à tourner le dos aux
vieux dâlices de Chàlons lorsque cette lettre sera dans
vos pattes. Le Journal des Débals a placé un mot ac-
vii. 29
450 MES MÉMOIRES.
cordé d'une sotte manière hier 18 janvier. Ces gens-là
ont avalé le diable et sont colères à fleur de peau.
Quand le jugement dernier est si près, comment se
donne-t-on tant de peine inutile dès que l'ambition
devient l'esprit. Il n'y a plus de raison; et les plus ha-
biles tournent le dos à leur objet.
« Grande nouvelle! J'ai vendu mes deux chevaux
bais, ces vieilles bêtes que j'avais achetées queues et
oreilles, du moins je ne les ai jamais vues sans ces
objets, ni vous non plus.
« Bonjour, mon cher vicomte; je suis en gaieté
quand je vous écris; il ne faut pas moins que cela, car
j'ai un fonds de tristesse qui sera toujours là dans un
coin pour toujours. Aussi je ne puis me décider à
aller avec Yalenline à un petit violon chez madame
de Choiseul pour Alix; il me semble que je me met-
trais à pleurer si je voyais danser; on n'est pas maître
de ces impressions-là. Le drapeau blanc relève le mot
accordé. Je n'ai pas encore un mot de vous : c'est très-
mal. Êtes-vous devenu corniche ou lampe ou tout autre
ornement? tout plutôt que muet. Vous n'imaginez
pas ce que j'ai vu de monde depuis deux jours; c'est
un torrent. Le garde des sceaux a été hier très-plai-
sant.
« Bonjour, ami vicomte; beaucoup de plaisir et
restez là-bas. »
IV» LETTRE
« Vous voilà donc dans ce fameux pays de Gallar-
don, qu'habite ange, ou diablerie, cher vicomte!
salut. C'est un mal incurable de songer à ses amis,
LE-miES DE MADAME DU CAYLA. 451
voilà ce que je vous dirai pour nouvelles de ville et de
campagne, et si le même mal vous afflige, tenez-vous
pour dit mille choses loutes charmantes. Ce début
n'est pas mal, surtout si je ne me sauve pas en vous
faisant quelque niche; j'en suis incapable; mon cœur
est mon maître quelquefois; et dans ce moment je
veux le laisser faire, puisque vous êtes un peu souf-
frant, découragé; et moins à tout venant et à tous les
plaisirs, que depuis six mois chose n'est arrivée.
«Et vos moulons qu'en diles-vous? Rapportez-m'en
des échantillons 1 ; j'en ai un qui dort depuis quinze
jours que vous ne m'avez pas redemandé, vous auriez
pu comparer, c'eût été assez curieux. Je ne pense pas
que ce mot vous arrive; mais vous me l'avez demandé, le
voilà.. l'espère que vous ne m'aurez pas oubliée auprès
de la vicomtesse. Je lui ménage sous deux jours une
épître de ma façon. Bonjour, ami. Dites au prince
chéri que, malheur ou bonheur, tout est entre ses
mains; mais pas de milieu. Amitié ou haine, tout près,
ou le bout du monde, n'oubliez pas ma commission.
«Adieu, cher vicomte, au revoir. Voulez-vous venir
dîner jeudi et monter avec Valenline, j'engagerai
M. de l'Aigle? »
V> LETTRE
« Je vais monter en voiture. Adieu, cher vicomle;
nous penserons ensemble et l'un à l'autre. Prions
aussi ensemble.
« Je pars avec l'espérance dans le cœur. Adieu, mon
1 Madame Du Cavla cherchait en ce moment à acclimater en Franco
une race de moutons mérinos venus d'Egypte.
'
452 MES MÉMOIRES.
ami. Mille tendresses encore à Élisa. Soyez aimable
pour moi sur votre chemin vis-à-vis de ceux que j'au-
rais oublié.
« Adieu, à la vie à la mort. »
VI" LETTRE
« Après le dîner, madame d'Haulefort a pris
M. votre père. Impossible d'entamer cette longue
conversation. Je suis convaincue que tout le travail
contre un mariage quelconque pour Valentine vient
de M. ***. Il n'a sûrement pas envie que ce qu'on ap-
pelle mon crédit se soutienne; et remarquez qu'il se
donnait l'air de travailler pour en me faisant faire un
grand mariage. La chose à mes yeux est claire. Re-
marquez qu'il ne s'est pas soucié d'écrire au duc de
M.... C'est encore lui qui aura dérangé cela. Soyez
sûr que je ne me trompe pas. Je dirai à sa fille
que la mienne ne se soucie pas encore de se marier,
et que je n'y songe plus. Voyez comme il me pressait,
c'est sûr, c'est sûr. J'aime beaucoup votre lettre à ce
vilain. Quel homme méprisable! Je suis ravie de mes
juments, je les trouve superbes, nous causerons sur
Villèle. Je vais à Mafliers passer une heure avec ma-
dame de Chalais. Vous ne me dites pas mot de la B...
Bonjour, ami. A ce soir.
« Mille amitiés. Je vois d'ici en neuf mois un petit
homme qui sera fort gentil. »
VII e LETTRE
« Malgré toutes les bontés dont j'ai été comblée
hier, cher vicomte, j'ai bien regretté la veille, et je
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 455
vous ai trouvé fort incivil de m'avoir quittée le jour
de ma fête. C'est le procédé d'un rustre. Comme je
suis polie de mettre un l pour un s! Je vous dirai
donc qu'on a été d'une obligeance pour moi sans pa-
reille; j'ai reçu un petit bouquet oriental composé de
quatre fleurs; l'idée en était fort ingénieuse et fort
jolie, et puis j'ai reçu des tablettes avec une image
bien laide dedans. Mon bracelet n'a eu aucun succès.
L'on a trouvé que je regardais les gens comme déjà
morts, et cette idée est revenue à deux différentes re-
prises, ce qui m'a fort déconcertée, je vous l'avoue.
Je n'avais pas eu le projet de faire de la peine assuré-
ment. Madame de Montmore a gagné son procès, cela
m'a fait un grand plaisir lorsque je l'ai su hier par
une personne qui est accourue de l'audience pour me
le dire. Cette pauvre femme en serait morte si le juge-
ment avait été différent; mais je ne l'envie pas, car je
la crois séparée de ses enfants. Ils lui avaient été en-
levés, je crois, précédemment.
« L'on aura été heureux de vous voir à Montmirail,
cher vicomte. Quelle chaleur vous avez eue, c'était à
en mourir; le tonnerre était tombé dans la nuit sur les
Tuileries. Le duc de Duras m'a dit qu'il avait sauté
dans son lit; le coup en effet a été affreux. L'on dit
qu'il y aura des changements dans le ministère pendant
le voyage de Saint-Cloud. L'abbé Louis a encore perdu
hier à la Chambre un procès pour les broussailles.
• « Adieu, cher vicomte. De vos nouvelles je vous
en prie, pour prendre voire absence en patience. Mille,
mille tendresses à ma vicomtesse. J'ai eu de bonnes
nouvelles de mes enfants, et j'ai écrit pour eux ce
malin à en avoir la main fatiguée.»
454
MES MEMOIRES.
VIII- LETTRE
« J'ai été exacte à ma promesse, cher vicomte; votre
cheval est noir, allongé du nez, fort doux, charmant;
mais un peu enlaidi, comme il arrive à l'âge de perdre
ses dents. 11 a pleuré et était tout ému; je lui ai dit
en langue de cheval de ne pas se contraindre comme
il faisait, ce qui l'étouffait; et après avoir pleuré il a
ri. Pendant ce temps vous faites pleurer les lièvres;
vous tuez pères, mères; rien n'est épargné. Mon frère
n'est pas gai, ainsi que tout le monde. Quand serons-
nous donc tranquilles? J'ai été avec lui voir la voiture
de Valnot. Il a trouvé le même défaut que vous, au
total la caisse trop enterrée dans les roues de derrière;
lorsqu'on ouvre la portière et le marchepied, les roues
vous empêchent de monter et dépassent l'ouverture
de beaucoup. Le remède est difficile.
« Je ne sais rien à vous mander de nouveau, sinon
que les réunions continuent, ce qui prouve que les
projets restent cachés et les mêmes. 11 y aura quelque
chose de vif, cela est inévitable, à moins de grandes
mesures. Je voudrais être à mardi pour avoir le bon-
heur de vous revoir, et cependant mon bon temps sera
près de finir. Mercredi je fais des courses dans ma ma-
tinée. Je vous préviens de cela parce que je ne pourrai
vous voir qu'après le dîner, à moins de changement
que je ne prévois pas; enfin vous me tiendrez au cou-
rant de votre marche.
«Bonjour, cher vicomte; je relourne à ma petite
société, mon frère vous dit mille choses, et moi
j'ajoute que je vous aime de tout mon cœur. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
455
IX» LETTRE
« Nous sommes arrivés à cinq heures, cher vi
comte. La poste part à midi. J'ai demandé si je pou-
vais écrire, cela était impossible; me voilà donc au-
jourd'hui. J'avais le cœur hien serré en entrant dans
Rouen hier, c'est un mauvais signe. Ce matin, à la
messe, j'étais tellement préoccupée de tous les gens
que j'allais voir, que je ne pouvais pas prier. Enfin,
me voilà dans une assiette plus calme; j'ai reçu votre
lettre, une autre aussi, et j'ai vu plusieurs juges. Mon
beau-père a très-bien parlé; j'ai été contente de
M. Thil; voilà où j'en suis; je viens de rentrer un in-
stant et je repars.
« Votre lettre m'a fait un plaisir extrême; je vou-
drais vous écrire longuement et je ne le puis pas. Je
ne sais non plus comment faire. Mes bonnes occasions
pour ne pas mol Ire l'adresse par la poste seront rares.
« Adieu, cher vicomte; le préfet est absent pour
quinze jours, j'en suis bien aise. J'ai trouvé mon frère
à Gisors. Adieu encore, très-cher vicomte. Mille, mille
amitiés. Je penserai à vous; ne doutez donc jamais
comme vous le faites sans cesse de mon plus tendre
sentiment. »
X» LETTRE
« Votre lettre première m'a bien "touchée, ami.
J'étais à sept heures ce matin à Saint-Thomas, n'ayant
pas pu dormir, je ne sais pas pourquoi. Je me cou-
456 MES MÉMOIRES.
cherai ce soir à onze heures, car demain il faut être en
l'air de bonne heure.
«Je ferai tout ce que je pourrai pour le J... de
Paris. Je n'ai pas pu vous comprendre hier près de celle
dame russe. C'était si simple. J'ai dit comme vous
pour vous faire plaisir, vous ne vous en êtes seulement
pas aperçu.
« À présent revenir est bête, et c'est dire que vous
faites de moi une girouette. J'ai euvie d'aller à Sainl-
Ouen à deux heures et demie, trois heures.
« Bonjour, ami. »
XI' LETTRE
1 .
« Allons, ami, oui, de la persévérance; mais c'est à
en perdre l'esprit.
« J'ai le fameux monsieur aux moulons avec M. Jes-
saint.
« Mille tendresses. A ce soir. »
XII" LETTRE.
« Nous ne comptions pas aller à Saint-Ouen, mais
vous décidez la question. Je vais demander les che-
vaux, et à deux heures moins un quart nous partirons.
Il faut être ici à quatre heures précises pour le maître
de danse, ainsi cela ne vous prendra pas trop de
lemps. Venez ici à deux heures moins un quart. Nous
causerons de fout cela; c'est très-délicat. Il faut que je
sache quelques délails pour mieux vous répondre. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
457
XIIP LETTRE
c< Je vous remercie, mon ami. Je ne vivais pas. Que
l'attente a été longue et cruelle! Je fais dire un mol
à mon frère. »
ANNÉE 1824
PREMIÈRE LETTRE
« Ingrat, perfide, injuste, grognon. Si après avoir
ramé, vous receviez une lettre comme celle de ce ma-
tin, vous en auriez par-dessus la tète et vous auriez
raison.
« J'ai trouvé toutes les préventions contre vous
avant la confiance.
« Que je suis heureuse que vous m'empêchiez de
vous aimer à la folie, monsieur. »
■
IL LETTRE
« J'ai lu; c'est effroyable! Pauvre jeune prince!
« Mais ce C..., quelle horreur! c'est clair.
« Le nouveau journal est inouï.
« Bonjour, ami. Mille amitiés. Qu'a donc Elisa?
« A ce soir; c'est long. »
458
MES MKMOIKES.
III- LETTRE
a Votre lettre me fait de la peine; elle est dure sur
bien des points.
« Il m'est impossible de comprendre ce que vous
voulez dire avec mon envie de courir, quand depuis
six ans je mène la vie d'un ermite.
a Quoique vous puissiez dire le contraire, il serait
triste que l'on pût dire au roi tout ce que vous trou-
vez simple d'établir.
n Le roi est bien mécontent de tout ce que je lui ai
écrit bier. Gela retombe sur vous dans ma lettre de ce
matin. »
IV' LETTRE
I
« Mon cher vicomte, ne parlez pas à M... de l'af-
faire. Je vous déduirai tous les motifs.
« Je suis accablée de lettres du monde. Je dis que
vous viendrez dîner. N'est-ce pas se voir davantage.
« Mille tendresses. A tantôt. »
V- LETTRE
a Bonjour, mon cher vicomte. Patience et courage;
les pauvres en ont besoin. Le roi est mieux. Tant
mieux. Mille amitiés. »
VI- LETTRE
« Mille remercîmenls.
« Je vous aime même grognon; que serait-ce?...
« Si vous «avez quelque chose, mandez-le-moi.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
459
« Que voulez-vous dire avec les ambassadeurs puis-
sances? »
VII- LETTRE
« Je ne crois pas que cette lettre lui fasse effet. Il a
eu de bien grands succès hier à la Chambre. Il aurait
fallu quelques compliments.
« La lettre à madame R... est parfaite.
« Patience, mon cher vicomte; tout cela ira à bien,
j'en suis convaincue.
« Ce journal est affreux. Oui, amitié pour tou-
jours. »
VIII" LETTRE
« Cette chanson est gaie, fort drôle. Bonjour, cher
vicomte. Je réfléchissais qu'en deux mois et demi vous
n'avez pas fait un pas, au contraire (là-haut) '. A
peine oseriez-vous ce que vous avez fait dans le com-
mencement; les deux chiens qui sont encore en laisse
et qui bientôt deviendront ceux de l'aveugle qui le
mènent, doivent commencer par culbuter aux yeux de
leur maître le premier instrument, la chose est claire.
Je me disais ce matin bien des réflexions utiles.
« Ne perdez pas un pouce de terrain : c'est reculer
que ne pas avancer.
« Bonjour, ami; bon appétit. Allez sûrement et
doucement; mais chaque jour. »
1 On faisait beaucoup d'efforts au début, pour me perdre dans l'esprit
du roi. Je n'hésitai jamais à me compromettre pour atteindre mon but.
I '
460
MES MEMOIRES.
IX* LETTRE
« Certes c'est à merveille, que M. de C... indispose
dès ce soir. Moi je frappe joliment, et M. de V... fait
le reste demain.
« Quand le roi est vraiment souffrant, il fait sa
figure gaie, ouverte et en vie.
« Il est très-bien aujourd'hui.
« Mille bonjours, ami. »
I
^
X" LETTRE
« C'est admirable s'il n'y a pas de chapchut, ami.
« Donnez-moi des nouvelles de la Chambre avant
ma lettre fermée. Le roi sera bien aise d'en avoir.
« Mille amitiés, vicomle.
« J'ignore l'article de la pandoure. Il faut forcer
la main à Villèle pour M. votre père. Quelles horreurs
que tous ces misérables ! Je leur ai fait tant de bien !
Mais le roi avant tout.
« Je me suis plainte au roi de M. de B —
« Quel homme peu franc que ce Villèle ! mais il
faut qu'il reste. »
XI e LETTRE
« Je ne réponds pas un mot, mon ami, à cette sotte
lettre. Partons du point où l'on est : j'ai écrit jusqu'à
deux heures du matin au roi ; mais voici un autre
coup de Jarnac; lisez celte lettre; je vais écrire à Vil-
lèle.
« Renvoyez-moi son billet el ce que vous en pensez.
■p
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 4fil
« Quelle lutte, et qu'il est malheureux aussi qu'une
objection vous allume à ce point!
« Comme le billet Villèle est sec! il vous prouvera
si j'y vais de main morte. »
XII» LETTRE
« C'est ma faute : ce matin j'ai fait une confusion.
Il vient tant de gens ici !
« Villèle l'emportera '. Cette conversation du chat
est bien ridicule. Villèle y sera pris, je le crains. Je
vais encore tâcher d'avoir la place que désire le baron.
« Bonjour, mon cher vicomte. »
XIII» LETTRE
« Je crois que le télégraphe a marché pour le Ta-
laru. M. de Villèle ne sait plus comment se tirer de
là. Faites ordonner M... Il n'y a que cela.
« Bonjour, ami. A tantôt. »
XIV« LETTRE
« C'est admirable et je vous reconnais bien là, mon
cher vicomte, mais j'espère que cela ne réussira pas.
Vous êtes le véritable personnage à mettre là, toute-
fois en ne donnant pas une importance funeste à la
garde nationale, parce que les choses restent, et les
hommes s'en vont. Le duc de M... est paresseux, insou-
ciant. C'est vous qu'il faut là.
« Bonjour, mon cher vicomte; vous avez bien raison
pour les déplacements. »
1 11 s'agit ici de la lutte entre MM. de Villèle et Chateaubriand.
I
* ■
462
MES MEMOIRES.
XV* LETTRE
« J'espérais trouver quelque chose d'intéressant.
Vous ne me dites rien de ce qu'ont dit Villèle et Cor-
bière. Nul doule que le roi sera fort et luttera; tenez-
vous-le pour dit, comme je vous l'ai affirmé hier au
soir.
« Bonjour, ami. Je vois que Villèle a été sans con-
fiance pour vous ce matin. »
XVI e LETTRE
« Que voudrait dire : Je vous veux du bien! Il faut
être de bien mauvaise foi pour s'arrêter à ce mot,
surtout lorsque je vous ai expliqué comment je le di-
sais; mais vous y tenez. Vous avez autant, de plaisir à
trouver des torts qu'un autre à se faire aimer. Tout
comme il vous plaira.
« 11 faut que le roi vous donne une marque de son
estime et de son affection ; c'est essentiel à la situa-
tion. Je vais écrire cela fortement; votre désintéresse-
ment passe les bornes. Que Mathieu parle aussi. M. de
Villèle est essentiel à avoir pour soi.
« Quelles horribles gens que ces gens-là!
« Vous ferez bien de venir tenir tête à votre prin-
cesse. Et surtout ne l'amenez pas avant six heures. Si
vous devez voyager côte à côte avec cette sorcière, pre-
nez par Rambouillet et pour cocher Barbariau, qui
vous jettera dans la rivière. C'est pain bénit. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
465
XVII" LETTRE
« Votre lettre m'a fort amusée. Je suis sûre que le
roi aura été content de vous. 11 faudra lui conter la
prochaine fois votre visite chez madame la duchesse de
B... N'oubliez pas la malice et les antécédents qu'on
examinera. Mes nouvelles aussi étaient excellentes.
« Bonjour, ami. A ce soir. Je vais à Paris à cinq
heures. »
XVIII e LETTRE
« Je vais travailler d'après votre lettre dans le cou-
rant de la matinée. Ne vous découragez pas. Pas de
milieu; du courage ou bien hors de tout.
« Le cabinet est la chose la plus importante avec
le caractère connu. Tout est là. Bonjour, ami. Père
gouverneur, il n'y a que cela. »
XIX e LETTRE
« Voilà un délicieux bulletin, mon cher vicomte.
Mes nouvelles données par le roi lui-même et M. de
Damas étaient aussi toutes gentilles.
« Quel bonheur ! J'enrage contre Villèle. Voyez donc
comme vis-à-vis du roi la chose allait toute seule; c'est
insupportable. Oh! nous l'emporterons. Je vous envoie
ci-joint un joli poulet. Pourquoi ne venez-vous pas
dîner? Bonjour, ami. »
464
MES MEMOIRES.
XX* LETTRE
« Je ne sais rien; je suis sur le gril. Ma lettre de
cette nuit était bien forte. Que voulez-vous donc dire
sur les femmes qui n'étaient pas au logis?
« Il faut ruser et l'emporter. Travaillez auprès de
M. . comme moi auprès du roi , que l'indécision afflige
aussi.
« Mais voici une lettre que je vous envoie qui com-
plique l'affaire. Surtout que vous ne l'ayez pas lue.
J'espère que M. votre père n'ira pas parler du L...;
M. de Villèle le prendrait. Ne lâchons pas prise. Que
je voudrais que ce Corbière s'en aille pousser M..., et
surtout que Villèle nous craigne! Ce sera un premier
pas que le chat l par terre; c'est après qu'il faut faire
bois de toute flèche, abreuver C... de dégoûts, et le
taire partir pour Rennes.
« J'attendrai ce que vous saurez; car moi je n'ai
point de chances instructives pour ce matin. Villèle va
peut-être forcer la main au roi. Pourtant je crois cela
bien difficile. Croyez-moi, il faut en ce moment ne pas
perdre de vue M... Notre position est si difficile qu'il
faut à tout prix la fortifier, dans l'intérêt du service
du roi, et aussi dans celui du pays. C'est notre but et
notre unique pensée ; personne ne pourrait nous com-
prendre, si nous agissions autrement. »
XXI- LETTRE.
« Je ne peux lire les passages les plus intéressants
de ma lettre. Tâchez donc de voir Villèle. Je crains que
M. de Chateaubriand.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 405
le roi ne soit souffrant; cela nous dérangerait bien.
« Bonjour, ami. Courage, tout ira bien, si tout va.
Que j'aurais voulu voir L...!
« Le roi a beaucoup réfléchi. Il se donne mille rai-
sons contre.
« J'ai un tel mal de tète pour avoir pensé toute la
nuit, que je n'en puis plus. »
XXII' LETTRE
« Vous et le roi me prenez tout mon temps. Ce sera
admirable d'avoir la Quotidienne. Mille amitiés,
ami. »
XXIII' LETTRE
« Je vais me mettre à l'ouvrage.
« L'abbé Nicole m'a tenu sa parole; c'est un brave
homme, car il était absolument confre.
« Bonjour, ami que j'aime de toute mon âme et de
tout mon cœur.
« Le roi est bien . »
XXIV» LETTRE
« Ce mot toujours, je l'aime beaucoup, ami, ne
vous en défaites pas. La lettre est très-bien; j'y ai fait
quelques raccourcis; je suis désolée de l'avoir brûlée,
puisque vous la demandez.
« Je vous avais dit que Villèle prendrait l'intérieur
d'après lui-même, il y a trois mois.
« Bonjour, ami; vous ne l'avez donc pas vu? Mille
tendresses.
vu. • 50
I
s
46li MES MÉMOIRES.
« Je crois que nous faisons des visites ce soir. Ne
venez pas avant dix heures et demie, onze heures. »
XXV" LETTRE
« Voilà un petit mot. Mille compliments, mon cher
vicomte. LeVillèle a eu tort de ne pas présenter le duc
deLorge. Comme on va crier avec justice! Il n'a idée
de rien. Mille amitiés. L'affaire Viirolles a été signée.
Je me suis bien débattue pour les gentilshommes.
« M.. . doit être content de moi et autres. »
XXVI e LETTRE
« Hier au soir j'ai écrit au roi pour lui demander
de joindre le duc de Castries et le duc de Doudeau-
vilie au chat. Il m'a répondu négativement. J'ai récrit
ce matin par le duc de la Châtre. Il est un peu
ébranlé.
« Le roi ne veut point de M. de Brézé. Inutile d'é-
crire, cela ferait manquer les autres. Le duc de Lorge
ne l'a point; mais Villèle se moque de vous, il sait très-
bien que MM. de Damas, Lauriston et peut-être encore
un troisième de votre liste l'ont.
« Dans mon billet de ce matin il y avait un mémoire
sur M. votre père; cela lui est bien dû.
« Bonjour, ami. »
XXVII 8 LETTRE
« Mille amitiés, ami. Je vais bien mettre le roi
pour les journaux autant que je pourrai. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
467
XXVIII e LETTRE
« Il a fallu quinze jours pour faire remuer la lête et
Ja queue de cette petite tortue. Ne trouvez-vous pas
qu'elle est l'emblème de votre arrivée au ministère?
J'en ai ri comme une folle en ayant cette idée. Mille
bonjours, ami.
« J'ai emporté M. Gabriel et M. d'Harcourt : ils le
doivent bien à moi seule pour le coup. »
XXIX" LETTRE
« Bonjour, ami; je sors à l'instant et n'ai que le
temps de vous dire que je vous aime beaucoup.
« Je n'irai point, toute réflexion faite. Je préfère
croire ce que dira le grand ministre.
« Le roi saura vos bonnes remarques. J'irai ce soir
vous attraper en passant.
« Mille amitiés.
« Faites-moi une réponse. »
XXX» LETTRE
« Quand je vois ce B... acharné ainsi contre moi,
j'en suis malade.
« Bonjour, ami. Tout cela est Irès-bien.
« Je ferai de mon mieux auprès du roi ; mais je
n'irai pas voir la merveille, le roi me croirait pré-
venue. Quant à l'engourdissement, il l'avait au mois
de décembre pour jeter le ministère. Il l'a maintenant
contre les guerriers. »
I
468
MES MÉMOIRES.
XXXI LETTRE
« Il me semble que M. , . ' doit être choqué de ne pas
passer avant tout. Il vous l'avait demandé. Pesez bien
cela, ami. Je crains que vous ne fassiez une grande
faute, cela me tourmente. 11 faut aussi tenir à quelque
chose. Ne donnez point d'armes à Villèle contre vous.
En grâce, allez encore deux ou trois mois. Pensez à
tout cela. Mille amitiés. »
1
XXXII e LETTRE
« Je sors, mon cher vicomte, et n'ai que le temps
de vous dire que vous êtes un sorcier. Je ne sais pas
si v*ous êtes plus content de madame de M... que
moi; mais certes elle n'aurait pas parlé au roi comme
je l'ai fait de vous et détruit. . . tant de choses.
« Mille amitiés. »
XXXIII- LETTRE
« J'espère bien que ce petit mot ne vous arrivera
pas.
« En effet, M. de Vitrolles remue ciel et terre ici,
malgré que M... se soit prononcé hautement contre
lui. Je vois que si vous ne réussissez pas, ce ne sera
pas de votre faute. M. de Villèle va être bien fort; il
aura dans la Chambre trois amis contre un.
a Bonjour, mon cher vicomle; à demain, ce qui
me fait bien plaisir. »
1 M. de Montmorency.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
469
XXXIV e LETTRE
«Tout cela est évidemment si faux qu'il sortirait
plus fort de là que jamais. Il est évident qu'il y a
quelque chose en l'air, il faut le découvrir. Donnez
cette note à lire à Villèle. Ça ne peut que bien faire.
« On veut aussi faire peur. Cela vient des pointus,
et il est évident que si j'avais voulu, j'aurais été placée
comme délaissée par Villèle, ne lui étanlbonne à rien.
Toute la question est à la Chambre des pairs. Il y a
longtemps que je le dis. Prenez garde qu'au poids de
l'or, en ce moment, on ne parvienne à faire des enne-
mis à Villèle; tout esl connu. Examinez Villèle en lui
donnant la lecture à faire.
« Bonjour, ami. Ils succomberont, j'en suis morale-
ment convaincue.
« C'est long de ne vous voir que ce soir. »
XXXV" LETTRE
« Il me prend une inquiétude au sujet du peu de
bonne foi de Villèle. Ne serait-il pas plus adroit, au
lieu de vous faire voir en rivalité avec lui, ce qui met
dans un ministère un sujet de trouble; et où, au con-
traire, il faut, comme disait le roi, marcher du môme
pied que le premier ministre; ne serait-il donc pas
plus adroit de dire au roi : Pour que je sois député, il
me faut le sous-préfet de Vitry. Si on le propose au roi
comme préfet, je lui demande de différer, sans due
pourquoi, jusqu 'après manomination. Je vous soumets
cette pensée, pour laquelle j'envoie exprès à Pans. Ne
'
470 MES MÉMOIRES.
me répondez pas, vous avez trop de choses à faire ce
matin.
« J'ai oublié de vous dire que j'ai su beaucoup de
détails sur l'ambassadeur de Berlin; il a sur monsei-
gneur un grand ascendant. Sa femme est fine et
adroite.
« Il se fera bien des choses en votre absence, je le
crains. Prenez garde à la séduction d'esprit de madame
de G...; j'en sais des choses inouïes. Ses opinions sont
tout orléanistes. Elle va beaucoup par calcul chez
votre grand'mère ', et cette dernière, qui en est dupe,
serait charmée de vous voir dans ses griffes. Le mé-
decin dont elle vous a donné l'adresse est celui de
Pau, qui est charmé d'y garder tout le monde; il
s'appelle Darrald. Le fameux, je crains qu'il ne soit
mort, parce qu'il était vieux, est Darieux, et demeure
à Tarbes; le premier après lui était M. d'Elpy. Quel-
ques personnes même, comme les Gontaut et les
Rohan, lui donnaient la préférence. 11 est tantôt à
Baréges ou à Saint-Sauveur. Je vous envoie ce que
dit votre bague. Puisse-t-elle vous donner une pen-
sée de plus pour celle qui a l'honneur d'être votre
petite servante. Faites des compliments au R... pour
qu'il vous quitte agréablement et qu'il croie bien qu'il
n'a pas de bataille à avoir à votre sujet, et que c'est
vous qui lui êtes utile, et non pas lui à vous.
« Je vous serre la main de tout mon cœur. »
XXXVI' LETTRE
« Je suis fâchée que vous n'ayez pas voulu aller
1 La vicomtesse de Laval.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
47'i
prévenir Monsieur de la démarche de M. de Lauris-
lon; toujours la même insouciance lorsqu'il s'agit de
vous. Si Monsieur va vous refuser, quelle chose désa-
gréable! 11 est probable que M. de Lauriston viendra
me voir ce matin. Je ne puis lire ce que le roi me
mande. J'ai vu M. de Corbière hier au soir; je trouve
cela mauvais signe. Je vous le répèle 1 , si Paris n'est
pas assez grand pour nous deux, je vous donne ma pa-
role de le quitter pendant deux mois d'abord très-na-
turellement; ma lante Marlhe voulant nous revoir,
étant mabide, etc.; et puis, revenant pour peu de
temps, je vous le promets; mais ne faites pas un coup
qu'il ne vous est pas permis de faire, vous manque-
riez à tous vos devoirs.
« Attendez aussi pour aller chez Monsieur de savoir
ce qui se sera passé. Je n'ai rien écouté pour aller en
en avant, parce que je l'ai cru dans l'intérêt du roi, et
aussi de Villèle. Jeter Corbière à terre était bien diffi-
cile 2 . J'ai réussi si Monsieur n'a pas dit non. Lauris-
ton, dans ce cas, serait au désespoir. Il s'était jeté
dans la mêlée, le roi aussi.
« Enfin je crois le royaume de France la succession
1 Madame Du Cayla, très-indépendante de caractère et tiraillée par
les uns et par les autres, ne voyait pas toujours comme moi, et semblait
parfois s'éloigner de la ligne qui était notre règle de conduite. Nous
avions alors des discussions assez vives. Mes lettres, qui se trouveront
dans le huitième volume, donneront la clef de bien des choses.
2 M. de Villèle se plaignait sans cesse avec amertume de M. de Cor-
bière, et de sa paresse, disant qu'il ne faisait rien et s'opposait aux ré-
formes utiles que lui, Villèle, méditait et préparait. Ce fut cette pensée,
émise si souvent par M. de Villèle, qui nous décida à agir; bien décidé
que j'étais à prendre en tout les conseils de celui dont la capacité en
affaires m'inspirait une grande confiance, tout en faisant la part de son
caractère.
472
MES MEMOIRES.
de celui de David; ainsi tout ce qui s'y passe vient par
ordre de là-haut.
« Bonjour, mon cher vicomte, vous ordonnerez de
mon sort. N'importe où, je serai la même toujours.
« J'écrirais pour dire la même chose; je m'en ré-
fère à ma lettre immense d'hier, et à celle d'aujour-
d'hui. »
I
V
XXXVII- LETTRE
« Nul doute que ce ne soit qu'un prétexte; mais
quant à avoir mon écriture, j'ai déjà répondu, vous
le savez. J'aurais cru qu'un mot tout simple était plus
naturel que tout; enfin, comme vous l'entendrez. Ce
mot « coquette » est bien bêle et bien mal placé.
« Pourquoi, ami, vous découragez-vous au moment
de devenir si utile? alors cela me gagnera. Je continue
toujours vis-à-vis du roi. J'en suis ennuyée aussi; voire
courage m'est nécessaire. Aussi , plus il y a d'obstacles,
plus il faut que vous soyez âpre à l'emporter. Stanislas '
va à merveille. Bonjour, ami. »
XXXVIII e LETTRE
a Yillèle, en faisant le doux, nous a joués, et il a été
mauvais hier auprès du roi. C'est égal, je le jouerai
plus fort dans son propre intérêt et celui du roi. Soyez
tranquille.
« A tantôt. Je n'ai pas encore tout déchiffré. Bon-
jour, ami. »
1 Mon fils Stanislas avait été fort souffrant ; on lui avait ordonné un
changement d'air, et madame Du Cayla avait eu la complaisance de le
prendre à Saint-Ouen,
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
473
XXXIX* LETTRE
« Voilà votre jolie calèche; elle me paraît très-bien.
Vous me direz si elle est douce.
« Madame m'a fait dire de venir ce soir au cabinet
vert; ainsi, point de billard.
« Bonjour, mon cher vicomte. À ce soir. Mille ten-
dresses. Soyez assez bon pour me donner des nouvelles
de madame É... '. »
XL" LETTRE
« Rien de Villèle ne peut étonner; mais c'est un pré-
texte. Que peut lui faire la journée d'hier, quand celle
où le roi a été si mal reçu, ne lui a rien fait non plus?
Enfin, c'est inouï. Tâchez de regagner aujourd'hui,
et pensez qu'on est encensé et gris.
« J'ai les d'Oultremont à déjeuner. Bonjour, ami,
avec la crainte ou l'espérance de vous voir ou de ne
pas vous voir.
« Le roi aurait dû me mettre dans les trente fem-
mes, c'eût été bien dans cette circonstance, mais je ne
suis pas Decazes. »
XLI« LETTRL
« Mais le roi vous connaît, puisqu'il vous voulait.
C'est excellent. Bonjour, ami. »
1 La Mcomlesse d'Acoust.
174
MES MÉMOIRES.
S
XLII- LETTRE
« Vivat! je suis enchantée, vous êtes un sorcier. Je
suis sûre que le roi sera ravi. J'aurais voulu être dans
un petit coin pour le coup de théâtre.
« Venez-vous chez madame de Cossé? je l'espère.
Mille amitiés, mon cher vicomte le victorieux. »
XLIII* LETTRE
«Vous aviez un air attrapé, mécontent, hier; je
suis convaincue que votre prince vous avait bourré, ce
qui s'appelle. Tant pis pour eux. Je vais faire des pieds
comme de la tête pour M. de C... On l'exècre, je ne
crois pas réussir. Comme vous le dites, faisons le bien
et moquons-nous du reste. »
XLIV» LETTRE
« Vous êtes bien Malin I er , et comme vous y allez!
Je ferai ce que je pourrai, à l'aide du ciel. »
XLV° LETTRE
« Je ne puis lire en ce moment les journaux ; je
vous les donnerai ce soir. Tout cela s'arrangera, et
vous aurez été admirable. Je secouerai le petit Villèle
s'il vient. Il me craint plus qu'il ne m'aime; cela
m'est égal.
a Ces Narbonne m'écrivent toutes les semaines; que
peuvent-ils avoir contre moi. Bonjour, mon vicomte. »
ma -
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
475
] é
XLVI- LETTRE
« Je vous remercie mille fois, mon ami, je ne savais
rien. J'espère. Prions. »
XLVII» LETTRE
« Bonjour, ami. De vos nouvelles. Voici M. de Lau-
rislon maréchal avec le commandement d'un nouveau
corps. Cela me paraît bon. Le petit homme a peur.
Je vais continuer à lui montrer les dents.
« Mille amitiés.
« Venez me voir à quatre heures, ou bien renvoyez
à midi ; je verrai ce que je puis faire. »
XLVIII» LETTRE
Je ne veux pas me priver de vous dire un petit bon-
jour. Votre lettre est très-bien. Quand je verrai M. de
Villèle je lui parlerai.
« Bonjour, ami. Cette journée est fatigante. Mille
amitiés. »
XLIX" LETTRE
«Vous êtes bien aimable de n'avoir pas oublié mes
réponses. Mille amitiés d'abord. Je suis enchantée de
la satisfaction de M. de Villèle. Bonjour, grognon et
ami. »
K
476
MES MÉMOIRES.
V
L- LETTRE
« Il ne me manque plus que cela, c'est que vous
soyez malade. Soignez-vous bien, il vous reste la moi-
tié de la besogne à faire. Et croyez bien qu'ainsi que
par le passé, je ne demande qu'à être de moitié avec
vous.
« Cet arrangement me paraît très-bon. N'allez pas
vous tracasser. Bonjour, ami. »
LI* LETTRE
« Vous me faites bien du bien en m'envoyanl cela.
Je suis toute bouleversée; me voilà mieux.
« Je parlerai bien, animée par vous.
« Bonjour, ami. »
LIT- LETTRE
« Bon voyage à tous les traîneurs.
« M. deT... appartient en ce moment entièrement
à l'exagération, ce serait un choix détestable. Bonjour,
ami, je vous souhaite tous les plaisirs et aucun mé-
compte à tous les deux. Je regrette de n'èire pas en
troisième, je vous guetterais et me percherais dans
un arbre pour rire en cachette. Mille amitiés. »
LUI' LETTRE
« En général je me méfie des spéculations.
« Je ne puis agir à moi toute seule. J'ai avancé la
besogne en tout ce que j'ai humainement pu. Ne m'a-
vez-vous pas dit mille fois que M. de Yillèle avait la
majorité?
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 477
« Mille bonjours, mon cher vicomte; à tantôt deux
heures et quart, je pense, à cause du S... qui vient à
deux heures. »
LIV" LETTRE
« Le B... me mande que M. de Villèle n'est pas si
ferme sur ses jambes.
« Bonjour, ami, je n'ai que le temps de vous dire
que je vous aime.
« Bemarquez que les Ilurbide voient les d'Orléans. »
LV- LETTRE
a Je trouve tout cela si parfaitement bien, que je
regrette aussi les copies.
« Nous verrons ce que fera le petit Villèle; est-il de
bonne foi là dedans? J'ai bien regretté hier de ne pas
trouver sa femme. J'y ai été.
o Mille tendresses à ma vicomtesse. Bonjour, ami.
Vous avez été délicieux hier, et charmant. »
LVI- LETTRE
« Vous êtes un vilain vicomte de ne pas m'avoir écrit
jeudi; il en résulte que je serai juste huit jours sans
savoir de vos nouvelles; le courrier est venu ce malin
dimanche: il ne viendra plus qu'après-demain; ainsi
vous nous laissez là. J'ai reçu des nouvelles de
M. votre père; il me répond d'une manière fort ai-
mable au sujet qui m'avait fait écrire le soir. Qu'il
me tarde donc que ce soit vite terminé 1 Je vous garde
I
478 MES MÉMOIRES.
sa lettre. J'attends ce que votre prochaine lettre me
dira; jusque-là je serai tracassée.
« Nous avons été reçues ici à merveille par les bons
habitants. Vous vous amuseriez ici beaucoup, mon
cher vicomte. Mon frère est arrivé pour dîner. Mes
hôtes se portent bien; ainsi nous en serons quittes pour
la peur. Vous aidez sûrement M. votre père; je suis
sûre qu'il se fera aimer là comme à ses postes.
« Mon frère et Valentine vous disent mille choses.
« Bonjour, mon cher vicomte. »
V.
LY1I- LETTRE
« Vous voilà encore une fois tombé dans les impos-
sibilités. La lettre du roi est pleine ce matin d'éloges
pour L..., donnés d'après M. deVillèle.Je vous attends
à deux beures et demie. Donnez rendez-vous à un che-
val de selle.
« Bonjour. -»
LVIII- LETTRE
« En tout, cher vicomte, vous me paraissez dans un
moment de fièvre qu'il faut calmer.. On peut s'éga-
rer avec les meilleurs sentiments; prenez-y garde :
«qui trop embrasse mal étreint! » vieux proverbe
assez sage. Je ne sais pas comment vous me voudriez;
mais je ne me façonnerai point, et je resterai comme
le bon Dieu me fera. Si je meurs aujourd'hui, le temps
de la minorité de mes enfants est assuré; eh bien!
tant mieux. Si je meurs plus tard, je les verrai plus
longtemps; eh bien! tant mieux encore. Benoncez,
cher vicomte, à faire de moi au Ire chose que ce que
wà -
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 479
j'étais, même dans le bien. Peut-être un jour irai-je
m'enterrer dans quelque solitude; alors njon cœur m'y
mènerait. D'ici là je resterai froidement ce que je suis.
« Je viens d'être interrompue par une lettre char-
mante, mais vraiment charmante; on 1 est content de
vous, on me le dit pour me faire plaisir. J'écris cela
avec un bonheur infini. »
MX- LETTRE
« Que voulez-vous que je fasse à tout cela? j'en ai
par-dessus la tête. Et cette rage de faire de moi un
être politique! Au diable tous les ministres! Tout cela
m'ennuie et m'excède. »
LX- LETTRE
« Il est sûr que nous avons déjoué tant de gens,
P..., D..., etc., et tant d'autres, qu'il faut s'attendre
à tout. Il y a des moments où cela me décourage. »
LXI" LETTRE
« Monseigneur d'Isoard est très-protégé, à ce qu'il
me paraît. M. l'abbé de S... veut encore un canoni-
cat; jamais ces messieurs ne sont contents. Comme
c'est vilain!
« Le roi me parle beaucoup de M. Decazes, qui est
arrivé mercredi dernier. Demain nous causerons de
tout cela. Je ne pourrai cependant aller à Saint-Ouen
que s'il fait beau; et tard, à cause d'Ugolin.
«M. de Villèle commencera la septennalité par la
Chambre des pairs; c'est un secret. »
• Le roi Louis XVI».
4S0
MES MEMOIRES.
LXII" LETTRE
« Mon pauvre ami, vous vous tuez pour le service
du roi. En grâce, reposez-vous un peu. Ce Villèle est
un méchant personnage; mais il faut le sauver, cela
est sûr. Comment donc faire?
« Pourquoi Monsieur ne ferait-il pas venir Lau-
rencie?
« Emportez ce dernier laurier, mais laissez tout,
plutôt que de vous fatiguer ainsi.
« Mille, mille amitiés. »
LXIII° LETTRE
a J'ai senti tout cela hier au soir, et j'ai parlé abso-
lument comme vous à madame de N. . . Quelle patience
il vous faut! Tout cela ira, mon ami. Votre conduite
est trop généreuse pour ne pas triompher.
« Toute à vous, cher vicomte. »
LXIV LETTRE
« Bonjour, cher vicomte, on dit que vous êtes un
véritable diplomate et un ami fort aimable, et le billet
commence comme ceci :
Non, les dieux immortels, dans leur gloire suprême,
N'ont rien de comparable à mon bonheur extrême.
*« Deux vers de la comédie de Y Andrienne : et l'on
ajoute que le vicomte aille trouver Pradel, qu'il lui
dise que je suis au fait de l'affaire, et de venir prendre
mes ordres plus tôt que plus tard. L'argent sera tout
prêt mercredi 1 .
1 C'est de l'acquisition de Saint-Ouen dont il est question ici.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
4SI
« Enfin l'on est clans l'enchantement, et moi je suis
îoul étonnée de ne pas l'être à ce degré-là. »
r. x V LETTRE
« Mais je n'ai rien dit qui ne soit ahsolumenl dans le
sens de M. de Yillèle. J'en ai dit du bien tous les jours,
j'en ai écrit des volumes. Je n'entends rien à cet éloge
à venir sur ma vanité, que l'on ne pourra mettre en
jeu. Il me semble que je ne mérite pas des encoura-
gements. Je vois tout à fait comme vous pour l'intérêt
du roi, et je lui disais mercredi : Le roi pense, M. de
Villèle agit. Et il est très-content.
« Mille tendres bonjours, mon cher vicomte »
LX VI- LETTRE
« Je suis fâchée à présent de vous avoir empêché
d'aller chez Villèle. Afin de le démasquer, j'ai tout
écrit, tout demandé au roi. Je ne puis revenir sur ce
que j'ai dit. Ma lettre lui a fait une grande impres-
sion. Villèle lui avait demandé tout le contraire. Quelle
mauvaise foi !
« Tâchez de me donner du nouveau, et ce qui est
dans ce moment, afin que j'écrive. Allez à la dé-
couverte, sur Villèle, par sa femme ou Renneville;
enfin, avant trois heures, dites-moi ce qui sera. C'est
bien important.
« Mille amitiés, ami. »
I.X.YII' LE ï THE
« Vous ne pouviez pas parler plus à propos. C'est
aussi tout ce que je dirai.
vu. 31
V
1
4S2 MES MÉMOIRES.
« J'ai parlé de la note, mais ne puis la montrer,
n'ayant point de copie.
« Je ferai de mon mieux. Mille amitiés, mon cher
vicomte. Soignez-vous bien. Des tendresses à ma vi-
comtesse. »
LXVÏIï' LETTRE
« Je vous conjure, ami, d'aller avec confiance à ce-
lui qui voit tout, et connaît vos sacrifices. Que sont les
hommes auprès de lui?
« Je vous remercie et vous dis cent mille amitiés. »
LXIV LETTRE
« Portai m'a dit hier, ainsi qu'à madame d'Àuti-
champ, que le grand feu de l'érésipèle est passé;
demain il sera Irès-diminué.
« Ainsi cela n'est pas étonnant; mais ne croyez donc
point que je ne sache pas votre tendre occupation
du roi.
« Bonjour, ami. Mille tendresses d'un cœur tout à
vous. »
LXX« LETTRE
« Je suis fâchée de voir que les ministres sont plus
sots qu'une femme. On a cru me prendre en me dé-
montrant que j'étais à leur suite, que la France atten-
dait mieux de moi, et autres grandes images. Les im-
béciles veulent secourir eux-mêmes leurs ennemis en
écoutant leurs discours. Mais rien n'est pour moi que
le service" du roi ; et je puis dire que mon amour-pro-
pre est mort par rapport à tous ces individus. Je ne vois
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 485
d'eux que ce qu'ils ont d'utile. Bonjour, mon cher
vicomte. J'ai un cœur entouré de toile cirée, et je me
sens très-contente de moi .
« Fi donc! vous ne vous mettrez pas comme un
malade dans votre lit. Je vous attends ce soir. »
LXXI" LETTRE
« 11 m'a pris, en effet, un sentiment profond de
tristesse, hier, tout le reste de la journée. Quand le roi
eut la confiance de me meltre à la place de lui-même,
je fus si effrayée que je lui demandai la permission de
consulter mon confesseur avant de me charger des
preuves. Celui-ci me dit que je pouvais y consentir,
parce que j'aurais la force de garder le secret, et d'en
prendre solennellement l'engagement; qu'il y aurait
d'autant plus de mal à moi de le trahir, ce secret,
qu'il serait difficile de trouver un être assez vertueux
pour n'avoir pas la pensée de profiter de telles armes.
Ce hon prêtre ignorait ce que c'était; le roi avait écrit
sur un papier. « Papiers d'État qui ne peuvent être
« remis à personne sans inconvénients, qu'à, etc. »
Le reste était aimable pour moi, et j'ai montré seule-
ment ce mot. Il me semble que j'en ai trop dit hier.
Ce reproche que je me fais m'a plongée dans cette tris-
tesse '. »
' Bien que je ne nie rappelle pas à quoi se rapporte cette lettre, elle
m'a paru d'une trop grande importance pour la retrancher. Elle est une
preuve irrécusable de la confiance illimitée que le caractère de madame
du Cayla inspirait à Louis XVIII.
Je dois avouer cependant que l'indépendance et l'impétuosilé de cette
femme distinguée étaient souvent un obstacle au bien auquel je travaillais
avec une invincible persévérance.
■pi
48 i
MES MEMOIRES.
L\XII= LETTRE
« Que le roi est grand dans ses derniers jours! Le
comte Charles m'écrit ce matin toute sa conversation.
Il était étonnant ce matin et très-réveillé. Il s'est en-
dormi près de M. votre père. »
7
LXXIII' LETTRE
« La voilà, mon cher vicomte, cette sainte relique;
le roi, en me la remettant, me dit : « S'ils ne veulent
« exécuter aucun de mes désirs, ni par affection, ni
« par le souvenir de ce que j'ai fait, je le leur de-
« mande au nom de toutes mes souffrances. »
« Il y avait six mois que le roi méditait cette af-
freuse pensée de me donner ce cruel dépôt lorsqu'il
me l'envoya. C'est ce qui explique les mots qu'il a mis
sur le papier. Le roi me dit ensuite, lorsque je le re-
vis : « Je l'ai placé dans une boîte venue de Vexil.
« Elle est anglaise. » Il ne faisait rien indifféremment,
et ajoutait à tout une pensée.
« Un petit mot au crayon, mal ou bien. »
LXXIV' LETTRE
« Bonjour, ami, je ne perds pas de temps. Portai
sort d'ici. Le roi peut vivre encore un an. Grande
consultation demain. Ne le dites pas.
« Son écriture est très-bonne ce matin. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
485
LXXV- LETTRE
« J'ai oublié hier, mon cher vicomte, de vous dire
une chose bien touchante. Le roi, en me parlant de
l'avenir, m'a dit : « Y a-t-il encore une chose difficile
« et épineuse à faire, signalez-moi-la. C'est ce que
« mon frère ne pourrait faire sans inconvénient. »
« Je ne crois pas qu'on puisse pousser la prévoyance
et l'affection plus loin. »
LXW'I' LETTRE
c< Je viens de lire ce plat journal '. Eh! mon Dieu,
mon ami, que cela ne vous fasse pas la moindre peine.
Avec toute la méchanceté possible ils n'ont pas pu
vous effleurer une minute. Qu'y voit-on? Qu'un homme
d'honneur a voulu être utile à son pays, faire cesser
une opposition de famille politique, affermir le trône
par ceux qui devraient en être tous les dignes appuis,
et frapper la Fronde dans son centre. Cette entreprise
généreuse consommée par vous avait réussi fabuleuse-
ment. Le mérite vous en restera.
c< N'allez pas vous tourmenter parce qu'un si utile
projet se trouve entravé dans le bien qu'il aurait fait.
Patience! patience! le succès et la récompense hono-
rable n'arrivent pas en ne marchant que sur des roses.
Et le roi, et celui qui est sur la première marche du
trône ont été dignement servis. Que faut-il de plus et
1 11 s'agissait d'un article du Journal des Débats contre moi, à propos
de journaux que je cherchais à mes risques et périls à donner à la mo-
narchie. On en verra plus loin l'explication.
■
à
486 MES MÉMOIRES.
de mieux? Cetle belle el fabuleuse guerre d'Espagne
aurait tourné en venin.
« Tout doit tendre à une union qui peut seule affer-
mir la paix en France et en Europe. Patience donc,
patience! Le roi est bien mécontent des deux juge-
ments.
« Mais ne tournez pas en amertume pour ceux qui
vous aiment une injustice passagère.
« Mille bonjours, mon chervicomle. »
V
LÏXVII' LETTRE
« Ami, je suis bien aise que vous lisiez dans mon
cœur par le roi .
« Je vais chez tous les parents. Trouvez-vous à
quatre heures chez madame de Doué ' ou dans la rue
de Clichy, nous vous mènerons à Saint-Ouen. Mille
amitiés. »
LXXVlll- LETTRE
Le bulletin est bien mauvais; pourtant le roi m'a
écrit beaucoup, et du latin parfaitement lisible, parce
qu'il sait qu'autrement je ne pourrais le lire. C'est l'é-
résipèle qui est tout. Encore aujourd'hui il me mande
qu'il faut que je compte sur ma maison, et avec des
détails d'une bonté infinie. Il a raison s'il pense que je
suis reconnaissante. Mais que ce bulletin est mauvais,
et pourtant comme il se croit bien!
« Envoyez ici à six heures, et venez dîner à Saint-
Ouen avec nous. »
Tanle de madame du Cuyla.
■ ■ -
LETTRES DE MADAME DU CAYL.V
iS7
LXX1X- LETTRE
« Je vois aussi en noir que vous, mon cher vicomte,
mais je n'irai point aujourd'hui au château : le roi se-
rait étonné, cela ne ferait rien de bon.»
LX\X« LETTRE
« Je vous vois dans une agitation violente. Pour
moi, je n'ai que de la peine, et je suis bien sûre que
Sa Majesté fera tout ce qu'il faudra faire sur l'article
le plus essentiel. Au reste, je lui suis si profondément
attachée, que je me sens capable de tout dans cet af-
freux moment; mais il faut le hien choisir. »
LXXXI» LETTRE
« Comment est Élisa, mon cher vicomte? De vos
nouvelles aussi, elles me sont bien nécessaires. Quelle
triste chose que de vivre et survivre aux êtres les plus
chers! Avez-vous un peu dormi? Je suis avec vous
deux, et bien triste aussi. Je ne sais pas de nouvelles
du roi un peu fraîches; j'attendrai le retour de Nuret
avec impatience. Quel mal m'a fait madame de Brézé
hier au soir! enfin, elle m'a donné une lueur d'espoir.
« Je voudrais bien vous voir, ami.
« Élisa me veut-elle? j'arriverai; mais je ne sais
comment j'en aurais le courage; je veux être ici ou au
chevet de ce pauvre prince.
« Adieu encore. »
488
MES MEMOIRES.
LXXXII- LETTRE
« Je ne pourrais pas assister à deux scènes pareilles
en ma vie, mon cher vicomte; et je fonds en larmes
encore en vous écrivant ce petit mot dont mon cœur a
besoin.
« Ce prince est admirable; et, comme saint Louis T
il voit arriver les derniers jours avec un grand cœur.
Croyait-il donc me voir pour la dernière fois? Celle
idée me déchire. Il m'a parlé de toutes les personnes
qui lui tiennent avec des expressions qui remueraient
des pierres. En parlant de Madame et de Monsieur, il
disait : « Ils me font bien regretter la vie. Mon frère,
c< ce bon frère, a-t-il ajouté, honorera ma mémoire
« en vous. » Il m'a donné sa bénédiction. Tenez, je
suis hors d'état de vous dire les détails. Je retourne
bouleversée à Saint-Ouen.
« Bonjour, cher vicomte. Vous partagerez tout ce
que j'éprouve. Cependant il y a du mieux, il le dit lui-
même; mais ce sont quelques mois, et voilà tout le
mieux. Il veut marier Valentine et est bien occupé
quelle ait cette charge de grand écuyer en dot. Pour
moi, je ne le veux pas ; et je ne pense qu'à cet adorable
prince.
» Adieu, à ce soir, j'espère. Je n'en puis plus. »
I
LXXXIIP LETTRE
« Votre petit mot m'a fait pleurer de bonheur. Mille
tendres amitiés. Quel courage il me donne!
« Toute à Dieu, à vous et à eux, mon ami. »
LETTIIES DE MADAME DU CAÏLA.
489
Vf/
Xi/i
LXXXIV" LETTRE
« J'ai le cœur déchiré, mon cher vicomte; non, ja-
mais on n'a vu un tel courage, et comment le cœur peut-
il surmonter la faihlesse jusqu'au point de dire tout
ce que je viens d'entendre? J'ai sangloté sans pouvoir
dévorer mes larmes. « Puisque j'ai encore le bonheur
« de vous voir, » voilà comme le roi a commencé. Ei
Sa Majesté est partie de là, pour me dire tout l'avenir et
tout le bonheur qu'elle m'avait dû, que je devais y
trouver ma récompense d'avoir été si courageuse; et,
reprenant tout le passé, elle m 'a ouvert son cœur comme
cela n'était jamais arrivé. Je n'en puis plus, mon cher
vicomte. Quel courage! Mais que je crains que tant
d'efforts ne perdent le peu de force qui reste ! Il est im-
possible qu'un état pareil se prolonge. Je pars plus na-
vrée que jamais.
« Ace soir, ami. Ouelle douleur! Tant d'énergie et
de souffrances! »
I. \ X X V" I. E T T I\ E
a Je suis hors d'état d'écrire; et puis, il faut que je
parle; la chose est très-délicate. Ah! qu'il a fallu être
dévoué pour oser! J'ai fait du mal, je le crains. L'ef-
fort pour m'entendre a été si grand! On m'a congédiée
bien vite après. Je fonds en larmes encore en y son-
geant; je croyais avoir quitté la terre. Mais que le roi
est courageux, quel modèle, quelle résignation! Il
croit la mort encore éloignée; je la voyais circuler
dans ses veines. Il veut que tout vienne de lui, et
mrtoutqiiejeriaiepas parlé. J'ai promis avec une telle
490
MES MÉMOIRES.
solennité, que dans ce moment je crois le trahir; mais
Dieu lit clans mon cœur. Si le roi n'appelle pas pro-
chainement ce puissant secours, on peut le lui offrir;
son àme est prête, je le crois.
« Votre billet m'arrive. Je vous prie de cacheter et
d'envoyer celte lettre. Je n'en puis plus. Que d'assauts
dans ma pauvre vie! encore si on pouvait la donner!
Plaignez-moi, mon ami. »
LWWl- LETTRE
Mon Dieu, quelle lutte! quelleforce! Pauvre prince,
il aurait vécu vingt ans de plus sans celte terrible hu-
meur qui le détruit à petit morceaux. 11 est clair qu'il
a toute sa tête; dès lors bien des souffrances... c'est là
ce qui me déchire. Je pense à Élisa, à vous de tout
mon cœur aussi. Pauvre petite, mon Dieu, que d'é-
preuves ! J'ai compté toutes les heures; et justement, à
quatre heures, il m'a semblé que cela finissait. Oui,
ami, croyez-le bien, votre amitié est tout; sans elle je
ne pourrais rester. Je perds le roi comme tout le
monde; mais il s'y joint la perte immense d'une per-
sonne qui avait bonté, amitié, confiance, et qui était
plus occupée, plus prévoyante de moi et de mes en-
fants que tout ce qui peut s'imaginer dans le monde.
Par combien de manières mon cœur le regrette!
« Adieu. Soignez-vous. Pauvre Monsieur, il doit
être anéanti. »
LXXXV1I' LETTRE
Septembre 1824
a Je vais voir ce qu'il y a à faire. Je n'ai pas eu de
réponse encore. Profitez donc de votre présence à Saint-
WÊ -
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 491
Cloud pour parler au roi l . C'est un point immense que
sa signature n'ait pas été donnée le jour où elle devait
l'être. Profitez du temps; il est évident qu'il y a hésita-
lion. Demandez au roi M. deVillèle pour arbitre; qu'il
aille tout voir par lui-même; sa situation sera embar-
rassante. Il a du bon ordre dans la tête. Il n'aime pas
à le détruire; il faut profiter de ce bon côté, il verra
en même temps ce que vous avez fait.
« Ne perdez pas le petit avantage de l'hésitation.
Soyez persuasif et doux, pourquoi n'iriez -vous pas
parler à monseigneur dans l'intérêt du service, sans
lui rien demander, pour le mettre au fait?
« Bonjour, ami; j'espérais toujours qu'un temps de
galop vous ferait voir cinq minutes.
« À demain donc, c'est encore bien long. Au reste,
vous avez été longtemps sans le garde-meuble; vous
seriez de même.
c< Je déteste tous ces brouilleries brouillonnant.
La Ferté est là derrière. Ce serait plus de dépense
pour le roi; enfin il ne faut pas se regarder comme
battu. Je ne vois pas en quoi l'effet serait mauvais
pour vous; c'est une mesure administrative. Je vais
ruminer là-dessus.
« Amitié, amitié. »
LXXXVIII' LETTRE
Octobre 1824.
« Je ne trouve pas, ami, qu'il y ait là rien de dés-
espéré. Le jeudi est un lendemain de conseil, peut-
• On faisait tout au monde pour ôter à mon ministère l'importance
que j'avais su lui donner dans l'intérêt du service du roi.
'
^K
492 MES MEMOIRES.
èlre est-ce le seul jour où il n'a pas Villèle. Cherchez
dans voire mémoire s'il y va ce jour-là .
« Après cela, ami, vous avez fait beaucoup de bien,
vous avez prouvé votre capacité. Wellington n'était
rien hier, aujourd'hui il a repris l'armée. Les places
ne sont rien, c'est d'être capable de les remplir qui est
tout. J'avais suspendu le courroux Villèle. La chose est
claire, voilà pourquoi je voulais éteindre le reste du
feu. Je sentais tout cela, et vous auriez toujours pu
me désavouer. On est bien fort lorsqu'on s'entend
deux personnes.
« Je le répète, je ne vois rien encore là de déses-
péré; il faut tenir contre vent et marée, puisque telle
a été votre décision. Je ne suis pas suspecte quand je
dis cela; il faut vaincre ou saisir, attendre une belle
occasion. Il faudrait que quelque chose de particulière-
ment agréable au roi vînt par vous. Faites préparer des
pièces de vers vraiment bonnes sur les arts pour le
4 novembre ', — sur la gloire de la France. — La pro-
tection du roi, qui fait plus que François I er en réu-
nissant tout ce que son siècle a produit. — Que vous y
soyez nommé avec adresse. — Sur la manière dont il
aura employé la paix pour en mieux montrer le prix
et les fruits...
« Bonjour, ami. A tantôt, et fort de vous-même,
nulle épine ne doit vous piquer.
LXXXIX 8 LETTRE
Octobre 1824.
« Ami, je prends la plume pour vous dire que je
La Saint-Charles.
LETTRES DE MADAME DU GAYLA. 495
me croirais coupable si un seul mot pour faire peur
venait de mot, pour moi. Le roi ne voulait pas que
cela devînt jamais un moyen. J'ai indiqué une fois
qu'il fallait vous ménager; c'est tout ce que je me suis
permis.
« Je désire beaucoup que l'on me croie préparée à
tout, et sans me plaindre. Le beau rôle sera pour votre
amie. Vous êles tout pour moi; plus rien ne me fait.
On ne sent pas deux fois; il faudrait avoir deux vies.
« J'écris cela avant de me coucher. 11 me paraît que
vous êles sur un bon terrain pour rester où vous êtes.
a Mille bonsoirs.
« A demain soir.
« Le temps passe vite, ou bien il est très-long, voilà
ma vie. J'espère que vous êtes endormi, et mes pau-
vres voyageurs aussi. Bonsoir encore. Mon cœur vous
suivra. Et ne vous affligez pas pour moi si Harpagon
est la seule personne que vous rencontrerez.
« Vous savez qu'après avoir vu le nonce, je dois
demander une audience au roi.
« Le mot bruit, que vous trouverez dans ma note,
porte sur l'étonnemenl de chacun de me voir réduite
à celte extrémité, tandis que l'on me croyait si riche;
il est vrai que j'aurais pu, et que peut-être j'aurais
dû l'être. »
494
MES MEMOIRES.
ANNÉE 182IJ
PREMIERE LETTRE
« Je commence par vous dire, ami, que j'ai lu avec
larmes et bonheur l'article de M. de Marlinville;
faites-lui arriver mon nom, je vous en prie, pour la
douloureuse satisfaction qu'il m'a causée. Votre lettre
m'avait aussi tout attendrie. Je vous remercie d'avoir
été à Saint-Denis pour vous et pour moi. De là-haul,
si on voit tout, ce bon prince aura vu que nos cœurs
ne sont point ingrats à son souvenir. J'avais cru pou-
voir écrire ici, j'étais bien en veine; mais ma bonne
tante ne me laisse pas un seul instant; celte pauvre
femme me lient comme si j'allais lui échapper. À toute
minute elle me dit : « Peut-èlre ne vous reverrai -je
plus; » el ses yeux mouillés de larmes achèvent la
phrase, ce qui me fait beaucoup de peine. Imaginez
que M. de Sémonville est venu dans ce pays plusieurs
années de suite pour boire les eaux de Balaru; il
amenait toute sa maison, donnait de grands dîners, et
exerçait une sorte d'influence. A tout le monde il di-
sait que la famille royale, à la mort du roi, serait
obligée de quitter la France, que cette branche était
finie, qu'il en était, pour son compte, très-fàché, Mon-
sieur le traitant fort bien; mais que personne ne vou-
lait du règne de Charles X; qu'il s'était isolé de son
frère el de la nation; enfin il avait tellement persuadé,
que les royalistes les plus dévoués disaient en pleurant
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
495
qu'il valait encore mieux avoir M. le duc d'Orléans,
que la république ou le petit roi de Rome ; que bien
des gens s'étaient accoutumés à cette jolie idée. Je
pourrais vous en dire des détails inouïs, inutiles à
répéter aujourd'hui qu'on doit se trouver si éloigné
de celte époque. Tout cela avait mis une sorte de dés-
ordre dans l'esprit qui en est sorti maintenant; et
dont chacun, en vousparlant, vous raconte des détails
personnels comme un mauvais rêve dont on est débar-
rassé. Mon Dieu, que tout cela a bien tourné, et à quel
point on voit que cela pouvait être autrement !
« C'est inouï comme maintenant partout chacun
sait ce qui se passe.
« Yalentine sera enchantée de revenir, elle s'ennuie
beaucoup ici; pour moi je fais tant rire ma vieille
tante, qu'elle dit qu'elle en a mal aux joues, parce
qu'il y avait bien longtemps que cela ne lui était ar-
rivé.
«Bonjour, ami; je pars pour la petite guerre, et
gala après chez le lieutenant général; on me fête et
j'y suis sensible. Le Turenne part après-demain pour
le Périgord. J'embrasse Élisa de tout mon cœur, et
mille douceurs à son époux le patriarche. Ce n'est pas
celui d'Àntioche, mais bien celui d'un véritable senti-
ment. »
I
II- LETTISK
a C'est aujourd'hui samedi; nous n'avons pas en-
tendu parler de vous encore; je pensais ce matin que
si le feu roi vivait encore, que de mots la poste m'au-
rait déjà apportés!
496 MES MÉMOIRES.
« Ne prenez point pour des reproches les tristes re-
marques que je puis faire à chaque instant. Seulement
voyez-y l'explication très-simple de tout ce que je puis
penser.
«11 fait beau aujourd'hui ici, j'espère donc que
rion ne manquera à l'entrée du roi aujourd'hui, et à
la cérémonie de demain. Je désire des rayons de soleil
au moment le plus important de la cérémonie. Remar-
quez bien le temps à ce moment-là.
« J'invite tous ceux que je vois, ouvriers, etc., à
aller crier de toutes leurs forces, le 6 juin, dans les rues
de Paris; il faut que l'entrée du roi soit admirable.
Les ambassadrices sont fort grognons et très-maus-
sades sur tout ceci. C'est dommage, on aurait pu faire
des frais pour elles bien facilement. Dans quel frou-
frou vous devez être? j'espère que vous n'aurez qu'à
moissonner des lauriers comme ceux qui s'en sont
occupés avec vous.
« Je viens de soutenir un assaut contre Valentine.
Elle voulait que nous partissions à l'instant pour
Reims, afin d'assister sans rien dire à la cérémonie,
et de repartir à l'instant même. Ce qui fait que ceux
qui nous auraient aperçues, ne nous retrouvant pas,
auraient cru s'être trompés. Pour moi, j'ai été com-
battue par la peine que j'avais à la refuser quelques
instants; et puis je trouvais impossible de repartir, le
roi recevant le lundi soir, quelque indifférent que
l'on soit devenu, quand l'on est inutile présentement;
mais je pense un peu tard que vous avez trop de frais
petits et grands à faire, pour avoir plus le temps de lire
que d'écrire.
« Adieu; ce mot deviendra doux, j'espère.
LETTRES DE MADAME UIJ CAVLA. W7
<i Valentine me tourmente encore; pour la retuser
j'ai eu besoin de penser deux fois à ce que je me de-
vais à moi-même, et à la position que m'ont donnée
les bontés dont j'ai été honorée. Seule je ne puis les
oublier. »
III" LETTRE
« M. l'abbé Dernier 1 ira jeudi; dites-le à Élisa. 11 a
été chez vous, et n'a pas vu la vicomtesse.
« Je viens de lire ce que vous m'avez remis; j'en suis
enchantée. Combien le roi Louis XVIII en aurait été
satisfait! Et le roi Charles X, en lisant aujourd'hui,
serait content de lui-même, ce qui est un sentiment
toujours agréable à éprouver. Il ne sait peut-être pas
(injuste ce qu'il avait fait; il se dirait ; Je savais bien
ce que je faisais.
« Dien ne prouve plus une mauvaise foi désolante
que le refus de l'insertion. L'auteur est bien habile.
II cite à propos certains orateurs dont les noms se
trouvent sonner contre ce qu'ils disent eux-mêmes,
au profit de la couronne. Ces citations sont d'une bien
bonne tète; on ne peut mieux définir la balance des
pouvoirs pour l'équilibre général. Cet article est très-
fondamental; il aborde tout, il démontre évidemment
qu'une république rétrécit les pouvoirs et concentre;
il prouve que l'absolu s'y retrouverait. On ne peul
mieux entrer dans la question. La page T>7 dit
tout le secret de ce qui est arrivé. Rien de mieux
prouvé que la discussion se trouvait faite par les ad-
versaires du trône, etc., etc.; que des engagements de
\r
1 Gouverneur du fils de madame du Gayla.
VII.
32
i
vjfi MES MÉMOIRES.
rois ne sont pas des concessions qui puissent jamais se
reprendre.
« Mais aussi a-t-on jamais le temps de réfléchir? il
y a-t-il ensemble ici? En Angleterre, les lois sont autre-
ment connues d'avance par ceux qui doivent les discu-
ter, parce (pie les chefs de file sont prévenus et pré-
viennent. L'auteur a parfaitement jugé en disant qu'en
ce moment la loi va mûrir. Quant à la Charte, elle a
été le fruit d'une, direction donnée d'après des ré-
flexions faites à Hartwell; mais elle a été construite en
vingt-quatre heures sur le pan d'une table et d'une
manière bien singulière. Mais voilà ce qu'avait le roi
Louis XVIII de bien extraordinaire : il imprimait une
direction avec un talent bien rare, comme le batelier
en touchant le rivage dont il veut s'éloigner. J'ai vu
cela bien des fois pour M. de Villèle; un mot lui traçait
son chemin. J'ai une grande idée de votre auteur, il
est éloquent avec son mot tribune brûlante, et l'on ne
peut mieux critiquer le chat, que de retourner le ti-
tre. Voilà de ces directions données dont je parlais :
Charte suivant la monarchie. Ses notes sur Sainl-Ouen
m'ont fait grand plaisir, j'en voudrais copie. Rien
n'est plus vrai. Le roi, pour me décider, m'avait conté
tout cela parmi toutes les raisons que Sa Majesté vou-
lait bien me donner. L'idée, disait-il, ne vient pas
de moi.
« Bonjour, vicomte ami; je n'ai pu ne pas vite vous
écrire après avoir lu. Comment ètes-vous ce soir? Mille,
mille amitiés. »
IV LETTRE
« Bonjour, mon cher vicomte ; ne vous laissez aller
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 499
à aucun découragement, ami, je vous en supplie.
« Ayez-moi des nouvelles si vous en savez. J'en suis
un peu dénuée pour en écrire. M. de Villèlc vous rend
toute justice, j'en suis bien sûre. Patience, patience.
« Mille amitiés, mon bien cber vicomte. »
V LETTRE
« Je venais d'apprendre la mort de M. de la Cal-
prade lorsque votre lettre m'est arrivée. Quelle perle
pour tout le monde et pour ses amis! C'est un être
rare, irremplaçable, l'honneur de la magistrature,
un dernier monument de ces caractères que l'on ne
connaît plus; il tenait une grande place par sa seule
valeur. Certes, il est au ciel; il y protège ses amis comme
il les protégeait sur la terre; car il donnait toujours
sans avoir rien; c'était toujours les autres rjui rece-
vaient de lui; son cœur si jeune ne comptait que les
sentiments qu'on lui vouait si naturellement. Si vous
l'eussiez connu, vous l'eussiez adoré; rien ne pouvait
me faire éprouver une plus douce consolation que
votre petit mot.
« Bonjour, ami. Je trouverai la journée bien lon-
gue. Mille idées, mille amitiés, mille pensées toutes
pour vous. »
VI« LETTRE
« La salle du Trône est ce qui me satisfait le plus;
y entrer par un titre est une chose toute simple, au
lieu que c'est ainsi un véritable hommage rendu au
roi dans la personne qui avait sa confiance.
« Je vous dois tout cela, ami, j'en jouirai chaque
jour di^nlage. »
500
MES MEMOIRES.
VU' LETTRE
« Hélas! je n'espère pas. Vous verrez que le roi ne
se sera pas trompé.
« Mille remercîmenls, ami, j'étais sur les épines.
« Calmez-vous donc, vous aurez besoin de toutes
vos forces.
« Bonjour, ami, je n'ai pas besoin de vous deman-
der de penser à moi. »
y
VIII* LETTRE
« D'après ce que me mande le comte de Damas,
vous trouverez le roi causant.
« J'ai trois lettres de lui. Il a lu les miennes. Parlez
aussi ouvertement que je vous l'ai dit bier au soir.
Parlez aussi du bonheur de prendre ses ordres. »
IX- LETTRE
«Voici la plus jolie chose du monde; que je vous
en remercie, mon cher vicomte! Ces quinze jours me
pèsent, mon ami, croyez -le bien.
« Voire B... m'excède. Je vous dirai les réflexions
que j'ai faites sur le duc de ***. Le fourbe est un
vrai gibier de potence, s'il y en avait une pour les
âmes. Mille tendresses, ami.
« On emprunte pour Marmonl. »
X- LETTRE
« J'attends Villèle.
« Je viens d'achever la copie. Je vais à l'hôtel Cara-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 501
man el chez Gérard. J'irai chez Elisa; ne sorlez pas,
mon vicomte, je vous verrai là, c'est plus raisonnable;
sinon je serai ici à cinq heures. »
■
XI" LETTRE
« Je vous aime, mon cher vicomte, et suis un pe-
tit agneau.
« Des tendresses à ma vicomtesse. Désolée de ne
pouvoir y aller ce matin ; je suis destinée au Marais. »
XII- LETTRE
« L'article fait très-bien, et est à merveille.
« Vous êtes ennuyeux d'aller à D...; mais j'en suis
bien aise. ami. Je vous dis mille tendresses. Je n'ai
point valsé à Benon; on ne connaît pas cette danse
dans ce pays-là.
« Mille amitiés tout le long de la route. Heureuse
du commencement de promesse. »
XIII* LETTRE
« Je ne suis plus à temps, mon cher vicomte, pour
arranger cela. J'en suis bien fâchée, je vous assure.
J'aurais été si aise de voir Saint-Ouen, et avec vous,
pour causer.
« Un million d'amitiés. »
XIV" LETTRE
« Je suis touchée jusqu'aux larmes de ce que vous
me dites, ami, et ces larmes sont bien douces. Il n'y a
m
!
,
.-,02 MES MÉMOIRES.
jamais eu de lacunes dans mon cœur, et il n'y en
aura pas.
« Mille mille amitiés. »
XV LETTRE
« Je vous envoie mademoiselle Kern, cher vicomte.
Elle me fait attendre depuis une heure pour savoir de
vos nouvelles. Comment avez-vous dormi? Comment
êtes-vous ce malin? J'ai été hien affligée de ne pas vous
voir hier au soir. Nous sommes restées avec ma-
dame D... jusqu'à minuit et demi à bavarder; mais
cela ne nous arrivera plus.
« Bon ! voilà de vos nouvelles; je vous en remercie
bien.
« Bonjour, ami. Je comptais aller vous voir. Je ne
sais rien de particulier, ou bien des choses trop lon-
gues. Mille mille amitiés. »
XVI' LETTRE
« Oui, ami bien cher, je vous aime de loule mon
âme; comptez sur moi comme je compte sur vous, à la
vie et après la mort.
« J'ai loué un remise pour me tirer quelques épines
du pied.
«Quelles séances que celles de M. de B...! J'ensuis
fâchée. Mais ne disons rien, parce que le lemps de la
confiance n'est pas encore arrivé de notre côté.
« Je répète que je vous aime, et que lorsque vous le
croyez tout est bonheur pour les deux amis. »
LETTRES DE MADAME DU CAVLA.
5Uq
XVII- LETTRE
« Mais quel événement! Savez-vous que son ma-
riage à miss B... était arrêté, fixé? Pauvre jeune
homme! il était destiné au malheur. Venez me voir à
deux heures et quart, nous causerons quelques mo-
ments avant de sortir. Je voudrais me délivrer de trois
ou quatre visites avant l'église.
c< Bonjour, ami. »
t
*r\
XVIII" LETTRE
a Mon cher vicomte, je pousse le temps avec l'é-
paule, et vos aimables lettres m'aident. Celle d'Ecli-
mont m'a bien fait rire; je pense que celle-ci vous
trouvera revenu à Paris.
« Au moment où je vous écrivais, ma tante est ve-
nue; elle ne me laisse pas seule un instant. L'heure
est avancée; je ne puis que vous dire que je vous
aime; si cela ne vous suffit pas, vous êtes bien diffi-
cile.
« Voulez-vous vous charger de ce mot pour ma-
dame de Thury? Où en est-elle? »
I
u
XIX- LETTRE
« Voici un petit bonjour, mon cher vicomte, pour
demain. Je vous remercie mille fois de tout ce que
vous m'avez envoyé. Je donnerai à Élisa ce matin le
journal que vous m'avez prêté. Il est curieux. Je pla-
cerai le reste. J'ai là M. Leroy et un clerc pour mon
504 MES MÉMOIRES.
affaire Benon. Mais je voulais vous dire que les ab-
sents n'ont pas tort. Bonjour, vicomte ami.
« La lettre de M. G... n'a pas le sens commun. Em-
pêchez-la surtout. »
XX' LETTRE
« Ce pauvre abbé Nicole, après l'avoir déchiré,
M. Liautard y a recours. Je lui ai écrit. Je l'attends
dans la matinée.
« Ami, ji' sais de vos nouvelles par Jadelot. Que
vous avez été imprudent hier d'être sorti sans redin-
gote ! Engagez après à mettre des châles.
« Valentine a la rougeole; me voilà plus prise que
jamais. On est au désespoir; c'est très-malheureux.
« Bonjour, mon cher vicomte. Je voudrais avoir la
lettre de Gérard. J'ai envie d'acheter les chevaux de
M. de Dino. Que se sera-t-il passé à la Chambre? On
me demande tout ce que je saurai. Votre homme est
parti hier pendant, que je griffonnais. »
XXI LETTRE
« J'ai été bien souffrante, mon ami, encore pen-
dant une heure, et puis cela s'est dissipé. Je suis très-
bien ce matin.
c< Bonjour, ami, mille amitiés. »
XXII- LETTRE
«Bonjour, ami, je viens pour me reposer, vous dire
des vérités ; c'est que j'ai passé le reste de la journée
d'hier à Surgères, et aujourd'hui je vous suis sur la
LETTRES DE MADAME DU GAÏLA. 505
roule; je ne sais laquelle, mais (ouïes les grandes
routes se ressemblent; et je pense que ce griffonnage
d'auberge vous trouvera à Paris. Que je vous raconte
mon voyage : le bateau partait, c'est un miracle que
nous ayons pu nous glisser dedans à Rochefort. Cette
traversée est délicieuse, mais j'avais le cœur trop serré
pour en jouir tout à fait. Dans ce bateau, où il y avait
beaucoup de monde, j'apprends avec frayeur que la
duchesse doit aller à Saintes, et qu'on l'y attend pour la
fêter : un vieux monsieur qui conte cela me dit :
« Notre duchesse de ce pays possède, dans notre dé-
« parlement, Benon etTalmonl; elle était l'amie du
« feu roi, nous l'avons vu jeune ici, et elle nous ai-
« mait, de sorte que tous nos cœurs sont à elle, d'ail-
« leurs elle a fait beaucoup de bien ; et ceux qui ne
« pensenl pas comme nous l'aiment tout de même. »
,1'élais dans mes petits souliers. Arrivée à Saintes, je
m'enfuis bien vile à la poste; j'apprends là les mêmes
choses, j'étais sur le gril. La maîtresse de poste me dit :
« Depuis deux heures j'attends la duchesse (vraiment,
«c'est une comédie). Vous me voyez, madame, fort
« occupée à faire passer ma migraine pour aller la voir
« à sa voiture. » Et puis des éloges sans fin.
« Cetle humble duchesse supposée était là pédeslre-
ment à écouler le récit, Valenline et moi mourant de
rire en dedans. Nous venions, sur les ruines du temple
de Jupiter où nous avions passé en cherchant la poste,
de recevoir des sottises de quelques polissons qui
avaient dit : A bas le lorgnon! à Valentine; et ces
mêmes polissons nous altendaient aussi pour nous voir
passer; il n'y avait rien de si comique que cette double
position. Mais imaginez mon désespoir : arrivée à la
>t
506 MHS MÉMOIRES.
poste de Saintes, à six heures, j'y ai attendu ma voi-
ture jusqu'à neuf; il avait plu à la maîtresse de poste
de Rochefort de ne pas avoir de chevaux, elle était
d'une humeur massacrante de ce que j'avais été droit
au port; vingt de mes voisins, que je ne connais pas,
ayant su, parle receveur général, que je passais dans
cette ville, s'étaient rendus chez elle pour faire con-
naissance; quel désappointement! jugez. Pendant ce
temps, j'étais sur l'onde, il s'en est suivi que je ne suis
arrivée à Blaye qu'à six heures du matin. Enfin me
voilà; et, pendant qu'on apprête le dîner, je vous fais
mon plaisant récit, qui plus tard aurait été sans sel . Je
crois me voir dans une gloire d'opéra ; ces hraves gens
sont aussi bons que comiques; et maintenant, que le
danger d'être reçue avec tant d'honneur est passé, je
jouis de ne plus craindre la tempête, et de pouvoir en
rire avec mon ami. J'ai laissé mon écritoire dans ma
voiture, qui n'est pas encore arrivée, et je me suis em-
parée de ce que j'ai trouvé pour dire au seigneur de
Surgères ', qui reçoit si bien les gens, que je voudrais
être encore sous ses verrous ; je l'invite à Benon l'année
prochaine. Je lui dis ma peine de son absence, mon
souvenir des bons moments qui viennent de s'écouler,
et je vais boire à sa santé. J'ai entendu bien des choses
et fait des remarques.
a Mille tendresses à Élisa. Ne m'oubliez pas auprès
de M. votre père. Adieu, ami. Toute à vous. »
» Le cliàlcau et la terre de Surgères appartenaient à ma famille.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
507
XXIII- LETTRE
« Bonjour, monsieur le vicomte, qui ne dites pas
bonjour ni bonsoir aux gens ; comment va votre petite
santé? malgré le plaisir de vous écrire, je trouve assez
ennuyeux de parler à un homme de bois. Je suis dans
la ville d'Avignon ; parlez de moi à madame la vicom-
tesse, dites-lui que j'ai une faim de loup, et que je vais
dîner, lâchant d'assouvir la fringale au fond de mon
écritoire. J'ai vu des choses curieuses depuis trois
jours; on n'est pas plus poli que les préfets : celui
de Marseille est venu chez moi tout de suite à mon
arrivée; mais je ne fais de cas que des petites gens
que je puis mettre en course de tous les côtés; aussi,
passé les honneurs, je me suis donné toute satisfac-
tion.
« Je vous dirai que rien n'est plus agréable que ce
qui vous arrive, c'est d'avoir un père eslimé et aimé
partout. On lui rend justice à tous les étages, et il sa-
tisfait jusqu'aux gens qu'il refuse. J'en ai entendu
parler comme il le mérite, mais de la manière la plus
agréable. 11 est rare de récolter si vite; l'on est souvent
pour les ministres comme pour les rois; les Français
rendent justice après la mort assez communément.
Je ramène un charmant individu que j'aurai l'honneur
de vous présenter; et je m'en fais une fête. Veuillez bien
le recevoir avec toute votre grâce, je vous en prie.
« J'ai encore vu des antiquités. M. de F... aurait
bien des lithographies à faire. J'ai trouvé un très-
beau portrait en deux mots pour lui. C'est le gran-
diose du baladin. M. de Chateaubriand est bien dé-'
I
4
508 MES MÉMOIRES.
crié partout; mais il a bien réussi à faire le mal
qu'il voulait en touchant au crédit. Il l'a un peu
ébranlé, cela est sûr. Il est temps de finir quelque
chose pour les Amériques; tout le haut commerce est
bien occupé de cette affaire. Je me rappelle que Villèle
y pensait avant Laybach ; comme il avait raison !
« Voilà le dîner.
« Bonsoir, cher muet. Je vous souhaite toutes les fé-
licités dans ce monde et dans l'autre; faites marcher
tout cela ensemble si vous pouvez. Mille amitiés comme
si vous méritiez qu'on vous aime. »
i
7
XXIV- LETTRE
« C'est fort laid d'être aussi paresseux, méchant
ami; j'aurais voulu un mot sur votre visite. Je calcule
que c'était le jour naturel où vous voyez voire grand'-
mère ordinairement, d'après le journal ; car vous n'a-
vez pas mis de date à ce seul et unique mot que j'ai reçu.
« Voulez-vous un bon mot de madame de C...; elle
dit que mon voisina fait un roman aux eaux, et qu'il
a pris une maîtresse qui s'appelle madame l'ambition.
J'ai répondu que mon voisin était trop distingué et
avait des idées trop chevaleresques pour encenser cette
déesse qui dessèche le cœur plus encore que l'avarice.
Mais que toutes les personnes qui ne connaissent ni
aiment Dieu sont donc sévères pour celles qui, l'ayant
toujours servi, l'abandonnent comme elles ! C'est vrai-
ment indigne; et sur ce chapitre je suis entrée dans
une sainte colère.
« J'ai tout quitté pour venir vous écrire. Le salon
de ma tante est plein de monde. Je trouve le temps
sans vous voir très-long, croyez-le bien. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
50!)
XXV- LETTRE
« Pas de lettre hier de vous, êles-vous assez insup-
portable! Rien de plus magnifique que la journée
d'hier : vingt mille âmes. C'est moi qui ai mis le feu
à la mine, aux canons; tout a sauté en l'air. J'ai vu tant
d'yeux bienveillants, on a été si aimable pour moi, que
j'en suis touchée jusqu'au fond du cœur. Je pars de-
main. On me donne un déjeuner à Beaucaire, etc., etc.
Madame Lerat de Pont était ici aujourd'hui. 11 y a du
monde encore dans le salon. Je pars demain, ce qui
me presse, et ma tante est là.
« Bonjour, ami. »
XXVI' LETTRE
« Je viens répondre à votre lettre d'hier, ami ; elle
m'a charmée; car je commençais à craindre qu'il ne
vous fût arrivé quelque chose; et puis ces mots : cous
manque:., de, m'ont été au cœur. Il faut que j'en aie
perdu une; car je n'ai pas eu connaissance de ce dé-
couragement; en recalculant les jours elles journaux,
je pense qu'à votre première visite vous aviez trouvé vi-
sage de bois. J'en reviens à celte lettre perdue, il serait
fâcheux qu'elle fût justement de cette mauvaise es-
pèce. Je n'ai reçu ici que votre mot en arrivant, où
vous me disiez l'arrivée de votre petit garçon dont je
ne sais pas seulement le nom, ce qui me fait jouer à
Colin Maillard avec lui, et ne medonne aucune idée de
sa physionomie; el puis, trois jours après, celle d'hier
qui finit par le mot rien. En parlant d'Élisa, ce mot
510 MES MÉMOIRES.
rien m'est revenu cent fois dans la pensée celle nuit,
il me tracasse beaucoup ; je ne sais sur quoi le faire
porler; car vous me dites qu'elle est bien ; et certes ce
serait bien inquiétant, il me tarde de savoir davantage;
car ma pensée y revient sans cesse. Serait-ce que, ayant
nourri, la nature la rend encore la meilleure nourrice
en ayant prodigieusement du lait? Je ne sais que pen-
ser, et j'attends avec impatience de vos nouvelles. La
certitude que je vous reverrai le 7 octobre, si Dieu me
prête vie, me fait du bien. Bonjour, ami; mon cœur
est tout à vous.
« Je crois que Rothschild va rapporter un peu de
hausse clans nos fonds. »
7
XXVII e LETTRE
« Mon cher vicomte, il faudrait que j'aimasse quel-
qu'un autant que vous pour être consolée de votre ab-
sence; mais je n'ai pas encore trouvé cette égalité ni
rien qui en approche; et, jusqu'ici, je songe à vous,
sous toutes les faces, pour cet hiver. Ainsi vous voyez
que mille choses me font penser à vous, outre les
choses ordinaires.
« Je vous écris un peu de provision; car ma lettre
ne partira pas sans avoir encore attendu quelque lettre
de votre façon. Vous nous croyez peut-être à deux cents
lieues dans un pays perdu ; pas du lout, le marquis de
Vaulchier a su renchérir encore sur la vitesse établie;
et il nous a mises ici, à la Piscine, à la porte de Paris;
nous avons lous les jours les leltres de Paris, et le
quatrième jour, ce qui est vraiment fahuleux, j'en
reçois des paquets; et, ayanl trouvé du temps, j'en
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. Mi
ai répondu ces jours-ci, qui étaient si plaisantes, que
je me faisais rire moi-même. 11 me tardait bien de sa-
voir comment mon voisin avait été content de ses deux
visites; et celte faim ne me passera que lorsque je le
saurai satisfait. Je rentre dans le salon après vous avoir
fait trois révérences.
« Je reçois votre seconde lettre, où j'apprends que
madame de la Rochefoucauld est mieux. Comment,
ami, elle a donc été souffrante? j'ai donc perdu une
lettre de vous? Je n'ai pas eu non plus connaissance
du découragement. Vous me dites que vous êtes con-
tent, voilà tout ce qu'il me faut. Moi aussi je regrette
bien le temps passé sans vous; le courrier part, je n'ai
que le temps de vous serrer la main. Àvez-vous été
content de Villèle? Mille, mille amitiés; je reprendrai
promptement la plume. »
I
XXVIII» LETTRE
« Je trouve ici quatre lettres de vous, ami, dont
deux ont été renvoyées de Montpellier; pour celle de
Marseille, où vous me dites que vous me parliez de
madame Delaveau, je n'en ai pas entendu parler, ce
qui fait que j'ignore si c'est la brune ou la blonde;
n'importe laquelle,! en suis affligée; il y a grande ap-
parence que ce sera celle qui était prête d'accoucher.
Combien je plains toute celte famille si unie! Vos
lettres, arrivées en leur temps, m'eussent fait plus
de plaisir. La lacune que vous aviez mise n'en est pas
moins restée comme un trou. Trois roulent toujours
sur Genève; vous éteindriez cent mille bougies, mais
%.■■*--
I
512 MES MÉMOIRES.
vous vous repentez de bonne grâce; ainsi, pardon est
accordé.
« Il est .dit que vous viendrez dîner à Saint-Ouen sa-
medi, je compte arriver entre 6 et 7; vous mettrez
votre estomac dans votre poche; car il est toujours in-
certain si on casse; par exemple, en ce moment, j'ai
(rois ressorts cassés que l'on va raccommoder pendant
que j'irai dans les manufactures, ce qui me paraît
être l'antichambre du Paradis. On vient de me dire
que l'archevêque allait venir me voir; et je me dépêche
*le vous écrire, afin que cette lettre vous arrive encore
avant moi. Je comprends ce que vous avez dû souffrir
de ce contraste. Toutes ces pompes mortuaires et théâ-
trales pouvaient moins encore sur les yeux faire im-
pression que sur le cœur. Voici l'archevêque; à ce
soir.
« Ami, je suis harassée, c'est inouï ce que nous
avons fait; j'ai eu des conversations bien intéressantes;
mais il faut dormir. En rentrant, nous avons eu encore
des visites : préfet, autorités, l'archevêque qui est en-
core revenu, de la manière la plus aimable. A six
heures du matin, demain, je vais encore à une grande
manufacture. Quelle prospérité! comme ils sont tous
contents! Je vous conterai tout cela à mon retour. Re-
mettez ce petit mot à M. votre père. Tout en dormant
je dis que ma pensée est à vous. »
I
XXIX = LETTRE
a Vos lettres arrivées aujourd'hui dimanche, et les
deux premières hier à dix heures du soir, m'ont fait
quelque bien, malgré des mots qui s'y trouvent qui
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 513
no ressemblent <jue trop aux cruelles remarques que
j'ai faites. Je ne veux voir que le bien et vous remer-
cier de vos bons soins pour Ugolin. Je ne suis d'ail-
leurs guère en état de vous écrire; je viens d'avoir
mon accident au cœur, et j'en suis toute courbaturée.
L'idée que vous êtes satisfait me ranime un peu. J'at-
tends avec impatience ce qui témoignera hautement à
tout le monde la satisfaction du roi. Vous pouvez le
servir encore; cela doit le rendre reconnaissant. Je
n'étais pas inquiète; mais la certitude que tout a été
bien me ravit; le plus fort est fait maintenant; mais
que je voudrais donc savoir si on pense au remercî-
ment.
« Nous avons eu ici un temps superbe hier, sa-
medi, et aujourd'hui dimanche, quel bonbeur! C'était
la moitié de la fête. Je conçois que vous n'ayez pas
voulu de lumière le premier jour, ,1e regrette de ne
pas avoir vu une partie de tout cela à présent; mais en
vérité ce n'est que pour vous. Je suis charmée qu'Ugolin
parle le lundi, cela fera moins de temps de perdu; il
est destiné à voir plus d'un sacre; mais celte cérémo-
nie lui' aura donné une idée profonde du sentiment
dévoué qu'il devra au roi qu'il servira. Celui-ci me
destine, si je vis, à ne prier pour lui qu'à Saint-
Denis.
. « En grâce, mon cher vicomte, ne faites plus de ces
quatre pages comme celle dont vous me parlez, qui
vous ont empêché de nf écrire au moment de votre
départ de Paris. C'est d'abord du temps qui peut être
mieux employé. Ensuite une attention qui serait ex-
torquée ne me ferait aucun plaisir, vous le compre-
nez; et lorsque toutes les vérités paraîtront au grand
v "- 53
,-,Ii MES MÉMOIRES.
jour, et qu'on verra ce que Dieu seul a opéré par ma
faible main, alors il y aura un tel mouvement, que
l'ingratitude me fera plus de bien, qu'elle n'aura pu
jamais me faire de peine. Une seule et unique affec-
tion me retient ici; si elle varie, rien ne me retiendrait.
Je m'en irai me promenant, écrivant, riant de tout pour
ne pleurer de rien ; et entreprenant une très-belle chose
qui me mettra à même de donner. Tout est donc placé
dans mon cœur maintenant, et je sais reposer ma
pensée. Vous ne pouvez croire comme jesuis occupée
du résultat de tout ceci; qu'on en profite bien, car le
dehors ne ressemble pas à Reims. Mandez-moi bien
vite quel sera le remerciment, car j'en ai faim; assu-
rément c'est une belle occasion. Bonjour, mon cher
vicomte. Valentine a monté son délicieux cheval ce
matin; elle en a été enchantée. Mille, mille amitiés.
« Je serais désolée qu'Isabey se plaignît à Mélanie
de son indiscrétion; elle me retomberait. »
I
I
I
I
XXX» LETTRE
« J'ai gagné un gros lot à la loterie. Ma tante
prend un bain, ce qui me donne quelques moments
pour causer avec vous.
« Voyons que je me rappelle ce que j'avais à vous
dire : Primo, pourquoi l'Étoile et le Drapeau blanc
sont-ils comme chien et chat ici et à Toulouse? On
regarde le dernier comme étant un peu sous le pou-
voir de M. de Chateaubriand; ce qui ôte toute con-
fiance dans ce journal, car c'est inouï comme cet
homme s'est décrié lui-même en se faisant journa-
liste pour son compte, et pour caresser sa vengeance.
f/â
LETTRES DE MADAME DU CAVI.A. 5IT,
« Vous me parlez du grand chambellan d'Angle-
terre, ^es attributions sont immenses. Cette grande
charge est héréditaire, elle est exercée par un membre
de l'opposition en ce moment, et on ne peut pas la lui
ôler. Je crois me rappeler que le roi d'Angleterre l'a
tenté, et qu'il y a renoncé par impossibilité. Depuis, il
en aurait été fâché, parce que, lors de son couronne-
ment, ce même lord chambellan fil une très-belle
ebose trop longue à vous raconter. Vous voyez que nous
n'avons personne en France représentant cet être qui a
des droits inouïs. Ensuite il nomme sous lui six ou sept
très-grands seigneurs richissimes qui s'occupent de
tout ce qui regarde l'Opéra, les pièces de théâtre, etc.
C'est une sorte de grande censure dont il est le chef;
mais tous les tbéâlres soiit conduits par des entrepre-
neurs, à leurs risques et périls, et ne coûtent rien au gou-
vernement. Je ne dis rien sur les pièces, il y en a de
monstrueuses. On dit tout sur le théâtre, etc. Je ne veux
pas entreprendre cette autre question ; mais j'en reviens
à vous dire que nous n'avons personne en France qui
ressemble à cette immensité du lord chambellan; en
tout, rien ne diffère plus que nous de l'Angleterre, à
laquelle nous croyons ressembler. Par exemple le
président du conseil n'a point de. portefeuille; mais
il possède une petite clef qu'il porte toujours à sa
ceinture, qui ouvre tous les portefeuilles des mi-
nistres.
« A présent dites-moi comment se fait que vous me
disiez constamment que je ne vous écris pas. Mettez
donc vos lunettes, car je ne fais pas autre chose.
« J'ai été interrompue par le retour de ma tante et
l'arrivée de madame de Calvière, qui est venue me
Il
510 MES MÉMOIKKS.
voir, et veut absolument que je passe chez elle, ce qui
me détourne de seize lieues. Elle m'a quittée presque
fâchée de ce que je n'ai pas voulu, parce que je n'ai
pas pu dire oui; mais vraiment elle a été charmante.
Comment allez-vous mettre la Fodor et la Pasta dans
le même bonnet. Allons, bien de l'éloquence pour
mettre l'accord dans ces deux voix admirables. En vé-
rité, ce jour-là vous devez en troisième chanter la
basse, et vous ne serez pas le moins applaudi.
«Bonjour, ami. Le courrierme coupe le sifflet. Vous
ne pouvez entendre mes paroles, lisez au moins tout
ce que vous dit mon cœur.
« Je n'ai pas eu de lettres de vous, depuis ce mot
rien, qui me tourmente à toute minute davantage.
Comment est survenu ce changement; et sans au-
cune cause, à moins que vous ne soyez un grand
maréchal de Mouchy. Vous connaissez sûrement
l'aventure. Mais, mon cher vicomte, je vous en con-
jure, ne vous endormez pas un seul instant sur cet in-
cident; pendant neuf jours une femme en couche est
en danger. Imaginez qu'ici, il n'y a pas longtemps,
une jeune femme, belle comme le jour, accouche;
trois jours après sa garde se prend de querelle avec un
de ses gens; l'impression qu'elle en reçoit arrête tout;
elle meurt. Toute la ville voulait lapider les deux in-
dividus qui étaient cause de cette catastrophe. Tâchez
de savoir si Élisa n'a pas eu quelque contrariété; se-
rait-ce la peine de la perte qu'elle a faite qui, navrant
toujours son cœur, lui a fait du mal en s'y livrant par
accès entre ses rideaux, ou bien le chagrin de ne pas
nourrir. Ne vous endormez pas, ami, quelque naturel-
lement que cela soit arrivé, c'est très-dangereux; le
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 517
lait aussi peut monter à la tête. Mon Dieu qu'on est à
plaindre d'être éloigné, sans compter que l'ignorance
du moment présent fait même que tout ce que l'on
écrit n'a pas le sens commun quand cela arrive. Peut-
être tout est-il bien en ce moment; mais je n'ai pu me
défendre d'une sorte d'effroi, quand hier le premier
médecin de Montpellier, que j'avais mis sur ce sujet,
m'a conté les choses les plus trisles sur les dangers de
cet accident; et je ne pense pas autre chose. Ce mot
part en surplus du courrier ordinaire, ayant une oc-
casion.
« Bonjour, ami. Vous voyez combien toute ma
pensée est avec vous. Je ferme vite, on me presse. Ami-
tié, amitié. »
■
WNI" I.F.TTIiK
l" r septembre 1 8 ? 5 .
« J'aime beaucoup celle expression : « Je suis
comme le poisson hors de l'eau; » cette image me
peint très-bien aussi; et je vous sais un gré infini de
m'envoyer ma réverbération.
« Imaginez qu'on arrange pour moi une petite
guerre dont je me fais un vrai bonheur. Aujourd'hui
le préfet nous festoie, ce qui est fort ennuyeux. Point
de lettres de vous hier; j'espère être plus heureuse au-
jourd'hui. Passé le 26 septembre, écrivez-moi poste
restante h Lyon. Je pense avec délices que les jours
défilent et que ce ne sera plus par des semaines qu'il
faudra compter, mais par les jours. Je suis inconso-
lable de ma lettre toulousaine, elle n'est que Irès-in-
struclive; mais ne peut nuire à personne.
S
■
I
1
\
I
1
bW MES MÉMOIRES.
« Je suis bien aise aussi de penser que vous avan-
cez tout ce débrouillage d'affaires que l'absence a dû
nécessairement vous donner, et ravie que tout aille à
merveille.
« Ma tante est sur mon dos; c'est un tour de force
quelquefois que de pouvoir écrire. Bonjour, ami,
mille choses tendres autour de vous. Le ministre de
l'intérieur a acheté l'hôtel Caumont; la ducnesse de
Tonnerre le quitte et cherche. Adieu encore, ami.»
XXXII' LETTRE
5 septembre.
« Impossible d'avoir un plus beau temps hier, ami,
et, en revenant, j'ai trouvé votre lettre; je suis enchan-
tée de votre crociato. On a été délicieux pour votre pe-
tite servante, hier à Cette. Un canot charmant, allant
comme le vent; et ce qui était bien aimable, c'était
celui que le roi avait monté étant comte de Provence.
La mer ne m'a fait aucun mal, et j'ai grimpé sur des
rochers, comme un oiseau, pour mieux voir la nouvelle
jetée; j'avais en face l'Afrique, à droite les Pyrénées,,
à gauche les Alpes. Tous les bâtiments qui sont entrés
faisaient un effet charmant. Les Hollandais en ont de
fort beaux.
« Mes lettres ont toujours été mises exactement à la
poste; mais il s'en perd quelquefois.
« A présent, vous m'annoncez que vous ne m'écri-
rez plus, je crois que cela vous arrange. Peut-être mes
lettres vous auront-elles fait changer d'avis. Bonjour
donc, ami; à présent je vais à la guerre, ce sera
superbe. Je regarderai tout à votre santé et à votre
plaisir. »
.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
510
\X\IIL LETTRE
Septembre 1S25.
« Celait hier un bien triste anniversaire 1 pour moi;
vous y aurez pensé, j'en suis bien sûre. Pendant le
service j'ai bien pleuré; je voyais toujours ce bon
prince à sa table, avec cette conversation si douce, si
spirituelle; et tout ce bonheur avec lequel j'étais re-
çue, écoutée; cette malice si piquante, si fine; ce re-
gard pénétrant qui vous coupait parfois les idées, en
déjouant si habilement la petite ruse inséparable
d'une sorte de discussion sur des choses si graves; je
recevais de toutes ces pensées une impression qui
concentrait toutes les miennes. »
XXXIV LET RE
26 septembre.
«11 faut être folle pour avoir la fantaisie de vous
écrire, quand on ne sait pas si vous êtes à Paris ou en
basse Guinée; je suis tout simplement furieuse : tout
le monde m'écrit, excepté votre seigneurie ; si je ne
trouve rien à Lyon, je serai exaspérée. Pourtant vous
êtes bien une des causes qui me fait rentrer dans ce
vilain Paris, où j'aurais pu renvoyer Ugolin tout sim-
plement pour son collège. La lièvre me prend quand
je songe que je vais passer mon temps à tirer le diable
par laqueue; j'en suffoque d'avance. Si la bonté même
ne continue pas, je vais être assiégée inutilement. Tout
1 L'anniversaire de la mort de Louis XVIII
520 MES MÉMOIRES,
cela me tracasse, et ce maudit ver rongeur ne me
quitte qu'en pensant que je vais retrouver mes plus
douces habitudes. Il faut que ce soit une belle chose
que de ne pas avoir désiré et aimé les richesses. Au
reste, il n'est pas possible d'avoir une existence plus
agréable, et j'en sens bien le prix.
« Voilà une sotte lettre, mon ami. Je ne sais quel
génie m'a ramenée encore à cette idée, qui m'a pour-
suivie tout aujourd'hui. Demain, je vais à Lyon, où
j'espère passer des heures de bergerie. J'espère n'y pas
être comme partout, madame la duchesse; impossible
d'empêcher cela. Si la voix du peuple est la voix de
Dieu, assurément me voilà bien titrée, on mecroit veuve
apparemment. Bonsoir, ami, il faut manger et dormir,
mais le plus pressé est toujours de vous faire penser à
moi. Cela est dit de bien bon cœur.
« Au 8 octobre pour dîner à Saint-Ouen. »
XXXV LETTRE
Octobre.
« Votre lettre de ce jour n'est encore qu'une espèce
de certificat de vie, comme pour dire je ne suis pas
mort depuis trois jours. Vous dites que je vais à Ge-
nève, c'est là tout le fond. Mon Dieu, que vous êtes par-
faitement ennuyeux. N'avez-vous donc rien à me dire,
alors taisez-vous. Et l'Abbaye-aux-Bois, vous ne m'en
dites mot. Quel affreux article que celui du Journal
des Débats d'aujourd'hui, que la poste nous a apporté !
c'est du temps et du papier de perdu. Voilà le prince
Auguste de Prusse arrivé, il trouvera son ancienne
passion ' bien changée depuis trois ans.
1 Madame Récamier.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 521
« A propos, ne dites pas que ce que je vous ai mandé,
vient de madame de Rully; cela me ferait un petit
paquet avec elle, et j'en serais désolée; vous savez
comme elle est aimable pour moi, et je serais fâchée
qu'elle me prît pour une bavarde. Je suis charmée
que vous ayez été le roi de la chasse. Que veulent donc
dire ces lettres fausses signées de vous? et que disent-
elles? C'est inouï; s'il en tombe ici, je me chargerai
de la réponse. Je vois que ce n'est pas le papillon qui
est mort; j'en suis bien aise, parce que je crois que
cela vous aurait contrarié. Comme vous ne m'en par-
lez pas, je le tiens pour être en vie. Je remercie celte
dame qui me ressemblait, elle m'aura l'appelé à votre
souvenir. J'ai vu aujourd'hui plusieurs personnes qui
sont venues de INîmes pour faire connaissance avec
moi; on croit donc que je vais me fixer ici? il y a bien
trop de cousins et de scorpions pour cela. Dimanche
je vais à Cette pour voir, en partie, quarante bâtiments
qui viennent d'entrer dans le port; et puis ma tante
possède là de belles propriétés qui sont assurées à
mes enfants. Lundi, c'est le feu d'enfer ', etc. Vous
m'apprenez que vous allez cesser de m'écrire; ainsi je
serai ici plusieurs jours sans vos certificats. Parlez de
moi à Elisa, je vous en prie. Vos chevaux vont-ils bien;
j'y suis très-intéressée. Et mon haras, l'avez-vous loué?
Bonjour, ami. J'aime mes amis comme le bon Dieu
les a faits, et je vous souhaite une bonne santé en y
ajoutant vingt grains de tendresse et une pincée
d'amitié.
« J'ai vu le Bétisy dans V Etoile. Ils doivent être
bien contents tous.
1 A l'occasion de la (oie du roi Charles X.
522 MES MÉMOIRES.
« La poste ici ne part pas le dimanche; autrement
je vous écris tous les jours. »
XXXVI" LETTRE
« Nous voici à Marseille, mon cher vicomte, c'est
une des belles villes du monde. J'ai encore revu les
belles antiquités de Nîmes et de Saint-Remy; il me
prend alors une fièvre d'antiquités. . . quelle grandeur !
Mon maître d'hôtel regarde tout cela; j'imagine que
c'est pour en faire des biscuits de Savoie dans de belles
formes. Puisque vous trouvez commode d'être muet,
partez pour Conslantinople. Bonjour. »
XXXVII- LETTRE
« Mais, ami vicomte, vous perciez la tête de deman-
der à Edmond d'écrire notre voyage; je ne lui dirai
seulement pas votre proposition. D'abord, quel
amour-propre! ensuite ce serait bien ennuyeux; et puis
c'est de l'histoire ancienne. Je vous l'ai déjà dit, il
est paresseux, il écrit peu; il s'est emparé du sujet, je
le lui ai laissé; j'aurais donné plus de détails, voilà
toute la différence, n'en parlons plus.
« Je pense qu'avant que je ne prenne la plume vous
changerez encore d'avis sur mes mémoires; je me rap-
pelle que de Saint-Sauveur, de Bonnes, à votre pre-
mier voyage, vous me mandiez que je ne devais rien
écrire, mais vous laisser dire. Je vous répondis que je
ne voyais pas de même, cela vous fâcha. A présent vous
me mettez l'épée dans le dos. En grâce, laissez-moi me
retrouver .moi-même; si je vis, cela viendra à son temps,
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 523
et sera fait même avant son temps. C'est une chose toute
positive, il n'yapaslà d'imagination. Si dèsaujourd'hui
jesuisvéridique (comme je veux l'être), sans le vouloir
je serai horriblement méchante, je ferai de la peine cà
bien des individus, chose dont je suis incapable, ou
bien alors je ne dis rien et suis à composer au lieu de
raconter '. Sûrement bien des gens jaloux cherchent à
mordre ceux qu'ils ont enviés, et je ne doute pas que
le mot dont vous me parlez de la duchesse de Ton-
nerre ne soit pour dire que j'ai des ennemis, etc.
Oue puis-je y faire? Au reste, tout Paris serait contre
moi, que cela m'est bien égal en définitive; et, sans
ceux que j'aime, je quitterais tous les lieux les uns
après les autres, en me trouvant toujours également
partout. D'ailleurs, dans tant d'endroits je suis com-
blée, gâtée, que je dois m'attacher à ceux qui ont tant
de bienveillance pour moi; et si quelque vipère me
mord, bien des baumes se trouvent là pour panser la
blessure.
« J'ai été interrompue; je n'ai plus que le temps de
vous dire un petit bonjour, ami de tout mon cœur. »
XXXVIII' LETTRE
a Vous me déchirez le cœur, mon ami. Soignez-
moi dans vous; puisque vous ne voulez plus de la vie,
vous vous devez à vos enfants; tant de devoirs et de
4 Madame Du Cayla, en effet, n'a pas cent de Mémoires, du moins on
ne les a pas retrouvés après sa mort ; et il ne reste d'elle que ces lettres
qu'elle ne soupçonnait pas devoir être mises au jour, et devenir une
paye d'histoire aussi intéressante pour le public qu'honorable pour
elle.
5'24 MES MÉMOIRES.
bonheurs, oui, mon ami, vous attachent ici-bas, sans
compter les services à rendre à votre pays!
« Courage, je veux que mon cœur vous en donne.
Tout entre nous est commun. »
XXXIX' LETTRE
« N'en pouvant plus, je vous ai attendu jusqu'à
onze heures et demie. J'avais tant lutté contre la fa-
ligue et le sommeil, que je n'ai pas fermé l'œil; ce
qui me rend imbécile ce matin.
« Tout n'est pas rompu. Venez me voir à deux
heures. Mille amitiés.
«À qui faut-il écrire outre le roi, pour Guignard? »
XL- LETTRE
« Vous m'avez fait de la peine hier; vous êtes donc
bien décidé à ne m'en faire jamais, puisque ce malin
vous n'en parlez pas; je pars de ce point, mon cher
vicomte. Mille, mille remercîments des petites lettres.
« A tantôt. Tâchez d'être charmant. »
XLI' LETTRE
« Mon cher ingat , je vous prie de baiser la main
d'Elisabeth pour moi, et suis heureuse avec vous.
Mille, mille amitiés. »
XLII- LETTRE
« Je suis inquiète, ami; dites-moi un petit mot ver-
bal. Je suis restée aux meilleures nouvelles de six
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 525
heures. Je croyais vous voir un petit moment, c'est
mauvais signe; je suis tourmentée; je ne respirerai
pas jusqu'au retour. Toute à vous. »
:
XL1II- LETTRE
« Bonjour, mon cher vicomte, comment êtes-vous?
.l'espère bien aller vous dire bonjour en menant mes
enfants promener. Faites finir bien vile cette vilaine
chute, et surlout soignez-vous.
c< Mille, mille tendresses. »
M, IV- LETTRE
« Veuillez, d'après les papiers que je vous envoie,
me composer une lettre qui ne dise rien à M. B...
Voici une lettre de M. Benoist qui fera plaisir à la prin-
cesse Volkonski. »
XLV- LETTRE
« De vos nouvelles, mon cher vicomte. Comment
avez-vous passé la nuit? Comment allait Elisa au mo-
ment de son dépari? Eles-vous plus content de vous?
« Voilà des queslions. En voici une autre : Avez-
vous aulanl d'amitié au fond du cœur que moi? »
XL VI" LETTRE
« Bonjour, mon cher vicomle, mille remercî-
uients.
« Sans prétcxle je vous dis mille tendresses. »
K
S
v^W
526
MES MEMOIRES.
XLVII" LETTRE
« Je vous attends à trois heures et quart. Je pars
à l'instant pour me promener avec Yalentinc el ma
belle-sœur jusqu'à Saint-Ouen. Mon frère va à mer-
veille. Nous irons avec vous au musée. «
XLYIIL LETTRE
« JVest-il pas déplorable, ami, que vous m'ayez mal
comprise hier au soir?
« Je vous souhaite bonjour, avec toutes mes affec-
tions. »
XLIX" LETTRE
« Je reçois votre lettre de Ghàlons, ami. Quel sera
votre étonnement quand vous apprendrez que le mi-
nistère a ordonné ici sous main de porter pour Paris
MM. Delalot et Berthier, et que des ordres sont par-
tis de tous les côtés aux préfets pour porter les ultras
contre les libéraux. Quelle reculade! Le courrier part.
Mille amitiés. »
I." LETTRE
« Imaginez que les artistes exclus du salon font
une exposition particulière comme vous le savez. Mais
le comique, c'est qu'ils ont nommé un jury pour faire
un choix. Je ne sais rien de plus amusant. Les minis-
tres se croient toujours sûrs de la majorité, ce n'est
pourtant pas l'opinion générale. Je vous vois d'ici bien
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 527
contrarie' du départde mademoiselle Cinti. J'ai mandé
tout de suite à votre secrétaire d'écrire à M. de Kniff
(sans me nommer surtout), conseiller d'Etat, un
de mes cousins, et qui seul a le droit de ne pas laisser
partir mademoiselle Cinti; mais voilà ce qu'il m'a
répondu. C'est le savant de ce pays-là; et je crains que
le comte de Lidet, qui doit être à la cour avec La Haye,
quoique de plus haut, ne fasse pas, ou pour plaire, ou
par absence, votre affaire aussi bien que mon cher
cousin, qui commande toute chose à Bruxelles.
«11 faut que je vous conte, par parenthèse, que le dé-
vot F... avait envoyé une fille entretenue extrêmement
jolie à mondit cousin, pour lui tourner la tète et savoir
ce qui se passait. Mais mon rusé parent en a ri tout le
premier, et a mis la demoiselle à la porte. C'est un
des hommes les plus fins que je connaisse. Ce départ
va bien vous contrarier avec les opéras nouveaux. Je
ne vous dirai aucune nouvelle de Mimi Dupuis. Je ne
la verrai que vendredi, si elle danse. J'ai passé mon
temps en visites. Je vous attends pour le spectacle.
Hier elle ne dansait pas. Ce soir, jour de sortie, nous
irons chez madame de Gontaul et chez l'Angleterre.
Lady *** m'a beaucoup demandé de vos nouvelles. Elle
est ici pour six mois. Vous aurez le. temps de la voir;
elle est bien pédante; elle m'a répété son mot sur
M. de Chateaubriand : // dit trop de polissonneries.
J'ai été au moment de l'avertir; mais elle est si assu-
rée de son fait lorsqu'elle parle, que je n'ai pas osé.
Son gros mari tout épais était un peu ivre, c'est son
habitude. Un sot anglais ne vaut pas un sot français,
j'en suis sûre maintenant.
«J'ai une place à vous offrir, pour quelque jeune
■
■
l
528
MES MÉMOIRES.
personne intéressante et honnête, dans une pension à
Charolles, pour montrer parfaitement la musique et le
chant; elle aura quatre mille francs par an. On s'en
remet à mon choix. Je m'adresse à vous, cela peut
faire le bien d'une personne.
« J'ai de bonnes nouvelles de mon pays. Mes mis-
sives ont fruclifié. J'espère beaucoup, j'espère tout.
Je vois qu'à Mamers il n'a pas été question de mon
héros. On peut mander à un individu qu'on a des
chances; mais lorsqu'on va au fond des choses, c'est
bien différent, et il faut un grand travail pour être
réellement nommé là; c'est le nombre qui fait tout, et
il est bien facile de s'égarer par l'espérance.
« Je vois clair et net maintenant quel était le plan
du ministère : tuer l'opposition de droite, et n'avoir
contre soi que des libéraux; ils ont été assez forts pour
travailler pour eux seuls et ils ne nomment les ultras
qui ont fait tant de mal, que lorsqu'ils ne peuvent pas
faire autrement. C'était un plan assez bien pensé par
le ministère; mais réussira -t-ilî Voilà la question.
Si les choix continuent, le ministère est défunt; mais
les ministres se croient sûrs encore du nombre. Pozzo
a dit : « Oui, le ministère aura le nombre; mais je
« vois de l'autre côté les talents et le peuple. » Ce pro-
pos est remarquable. On croit que Ravez ne sera pas
nommé. Je vous écris à toutes les heures pour tout vous
dire, ainsi ne vous étonnez pas du décousu de mes
lettres, commencées la veille, achevées le lendemain.
Madame de Boigne ne croit pas que vous soyez nommé
à la Maine. J'ai vu hier au soir madame de Vaucourt;
elle venait de la partie du premier, qui était de la
plus grande tristesse. Un homme considérable a dit à
I
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 520
M. de Villèle : Au moins retirez-vous à temps. Ne lais-
sez pas forcer la main au roi. Il a répondu oui, oui,
avec la tète basse.
« Bonjour, ami. Mille amitiés; au bonheur de vous
revoir; mais ce sera dans cinquante ans. »
LI- LETTRE
« Comme votre lettre est sèche, pas un petit mot
d'amitié. Elle ne met pas ma plume en train de ba-
varder avec vous.
« La buse attendra chez mon frère voire relour. 11
y a encore eu du train hier, la troupe a donné ferme;
mon frère est resté jusqu'à une heure du matin chez
le maréchal. On croit qu'il n'y aura rien aujourd'hui.
Quant aux lettres que j'ai montrées, comment me
dites-vous le mot indiscrétion? ce n'est au contraire
que la suite de la réflexion. Je vous assure que j'ai
très- bien fait.
« Cette Chambre ci sera évidemment cassée. M. de
la Lîigaudie n'est pas nommé, ainsi il y a apparence
que le la Fayette est président d'âge.
« Le roi est fort triste; les ministres espèrent tout
encore des grands collèges; les libéraux disent que la
majorité sera de trente membres pour le ministère;
ce peu ne sera pas suffisant. Le roi Charles X est dans
une position qui fait queje ne songe qu'à lui'. Certes,
les alliés n'ont remis la couronne de France dans sa
maison que parce qu'ils avaient tous confiance dans la
sagesse du roi Louis XVIII. Enfin tout cela est égal, je
n'en suis pas moins royaliste dans l'âme; et cette col-
lection de bonnets rouges me rallie et en ralliera sûre-
vu. 34
$
vu
£vW
530 MES MÉMOIRES.
ment bien d'autres. A la place du roi je sais bien ce
que je ferais, et mon parti serait vite pris.
«Bonjour, ami. Vous allez sortir d'auprès de la
nouvelle pythonisse, et j'espère ne plus recevoir de
lettres comme celle d'aujourd'hui. Mille tendresses
comme si vous aviez été aimable et spirituel ; les nua-
ges ne font que mieux sentir le prix du soleil; mal-
gré cela je n'aime pas les éclipses, totales ou par-
tielles. »
I
LII= LETTRE
« Je suis consternée de cette lettre; cependant tout
n'est pas désespéré, mais je conçois l'embarras. Tout
le pays veut toujours M. Fleurian, et assurément, on a
raison, il défend toutes les affaires regardant les dessè-
chements, et l'on ne peut s'en passer. Il s'agit donc de
mettre de côté M. de L .., qui jusqu'ici a été excellent.
La défection arrivée à la Rochelle, comme partout, me
désole, parce que M. G... arrivé là est tout nouveau,
prend une place sur laquelle on comptait.
« Les libéraux sont si forts, que l'on voit jusqu'il
très-peu d'ultras élus; c'est très-remarquable, cela de-
vrait bien leur ouvrir les yeux sur le danger de leur
alliance. Je risque cette lettre à Châlons, ne sachant
pas si je fais bien. M. deRully 1 nous a fait frissonner
hier avec ses prédictions; mais comme j'y ajoute au-
tant de confiance que l'évèque d'Hermopolis et l'ar-
chevêque de Paris, ce n'est pas là ce qui me tour-
mente, mais bien le succès de celui qui m'occupe uni-
quement en ce moment.
« Ghcviilier il'lionticur de Mgr lu prince Je Cjmle.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 531
«Bpnjour, vicomte ami, je serais consternée d'un
échec. Mille amitiés. Point de vos nouvelles ni hier
ni aujourd'hui. »
LUI" LETTRE
« J'ai la main fatiguée d'écrire pour une personne
qui m'occupe uniquement, vous ne pouvez avoir que
deux mots, vicomte ami.
« Je ne vous dirai rien de mademoiselle Dupuis, je
n'ai pas été au spectacle depuis votre départ; mais
MM. de Vence et de Périgord, venus hier au soir ici,
disent qu'elle a eu un succès complet et mérité.
« J'ai écrit ce qu'il y avait de Félix là-bas pour en-
courager. Le moment est décisif; les ministres sont
sûrs de leur majorité, tant mieux. Beaucoup de gens
ne le croient pas, tous les pairs sont furieux, la Cham-
bre est désorganisée.
« Bonjour, ami, toute à vous. »
LIV* LETTRE
« Ëtes-vous satisfait du premier coup d'œil? J'at-
tends de vos nouvelles avec une grande impatience.
Mon frère est bien reconnaissant de ce que je lui ai
dit de votre souvenir. Je vais envoyer ce mot. Je vais à
la Savonnerie de ce pas. Les Beau vau sont déjà à Lyon
avec madame de la Grange; ils n'ont passé que quatre
jours à Montpellier. J'ai donné séance hier à Constantin.
Je ne suis qu'à moitié ici, comme dans mon portrait. Je
voudrais être petit oiseau et petit électeur, pour vous
porter ma voix; mais il faut se borner aux vœux; les
:
532
MES MÉMOIRES.
miens vous accompagnent. Parlez de moi à ML voire
père; je pense qu'il est fort occupé de vous. Je serai
bien du temps sans avoir de vos nouvelles. Nous avons
vu beaucoup de monde hier au soir. On est bien
étonné delà diversité des discours que l'on entend; et
cette dissidence que l'on remarque dans un salon, on
peut se dire qu'elle existe dans toute la France.
« Bonjour, vicomte ami, n'oubliez pas les absents
au milieu de toutes vos occupations. Mille amitiés de
toute la maison pour vous. »
LV- LETTRE
E
« Je vous envoie ce que j'avais écrit hier. Bonjour,
ami. Il faut se bien concerter et bien réfléchir pour ne
pas laisser échapper Yillèle, et qu'il ne vous attrape
pas. Il faut que tout soit arrêté, réglé avec le roi, et
prochainement, autrement vous ne tenez rien.
a Je ne m'étais pas trompée en trouvant tout le fau-
bourg Saint-Honoré retourné contre Villèle. Il est bien
essentiel qu'il réponde à l'abbé de Montesquipu pour
convaincre l'esprit du roi. "Voyez comme le faubourg
Saint-Honoré est adroit. Par ainsi, rien n'est encore
décidé. M. de Chabrol court inutilement; on ne
trouve pas de ministres. La droite furieuse agit auprès
du roi, la liste est suspendue. Ne pourriez vous pas
agir un peu? Ils ont besoin là d'un homme de carac-
tère. Boy devrait vous proposer. Je verrai ce soir des
figures chez madame de Bumford qui en sauront long,
je tâcherai de savoir pour vous apporter les nouvelles.
Je compte être rentrée à onze heures; s'il était le quart,
ne vous en étonnez pas.
îï«
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
555
« Vilaine place que je déteste, comme elle vous a
vite desséché, et celte maudite politique qui change
les gens en cadavres ambulants; que je la hais aussi!
Pas seulement un mot hier au soir qui dise : Je suis
fâché de vous quitter; et moi, bêle, qui suis assez
folle pour en pleurer et souffrir celte nuit. Ce malin
la goulte d'eau n'a pas échappé, pas même ces mpls
comme à l'ordinaire : Je monte en voilure. Bonjour 1 .
t - 1
« Je vais tâcher de savoir les nouvelles pour votre
retour. Combien je désire là-bas vos succès, et qu'il
n'y ait jamais pour vous de mécomptes au fond de
voire cœur d'aucun genre.
« Je vous recommande bien mon fils.
« Je ferai tout ce que je croirai bon, soyez Iran-
quille; mais si Villèle a lu, il n'y a rien à espérer de
son côté.
1 Mon dévouement à madame Du Cayla était profond et sincère comme
l'amitié que je lui portais ; mais je faisais passer avant tout, les devoirs
de la politique et ceux de ma place.
L'amitié qu'elle voulait bien m'accorder la rendait parfois exigeante,
et quelquefois même injusle à mon égard; c'étaient de légers nuages qui
passaient ; à tout cela, madame. Du Cayla joignait enfin un caractère un
peu difficile.
• Madame Du Cayla venait de me témoigner un peu d'humeur dans un
paragraphe de sa lettre que j'ai cru devoir retrancher.
C'est ce qui a motivé la note qui précède.
J'ai de même retranché de celte correspondance tout ce qui concer-
nait les personnes, et aurait été de nature à déplaire aux familles.
Des vérités dites ou écrites dans l'intimité auraient eu peut être de
l'intérêt; mais j'espère que l'on me saura gré de mon silence.
I
i
//
534 MES MÉMOIRES.
« Il faut absolument que vous voyiez le roi. S'il n'y
consent pas, ce que je ne crois pas un seul instant, et
pour cause, faites expliquer votre affaire des deux
millions par l'évêque d'Hermopolis. Mais qu'il re-
présente votre caractère, votre loyauté, etc. Regrets
de vous voir partir. Tout cela me tourmente. Je vais
voir ce qui est possible; mais ne vous endormez pas,
allez voir M. de Blacas. Il est tout simple qu'il pense
que vous ayez à parler au roi.
« J'espère que M. votre père signera la Savonnerie;
cet établissement lui fera honneur. Bonjour, ami.
« Je suis uniquement occupée de vous, ami. Voyez
donc si je me trompe? Vous me faites l'effet de tenir
un fil qui pouvait tout coudre, et de l'avoir laissé
échapper. Croyez-vous que ceux qui ont mis leur con-
fiance en vous aient pu croire que ce ne serait pas
vous qui agiriez directement auprès de la couronne, et
dans le plus grand secret? Voilà deux ministres qui
vont se parer de vos plumes, R... et la F... La moin-
dre indiscrétion, et vous êtes désavoué par ceux même
qui vous ont donné leur confiance.
« J'ignore tout ce qui s'est passé entre vous et
les deux ministres, ainsi je puis me tromper; mais
j'ai de tout cela beaucoup de tristesse. Jamais vous
n'auriez eu un plus beau moment pour vous em-
parer du roi. 11 y aurait trouvé son amour-propre
satisfait; la chose restant entre vous et lui, il avait
l'air de tout arranger lui-même. Il prenait du poids
près de ses nouveaux ministres. Tout cela demande
un grand esprit de conduite. II me semble que vous
avez tout laissé échapper, si je ne me trompe. Je suis
ravie, ami. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
535
ANNÉE 1826
PREMIERE LETTRE
« Je suis encore bien faible; mais il me semble que
je retrouve des forces pour vous écrire; depuis deux
jours je commence à être mieux. J'espère, mais je
crains même de me livrer à l'espérance! Au milieu de
tant de souffrances, le chagrin de ne pas vous voir
n'a pas été le moins senti. J'ai su combien vous avez
été occupé de moi, mon ami, et votre intérêt, dont je
me sentais entourée, m'a fait du bien. Je vois ce 15
bien près, et je ne sais encore quel jour je pourrai
vous revoir. Écrivez-moi sur les neuf heures demain
matin, que je revoie votre écriture. La mienne n'est
pas lisible; mais vous me savez par cœur, n'est-ce
pas? »
II' LETTRE
« Ce petit mot m'a fait bien plaisir, ami. Les trois
quarts étaient De profundis sur la Marigny; mais le
reste dédommageait amplement de la pilule qui pré-
cédait. Tout simplement elle s'ennuie d'aller loin de sa
sœur; elle a raison. Cassez les jambes de votre cheval
pour y arriver demain, je vous en prie. Il faut que je
cherche quelque poitrinaire aussi pour vous faire des
morceaux d'éloquence sur son compte; je le mettrai
dans les pattes des vaches de Lambert.
550 MES MÉMOIRES.
« Bonjour, mon cher étourdi, qui n'avez pas ré-
pondu au comte de Lavenheim, qui vous a attendu
hier pour dîner, jusqu'au moment où il m'a demandé
de vos nouvelles, et que je lui ai appris qu'il ne vous
verrait pas.
& J'ai tout un hôpital à aller voir, et quoique je
compte expédier mes malades, encore faut-il que j'ar-
range mes heures.
« Bonjour, ami chéri; il y a cent ans que mon cœur
et mes yeux ne vous ont vu. »
III" LETTRE
« Votre charmante lettre fait beaucoup de bien à
recevoir, ami, et je vous en remercie. Je pense qu'il
faut remettre à demain plutôt qu'aujourd'hui. Je
pense aussi que vous avez bien fait de tout dire à ma
vicomtesse. J'attendrai mon frère pour en parler.
« M. D... m'a fait dire de me tenir prête; je crains
de sortir, sans cela j'aurais été voir ma vicomtesse et
madame de Civrac; mais je ne l'ose pas, afin que s'il
arrivait une lettre à huissier, je sois là pour ne pas
perdre de temps.
«Eh bien Ivoire choix est-il fait? Ne tardez pas, ami.
Plus le temps deviendra sérieux et vous commandera,
plus vous vous éloignerez; du moins je suis comme
cela. L'on est coupable de dire soi-même :« je suis mau-
vais; »cela a l'air d'une fantaisie. Les véritables mau-
vais ne disent pas ainsi, je les trouve meilleurs; et votre
pendant dit de son côté : « je suis mauvaise. » Qu'est-ce
que cela veut dire? c'est pitoyable. Allons donc! com-
ment, vous? Vous étiez donc un automate? ou bien
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 537
êles-vous la pénitence de cet ami que vous regrettez?
Celte idée fait mal. J'ai dit la petite prière que vous
m'aviez demandée; mais qu'est-ce que mon faible rou-
coulement?
« J'ai dit ce que je pensais, et je ne vous en parle-
rai plus. Tout ce qui ne vient que par les autres ne
remplace pas un bon sentiment intérieur; quelquefois
même ils refroidissent. Je suis ainsi bâtie. Ainsi, ami,
je ne vous tourmente plus, d'autant que ce n'est pas
dans ma manière de sentir. Et je vous prie d'oublier
ce que j'ai dit, si vous en recevez quelque chose d'en-
nuyeux. Mille, mille bonjours. »
IV LETTRE
« Vous êtes bien aimable, mon cher vicomte, de
m'avoir écrit le mardi, et de m'envoyer les journaux,
que je vous soignerai plus que la prunelle de mes
yeux. Aujourd'hui, vendredi, je vous crois sur la
roule d'Eclimont. Je désire bien aussi n'avoir pas
plus tard à avaler la course de Monlmirail, et que
vous suiviez voire projet d'y aller bientôt.
« J'espère que vous allez chasser d'une manière
agréable et faire un massacre épouvantable. Valenline
aura été enchantée de vous voir, j'en suis bien sûre; et
elle ne se sera pas enfermée comme elle m'en avait
menacée. Je viens de lui écrire, bête par bète, toutes
les nouvelles d'ici.
« Les moutons et la Grise sont arrivés en très-bonne
sinlé. Je n'ai aucune nouvelle des dames anglaises;
j'ai envoyé cette nuit à la Rochelle; on est revenu il y
a une heure. Sœur Anne ne voit rien venir sur l'onde;
7
538 MES MÉMOIRES.
c'est désolant! Je vais tout préparer pour leur récep-
tion.
« J'ai des poulains dont vous serez fou, lorsqu'ils
arriveront à Paris clans deux ans. Mais que M. Huvé
est un homme terrible! Ses dépenses, lorsqu'on règle
quelque plan avec lui, sont constamment comme de
dix à cinquante. Il a raison quand il dit : « C'est beau-
coup mieux. » Mais on n'en est pas moins fort attrapé;
et c'est là ce qui m'arrive. Les postillons m'ont menée
comme le vent. A vingt lieues d'ici ont commencé mes
dignités; et la gendarmerie et les curés sont arrivés
aujourd'hui saluer la duchesse, la princesse, que
sais-je?
« Je travaille à détruire tout cet amphigouri; mais
c'est impossible. Les compliments, les harangues,
tout cela a plu hier, et j'ai eu bien de la peine à me
contenir, car la parole a manqué aux harangueurs,
comme si j'étais le diable, ce qui me donnait bonne
envie de rire. Bonsoir, ami. Pensez à l'absente. »
V° LETTRE
« Ami vicomte, il est bien dur d'avoir l'air de fuir
tous ceux qui font le bonheur et le charme de la vie;
tout ce chemin que je mets entre mes amis et mes en-
fants me semble incommensurable; il me semble
n'avoir jamais été si seule; ce n'est pas la faute de
mon fils, il se met en quatre pour me faire plaisir; il
croit posséder le monde, parce que je suis seule avec
lui. Il me découvre qu'il est aussi jaloux de moi que
Valenline, qu'il aime pourtant de toute sa belle petite
âme. Il ne me parle que de la peine qu'elle doit éprou-
nfl
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 559
ver. Il est bien doux d'être aimée ainsi, et jamais je
n'ai été plus attachée à la vie.
a Dites à madame de Rully que son neveu Ganay se
porte à merveille; il a été très-aimable pour moi,
digne neveu de telle tante.
«Tout Paris me semble à Poitiers, on indifférenls.
Les femmes ont suivi leurs maris en garnison; l'hôtel
de l'Europe est encombré. J'ai raconté à la maîtresse
de la maison les suites du pèlerinage d'Elisa; chaque
année elle fait, des exclamations uniques, et rapporle
tout à sainte Radegonde. Je vous avertis que vous n'y
êtes pour rien du tout. J'ai trouvé partout encore des
maisons nouvelles. Les vignerons sont trop contents,
ils n'ont pas assez de tonneaux et se plaignent.
« La coquetterie d'Ugolin est telle pour moi qu'il
me parle de vous. J'attends de vos nouvelles avec im-
patience; je trouve de mes moutons partout, et la
bête grise cheminait bien.
« Adieu, ami, ne m'oubliez en rien, je vous en prie.
J'espère que vous ferez de belles chasses; si j'ai le
temps, je tirerai, afin de me préparer pour Àrnouville.
Adieu. »
;
.
VI" LETTRE
« Un duel dans cetle circonstance serait du dernier
ridicule, et pourquoi? Pour un théâtre; et vous d'une
part, et de l'autre un premier gentilhomme de la
Chambre, c'est impossible! J'espère tout de l'esprit
conciliant de M. votre père. Malgré cela, cette idée me
bouleverse.
5-iO MES MÉMOIRES.
« Tenez-moi bien au courant; cela me tourmente
beaucoup. Je connais le pèlerin et tous ses amis. »
VII- LETTRE
« Je n'ai pas fermé l'œil; mais moins souffrante ce
malin. Je vous attends à deux heures et demie, mon
cher vicomte. Ayez une conversation bien franche avec
M. rie M..., et cependant ne livrez aucun secret.
« Mille, mille amitiés. »
VIII' LETTRE
« Il me semble que je puis tout supporter, hors vous
voir exposé. Je vous vois toujours tenant M. de Vassé 1
qui vous entraînait à un péril certain. Tenez, je ne
puis encore vous parler de ce que j'ai éprouvé, j'en ai
un tremblement universel. L'idée de votre courage et
la connaissance de tous les sentiments qui sont au fond
de votre âme ne me font pas encore de bien. J'y pense;
mais je vous vois aussitôt attaché à celte affreuse roue
contre laquelle il est impossible de lutter; vous auriez
fait de même si vous eussiez été moins fort. Ah! mon
Dieu, qu'il a besoin que votre bonté veille sur lui; il
est si dévoué aux autres! J'espère vous voir à deux
heures, si cette heure vous arrange. Je suis bien triste
de la santé de madame de la M... Elle doit bien vous
désirer, qui le conçoit mieux que moi? J'écrirai à
1 A mes risques et périls, j'avais arraché M. le comte de Vassé à une
mort certaine, et les cris d'effroi d'une nombreuse société n'avaient pu
m'arrèter.
LETTlïES DE MADAME l)U CAYLA.
541
M. B... avant une heure; je crains que vous ne me
fassiez faire une indiscrétion.
«À tantôt, mon ami, pensez que vous vous devez
aussi à ceux qui vous aiment, et ne m'en voulez pas
d'être si avare de vous; mais je n'ai pu hier éprouver
qu'un seul sentiment en vous voyant courir un aussi
grand danger. »
* >|
IX- LETTHE
« J'aime mieux vous renvoyer la lettre de M. L..,
elle est bien intéressante. Je «ous gronde pour n'avoir
dit amitié nulle pari.
« L'écriture du poignard est la même que celle que
je vous envoie.
« Bonjour, ami. Mille amitiés. Je vous attends à
quatre heures. »
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X' LETTRE
«Comme vous êtes grognon, et pourquoi? je vous le
demande. Je lirai tout cela à têle fraîche. A présent
j'ai Phénix, qui vient d'arriver avec trois élus, qui
m'absorbent tout entière. Si vous jugez, étant à l'as-
semblée, que j'aurais dû y aller pour m'en laisser la
porte ouverte une autre fois, veuillez dire à trois ou
quatre personnes que je regrette de ne pas avoir pu y
aller. Mais pour celle fois que j'envoie des moulons, il
valait mieux, je crois, me soustraire aux compliments.
Le petit bélier d'Arnouville est celui que je destinais à
votre protégé. Pour Phénix et Benon , je crains que
* mmk
542 MES MÉMOIRES.
leurs supériorités rie fassent un peu de peine à mon
associé. Vous examinerez tout cela.
« Bonjour, ami. Vous me voulez à sept heures
comme si vous m'aimiez; j'irai donc à sept heures et
quart. Voulez-vous que j'envoie chez madame de lîully ?
Je suis fâchée de ne pas être à votre goût; votre billet
grognon me prouve cela. J'ai envie de voir Yillèle. J'ai
oublié, de vous conter M. de Corbière.
« Vous ne m'envoyez pas de billet pour la loge, et
je suis seule comme l'as de pique.
« A ce soir, mon cher ennuyeux, rabâcheur, que-
relleur, boudeur, que j'aimerais beaucoup trop autre-
ment. »
XI- LETTRE
« Bonsoir, ami, j'étais très-fâchée de vous quitter.
Je n'ai pas réussi auprès de Malibran; je vous conterai
cela. Tout le monde la prêche pour résister, et on l'a
prise par l'amour-propre.
« Je suis ravie du rapport, assurément il n'y a pas
un mot à critiquer. Je pense comme vous pour le
commencement, et au lieu du mot appelé je voudrais
confirmé, ou quelque chose de semblable. Ensuite, il
faudrait, à la fin, une sorte de phrase qui fît sentir au
roi qu'il peut vous garder s'il le veut. Cela doit être
mis dans votre lettre d'envoi. L'article le plus long est
sur les théâtres; malheureusement c'est ce qui le
touche le moins; mais cependant il peut y trouver des
choses pour sa conscience. C'est, du reste, écrit à ra-
vir, et beaucoup de choses en peu de mots, ce que j'ap-
précie avant tout. Bonsoir encore, ami.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 545
« .l'ai causé avec madame d'Abbadie; je vousconlc-
rai cela.
c< 11 est deux heures, il faut se taire, malgré qu'on
pense.
« J'ai eu un bien petit mardi ce malin; venez-moi
au moins de bonne heure demain soir.
« Allons, il faut dormir, adieu encore.
« Je dis comme M. Villemain : rien à changer;
mais avec plus de raison que lui; ainsi là je reprends
l'avantage.
« Je vous envoie, ami, toutes mes réflexions. Cela
ne vous empêchera pas de rapporter la lettre pour en
causer; mais vous aurez le temps de faire vos ré-
flexions de Paris à Saint-Ouen, et nous en reçoit-
serons.
« L'autre jour, l'évèque de Tulle me disait : « Ja-
« mais dans aucun temps on n'a tant dépensé pour
« les théâtres; M. de La Rochefoucauld y mettrait
« tous les deniers du roi si on le laissait faire 1 . » Car
il ne faut pas nous dissimuler que toute la congréga-
tion voulant les anéantir, vous avez aussi conlre vous
ces gens-là, qui se réunissent sans s'en apercevoir à
ceux qiïi voudraient les administrer à leur tour, cl
avoir maintenant la gloire qui vous reviendra d'y
avoir mis plus d'ordre.
a J'ai raisonné cet évêque, je lui ai conté mille dé-
tails qu'il ignorait, qu'il a approuvés, car il n'est pas
contre le spectacle.
'
1 La somme destinée aux théâtres élnit toujours la mémo; mais grâce
à mes efforts, et à de grandes améliorations, les recettes étaient tort
augmentées.
ss* mM
■
7
Mi MES MÉMOIRES.
« Mais dans mes raisonnements je lui ai dil : par
exemple, on joue aujourd'hui dimanche et demain
lundi, parce que M. de La Rochefoucauld ne veut pas
qu'on joue le 15 août, grande fête. Il a trouvé cela
parfait. Lubert m'avait dit qu'il donnait une repré-
sentation de plus à cause de la fêle; et voilà que les
journaux disent ce matin qu'on joue ce soir. Je suis
désolée de cela. Bien des gens vous en feront un tort;
ne pouvez-vous pas l'empêcher? Le jour du vœu de
Louis XIII ! On va corner cela aux oreilles de madame
la dauphine.
« A tantôt, ami, je suis ravie de vous revoir; soyez-
en aussi heureux que moi, voilà tout ce que je vous
demande.
« J'aurai à causer avec vous sur mes intérêts. Je
vous dirai mes idées, nous verrons tout cela; mais pas
un mot devant mes enfants, tant que cela pourra
s'éviter. »
\ï
XII' LETTRE
« Je ferais bien certainement justi-ce de ce petit di-
recteur; et un choix qui fût approuvé de trop de gens
pour que les louanges et les amis du nouveau criassent
plus haut que les amis du renvoyé.
« N'avez-vous donc pas été frappé que Lubert vous
ait dit : « J'espère que le nouveau ministre rendra
« les deux cent mille francs; je lui en ai déjà parlé. »
« Je dirais an roi qu'il importe beaucoup que tous
les nouveaux abus, extirpés par votre persévérance, ne
reviennent pas; et qu'il vous faut pour cela garder
l'autorité, et que pour le malheur de son service,
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 545
elle va toujours en diminuant; qu'il faut qu'il ait
au moins l'air de vous soutenir un peu; autrement
vous ne pouvez froisser personne.
« Lui exposer qu'à vous seul vous avez de quoi em-
ployer toute votre journée; qu'ainsi réunir cette bran-
che qui vous est confiée à d'autres branches, c'est la
perle de tout voire ouvrage.
« Que chaque règne est illustré par des choses dif-
férentes; celui du roi ne le sera pas par des conquêtes;
qu'ainsi il faut que le sien fasse époque par les arls
et les richesses que donnent la paix. Qu'assurément
vous aimeriez mieux aller lui conquérir la Belgique,
que de diriger les plumes des écrivains et les pinceaux
des peintres; mais que tout a si parfaitement réussi
dans la partie que vous dirigez, que ce serait se bles-
ser soi-même que d'y rien déranger. Vous avez arrêté
les éloges, les pièces de vers faites en votre honneur,
parce que tout doit être toujours rapporté au roi. Les
théâtres ont coûté; mais aussi dans quel état les avez-
vouspris! M. Lauriston avait vendu leurs ressources
pour les soutenir; c'est ainsi qu'une rente de trente
mille francs a été vendue pendant qu'il en était
chargé, et il a fallu payer six cent mille francs de
dettes, bâtir une salle, etc. Maintenant tout est en
ordre; mais si l'autorité faiblissait, le désordre revien-
drait promptement, ainsi que cela est arrivé pour le
garde-meuble, où tous les abus sont revenus en trois
mois. M. la Bouillerie n'a pas le temps physiquement
de s'occuper de tout, c'est un nommé E... qui est
réellement ministre, et qui en ce moment fait tout au
monde pour tout arracher de vos mains.
« En ce moment vous allez encore braver quelques
th. 55
l!p
■* imàms.
546 MES MÉMOIRES,
cris. Vous demandezau roi, dans l'intérêt de son service,
de faire votre budget, qui ne dépassera pas d'un sou la
somme fixée, mais fixée de manière à ce qu'à chaque
petite décision il ne faille pas courir auprès de vingt
personnes pour être approuvé. Vous lui demandez de
travailler avec Sa Majesté une fois par mois; il vous
fera donner ses ordres pour le moment où cela lui
conviendra; dans les cas pressés, vous lui écrirez ou lui
enverrez vos rapports; et puis il vous fera demander
pour l'explication. Autrefois, dans l'ardeur de votre
dévouement et de votre enthousiasme pour lui, vous
auriez demandé cela, pour avoir le bonheur une fois
de plus; aujourd'hui que vous voyez avec douleur
combien il s'est refroidi pour le cœur qui ne battait
que pour lui, vous le lui demandez seulement pour
le mieux servir. Dire qu'en ce moment il est néces-
saire que vous remplaciez un homme qui a mal
tourné, et que vous ne l'avez pas osé avant d'avoir vu
Sa Majesté, malgré que ce soit une chose toute sim-
ple; mais afin de ne pas être tourmenté pour cette pe-
tite chose, comme dans les grandes. Que toute autorité
émane du roi, et que dès que Sa Majesté a l'air
d'abandonner, les intrigues commencent, depuis le
balayeur jusqu'au ministre 1 .»
XIII' LETTRE
« Ami, on dit beaucoup que vous aviez demandé à
rester jusqu'après l'ouverture du musée Charles X, et
1 M. de Yillèle, comme je l'ai dit (6° volume, page 587), était parvenu
à m 1 enlever le travail direct avec le roi; et il n'était pas de tracasseries
que l'on ne me suscitât, sans parvenir jamais ù altérer mon dévouement.
-S
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 547
que vous allez vous retirer. Il y a là évidemment travail
contre vous. Passé ce premier moment, il n'y aura
plus rien à craindre; mais il faut beaucoup de pru-
dence pour le passer tranquillement. En grâce, n'allez
pas épauler un homme que le roi repousse comme la
France, et qui se servirait de vous, et voilà tout. Mon-
seigneur est comme un fou de joie; jamais le feu roi
ne lui aurait donné une telle autorité. 11 est président
du conseil. 11 y a dix ans qu'il désirait avoir la guerre.
« En grâce, ami, pensez ce que c'est que le lait qui
qui peut en vingt-quatre heures monter à la tète; je
me rappelle l'état où j'ai été, pour une vive contra-
riété. Les pauvres mères ont tant de mal qu'il faut
bien leur passer quelque chose. La susceptibilité dans
ces moments-là est au delà de tout ce que vous pouvez
croire.
« Bonjour, ami, mille, mille amitiés. »
w/ A
m
m
XIV- LETTRE
a C'est beaucoup de gagner du temps; ne pourriez-
vous pas écrire tout de suite au roi que vous lui de-
mandez de vous laisser les spectacles encore un an;
que vous mettrez à l'Opéra tant d'ordre, etc.; que
vingt-trois loges ne sont pas louées, mais données par
abus; que vous aurez le courage d'ôter les inutiles;
que déjà il y a un peu de réforme dans les mœurs;
que tous ces gensdà, par ce que vous leur avez dit,
s'estiment eux-mêmes davantage; que le roi est pater-
nel et plus aimé en les gardant; que si vous voyez la
dépense continuer vous l'en avertirez vous-même, etc.
Mais écrivez tout de suite de manière à ce que votre
ft§ MES MÉMOIRES.
lettre soit remise de bonne heure par votre fidèle
A... Écrivez ou faites dire à ce dernier qu'il dise
que cette lettre est pressée. Le roi n'aime pas à se dé-
cider vite; demandez six mois. Suppliez le roi de ne
pas s'isoler des plaisirs honnêtes de son peuple. Avez-
vous fait parler au ministre de la marine pour qu'il
soit pour vous dans le conseil? Vous n'avez pas été as-
sez poli pour le théâtre des Nouveautés. 11 paraît que
Paris aurait l'Opéra, lui le reste^ que c'est là ce qu'on
signe demain. Évitez une décision; c'est beaucoup 1 .
Mgr le Dauphin est-il pour vous? Le roi ne vous a pas
donné votre audience parce qu'il se serait décidé, je le
crains. Le fils Corbière sera si mal, que peut-être ce
dernier n'ira pas au conseil; je leur souhaite le ciel à
tous deux. Vite, ami, à la besogne, ne me répon-
dez pas. »
XV LETTRE
« Envoyez cette lettre chez le comte de Corbière de
ma part. Envoyez quelqu'un qu'on ne connaisse pas
chez lui, et qui n'aille pas surtout vous nommer. Bon-
soir, ami, toute à vous.
c< Parlez aussi de Louis XIV.
«Un roi qui gouverne par une constitution doit
garder dans ses mains le plus possible. On dira plus
que jamais que le roi est un bigot et un avare. Deman-
dez six mois.
1 II y avait de grandes intrigues pour enlever les théâtres au minis-
tère de la maison du roi. Il avait même été question de joindre les jeux
à l'Opéra : horrible scandale contre lequel je m'étais élevé avec force.
>f
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 549
« Soyez sûr que ma lettre sera remise de bonne
heure à M. de Corbière.
« Pourquoi n'écririez-vous pas à monseigneur le
Dauphin pour avoir six mois, et sur les mœurs pour
intéresser sa conscience? »
« Comme je suis bien aise que R.'.. vous dise d'at-
tendre; six jours sont tout dans ce moment.
c< J'ai passé la nuit à penser à vous et à tout ce qui
se passe. Voici ce que je crois, d'après mes réflexions :
« Chateaubriand, Polignac et la Bourdonnaie sont
les trois ministres voulus par le roi. ho ministère des
arts pour M. de Chateaubriand est à mes yeux évident.
J'ai été choquée de sa lettre, vous le rappelez-vous? j'y
vois la preuve de ce que j'avance. En grâce, mon ami,
ne faites pas une démarche sans me la dire; je réflé-
chis de toutes mes forces, et vous n'en avez pas le
temps.
« A six heures. Que de choses vont se décider d'ici
à demain soir! Si la faction l'emporte, alors vous
tombez bien. Si M arrive, tout ira bien pour
vous.
a Je suis à vous, »
I
■
/M
550
MES MÉMOIRES.
' ' •: ■.
.
ANNÉE 1827
. ■ i
PREMIÈRE LETTRE
« Poitiers, 6 avril 1827.
« Aussitôt arrivée, je viens vous demander un sou-
venir, ami; le vôtre m'a suivie dans chaque sillon de
roue; rien n'est plus triste que de sentir que chaque
minute éloigne ; j'avais laissé ma pauvre Valenti ne bien
triste : j'y songeais sans cesse. Ugolin a causé avec moi
toute la nuit; il n'a pu dormir ni moi non plus, mal-
gré les bons coussins et toutes les attentions de mon
frère, dont je me suis Irès-bien trouvée. Ce petit garçon
veut bien laisser la marine pour ne pas me faire de
chagrin; mais il ne songe qu'aux guerres qu'il espère
faire avec M. le duc de Bordeaux : c'est comique.
« J'ai lu quatre volumes sur l'inquisition chemin
faisant, qui m'ont fait dresser les cheveux sur la tête.
J'ai été très-bien, comme vous voyez, car je me suis
arrêtée à peu près une heure et quart. Je remercie
bien M. de Vaulchier : sur toute la route jusqu'à
Tours les chevaux étaient prêts; il m'avait nommée.
On m'a fait beaucoup de politesses aux postes. A pré-
sent me voilà près de ma principauté, les titres com-
mencent à pleuvoir, il n'y a rien de plus risible.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 551
« Je ne puis croire que ce ne soit qu'hier matin
que je me suis arrachée à tout ce que j'ai laissé à
Paris.
« Quoique fatiguée, voyez comme je bavarde après
quatre-vingt-huit lieues avalées d'un trait. Bonjour,
ami, je vous voudrais ici. »
JwA\
II- LETTRE
« Me voici arrivée depuis une heure, sans espérance
de mettre ce mot à la poste, qui était partie; mais je
crois combler le vide en parlant à un ami du fond de
ma solitude. Chemin faisant j'ai passé plus de deux
heures au haras; et je ne veux pas me coucher sans
vous parler encore, mon cher vicomte, non pas de
moi, mais de vos hôtes l . Elles sont en bon état, ce qui
est beaucoup; mais je ne compte que sur une cinquan-
taine d'agneaux, la fatigue du voyage, dit-on, les a
empêchées d'être mères. Je ne le regrette pas autant
que je m'y attendais, parce que les agneaux ont du
jarre; je regrette bien plus de leur avoir donné le bé-
lier blanc abyssinien que vous estimiez, suffrage qui
m'a fait commettre une erreur. Un examen plus ap-
profondi me mettra plus en fond pour vous donner
des détails et mes remarques; je vais mieux choisir
celte année, et vous ferai un petit état de tout cela.
Les provisions que j'avais faites l'automne dernier ont
1 J'avais auprès de Versailles des troupeaux magnifiques placés chez
différents fermiers. Un beau, mais triste jour, ils partirent pour la terre
de Benon, où j'ai tout perdu jusqu'au dernier : perte incalculable!
I
g
.j'âmt
^Xs A'
552 MES MÉMOIRES.
maintenu leur bon étal : cinq seulement sont mortes,
quinze sont tristes, le reste est gai; mais il y en a peu
de très-belles, M. Miet ne s'est pas assez distingué.
Au reste, cet aperçu est léger; mercredi j'aurai vu tous
les individus, homme par homme. L'apathique Vin-
cent me fait mourir à petit feu, il était plus que né-
cessaire que j'arrivasse. J'ai bien besoin de me dire
cela; car je suis restée rue Saint-Dominique au milieu
de la rue. Je suis comme un poisson qui s'agite d'au-
tant plus qu'il est hors de son élément. »
m:- LETTRE
« 8 avril.
« Les bâillements de Joséphine ' m'ont fait tomber
la plume des mains hier au soir, et je profite du pre-
mier moment de liberté pour bavarder aujourd'hui
avec vous, quoiqu'il soit près de minuit. La journée a
été si remplie que je n'ai pas eu une minute à moi entre
l'église et le haras. Rien de si solennel que notre curé,
il me metlrait dans une niche pour être venue passer
i !a semaine sainte; je suis très à la mode dans le
pays comme vous le savez; et nous avons le plus beau
temps du monde, de sorte que la foule est ravie. J'ai
dit avec ferveur : « Miserere mei, Dem secundum
« magnam misericordiam tuam. » Je ne connais pas
une plus grande pensée. L'homme humilié est tou-
jours plus près du Créateur. Cette phrase est un senti-
ment que donne ce magnifique verset, n'est-ce pas?
1 Femme de chambre de madame Du Cayla.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 553
Qu'il est donc doux de se rapprocher d'un ami auquel
on peut se raconter sans crainte de l'ennuyer, et qu'à
cent lieues on fait entrer dans son âme.
« Il faut convenir que vous avez été bien charmant;
c'est aujourd'hui que j'ai reçu votre petit mol de
jeudi; il m'a fait un vif plaisir; la hoîle à Pandore
était avec. Cette lettre ne pourra partir que demain,
ainsi vous serez bien des jours sans entendre parler
de la fugitive.
« Aujourd'hui les poulains ont été passés en revue;
il y en a de jolis. M. le Roi sera parfaitement ici. A
demain, mon cher vicomte, mes yeux se ferment en
vous disant bonsoir. »
r*>*
IV- LETTUE
« Je voudrais bien savoir ce qu'est devenu Pilale
après sa mort; car il ne voulait pas la mort de Notre-
Seigneur. Décidément, de tous les évangélistes, c'est
saint Jean que je préfère, son récit est plus frappant.
Vous voyez, ami, que je sors de l'église, où je n'ai pas
manqué un verset, et prié de bon cœur, adorant la
bonlé de Dieu; dévouée et croyante jusqu'à la mort,
s'il fallait la subir pour notre sainte religion; mais je
n'en suis pas meilleure, malgré tous les sentiments
profonds et tendres avec lesquels je me sens m'aban-
donner à la Providence, dès que mes idées me portent
là-baut; le bonbeur qui m'environne m'absorbe, j'y
rêve, et je me sens heureuse; j'en remercie Dieu, de
lui vient tout. Me voilà, mon cher vicomte, telle que
je suis.
y mM
•\Nn A'-
554 MES MÉMOIRES.
« Vous, vous êtes bien aimable, vous me gâtez, vous
voulez, je crois, me donner l'absence douce; car je re-
çois lettres, paquets de journaux, comme si j'étais à
deux pas de la rue habitée par l'univers, et non pas
dans une solitude peuplée d'animaux sur lesquels je
parle, et auxquels je fais des conversations intarissa-
bles. Ils finiront par me faire croire qu'ils m'enten-
dent; car, hier, ayant séparé soixante agneaux de mes-
dames leurs mères, ils se sont tous mis à pleurer.
C'était les lamentations de Jérémie; et dans leurs bê-
lements répétés, nous avons distinctement entendu,
pendant une heure papa! papa! ce qui m'a bien fait
rire. Vous allez me prendre pour une bête moi-même;
voilà ce qui me pend à l'oreille.
« J'ai bien plus de mal à dresser les hommes pour
les soins, et tout ce que j'établis ici, qu'à gouverner
mes moutons, je vous assure. Je fais des révolutions
en agriculture comme dans le reste; tous ces livres
d'agriculture el ces journaux idem, que j'ai lus cet hi-
ver, me sont bien utiles. J'ai déjà quelques champs de
verdure qui font l'admiration du pays, el de tout ce qui
vient me visiter; ce serait bien autre chose si je n'étais
pas pauvre comme Job. J'aurais mon défrichement
bien avancé; au lieu de cela, je n'ai que cent arpents;
et le défaut de moyens est un cercle vicieux qui ruine,
parce que je suis obligée d'acbeler des fourrages qui
me mettent à sec absolument. Vous avez voulu des
détails, j'espère que vous m'en trouverez libérale. Si
mes jambages d'écriture devenaient du sainfoin, je
vous en enverrais bien d'autres, je ferais de l'herbe
nuit et jour, pourvu que vous n'exigiez pas que je me
mette à la brouter. Je crains seulement de me mettre
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 555
à ruminer comme mes bêtes; car, étant inquiète de
deux jeunes personnes anglaises qui ne ruminaient
pas hier, je me suis surprise faisant un petit mouve-
ment dans la bouche, comme pour leur dire : copiez-
moi donc. Si vous êtes assez impertinent pour vous mo-
quer de moi, croyez au moins que je vous aurai gagné
de vitesse, monseigneur vicomte.
« Tenez, je m'oublie avec un homme d'esprit en ce
moment, ce qui n'est pas si bête; mais bien vite je
retourne à mes moutons; j'en ai embrassé plus de
trente hier, je ne sais où cela ira aujourd'hui. Je
suis ravie de savoir Elisabeth tout à fait remise; je
l'aime de se bien porter pour elle, et surtout pour
vous. Je m'enfuis en vous disant que je vous retrou-
verai à la bergerie; on porte ses amis partout où l'on
existe. »
I
i
V LETTRE
« Aujourd'hui la poste part de la Rochelle, mais pas
d'ici, mon cher vicomte; mais n'importe, je ne veux
pas passer la journée comme si j'étais morte à moi-
même, et ce papier parlera, puisque je suis muette.
J'ai achevé la revue de toutes vos bêles, restant dix mi-
nutes sur chacune, tous les signalements faits comme
pour des personnes qui demandent des passe-ports. J'y ai
passé, en comptant les agneaux, dix-sept heures; il me
reste à présent tous les miens. Je suis très-contente de
la laine, et en général je n'ai que de bonnes nou-
velles à vous mander. J'ignore ce que deviendront les
agneaux, ils sont superbes; mais j'ai bien des ré-
flexions à faire sur la laine; votre maudit bélier me
■
'^f/iàw:
550 MES MÉMOIRES.
désespère, il ne donne que du jarre. Jl faut voir s'il
tombera, et pour cela il faut attendre deux ou trois
mois; la laine entre le jarre est admirable, cela me ré-
glera pour ce que je devrai faire au mois de septembre
de cette année.
a Le préfet m'est arrivé, et beaucoup de visites;
je les reçois tout en continuant ma besogne, et tous
rient de bon cœur et moi aussi de voir mes soins, et
l'importance des différences que je mets entre une
personne et une autre. J'ai déjeuné au milieu de mes
bêtes et le préfet aussi ; mais nous n'avons pas la laine
sur le dos des brebis. La nourriture de tout ce petit
monde est ruineuse, en attendant que les prairies arti-
ficielles soient en valeur.
« Je vais passer deux heures à la Rochelle samedi,
impossible de refuser; la ville a fait de grands frais
pour les bains de mer ; tous les actionnaires sont si
polis que je me suis décidée.
« Impossible d'être plus contente de M. Leroy; vous
verrez tout cela sur un bien bon pied. Cet établissement
ravit le département, et sera unique en France. J'ai été
bien inspirée devenir; Ugolin pourra vous dire combien
j'aurai fait de choses; mais il me faudrait passer en-
core ici deux mois. Je me réserve de vous donner tous
les détails, bien sûre que vous serez assez aimable pour
écouter avec intérêt; et puis vous jugerez par vous-
même, j'espère; mais il me faudra encore du temps
pour que tout soit réglé comme je l'entends; et puis je
suis obligée d'attendre M. Leroy trois mois, il ne sera
libre qu'à cette époque. Toutes les juments de vingt-
cinq à trente ans sont réformées; il faudra que j'en aie
quelques-unes l'année prochaine. Enfin, ami, je vous
LETTRES DE MADAME DU CAVLA.
557
conterai tout cela; mais que de temps encore sans vous
voir! Il me semble naviguer sur une mer sans bords.
J'ai reçu votre grande lettre, elle est là dans ma poche
comme une compagne; mais que vous êtes insuppor-
table avec vos lettres de l'alphabet! Qu'est-ce que la fa-
mille P.? et cette belle personne (dontvous avez rencon-
tre le mari), qui a des bras maigres? J'en connais une
forêt, de sorte que je me perds dans une armée de bras
maigres; serait-ce la duchesse d'..., aux vésicaloircs?
Enfin cette soirée est passée. Je suis un peu morte de
tout ce que je fais. Ugolin l est charmant sous tous les
rapports, et est mon ombre, car il ne me quitte pas. Je
pense que vous êtes veuf d'hier; votre petite va vous
tenir compagnie. Je l'embrasse bien tendrement; que
ses petits bras vous serrent bien fort.
« Bonsoir, ami, j'ai une journée bien fatigante de-
main; je la passe aux marais; j'emporterai à manger.
Vous n'avez aucune idée des soins de Joséphine et de
Baptiste; il n'y a rien, et je ne m'en aperçois pas; tout
va comme si j'avais toute ma maison. Mille tendresses à
mon meilleur ami, et faites mes commissions, je vous
prie. »
i
VI- LETTRE
« Je rentre morte de la journée, qui a été bien amu-
sante; on est venu voir madame la duchesse de la Ro-
chelle; et, comme elle n'y était pas, on est venu la
chercher, à deux lieues de Benon, dans les marais, et
partager ses pauvres petites provisions; morte ou vive,
1 Fils de madame Du Cayla, qu'elle perdit depuis.
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I
7
558 MES MÉMOIRES.
on veut la trouver. J'avais été entendre la messe à une
lieue de chez moi, mon curé ayant été obligé de s'ab-
senter; on est venu me trouver là aussi en poste, et les
coups de fusil, les bouquets toujours partout, c'est
comique. Les travaux que j'avais fait faire ont réussi
au delà demes espérances. J'ai des canaux, j'aurai des
légumes pour les animaux, etc., etc. Dans six ans ce
sera curieux à voir dans son ensemble. Je suis d'autant
plus exténuée, que je me suis couchée très-tard, et
n'ai été dans mon lit que peu d'heures sans dormir.
« Deux personnages, venus dans la journée séparé-
ment, ont paru louches à Joséphine: un homme déguisé
en femme; un autre homme qui a rôdé et dit des choses
différentes à chacun, etc., pendant mon absence. En
me déshabillant, Joséphine me raconte tout cela, alors
sa peur me gagne, et je réfléchis pour la première fois
que je couche seule dans la nouvelle maison avec elle
etUgolin; alors la terreur me prend, elle descend et
va chercher Baptiste. Il transporte ses matelas et est
venu coucher contre ma porte; mais impossible de
dormir. On nous avait raconté un assassinat commis à
deux lieues d'ici ; enfin Ugolin seul dormait comme
une souche, Dieu merci ! car je n'aurais pas voulu
qu'il me vît si bête; aujourd'hui nous n'y pensons
plus. Je vais dormir, d'autant plus heureuse que deux
lettres, à la fois charmantes, m'ont apporté plaisir et
bonheur en rentrant, et trois de Valentine, à la fois.
Que vous êtes bon de me débarrasser de mon écurie.
Je crois peu à la scène au sujet de V
« Bonsoir, ami, à demain. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 559
VII- LETTRE
« Aujourd'hui je vais à la Rochelle; en revenant je
dois trouver de vos nouvelles, ce qui est ma récom-
pense, et la fin du jour en fera le prix, ami vicomte.
J'ai achevé hier toutes mes hêtes, au milieu de toute
la gendarmerie de la Rochelle et des officiers des en-
virons; le haras hier était comme un camp. Je suis
comme une biche chassée par tout le pays; des voitures
en poste de Saint-Jean-d'Angély..., enfin je ne savais
auquel entendre, mais je n'en ai pas moins continué
mes exploits. Les propriétaires prennent des leçons, ils
m'en donnent aussi sur ce qui réussit le mieux dans le
pays, c'est le commerce primitif d'échanges. Il faut
toujours vous quitter, et quand je pense que vous vous
envolez lundi, j'en suis bien triste; celte manière de
jouer aux barres campagne n'est pas de mon goût.
« Adieu, à ce soir en peinture. Celte lettre que je
recevrai est ici la réalité. J'ai un temps admirable que
j'espère partager avec vous.
« Amitié, toujours. »
.
!iï
VIII' LETTRE
« J'arrive de la messe. En vérité je me disais, au
milieu de tout le délabrement de toutes les guenilles
de notre pauvre église, quel contraste de Rome à Be-
non! Et pourtant cela ne fait rien au Seigneur; tout
ce qui frappe la vue ne renferme donc pas un seul
éclair de vie; et pourtant cetle vie je la sens partout,
un morceau de papier me l'apporte, un souvenir la
^Jil .
X\x A\
1
560 MES MÉMOIRES.
contient, je trouve que tout respire suivant l'impres-
sion que je reçois.
« Y a-t-il rien de plus insupportable que de ne
pas avoir une seconde à soi. 11 y a une heure que je
lutte contre trois voisines, que j'appellerai trois Atro-
pos, puisqu'elles coupent, comme la Parque enlève la
vie, le fil de mes discours sans aucune pitié. J'étais là
à causer avec vous, et tranquille; mais il n'y a pas de
trêve possible avec le voisinage. On me relance jus-
que sur les routes. Ces empressements et tous les cer-
veaux que j'ai ici à endoctriner pour leur donner
l'amour des bêtes, font de moi une personne fort oc-
cupée.
« J'ai écrit ce matin à Yalentine; je lui parle de
votre troupeau. A présent il faut partir pour le haras.
Adieu, mon cher vicomte, tout cela vous intéresserait.
Je vais passer six heures à examiner les moutons et à
penser aux absents; qu'ils me le rendent, voilà ce que
je me souhaite. »
IX- LETTRE
« Les offices viennent de finir, la poste va partir, je
je me hâte, cher vicomte, d'ajouter un mot, lorsque
je voudrais, au lieu d'être laconique, bavarder dans
tous les sens, suivant ma fantaisie, comme si j'avais le
bonheur d'être tout entière ici. Le pays est fort tran-
quille; je vous raconterai une idée qui m'est venue.
J'ai le plus beau temps du monde. Vous êtes un peu
maussade de vous en aller de Paris au moment où j'y
retourne; sans Yalentine, je resterais ici . Vous êtes bien
aimable pour elle. J'attends avec impatience de savoir
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 561
si elle s'est séparée de l'ami; quel présent vous lui
aviez fait là! Je le regretterais pour elle: jamais on
n'en trouvera un aussi bon. Si je retrouve mes bêtes,
je vous les envoie au château des bois. Adieu, on m'at-
tend pour la lettre; je ne puis respirer ici, je n'en ai
pas le temps.
« Adieu, ami, tonte à voire souvenir. »
X- LETTRE
« Poitiers, 15 avril.
« En arrivant hier au soir, j'ai été ravie de trouver
de vos nouvelles; celle certitude et celte preuve nue
vous pensez à moi me donne du cœur; et puis, chaque
soir, je me dis : voilà une journée de finie. Vous avez
été si longtemps à recevoir de mes nouvelles, parce
que je me suis éloignée vile; mais vous aurez vu que
ce n'était pas par ma faute. J'ai été comblée hier à la
Rochelle. Ce nouvel établissement des bains est très-
beau. J'ai vu la salle d'armes. Le colonel, M. de Las-
cour, m'a parlé de vous, de sa reconnaissance pour
le buste que vous avez envoyé. Vous le combleriez si
vous en envoyiez un de monseigneur le Dauphin ; il
y en a un qui est réellement exécrable. Le dîner était
fort beau. J'ai visité aussi le grand hospice. M. le Hoy
a choisi un enfant trouvé pour le dresser aux chevaux
à sa fantaisie. C'étail à qui voulait venir; les bonnes
sœurs étaient bien amusantes; elles auraient voulu
donner tous ceux qu'elles aimaient. Tous ces enfants
abandonnés me faisaient une peine affreuse, j'en au-
rais pris une douzaine volontiers. Aucun n'est grand :
vu. 56
in ii
I
fi
5C2 MES MÉMOIRES,
la misère, la mauvaise nourriture les empêche sûrement
de grandir. Quelle admirable idée que celle de saint
Vincent de Paul ! cet homme doit avoir une grande
place dans le ciel. Ce matin nous avions tout le pays
à la grand'messe; j'ai rendu le pain béni; personne
n'a manqué à l'appel. J'ai oublié de vous dire qu'hier
un joli canot s'est trouvé au bas de l'établissement des
bains, et que j'ai fait une charmante promenade sur
l'eau. Aussi, suis-je restée cinq heures à la Rochelle au
lieu de deux heures, sans arrêter que le temps de
manger. Ce matin un loup affamé est venu fondre sur
le troupeau et a étranglé une belle brebis anglaise
pleine; j'en suis toute triste. Il s'est sauvé sans rien
emporter, aussi vite qu'il était venu. Il paraît qu'hier
on a chassé a trois lieues d'ici, et celle vilaine bête
s'est trouvée dépaysée. Je ne pense qu'à cette brebis
étranglée depuis ce matin.
« Je ne puis vous dire assez combien je suis triste
de ne pas vous retrouver à Paris mercredi soir. M. de
Vaulchier m'a mandé hier que je trouverais mes che-
vaux commandés sur toute ma roule; aussi irai-je nuit
et jour; cela me donne une journée de plus ici, et
l'ennui de deux couchées d'auberge de moins. Valen-
lentine m'écrit de telles lettres, que je partirai, mais
bien à mon grand regret. Au reste, je serais ici une
année de suite que j'aurais toujours une occupation
enragée. Je crois avoir fait de bonnes choses; vous en
jugerez par vous-même.
« Connaissez-vous, ou du moins vous rappelez-vous
le curé de Benon, et toute la peine qu'il a à s'expri-
mer, d'abord parce qu'il a comme une grosse pierre
dans le cerveau, et puis qu'il est Espagnol? Eh bien!
■
i*i
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
563
il nous a très-bien prêches, et il m'a fait grand plaisir
en s'appuyant toujours sur saint Augustin, qui est pour
moi l'ange des pères de l'Eglise. Tout le haras a fait
ses pàques, et plus de la moitié du village, qui est de
mille âmes. Ugolin a été très-édifié et très-content.
Imaginez que le pain bénit les a tous fait pleurer;
c'était Bapliste qui avait construit des brioches admi-
rables. On manque de tout ici, eh bien! Joséphine et
Baptiste se sont donné tant de peines et ont tant fri-
cassé que je ne m'en suis pas aperçue.
« Je vais me coucher, il est lard; bonsoir, ami, c'est
bien finir la journée que de la quitter' seulement
avec vous, et s'endormir en pensant à tout ce que
j'aime, quelque loin que les objets chéris soient de
soi-même. »
XI- LETTRE
« Poitiers, 16 avril.
« Ce qui me fatigue jusqu'au cœur, c'est de vous
savoir souffrant, ami ' ; j'espère que le repos va vous
remettre. Voire lettre m'a été remise à lienon sur le
chemin, la mienne était partie. Je ne puis vous dire
quelle tristesse me donne votre santé ; vous ne me
parlez plus de vos yeux, ainsi je les crois mieux. Votre
petite Elisabeth est bien gentille et bien heureuse. Je
ne puis m'accoutumer à l'idée de ne pas vous trouver
à l'aris; donnez-moi bien de vos nouvelles.
1 J'étais d'une santé de fer et d'une force peu commune ; mais
l'excès de travail, une préoccupation conslante, le défaut de précau-
tions et le manque de sommeil, en me causant une grande futigue, me
rendaient quelquefois souffrant.
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504 MES MÉMOIRES.
« Je vais tacher de me reposer. Cette lettre courra
après vous en même temps que moi, mon cher vicomte.
Je me suis levée de bonne heure, j'ai été lire sur le petit
banc que j'ai fait mettre en face de la maison; j'aurais
été si heureuse de m'y trouver à causer avec vous. Je
v.iis faire une bonne station parmi mes bêtes, et puis
partir, à mon grand regret; je passerais volontiers des
années ici, si lous ceux qui m'attachent à la vie s'y
trouvaient réunis. Mon cœur serait alors aussi animé
que la vie que je m'y suis arrangée.
« Adieu, ami, le printemps est clans mon cœur
comme dans la nature ; je suis contente de tout; point
de malheur, je vous en prie, si vous y po:;vez quel-
que chose; car le bonheur pour moi est dans tout ce
qui m'environne, et je sens qu'il m'est si nécessaire
qu'il ressort pour moi des objets qui paraissent les
plus nuls et les plus étrangers.
« Adieu encore, d'aujourd'hui en huit je serai au
but. »
XII" LETTRE
« Poitiers, 17 avril.
« J'allais envoyer ce mot à la poste. Avant de par-
tir, Baptiste 1 dit que ce n'est pas jour de poste, alors je
n'y gagnerais rien; je la mettrai moi-même à Paris,
dans peu d'instants je serai sur la roule. Que je vous
raconte que la maîtresse de l'auberge ici, qui a été en
pèlerinage avec la vicomtesse, croit que vous lui devez
tous vos enfants; elle espère, d'après le présent qu'elle
Domer tique de madame Du Cayla.
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LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
505
vous a fait, que vous lui ferez un petit présent aussi
pour sa fille, qu'elle marie dans un mois; j'en ai bien
ri, et Ugolin aussi, qui ne comprenait rien à tout ce
qu'elle disait. Je pense avec peine que vous souffrez, et.
que je vais quitter Ugolin; vous n'imaginez pas comme
il est aimable et gentil. Il est fort sensible, j'en suis
bien aise pour moi et fâchée pour lui. J'ai lu dans un
auteur, un jour, que la sensibilité était pour celui qui
la possède comme un cadran est pour la personne qui
est propriétaire de la maison où il est placé : il sert à
tout le monde, hors à lui. Qu'est-ce que vous dites de
cela? Adieu, vicomte ami, il faut partir; je me sens
des ailes pour trouver de vos nouvelles à Paris. »
XIII= LETTRE
« Paris, 18 avril.
« Me voici arrivée ici, comme un oiseau, à six
heures moins un quart. J'ai rencontré Edmond qui
allait dîner chez M. votre père et ne m'attendait que
le soir; il m'a dit que vous n'aviez pas envoyé de
lettres pour moi; en effet, je n'ai rien trouvé: j'en
suis d'une tristesse que je ne puis vous dire. Ce qui y
ajoute, c'est toutes les pensées que j'ai épuisées sur la
route, en songeant que bientôt vous feriez la même
pour aller aux eaux; j'en étais toute mélancolique. À
présent je me dis : «. 11 n'est donc pas content de son
« samedi? » etc., etc. Je suis heureuse de la joie de
mes enfants, mais triste et mécontente de vous.
« Comment êtes- vous? »
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5fi(î
MES MÉMOIRES.
XIV LETTRE
« A l'instant on me remet votre lettre, qui me
charme; vous êtes mieux, vous êtes content, voilà votre
amie contente; à présent je trouve qu'il fait soleil;
mais depuis mon arrivée j'étais dans la nuit. Toute la
soirée, hier, j'ai eu du monde. M. votre père est venu
après sa réception; j'étouffais, dans mon ignorance,
de savoir quelque chose; enfin je me suis hasardée à
lui demander si une personne avait été contente de la
visite qu'elle devaiL faire. «Oui, assez! m'a-t-il ré-
«pondu; mais elle va l'être bien davantage, en appre-
nant que j'ai réussi à faire nommer B..., etc., d'autant
«qu'elle y tenait extrêmement. » Je n'ai pu tirer autre
chose. Vous voyez que je ne suis pas bien instruite; le
mot assez ne m'a pas réjouie. Me voici tout éveillée et
reposée ce matin, heureuse de vous écrire, pensant à
lundi, et relisant votre charmante lettre. Tous les gre-
niers ont éclairé hier soir; grand charivari à la porte
du garde des sceaux, avec des chaudrons et des pin-
cettes, jusqu'à deux heures du matin : la canaille
montre sa joie au roi. Tout le monde souffre d'un si
grand acle de faiblesse. Je vais mener Ugolin à la
messe; après j'ai toute la savonnerie.
« Je ferme ma lettre pour la reprendre, je vous ai
écrit tous les jours, mais les lettres ne partaient pas.
Adieu, ami, toutes mes pensées sont et me donnent
un sentiment. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
5fi7
XV" LETTRE
'
« 20 avril.
1
« Je suis inquiète ou furieuse, il n'y a pas de mi-
lieu. Comment, aujourd'hui, 20 avril, vendredi, l'an
de grâce 1827, je n'ai pas de vos nouvelles depuis
hier samedi ! Êtes- vous malade, muet par la main ou
par la pensée, endormi, mort ou paresseux? Pour moi,
je vous ai écrit tous les jours, et en ce moment je me
moque encore de vous à voire harbe en vous écrivant
encore pour vous faire honte de me tuer en silence.
« En sachant tous les fronfrons, vous penserez
peut-être qu'il faut arriver; mais je ne veux pas être
égoïste, mon cher vicomte, et je vous assure que vous
pouvez rester jusqu'au jour où vous deviez revenir na-
turellement; vous complez assez sur moi pour penser
que je vous dirais tout de suite : Arrivez.
« Le roi doit être bien triste de ses succès. Hier on a
voulu forcer la porte du garde des sceaux; on a tenté de
chasser le corps de garde suisse auprès du trésor; un pe-
tit corps du 4"' e de ligne est arrivé, la populace a crié :
Vive h 4 me ! L'officier a répondu par des coups de plat
de sabre et a arrêté sept mutins. En sortant du spec-
tacle, madame de Podenas a eu ses lanternes cassées.
On a pris des mesures, et il paraît que tout va rentrer
dans la tranquillité. Les illuminations ont encore
continué. A tout on retrouve toujours la petite pièce
pour rire. Un bon patriote demeurant rue de la Chaus-
sée-d'Antin, au quatrième sur le derrière, a allumé
des lampions et se désolai l qu'on ne les vît pas; alors
il a fait un petit transparent sur la borne de la rue à
i
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Vs^ \
568
MES MÉMOIRES.
sa porte, qui disait : l'illumination est au quatrième
sur la cour.
« Les pairs avaient fait une nouvelle loi, on peut
concevoir la mesure de la retirer, mais jamais la sot-
tise d'avoir choisi le lendemain du jour où le roi
avait été si mal accueilli; le peuple croit le sacrifice
fait à sa froideur, et le caresser est vouloir s'en faire
étrangler; nous sommes au commencement de 88,
on fera bien de ne pas suivre les années une par une.
La Chambre des députés est bien mécontente; ceux
qui se sont dévoués, sans calculer autre chose que la
volonté du roi, sont ulcérés. Tout cela est maladroit
et pitoyable; comment, avoir remué toute la France et
finir par une cacade ! Si la Chambre des pairs eût
mécontenté le roi, il était temps alors de mettre la
censure. Comment l'imposer après ces cruels et tristes
autant que sinistres applaudissements? Je vous donne
mes raisonnements pour ce qu'ils valent. Hier soir on
m'a dit qu'il y avait un monde énorme chez M. de
Villèle; les attroupements n'ont rien fait aux fonds.
Jusqu'ici personne de ceux qui pensent, n'en sont ef-
frayés, il n'y a pas encore de commencement de fin
dans tout cela ; mais c'est une grande leçon.
« En voilà long sur la politique. Vous me parlez
d'une crainte qu'éprouve une personne de votre con-
naissance. Eh bien! imaginez que j'en connais une
autre qui est si enthousiaste, qu'elle éprouverait le
même malheur avec ivresse; chaque contrariété serait
un bonheur. Ainsi voilà le monde, comme on se res-
semble peu !
« Bonjour, vicomte ami, écrivez donc, si vous vou-
lez qu'on pense à vous. »
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
569
XVI» LETTRE
« Je vous ai écrit longuement hier; mais vous n'aurez
ma lettre que plus tard; j'y ajouterai ce qui arrivera en-
core. J'ai trouvé de bien jolies choses au Salon. La Tête
de l'enfant, qu'a envoyée Laurens, est admirable; le
corps est collé au rocher et mal dessiné. M. de Girardîn
dénigrait tout leSalon.M. de Cailloux a été très-salisfait
de la manière dont je lui répondais. Si je n'avais pas
voulu être bonne, je lui aurais dis qu'il y voyait tout
de travers. J'ai trouvé un Suint Etienne et une Ado-
ration des Mages parfaitement bien. Ce joli tableau de
Bonnefond des Religieux et de cette Mère blessée a été
acheté huit mille francs par M. le duc d'Orléans. On
désire beaucoup que vous gardiez le joli tableau d'Isa-
bey pour le musée, le premier qu'il ait fait à l'huile;
il est charmant. Je n'ai pas encore vu les statues; je
ne puis vous parler non plus de mademoiselle Mimi
Dupuis; je me suis mise à faire des visites mes jours
de sortie, pour me mettre au courant; si elle danse
lundi, nous irons peut-être. Le spectacle sans vous n'a
aucun charme; la musique m'aurait décidée, mais la
Jawureck s'en donne depuis votre départ; elle me fait
fuir. J'ai su que M. de Vence avait été assidu, c'est
lui-même qui me l'a dit. Il est venu après (il y avait
les deux fois du monde). Ainsi vous voyez qu'il a pris
le droit d'aller chez vous pendant votre absence. Les
Beauvau arrivent lundi avec madame de la Grange,
toujours avec ce maudit Mercure dans la tête; c'est dé-
solant; ce dieu-là est à mettre à la porte.
«J'ai eu bien envie de rire au Salon, parce que El isa,
sim
X^v \
î
570 MES MÉMOIRES.
en voyant un vieux portrait hideux, a dilàM.deCailIeux:
«C'est là mademoiselle de L....? » Il est devenu tout
rouge. J'ai fait sa commission en disant que ce n'était
pas elle. Tous les bureaux ont été ici bouleversés. Nous
avons été hier au soir chez Rothschild au bal ; les propos
étaient incroyables. Madame de Castellune a dit : « Ce
sont toits les nôtres qui l'emportent. » La ministresse
Ch... m'a dit : « Il est fou (ravoir fait des élections. »
M. Santerre a tenu une assemblée; c'est à faire dresser
les cheveux sur la tête. M. Hutteau m'a donné des dé-
tails hideux; tous les vieux révolutionnaires sont sor-
tis de leur antre. Je n'ai pu mettre le docteur de
Castries pour moi; il travaille pour son fils; mais ce
pendant je viendrai en second à Arras.
« Bonjour, ami, au bonheur de vous revoir. Vous
savez si je pense à vous. »
XVII- LETTRE
« J'arrive de l'exposition avec la vicomtesse, qui
doit être fatiguée. Elle a pris beaucoup d'intérêt à
tout voir, et a tout vu dans le plus grand détail. Elle
est dans l'admiration de votre ouvrage, de voire beau
musée; et M. deCailleux a mis la plus grande complai-
sance dans cette longue course. L'intérêt a donné des
jambes à la vicomtesse, je vous assure.
« En revenant, j'ai trouvé vos deux lettres; ainsi
elle a connu tout de suite les détails. 11 me paraît que
vous avez sujet d'être content. Les libéraux disent ici
que vous ne serez pas nommé à la Marne, parce que
vous n'avez pas donné votre démission en même temps
que celle de M. votre père; mais ce dernier est si aimé
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 571
et si estimé dans le département, que, s'il agit, certes
les libéraux auront tort. Pourquoi êtes-vous fâché
d'avoir des voix à Mamers? S'il y en a beaucoup, cela
fait toujours bien. Il paraît que vous en aurez beau-
coup à Saint-Omer. Il a fallu paralyser là un homme
qui dispose de beaucoup de voix et qui dit toujours :
a Non, il n'aura pas mes voix. Tôt ou tard il reviendra
a à M. deVillèle, et à cause de celle crainte il faut
« l'écarter. » Il ne sera pas contre; mais voilà tout.
« A propos, mon frère a apporté votre buse, qui a
mordu Grisette; de sorte que la vicomtesse l'a ren-
voyée. Elle retournera chez vous à votre retour. Vous
verrez où vous voudrez la mettre; elle esl très-drôle
cette bête.
« Je ne donnerai ce mot qu'à voire secrétaire,
à cause des détails qui sont dedans. Il est inutile que
la poste voie mes réflexions, et fasse dire des mois par
le télégraphe à la Rochelle. Je me méfie de tout, quand
je pense que ce malin même on a envoyé une carte à
mon frère, qui n'est point électeur à Paris, afin qu'il
aille voter aujourd'hui; il n'en a tenu aucun comple.
Il y aura bien des choses de décidées quand cette lettre
partira; mais c'est égal, vous ne serez pas fâché de ces
détails. Les régiments sont restés commandés par des
capitaines par ordre, telle chose ne s'est jamais vue.
Je vous dirai le propos de monseigneur à ce sujet.
« Vos lettres à M. de Saint-Marceau, devenues inu-
tiles, ne seronl point remises.
«M. Berthier s'est, dit-on, retiré pour laisser toutes
les voix sur M. II , qui se promène chez tous
les savetiers, disant que nul n'est aussi indépendant
que lui. Je recevrai sûrement des nouvelles de la Ro-
:
572 MES MÉMOIRES.
chelle avant lundi, vous les aurez de suite. Je suis
toujours bien satisfaite que M. de S soit coulé
à fond. Le débat entre vous et M. L me déso-
lerait. Je conçois très-bien combien votre altitude était
difficile; vous avez pris le bon parti d'aller à Monlmi-
rail pendant quarante-huit heures.
« J'ai l'idée que tout là-hcmt on vous a mieux reçu
à mon sujet, parce qu'en s'occupant des pairs à nom-
mer on anra été rechercher dans les papiers, ce qui
me donne l'idée que ce qui me concerne n'est pas
encore brûlé. Rappelez-vous que vous avez trouvé un
si grand changement, que vous m'avez demandé si
j'avais fait quelque chose ou écrit. J'en tire cette con-
séquence, puisque rien n'a été fait que par vous. »
XVIII' LETTRE
« Je vous ai écrit ce matin par la poste; mais
comme votre secrétaire part demain, je reviens causer
ici.
« J'ai reçu des nouvelles moins bonnes de la Ro-
chelle. Imaginez que la duchesse des C. . . a été affreuse
pour vous, elle est toute Villèlc, et a mandé dans tout
le pays que l'on verrait avec beaucoup de peine votre
élection, etc., etc. Elle a fait cerner l'évêque; j'espère
que mes lettres parties la déjoueront. N'oubliez pas
que vous ne pouvez pas savoir ces détails qui me sont
confiés; elle pousse son fils N..., qui a acheté une
terre à côté de moi. Je serai aussi fine qu'elle. Vous
remercierez bien à votre retour M. Hutleau d'Origny,
qui a écrit ce que j'ai voulu lui dicter pour l'évêque. Je
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 575
crois au succès; demain je fais encore partir un pa-
(juet pour le grand collège.
« Les nouvelles que vous me mandez aujourd'hui
sont bien bonnes; mais sait-on sur quoi compter? Ma-
dame deJ... m'est arrivée désolée ce matin; toutes
lus paroles données à son mari ont été trahies; bureau
renversé, et au lieu des cent cinquante voix de majo-
rité sur lesquelles il comptait, ce sera l'abbé Louis
probablement, au lieu de M. le Roy. Je suis de son
avis, cela arrivera à beaucoup de préfets. Les libéraux
disent qu'ils auront les trois cinquièmes de la Cham-
bre; c'est épouvantable! car où cela nous mènera-t-il?
Madame de Villèle est comme un diable, elle dit qu'a-
lors on cassera la Chambre et qu'il y aura diclature.On
n'est pas assez fort pour être aussi absolu. Les propi s
du peuple sont affreux. M. Berthicr a appris devant
moi ce malin qu'il était rejeté; M. Ternaux passe à sa
place à une grande majorité. Madame de B.,. est
venue me voir, elle est toute P , c'est une éner-
gumène. Tous ceux que je vois ne veulent qu'une
chose : le renversement des ministres. Personne ne
sonjre à la monarchie et au résultat du boulevari, ni
qui les remplacera. La mesure de la garde nationale a
exaspéré le peuple de Paris; et celle des pairs a
exaspéré la bonne compagnie. Le duc de C... m'est
venu aussi ce matin, il sera bien, et me l'a promis,
dans tout ce qui n'ira pas contre son fils; il part de-
main pour Arras; mais je crois que là vous êtes porté
au petit collège; ce serait Saint-Omer. La chose est dé-
cidée maintenant. Les nouvelles ce soir de tous ceux
qui sont venus ici sont que beaucoup de bureaux ont
été conservés, et que les ministres auront la ma-
574 MES MÉMO IRE S.
jorilé. Il paraît que M. Bavez ne sera pas nommé.
« Voihà tout ce que je sais. Il est une heure du ma-
lin. J'ai écrit à mesure que je savais. Bonsoir, mon
cher vicomte. Voici deux rohes, dites-les de vos mou-
lons.
« Je répèle ici avec honheur que ma seule consola-
lion de votre ahsence est de m'occuper de vous. C'est
mon cœur qui écrit. »
XIX" LETTRE
« 1" octobre.
« Vous êtes bien aimable, mon cher vicomte, et
vous ne griffonnez pas de papier pour une ingrate. Je
prévois que vous allez être bien occupé pendant quel-
ques jours, et d'une chose bien ennuyeuse, vos élec-
tions. Votre lettre en est pleine déjà par avance. Je
pense que vous ferez pour le mieux, comme tout ce
que vous faites; droitement et adroitement; et je me
repose sur l'une et l'autre oreille pour tout ce qui
vous concerne dans l'ennuyeuse politique. J'ai été aux
courses avec mesdames de Monteynard et de Périgord,
et M. deBrézé. Nous étions très-bien placés, près du
but et au premier rang. La Lilly a encore gagné le
grand prix. Monseigneur et Madame y étaient. Le
Champ de Mars était plein d'eau. Cette Lilly, c'est
cette jolie bête que vous aviez tant remarquée, que
montait Charles père. Je n'ai pas été aux secondes
courses; mais j'ai su que la Séduisante, qui a gagné le
prix, a été achetée par le vicomte d'Agoult deux mille
cent francs à la condition qu'elle ne courrait pas au-
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 575
jourd'hui, M. Neveu sachant bien qu'elle ne pouvait
pas l'emporter contre cette victorieuse Lilly.
« L'histoire P n'est pas vraie, heureusement;
mais ce qui l'est bien, c'est celle de M. D , qui
avait renvoyé un de ses neveux de son régiment. Cet
homme, furieux, est entré chez lui ce matin et l'a
assassiné; il est arrêté, et l'on espère sauver ce pauvre
M. D Avez-vous idée de quelque chose d'aussi af-
freux? Madame de la Rochejacquelein était près de
nous ce matin; je l'ai trouvée bien malade, et son
mari aussi. Je vois d'après votre lettre que vous au-
rez bien de la peine à faire nommer M. de Saint-
Chamand, il doit vous aimer à la folie. Votre M. de
Jessaint raisonne à merveille; mieux que les lettres
que vous recevez. Le voyage à C... me prive de voir
ceux que vous pensez que je vois davantage, et que je
serais assurément charmée de voir malgré vos plaisan-
teries sur cela.
« M. de la Rochejacquelein m'a dit hier qu'il y avait
un homme qui avait découvert le secret de dresser des
chevaux rétifs; j'ai tout desuile pensé que c'était vous;
mais pas du tout, c'est un autre. Le ministre de la
guerre vient de nommer MM. Bordesoult, Rabupon, je
ne sais plus qui, et mon frère, pour examiner la chose;
je pense que cette affaire le fera venir quelques mo-
ments.
«J'ai vu hier M. de L..., qui m'a dit que vous étiez
à votre courant et ne perdiez rien; ce qui m'a fait
bien plaisir. Les Napolitains vont bien; ainsi vous au-
rez là un dédommagement de n'avoir pas mieux
réussi. Au reste, s'étant trompé, il est heureux de
n'avoir pas perdu. Il me tarde d'avoir de vos nou-
h
X\x \.
5TG MES MÉMOIRES,
velles, et que toules vos pensées sages réussissent.
« Bonjour, mon cher vicomte, que j'aime de tout
mon cœur. »
XX" LETTRE
« 5 octobre.
« Vous avez été fort aimable, mon cher vicomte,
de m'écrire un petit mot avant votre départ; je pense
avec plaisir à tout celui que vous aurez éprouvé de re-
voir Elisabeth ' avec ses jolies petites mines. Et ma vi-
comtesse, comment est-elle? Il me semble ne pas
l'avoir vue depuis des siècles, ni vous non plus.
« Vous pensez bien que depuis votre départ je n'ai
rien à vous mander; l'assassinat de madame P se
confirme; il paraît qu'elle n'était pas seule; et que la
personne qui était avec elle a été mutilée un peu pour
son compte. Voilà du moins les détails que l'on donne
sur cette horrible histoire; il en résulte que M. P
n'est point dans le cas d'être pendu, ce que j'es-
pérais.
« Le roi d'Angleterre ne fait pas son grand voyage
ici, mais celui de Hanovre. Il a débarqué à Calais il
y a trois jours. Madame de Civrac me mande que le
jeune B. B..., furieux qu'on aie jeté son écurie par
terre, ne veut pas payer les embellissements de sa mai-
son; et puis il s'est amouraché. Le voilà tout à fait
échappé; quelle plaisante chose! C'est à mettre dans
une comédie.
1 Ce nom d'Elisabelh, de ma fille chérie, si bonne, si spirituelle et si
distinguée, ce nom, dis-je, qui revient si souvent dans ces lettres, m';:r-
rac'e des larmes.
LETTRES LE MADAME DU CAYLA.
'<
bn
« Dépêchez-vous, mon cher vicomte, d'élire vile et
bien. J'espère que vous l'emporterez pour M. de Sainl-
Chamand; il est bien particulier que M. Dainbrugeac
soit pour M. Delalot. Je vous dis mille jolies choses, et
suis toujours heureuse de vous parler une fois de plus
de tous mes senliments. »
XXI" LETTRE
«20 octobre 1827.
« Depuis du temps vous me demandez des détails
sur ma triste position, mon cher vicomte; il m'est si
pénible d'en parler, que je préfère causer avec vous en
écrivant plutôt que de gémir tout haut. Là, dans la so-
litude, je puis prendre davantage sur moi, par cela
même que si je pleure, rien ne me contraint. Sans
doute, je dois être fière de me trouver dans une extré-
mité si pénible; mais j'en suis aussi bien malheureuse
en ce moment, où il faut prendre un parti dont la seule
pensée me remplit d'amertume; pourtant ce serait
à recommencer, que je me conduirais encore de même.
Won âme est abattue, mais elle n'a pas changé. Je vais
m'armer de courage pour entrer , vis-à-vis de vous,
dans tous les détails que vous me demandez; mais rap-
pelez-vous que c'est à vous seul que je me confie ; mon
frère, mes enfants, tout ce que je connais, ignorent
la vérité, elle ne sera toujours que trop trop connue.
« Le roi a voulu vingt fois me combler, vous le sa-
vez; cl il me permettait à peine de lui représenter que
j'étais la seule personne du monde à laquelle sa con-
fiance avait donné le droit de refuser ses dons. Hono-
rée, je puis le dire, de celle confiance qui part du
vu. 57
X\x ^
578
MES MEMOIRES.
cœur et la plus intime qui puisse exister, je mettais
toute la gloire à rester dans la même position où ses
bontés étaient venues me chercher. C'est ainsi que j'ai
refusé le don de toutes les acquisitions faites par Sa
Majesté, de tous ces diamants, en échange desquels le
roi voulut que j'acceptasse, comme en m'en trouvant
digne, la chose à laquelle il attachait le plus de prix
de tout ce qui lui avait été remis à son retour en
France (la clef du château de Pau). Enfin, que n'ai-je
pas refusé? Vous avez eu connaissance de toutes ces
choses à mesure que les événements arrivaient.
« Le roi me disait toujours : « Si ce n'est pas pour
« vous, acceptez au moins pour vos enfants. Voyez le
«Romain (c'était ainsi qu'il appelait toujours M. de
« ***); voyez comme l'on compte avec lui autour de
a moi, c'est parce qu'il est riche. » Mais point de
personnalité, je ressemblerais à ces gens que la
peine aigrit, et je souffre trop d'ailleurs pour faire
mal à qui que ce soit, même en paroles, quoiqu'elles
soient pour vous seul. Enfin, aucun exemple ne m'a
convertie. Je n'ai pu refuser Saint-Ouen, et vous savez
la peine que j'ai eue à m'y déterminer, après deux
mois de résistance obstinée. C'était le seul lieu du
monde auquel le roi tenait dans l'univers; et lorsque
la dernière fois j'exprimai la peine qu'un tel don me
ferait, Sa Majesté me répondit : « Je suis âgé, je suis
« bien infirme, Saint-Denis n'en est pas éloigné, vous
« y prierez pour moi. » Ces mots me firent une im-
pression que je ne puis vous exprimer; et je me trou-
vai si petite de ne songer qu'à moi, en craignant la
jalousie, l'envie et tout ce qui se dirait contre moi, que
je répondis : « Tout ce que vous voudrez, Sire; » et
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 579
alors Sa Majesté, satisfaite, me fit jurer de ne jamais
le vendre.
« Le roi avait été humilié, c'est le mot dont sa bou-
che se servit, que ce lieu, où il avait commencé vérita-
blement son règne, eût été bouleversé, surtout lorsque
l'empereur de Russie et le roi de Prusse, demandant,
à leur retour ici, à y aller, on leur répondit qu'il n'en
restait pas pierre sur pierre, ni un arbre. « C'était à
« la ville, à la France (disait le roi) à racheter cet en-
ce droit, consacré par un si grand événement. Je pro-
« mettais des institutions; deux mois après j'avais
« rempli ma promesse; tous les jours l'on fait des
« souscriptions pour des choses qui n'en valent pas la
« peine. Que n'en faisail-on une pour arracher ce lieu
« à la bande noire, à la dévastation?» C'est le roi lui-
même qui scella les premières pierres, apportées dans
son cabinet. Elles renferment les écrits, les médailles
et cette inscription faite par lui-même, que vous devez
vous rappeler, puisque le roi vous avait chargé de plu-
sieurs détails, entre autres d'acheter le sol dépouillé
de Saint-Ouen; et que vous avez signé l'acte qui en
rend compte.
« La grande plaque de marbre qui remplit un des
panneaux du salon où est gravé en grandes lettres de
bronze : « Ici, commença une nouvelle ère, 2 mai
« 1N14, » placée, par les ordres du roi, dans l'endroit
même où il donna sa fameuse déclaration; la console
mise dans l'endroit où Sa Majesté, refusant aux souve-
rains alliés les subsides qu'ils demandaient pour cette
première occupation, répondit : « Je retourne à Hart-
« well si mon retour doit coûter un seul sacrifice à la
« France; » le grand tableau représentant ou pour
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580 • MES MÉMOIRES.
mieux dire indiquant le 5 mai, composé par le roi, où
il s'est fait représenter venant de quitter Notre-Dame
(et rentrant pour la première fois depuis tous ses mal-
heurs et les nôtres dans ce cabinet où l'avait précédé
tant d'aïeux); réfléchissant sur les institutions qu'il
donnera à ses peuples, et qu'il venait de promettre par
sa déclaration de la veille; le Testament de Sa Majesté
Louis XVI, placé tout ouvert sous sa main, parce que,
disait-il : « Ce testament expliquera beaucoup de cho-
« ses de mon règne; » tout cela posé sur celte table
si simple et si fameuse par la réponse si noble et si
grande qu'il avait faite à Bonaparte; la sonnette que le
roi appelait sa maraude, parce qu'elle lui venait de l'ar-
mée de Condé, et dont l'espèce lui servait de bois d'hy-
gromètre; tout enfin a été fait par ses ordres et d'a-
près ses plans. Sa Majesté voulait qu'un grand souvenir
restât d'elle; et, comme on ne peut se louer soi-même,
j'eus l'ordre, comme vous seul le savez, sans cela je n'en
parlerais pas même ici, de dire: « Que la plaque de
« marbre était une idée qui m'était venue. » Assuré-
ment je n'aurais pas eu l'esprit de la faire si simple;
et il est de fait que l'impression qu'elle produit à tous
ceux qui la voient prouve t que le roi savait ce qu'il
faisait. Vous devez vous rappeler, l'année dernière ici,
dans quelle extase M. Canning resta longtemps en fixant
celte inscription. C'est elle qui inspira cette belle idée:
« En faisant sa part du présent et retenant ce qui était
« bon du passé, sa main commanda la tempête, et dit
« aux flots révolutionnaires : Vous n'irez pas plus
« loin. » Dans le grand tableau, le roi a voulu que la
pendule marquât l'heure où il venait de quitter Notre-
Dame et où il rentrait pour la première fois dans le
LETTRES RE MADAME DU CAYLA. 581
séjour de ses pères, après de si grandes infortunes; en-
fin tout ici parle de lui et est devenu, dès aujourd'hui,
la postérité. Une sorte de culte doit ici rester consacré
à sa mémoire.
« Le roi savait parfaitement que ma fortune ne me
permettait pas d'habiter et d'entretenir ce lieu; et voici
les dispositions qu'il fit après mon refus positif de rece-
voir une fortune toute faite de ses bontés. Je trouvai la
chose juste ; car, de même que je ne voulais pas rece-
voir d'argent, je ne pouvais non plus dissiper ma for-
tune et ruiner entièrement mes enfants. Le roi voulut
donc « que douze cent mille francs fussent affectés à
« Saint-Ouen pour toujours, et que le litre de duc fût
« en toute propriété au lieu même. » 11 avait voulu me
donner ce titre, je le refusai ; il aurait été bien ridicule
de porter un titre que M. du Cayla n'aurait point par-
tagé; je n'attachais de prix qu'à l'affection de Sa Ma-
jesté; elle eut la bonté de le sentir, et décida que ce
titre appartiendrait à la terre. Le roi voulut ensuite
que son cabinet, tel qu'il était à sa mort, fût porté à
Saint-Ouen. Il avait toujours été frappé de ce qui
avait été fait pour le roi de Pologne; il en parlait sou-
vent au duc d'Havre, et voulait que, pour lui, cela fût
imité. « Dans ce même cabinet était une somme con-
« sidérable que Sa Majesté destinait à achever de payer
« Saint-Ouen, si les comptes n'étaient point arrêtés
« avant qu'il ne quittât la vie; à payer le haras com-
« mandé près de la Rochelle, d'après ses ordres for-
ce mels; à créer deux établissements de frères de la
« doctrine chrétienne, l'un à Saint-Ouen, l'autre à
« Benon; ensuite les fonds nécessaires à placer sur l'E-
« tat pour assurer quinze mille livres de rentes, des-
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582 MES MÉMOIRES.
« tinées à délivrer tous les ans, au mois de juin, des
« prisonniers pour detles, ainsi qu'il le faisait lui-
« même chaque année. »
« Le roi était tellement préoccupé de toutes ces
choses, que le samedi, 12 septembre, le dernier jour
où je le vis, malgré l'état affreux où il était réduit, et
après avoir osé lui parler, d'après la prière du grand
aumônier, que vous aviez été avertir, et de M. Frays-
sinoiïs, de choses aussi délicates que douloureuses, il
me renouvela toutes ses volontés, et voulut même que
je prisse la plume pour écrire sous sa dictée. La pitié
que je lui inspirai par l'état où j'étais moi-même fit
qu'il voulut bien m'en dispenser. « Au reste, ajouta Sa
u Majesté, tout est là, écrit de ma main. Si, une fois
« mort, on ne me compte pour rien, vous savez ce que
« je vous ai prescrit. »
« Le roi m'avait remis en effef, au moment même
où il vous donnait une branche d'olivier comme signe
de son affection, de son estime et de sa reconnaissance
(ce sont ses propres paroles), pour avoir travaillé si
efficacement à rapprocher son frère de lui, il m'avait
remis deux lettres pour les Chambres avec ordre de les
présenter à la troisième session, après sa mort, si ce
qu'il demandait n'avait pas été fait pour Saint-Ouen; et
je devais à cette époque les remettre au duc d'Havre
s'il existait encore, sinon à M. votre père, ensuite à
M. l'abbé de Montesquiou; à défaut de ce dernier, à
M. Royer-Collard, pour être portées aux deux prési-
dents des deux Chambres.
« Rien de plus louchant, de plus glorieux pour
moi, je puis le dire, que ces deux lettres, dont Sa Ma-
jesté m'a lu plusieurs passages; elle voulait bien m'ap-
'// / ài\ WJkW
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 583
peler la consolation de ses dernières années, et y par-
ler de tout mon désintéressement, ensuite de ses
volontés pour Saint-Ouen, et finissait par s'en remettre
à ces mêmes Chambres qui lui devaient leur existence;
mais tout cela était bien dit; et moi, je ne vous ex-
prime que les pensées. Avant de remettre ces lellres,
le roi m'avait ordonné d'aller trouver son successeur,
de lui parler; et, s'il consentait à suivre ses disposi-
tions et ses désirs, de brûler ces mêmes lellres. Le roi
avait voulu, m'a-l-il dit, écrire ses volontés comme on
fait des notes, ce n'était pas un testament en règle; il
disait quelquefois qu'un roi n'en devait jamais faire;
aussi celte espèce de forme lui avait-elle laissé plus de
liberté pour exprimer ses sentiments; et il la regar-
dait comme aussi sacrée. Je sais aussi qu'il y avait une
note sur M. Decazes; et, sans me dire ce qu'elle conte-
nait, le roi ajouta : « Mon neveu me comprendra, et
« c'est sur lui que je compte. » Je vous rapporte les
choses à mesure qu'elles me reviennent à l'esprit, je
n'en ai pas su davantage sur cet article.
« Celait constamment un sujet d'impatience pour
le roi que de me savoir dans mon petit entresol, ma
fortune ne me permettant pas un autre gîte; il voulait
que je visse du monde : le récit de ce que disaient les
paysans l'amusait. Plusieurs fois il avait voulu à toute
force me donner une maison; constamment je m'y suis
refusée. Vous savez aussi qu'il deslinail la charge de
grand écuyer à mon gendre, il en parlait Irès-souvent.
11 avait voulu même marier Valentine au jeune prince
de Rolsau; et la chose ne s'élant pas arrangée, Sa Ma-
jesté fit proposer à M. le prince deLambesc soixante-dix
mille francs par an, afin de disposer de cette place pour
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584 MES MÉMOIRES.
celui que je choisirais pour ma fille. Comme elle était
fort jeune et souffrante alors, je différai son mariage
d'une année; mais Sa Majesté avait voulu acheter tout
de suite une maison pour son futur grand écuyer. J'é-
tais alors à plus de cent lieues de Paris, près de la
Rochelle, au mois de juillet 1824. Le roi, sans me le
dire, fit acheter l'ancien hôtel d'Humières.sur le quai,
par M. votre père, sous le nom de M. Huvé l'archi-
tecte. Il y fit mettre une telle précipitation, afin que
tout fût fait avant mon retour, qu'il voulut que cette
maison fût payée le même jour; et comme la loi pour
la sûreté des acquéreurs veut un délai de trois mois
pour les hypothèques légales, Sa Majesté ordonna que
le notaire, M. I eroy, recevrait, comme tiers, la somme
entière. Ce pauvre homme était désolé de recevoir un
pareil dépôt; et il coucha pendant trois mois sur cet
argent, tant il avait peur d'être volé. J'appris tous ces
détails depuis par M. votre père. Lorsque je revins, le
roi me dit : « Je ne veux pas vous faire de peine; mais
« en même temps je ne veux pas que votre fille soit
« séparée de vous; il n'est pas convenable non plus
« qu'une mère soit logée par ses enfants; ainsi j'or-
« donne que la maison de mon grand écuyer soit à vous
« pendant votre vie, elle restera après vous à la maison
« du roi; et vous aurez la certitude de ne pas quitter
« vos enfants. » Il y avait tant de bonté là-dedans, que
je ne pus parler que de ma reconnaissance.
« Maintenant je vais vous retracer tout ce qui s'est
passé. Au moment de la perte que fit toute la France,
les comptes de Saint-Ouen n'étaient pas achevés, le
haras était commencé et tous les matériaux pour le bâtir
étaient apportés. Le roi Charles X fit payer la somme
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 585
qui restait due sur le premier objet, m'envoya mes
entrées dans la salle du trône, le brevet d'une pension
de vingt-cinq mille francs, avec une lettre trop flat-
teuse assurément (je n'avais fait que mon devoir); et
la donation pour toujours de la maison que le roi
Louis XVIII m'avait donnée à vie. Tout cela était
énorme certainement; mais je vis que jamais je ne
pourrais me tirer du gouffre où j'allais tomber. Im-
possible de rien dire, puisque je ne devais parler au
roi qu'à la troisième session; mais je ne doutai pas
qu'à cette époque tout ne s'arrangeât, et que tôt ou
tard les dernières volontés du roi ne fussent accom-
plies.
«Je fis diminuer le haras de moitié, et, afin que tous
les matériaux apportés par les fournisseurs de la Ro-
chelle ne le fussent pas en pure perte, je fis construire
la moitié de l'édifice, c'est-à-dire une seule cour entou-
rée de bâtiments, au lieu de deux comme le roi l'avait
ordonné. Sa Majesté se faisait un plaisir de cette créa-
tion, placée dans un pays très-avantageux aux chevaux;
ce haras était destiné à faire des élèves, se trouvant
placé près de Saint-Maixent et de Saint-Jean-d'Angély,
où sont ceux du gouvernement. Le roi disait en riant :
« Puisque le ministre de l'intérieur ne fait pas grand'-
« chose pour cette branche si essentielle, je veux dans
« quelques années lui donner cette petite leçon. » Il a
fallu, mon cher vicomte, que ce fût moi qui empruntât
pour payer toute cette dépense. Sainl-Oucn coûte d'en-
tretien, non pas comme le roi voulait qu'il le fût, mais
réduit comme je l'ai fait, trente-trois mille francs par
an, et cette année quarante-deux, parce que toute la
couverture de plomb a été enlevée deux fois par les
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586 MES MÉMOIRES.
grands vents. Entre Saint-Ouen, le haras, la maison
qui n'est pas louée depuis un an, qu'on n'a pu vendre,
et pour laquelle il faut payer de même le portier et des
impositions, je me trouve quatre cent trente-six mille
francs de dettes, dont il y en a soixante-dix-sept pour
payer les intérêts; vous voyez quelle pelote de neige
cela fait en peu de temps. Les plus âgés des che-
vaux n'ont que trois ans; et il fautencore que les reve-
nus de ma terre passent à nourrir toutes ces bêtes: de
sorte que, avec une belle fortune, je suis absolument
vis-à-vis de zéro, puisque ma pension paye l'inlérêt
des sommes empruntées; qu'en outre il n'en faut pas
moins l'entretien de Saint-Ouen, payer treize mille
francs par an pour la dot de ma fille, mon loyer, l'é-
ducation démon fils, et ma dépense journalière, mai-
son, etc. Non jamais on n'a rien vu de pareil.
«Au mois de mai 1 827, j'écrivis à Charles X l'embar-
ras où j'étais pour le haras, sans me permettre de de-
vancer l'époque qui m'était fixée; Sa Majesté m'envoya
cinquante mille francs, je ne pouvais alors dire un mot
de plus. Lorsque la troisième session fut commencée,
je demandai au roi une audience: alors je lui parlai de
tout, de nia position, des lettres aux Chambres que j'a-
vais ordre de brûler si le roi remplissait le dernier
vœu de son frère. Le roi m'ordonna de brûler tout de
suite; je l'en remerciai en lui exprimant toute ma re-
connaissance, car je crus tout terminé; et comme le
duc d'Havre venait dîner ce jour-là chez moi, fidèle ù
ma parole, je passai avec lui dans ma chambre pour
tout anéantir. J'avais demandé à Sa Majesté si le duc
d'Havre devait prendre connaissance des lettres; je le
désirais vivement : «Non, non, reprit le roi, inutile,
.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 587
« je veux qu'elles soient brûlées loul de suite. » Je les
remis donc au duc d'Havre qui examina les cachets, les
adresses pour les deux Chambres; et elles furent je-
tées au feu; j'en éprouvai, ainsi que lui, un serrement
de cœur que je sens encore, en voyant détruire celte
écriture, ce monument, on peut dire. Le duc d'Havre
avait les larmes aux yeux comme moi. Il alla rendre
compte au roi, auquel j'écrivis aussi, que ses ordres
étaient remplis; que mon sort ainsi que les volontés
du feu roi étaient maintenant uniquement entre ses
mains. Sa Majesté le chargea de m 'exprimer toute sa
salisfaction et ses remercîments.
« J'attendais toujours, rien ne venait; enfin j'écrivis
au roi, qui me fit répondre, par M. votre père, qu'il
portait ma pension à quarante mille francs avec
quatre mois d'arriérés, « qu'il ne pouvait pas faire
« plus. » J'avais donc l'air de demander l'aumône; je
restai atterrée.
c< Certes, les bontés de Sa Majesté sont considéra-
bles; mais je ne puis faire que ce qui a été ne soit
pas; et je reste au milieu d'embarras, dont il faut ab-
solument sortir, cl le plus vite possible. Je n'ai plus
aucune possibilité de différer à prendre un parti défi-
nitif; chaque jour est pour moi un siècle; je ne jouis
plus de rien; l'oiseau qui vole devant moi dans ces al-
lées de Saint-Ouen me fait mal; si j'oublie une minule
ma triste position, le moindre bruit me la rappelle;
c'est un poids sous lequel je succombe. Qui remplira
maintenant les derniers vœux du roi ? Pas un mol jus-
qu'ici ne m'est échappé : mon frère, mes enfants,
ignorenl absolument tout ce qui me touche. J'ai trouvé
facilement à emprunter pour gagner la troisième ses-
588 MES [MÉMOIRES.
sion, parce que l'on me croil riche. Si en ce moment la
vérité était pénétrée, le feu serait dans mes affaires,
chacun voudrait être remboursé.
« Vous avez su tout ce qui me regardait jour par
jour; à vous seul, dont je connais d'ailleurs toute la
prudence et la discrétion, je puis parler; mais je n'en
étouffe pas moins, en voyant autour de moi la sécurité
et le bonheur de mes enfants. Le feu roi m'avait pres-
crit de ne parler d'abord qu'à son frère de ces deux
lettres, vous savez si j'ai été fidèle.
« Si la cruelle nécessité de me séparer de Sainl-
Ouen est une fois consommée, je n'ai plus à redouter
les créanciers, la vérité peut être connue; ce serait un
bon moment pour moi, si je pouvais supporter cette
pensée si amère de n'avoir en rien rempli les in-
tentions si sacrées du roi. Si j'ai eu des ennemis, c'est
que l'on me croyait acceptant toutes ses bontés; ceux-
là n'auraient donc pas repoussé les bienfaits? Autant
je dévore en ce moment tout ce que j'éprouve, autant
je pourrai laisser lire dans mon âme. Hélas ! je ne se-
rais que trop riche en vendant Sainl-Ouen; c'est encore
la fortune que je repousse, en y étant pour ainsi dire
comme rivée par mon cœur. Je me consume à cher-
cher tous les moyens de sortir de ce labyrinthe, sans
bruit, sans éclat; la masse de ma fortune est considé-
rable; mais tout est comme nul en ce moment. La terre
de Talmont. que j'ai par moitié avec mon frère, ne
rapportera que dans deux ans, parce qu'il faut y dé-
penser les revenus en écluses, que les hautes marées
ont rendues nécessaires. Les mines de Sept-Sous ne
rapporteront que dans un certain laps de temps. Il faut
que les revenus passent à créer deux hauts fourneaux;
LETTRES DE MADAME DU CAYLA.
589
cela sera immense un jour; vous savez que l'assemblée
de celte entreprise a voulu me donner la présidence,
ce sont la plupart des libéraux qui la composcnl. Mais
c'est au feu roi que je dois cette espèce d'hommage;
je m'y suis refusée : elle est entre de bien meilleures
mains, en étant dans les vôtres. Mes moutons n'ont élé
jusqu'ici que sacrifices ; mais c'est une belle et bonne
chose; et pour l'année prochaine on me demande des
béliers pour l'Italie, Naples et l'Angleterre, ce qui est
un véritable triomphe; mais c'est un bien futur corn me
argent.
« Les revenus de ma terre de Benon passent par
moitié à payer la nourriture des chevaux et les gens
du haras (qui ne peut être abandonné sans que toute
la dépense faite ne l'ait été en pure perte). Ma maison
n'est pas louée, c'est à en devenir folle. Avec l'entre-
tien de Saint-Oucn, j'ai des charges : tous les intérêts
de la dette, treize mille francs à faire à ma fille;
j'avais d'autant plus facilement laissé mettre celle
clause dans son contrat de mariage, que l'avenir
était assuré pour moi, enfin tout le reste. . . je ne veux
pas rabâcher.
« J'avais proposé à Sa Majesté un moyen de me sortir
de là, sans qu'elle eût à faire le moindre sacrifice, et
elle l'avait d'abord trouvé bon.
« Je m'arrête ici pour vous demander pardon de
lanl de longs détails; mais vous avez bien voulu me
les demander. J'entre donc en matière.
« M. Sappey, avec plusieurs de ses amis, possède une
créance sur le Trésor, elle lui est parfaitement due;
mais on lui fait toutes les plus mauvaises difficultés du
monde; et, comme il croit impossible que tôt ou tard
590 MES MÉMOIRES.
justice ne lui soit pas faite, il n'entreprend pas le pro-
cès. Mais, sachant les obligations de tout genre que
M. de Villèle a contractées envers moi, il pensait que
je pouvais lui faire obtenir justice. Je ne le connais-
sais pas du tout, il se fit amener chez moi par madame
de Champlagarde C'est un homme qui a des idées fort
libérales, mais très-loyal, et qui est sincèrement dévoué
à conserver nos rois et la Charte. Il révère Monseigneur,
parce qu'il n'en a jamais été repoussé, et au contraire
bien accueilli Madame de Champlagarde a une répéti-
tion sur cette créance; et, au moment de son mariage,
elle me demanda de lui prêter sur cet objet. Avant de
m'engager vis-à-vis cette pauvre femme qui était dans
de bien grands embarras, je portai son litre à M. delà
Calprade, l'homme le plus éclairé et le plus conscien-
cieux; il me dit que rien n'était plus solide que cette
créance, que les fonds de douze millions avaient été
faits, pour payer ces traites, par le gouvernement;
que, d'après les informations qu'il avait été prendre
au Trésor, il ne restait plus à payer que dix-neuf cent
mille francs de ces mêmes traites, comprises dans l'ar-
riéré; et que, à moins d'une injustice, qu'il qualifie-
rait du nom de fourberie, on ne pouvait en refuser le
payement, dont les fonds avaient été faits et enregistrés
à la cour des comptes. Je prêtai donc à madame de
Champlagarde, qui me doit encore. M. Sappey, ne pou-
vant obtenir justice, demanda alors que six arbitres,
tous au choix de M. de Villèle, fussent nommés p^ur
prendre connaissance de l'affaire; ce dernier a tout
refusé ; aussi n'ai-je jamais vu un homme plus exas-
péré. Ayant demandé à M. Sappey, au cas qu'il fût
payé, s'il lui conviendrait d'avoir des biens-fonds; il
'Vv\V.
LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 591
m'avait répondu affirmativement; il aurait acheté ma
maison et Talmont; alors j'étais tirée d'affaire sans
que le roi fit de nouveaux sacrifices; et cependant par
sa protection.
« Sa Majesté comprit tout cela, remit la note ex-
plicative de M. Sappcy à M. de Villèle, qui fut fu-
rieux; et tout resta là. Ce qui fit le plus de peine à
M. Sappey, c'est que M. de Villèle avança au roi une
quantité de choses fausses : qu'il fallait une loi pour
payer, ensuite une ordonnance royale; et que, en
payant ces dix-neuf cent mille francs, on réclamerait
trente autres millions; enfin toutes choses plus fausses
les unes que les autres, parce que ledit M. Sappey
prouve qu'il n'est pas dû, dans celte catégorie, un
sou, hors cette dette, et que les fonds en ont été faits.
Tôt ou lard cette affaire reviendra d'une manière désa-
gréable pour le Trésor, M. Sappey sera payé; mais
alors ce sera par la force des choses; j